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Le fameux télégramme de Prytz (17 juin 1940)



(inédit)



Ce télégramme, adressé au ministre suédois des Affaires étrangères, Günther, a suscité force remous, bien résumés par John Costello en 1991 dans son ouvrage Les dix jours qui ont sauvé l’Occident. Ayant été l’un des premiers à le voir dans les archives suédoises, il n’en donnait que des extraits. En voici le texte intégral, recueilli et traduit par un historien de mes amis (Halifax est le ministre des Affaires étrangères du cabinet dirigé par Churchill, Butler est son sous-secrétaire d’Etat et Prytz le représentant diplomatique de la Suède en Grande-Bretagne, avec le titre de ministre) :

Télégramme UD 723 17.6 ((18.6) HP39 A

Lors d’un entretien ce jour avec Butler, ce dernier m’a confirmé la capitulation française, sans aucune réserve concernant la flotte ou les colonies. Tout avait été essayé hier pour soutenir Reynaud, mais en vain. L’attitude officielle de la Grande-Bretagne sera dorénavant que la guerre doit continuer, mais il m’a assuré qu’on ne laisserait passer aucune occasion de parvenir à une paix de compromis si des conditions raisonnables étaient présentées, auquel cas on ne laisserait aucun diehard [irréductible] y faire obstacle. Il était d’avis que la Grande-Bretagne avait actuellement de meilleures possibilités de négociations qu’elles ne pourrait avoir plus tard, et que la Russie pourrait jouer un plus grand rôle que les USA une fois les pourparlers engagés. Au cours de l’entretien, Butler est passé dans le bureau de Halifax, qui m’a fait dire que « la raison plutôt que la bravade inspirerait la politique britannique ». Il a ajouté qu’une telle position serait sans doute favorablement accueillie par le ministre suédois, mais qu’elle ne devait pas être interprétée comme une volonté de conclure la paix à n’importe quel prix. D’entretiens avec d’autres membres du Parlement, il semble ressortir que l’on s’attend à ce que des pourparlers puissent s’engager, éventuellement après le 28 juin, lorsque Halifax pourrait succéder à Churchill.

Le ministre de Suède

Les enseignements de ce message sont capitaux, dans plusieurs domaines :

-  la vision anglaise de la France au lendemain de la prise du pouvoir par Pétain : l’heure de la conversation n’est pas indiquée mais, pour que Butler puisse « confirmer la capitulation française », elle doit s’être passée l’après-midi, après le discours de 12h 30 où Pétain demandait à ses compatriotes de « cesser le combat ». Les journaux avaient aussitôt tiré des éditions spéciales barrées du titre « France surrenders ». Le pays avait en effet tout l’air de se rendre « sans aucune réserve concernant la flotte ou les colonies ». Or le soir, sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères Baudouin (et devant l’attitude dilatoire de Hitler, qui s’était contenté d’annoncer qu’il causerait de la situation avec Mussolini le 18), le gouvernement de Bordeaux redressait un peu le tir, corrigeait la phrase de Pétain, à l’usage des journaux du lendemain, en « il faut tenter de cesser le combat » et précisait, par une allocution de Baudouin, que la France ne signerait qu’un armistice respectant son honneur et son indépendance. Du coup, Halifax, lors de la séance du cabinet britannique du 18 en milieu de journée, tentait d’empêcher de Gaulle de lancer son appel en plaidant que Bordeaux « pouvait encore agir dans un sens conforme aux intérêts de l’alliance. » Ce document montre que, dans l’après-midi du 17, les deux dirigeants politiques du Foreign Office s’affolent quelque peu devant ce qu’ils prennent pour un effondrement mettant à la disposition immédiate de l’Allemagne le territoire de la France, sa flotte et ses colonies ;

