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Bienvenue sur www.delpla.org, le site de l'historien François Delpla.

EDITORIAL, publié le vendredi 29 janvier 2010

L’instrumentalisation de Jan Karski


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Village du Livre fête de l’Humanité 14 septembre 2008 / Photo Isabelle Langerome - 154.4 ko

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d’autres infos dans la lettre d’info

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La scène se passe à Washington, le 28 juillet 1943, à 10h 30 du matin. Roosevelt reçoit dans son bureau l’ambassadeur de Pologne, Jan Ciechanowski, accompagné d’un homme de trente ans arrivé un mois plus tôt d’Europe, Jan Karski. L’initiative de la rencontre vient du président, qui a eu vent des récits de Karski sur le sort de la Pologne occupée et veut à présent les entendre lui-même. Il le presse de questions sur les souffrances du pays et l’organisation de sa résistance. Puis il s’enquiert du sort des Juifs et Karski rend compte de ses entretiens avec deux dirigeants juifs polonais, ainsi que de ses visites clandestines dans certains lieux d’extermination. Karski demande alors, de la part des dirigeants de la résistance polonaise, et de celle des dirigeants juifs rencontrés, que les Alliés entreprennent une action spécifique de sauvetage, consistant à bombarder les grandes villes allemandes après avoir averti leurs habitants par tracts que c’était en représailles du sort infligé aux Juifs. Il est enfin question du sort futur de la Pologne et de ses rapports avec l’Union soviétique. Roosevelt est toujours aussi curieux et réactif.

En 2009, un texte de fiction prend pour point de départ cette conversation. Le romancier Yannick Haenel commence par résumer le long témoignage de Karski sur le judéocide dans le film Shoah de Claude Lanzmann (1985), puis l’ouvrage Histoire d’un Etat secret publié par lui en 1944, et, dans une troisième et dernière partie, imagine une réflexion de Karski, en forme de testament adressé à l’humanité (il avait fait après la guerre aux Etats-Unis une carrière de professeur de sciences politiques, avant d’y mourir en 2000). Au nom des droits souverains de la fiction, Haenel commence par déplacer, sans le dire, la conversation d’une dizaine d’heures. Elle suit de près le dîner, qui avait rendu le président somnolent et transformé cette visite, dont on ne sait qui l’avait demandée, en une corvée. Le fait de situer l’entretien après un repas permet non seulement de mettre lourdement en doute l’attention du président des Etats-Unis, mais de métaphoriser l’impression qu’il donne au narrateur, d’être en train de « digérer » le sort des Juifs. Karski monologue longuement sur l’horreur, on le censure (sic) en le laissant parler, de même que l’année suivante le public va faire un triomphe à son livre pour mieux en mépriser le message. Le décor, pourtant baptisé « bureau ovale », ressemble moins à un lieu de travail qu’à quelque salon fréquenté par un nombre indéterminé de civils et de militaires qui « assistent à la scène », en sus d’une secrétaire qui prend des notes. Les jambes de cette personne polarisent plus l’attention présidentielle que les récits du voyageur.

Ces déformations nourrissent un propos que l’auteur lui-même résume ainsi, quelques jours avant la sortie du livre, dans le Nouvel Observateur du 27 août 2009 :

Pour moi, si Jan Karski est le témoin de quelque chose, c’est moins, si j’ose dire, de la Shoah que de l’organisation d’une surdité liée à la passivité des Alliés, qui sans doute est allée jusqu’à la complicité. Il y a chez lui une expérience immédiate et incontestable de ce qu’il en a été à un moment - documentation à l’appui - d’un pacte implicite entre les Alliés de laisser faire, pour toutes sortes de raisons.

Il s’agit donc d’un livre à thèse, dont la leçon principale est énoncée p. 166-67 par le professeur Karski à ses étudiants (le monologue censé combler par la fiction son « silence de trente-cinq ans » donne alors dans l’évocation de ses cours d’université !) : « Le procès de Nuremberg, savamment orchestré par les Américains, n’a jamais été qu’un masquage pour ne pas évoquer la question de la complicité des Alliés dans l’extermination des Juifs d’Europe. (...) La culpabilité des Allemands a servi à fabriquer l’innocence des Alliés. (...) Car l’extermination des Juifs d’Europe n’est pas un crime commis contre l’humanité, c’est un crime commis par l’humanité -par ce qui, dès lors, ne peut plus s’appeler l’humanité. »

Il y a là quelques attentats contre la vérité historique, dont hélas l’individu Haenel n’est pas seul responsable. Sans étendre, pour ma part, la faute jusqu’à la terre entière, je dirai que ce livre est un symptôme des maux de notre époque, par son succès public comme par la bienveillance de la critique et des jurys littéraires (à quelques exceptions près comme Marc Riglet et surtout Florent Georgesco ). Je passe mon temps ici à dire que l’histoire est utile, mais je n’en avais pas exposé depuis longtemps une preuve aussi flagrante.

La thèse de l’abandon des Juifs par les Alliés est un serpent de mer qui a pointé son museau pour la première fois à la fin des années 60, et vu en 1984 son profil précisé par un livre de David Wyman, The Abandonment of the Jews. Cet écrit et sa postérité (dont le livre d’Haenel s’honore de faire partie, nonobstant ses fictionnelles prétentions) sont plus riches en cris d’effroi qu’en propositions de solutions rétrospectives convaincantes, et la solution-miracle du bombardement des voies menant à Auschwitz n’a guère convaincu. C’est de surcroît un livre médiocre, un de ces ouvrages où un spécialiste s’abandonne soudain à une verve militante à la limite de ses compétences : bon connaisseur des questions migratoires, il l’est moins de la vie interne du Reich en guerre et de ce qu’on en pouvait connaître à l’étranger ; ainsi spécule-t-il sur le temps qu’aurait demandé la reconstruction d’une chambre à gaz bombardée, à partir du temps qu’avait demandé sa construction, pour conclure que les Allemands n’auraient pas pu la mener à bien ; or à l’époque les Alliés, totalement ignorants du temps de la construction d’une chambre à gaz et d’un crématoire, faisaient face aux surprenantes capacités d’adaptation de l’industrie allemande sous leurs tapis de bombes et n’avaient pas de raisons de penser que les usines de mort n’auraient pu pareillement s’enterrer et se disperser.

Mais l’argument décisif, corroboré par les recherches les plus récentes, porte sur la politique intérieure et extérieure du régime nazi. D’une part, Hitler avait assez la situation en main pour infliger aux populations qu’il dominait le sort qu’il voulait et on n’y pouvait changer grand-chose depuis l’étranger ; d’autre part, si les Alliés avaient pris fait et cause pour les Juifs en alertant la population allemande elle-même sur leur sort, alors que la lecture des tracts étrangers était sévèrement interdite, voilà qui aurait plus sûrement nourri la propagande nazie identifiant les Juifs à l’ennemi et leur attribuant la volonté de détruire l’Allemagne, que déclenché une rapide prise de conscience, de nature à rendre le massacre politiquement plus difficile.

La solution simple prônée par les organisations juives et polonaises sous le joug était à la fois inefficace et contre-productive. Les Alliés avaient de bonnes raisons de ne pas retenir cette suggestion et si, dans l’après guerre, notamment lorsque le génocide fut largement étalé à Nuremberg, les messagers qui l’avaient transmise ne se sont pas répandus en accablants reproches, l’historien est tenté d’expliquer leur silence par la prise de conscience des difficultés de son application et de l’incertitude de son rendement, plutôt que par une sidération durable devant l’inhumanité des humains.

Montigny, le 28 janvier 2010

 

Le dernier livre de l’auteur
en librairie le 3 septembre 2008

UNE CRITIQUE DESESPEREMENT ARRIMEE AU PASSE

Le fonctionnalisme fait de la résistance !

la même sur le présent site

"Qui a tué Georges Mandel ?"

La réponse classique est : la Milice, pour venger Philippe Henriot exécuté dix jours plus tôt par la Résistance. Or Mandel, ancien ministre de premier plan, juif, patriote et antinazi, était prisonnier en Allemagne et Hitler ou Himmler ne passent pas pour avoir été aux ordres du chef milicien Darnand. Il est clair, en outre, non seulement que Darnand n’a rien demandé, mais qu’il n’a nullement dirigé les opérations, pas plus qu’aucun notable de la Milice.

Il faut donc reprendre l’enquête à zéro. Elle nous mène non seulement dans les hautes sphères du pouvoir nazi et au coeur de l’antisémitisme exterminateur de Hitler, mais nous ramène aux jours terribles de l’été 1940 et des premiers pas du régime de Vichy. Mandel est un otage dont la direction nazie règle le sort au jour le jour pour s’assurer de la docilité de Pétain, son assassinat (gros de la menace de ceux de Blum et de Reynaud) étant à cet égard d’un rendement maximum, au lendemain du débarquement de Normandie. Le diagnostic repose sur une moisson de pièces inédites.

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DE PLUS AMPLES DéTAILS





une traduction et une préface en vente depuis le 8 avril 2009

 

du nouveau sur la "liste de Schindler"





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Lignes directrices et principaux résultats à ce jour de mon travail :


-  le nazisme, une entreprise inhumaine et folle, a failli connaître à la fin de mai 1940 un succès durable, par une paix anglo-franco-allemande qui aurait laissé au Reich les mains libres pour la colonisation de l’Ukraine et la satellisation de toute l’Europe de l’est.

-  pour arriver à ce quasi-triomphe, Hitler a principalement joué de la sous-estimation de lui-même par les dirigeants politiques des autres pays.

-  comme certains d’entre eux, et non des moindres, étaient encore au pouvoir à la fin du conflit ou à l’approche immédiate de celle-ci (notamment Staline et Roosevelt, ainsi que Pie XII), peu de gens et de régimes avaient intérêt à une histoire sincère et scientifique des années 1930 et du déclenchement de la guerre. On préféra s’accuser mutuellement de lâcheté et de noirs desseins plutôt que de reconnaître qu’un maître illusionniste avait roulé presque tout le monde.

-  jouait dans le même sens l’arrivée de Churchill à la barre de l’Angleterre, par hasard, le jour même de l’offensive que Hitler espérait finale (10 mai 1940). Niant alors, pour rester au pouvoir et en guerre, l’existence d’un fort courant favorable à la paix, il n’allait pas lâcher en 1945, ou un peu plus tard dans ses mémoires, des informations propres à déstabiliser le parti conservateur et à brouiller l’image de la nation qui avait montré le chemin de la résistance.

-  l’empreinte énorme du régime hitlérien sur le monde actuel rend urgente une meilleure compréhension de ces questions.

pages du site en relation avec ces différents points

principales affirmations réfutées

(liste adressée aux abonnés sous une forme piscicole le 1er avril 2009)

J’abjure tout et je reconnais (entre autres)

*que Hitler était un imbécile sauf quand il traitait Churchill d’ivrogne après Mers el-Kébir ;

*qu’il avait pour toute passion la destruction, voulait conquérir le monde et ne savait pas s’arrêter ;

*que Paul Reynaud était de la trempe de Clemenceau mais choisissait mal son entourage et était malencontreusement tombé dans les griffes d’une sirène fascisante ;

*que l’appel du 18 juin était passé à la BBC comme une lettre à la poste sans même une discussion sur son contenu ;

*que les Aubrac détestaient non pas les historiens flemmards mais les historiens tout court ;

*que Geli Raubal avait été tuée par un oncle jaloux qui ne pouvait l’honorer qu’en dessinant ses charmes, et qu’Eva Braun était réduite au plaisir solitaire ;

*que Georges Mandel avait été tué par la Milice qui n’avait qu’à claquer des doigts pour que Hitler lui fournît des otages ;

*que le 25 août 1944 Hitler était pendu au téléphone en demandant si Paris brûlait ;

*que le procès de Nuremberg s’était peu attardé sur les massacres de Juifs ;

*que les morts de la nuit des Longs couteaux étaient des milliers et ceux de la nuit de Cristal, ce vulgaire pogrom, des centaines, sans même compter les suicides ni la mortalité dans les camps au cours des années suivantes ;

*que le statut vichyssois des Juifs datait bien du 3 octobre 1940, la date du 18 sur le Journal officiel étant une grossière faute de frappe ;

*que Hitler avait tremblé devant Pétain à Montoire, cette trépidation ayant, il est vrai, été déclenchée par Franco la veille à Hendaye ;

*que la surprise de Pearl Harbor ne devait rien à la division des gouvernements concernés, ni à Tokyo ni à Washington ;

*que Roosevelt se serait dressé, tout seul comme un grand, pour châtier l’Allemagne et le Japon si l’Angleterre avait signé un armistice en 1940 ;

*que Himmler avait longuement répété son éventuel suicide pour le cas où son arrestation n’aurait pas les suites escomptées, en s’entraînant à parler et à manger pendant des heures avec une fiole mortifère en bouche, sous la surveillance du meilleur flic SS et jusqu’à ce qu’il ne remarque plus rien ;

*que les archives anglaises sur l’épisode sont transparentes et que celles qui par hasard resteraient sous clé y sont en vertu d’une loi contraignante, les sieurs Blair et Brown étant comme chacun sait de sourcilleux légalistes ;

*que Hitler, persuadé de la nullité et de la lâcheté de Chamberlain comme de Daladier, ne s’attendait pas à une réaction de leur part, sinon verbale, lorsqu’il envahit la Tchécoslovaquie en mars 1939 ou la Pologne en septembre ;

*que l’arrêt devant Dunkerque était le fait d’un fantassin de 14 qui se souvenait d’un paysage marécageux propre à noyer les chars -les restrictions budgétaires et le blocus, sans parler de la certitude que l’entrée en Pologne n’allait pas déclencher de guerre, ayant empêché l’Allemagne d’acquérir les cartes Michelin de la région ;

*que de Gaulle avait conclu l’abandon de l’Algérie au FLN dès le mois de mai 1958 ;

*que Barbarossa était programmé dès avant la chute de la France et n’avait rien à voir ni avec le maintien de l’Angleterre en guerre, ni avec Mers el-Kébir ;

*que les SS, prenant force libertés avec les desiderata de Hitler dès 1942, étaient un Etat dans l’Etat, lui-même divisé en principautés mortellement rivales ;

*qu’Otto Abetz menait à Paris dès juin 1940 une politique toute personnelle, prenant à l’occasion l’avis de Hitler mais le trompant régulièrement sur les positions de Pétain ;

*que le procès de Riom était d’emblée programmé comme il s’est déroulé, son retard d’un an et demi n’étant pas dû à des tractations multiformes mais à l’encombrement bien connu des tribunaux...



Devise en forme de citation

"A la différence de tant d’autres, vous n’avez pas permis que votre développement intellectuel, qui vous a soustrait de plus en plus à mon influence, détruise aussi nos relations personnelles, et vous ne pouvez pas savoir le bien qu’une telle finesse procure à l’âme."

(Sigmund Freud, lettre à Ludwig Binswanger, 11 janvier 1929)

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