-  le jeu de Halifax vis-à-vis de Churchill : il retrouve une attitude proche de celle qu’il avait eue le 25 mai, en demandant à Mussolini de jouer les médiateurs dans le conflit avec l’Allemagne par l’intermédiaire de l’ambassadeur Bastianini, de son propre chef mais en prétendant qu’il parlait au nom de son gouvernement. Il est à peine plus prudent, en faisant faire la commission par Butler. Mais celui-ci éprouve le besoin, au beau milieu de sa conversation avec le représentant suédois, de mettre son ministre dans le bain ! Pourquoi, sinon parce que Prytz s’est étonné d’un discours aussi opposé à celui du gouvernement britannique, du moins depuis qu’il est dirigé par Churchill ? Le Vieux Lion avait en effet à diverses reprises, depuis les premières victoires allemandes en France, affirmé que l’Angleterre continuerait le combat quoi qu’il arrivât sur le continent. Il se voit ici traité de diehard (en anglais dans le texte suédois), et sa politique est qualifiée d’"officielle", d’une manière sourdement méprisante. De telles entorses aux usages diplomatiques les plus élémentaires, de la part de politiciens chevronnés, en disent long sur leur affolement -et sur le fait qu’ils prennent leur chef de gouvernement "officiel" pour un bouffon dangereusement incompétent, car il exclut d’arrêter la guerre alors qu’il n’y a pas de plus grande urgence que de se renseigner sur les chances qui existent encore de le faire à moindres frais. Il y a peu d’exemples dans l’histoire d’une cohabitation, au sommet d’un Etat, de deux politiques aussi opposées ;

-  le jeu de Halifax vis-à-vis de l’Allemagne : ce message lui est, en fait, destiné. La Suède a servi à maintes reprises d’intermédiaire entre Londres et Berlin depuis août 1939. Le fait que Butler envisage la paix si ses conditions sont « raisonnables », que Halifax renchérisse en disant que l’Angleterre ne cherche pas la « paix à tout prix », qu’aucune discrétion ne soit demandée à Prytz ni à son gouvernement, tout cela étaye l’idée que Londres, par cette démarche, sonde en fait Berlin. Effectivement, on sait par les archives allemandes que le ministre suédois à Berlin, Richert, évoque deux fois devant Weizsäcker (sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères) le télégramme de Prytz, le 19 juin, puis le 22 : le gouvernement de Berlin prend acte, et dit qu’il attend des actes (cf. F. Delpla, L’appel du 18 juin 1940, p. 312) ;

-  l’attitude des milieux politiques anglais : le pronostic suivant lequel Halifax remplacera Churchill à la tête du gouvernement vers le 28 juin, émis par des parlementaires dont on aimerait connaître l’identité, révèle un flottement aux allures de conspiration. L’inflexibilité churchillienne, qui montre le chemin d’une victoire à laquelle bien peu croient ce jour-là, balaiera ces miasmes, dont l’étude reste à faire. Beaucoup de pièces, publiques ou privées, portant trace de cette conspiration, ont sans doute disparu à jamais. Celle-là donne une idée de son ampleur.

Dans L’appel du 18 juin 1940, j’ai résumé comme suit la crise ouverte par ce télégramme, en Angleterre tout d’abord, puis dans les relations anglo-suédoises à partir de la fin de la guerre :

« (...) le sous-secrétaire d’Etat Butler, rencontre le 17 juin, dans l’après-midi, le ministre suédois Bjorn Prytz, et l’informe que le cabinet britannique ne ferme pas la porte à une paix de compromis. Churchill, pour donner un coup de semonce à Halifax sans s’en prendre directement à lui, va lever le lièvre, un peu plus tard, le 26 juin, en lui demandant par lettre de s’enquérir de ce que Butler avait dit exactement au diplomate. Le premier ministre a sans doute fini par être informé parce que l’affaire avait fait jaser à Stockholm et que l’ambassadeur anglais dans cette ville avait demandé des éclaircissements. Halifax alors recule piteusement, en niant toute initiative contraire au bellicisme officiel et en se portant garant de Butler. L’affaire est devenue publique à la Libération et une sourde rumeur a, tout au long de sa riche carrière ministérielle, accompagné Butler, l’empêchant d’accéder au poste de premier ministre.

(...) La presse suédoise le mentionne [ce télégramme] dès le 19 juin, en faisant état d’une séance, la veille, de la commission des affaires étrangères du parlement. C’est ce même 18 juin que Stockholm cède, après deux mois de réponses dilatoires, aux injonctions de Berlin touchant le transit, à travers son territoire, des trains de l’armée allemande à destination de la Norvège.

Tout d’un coup, à l’automne de 1944, Günther, toujours ministre, se lance dans des indiscrétions calculées, tendant à montrer que cette entorse grave à la neutralité était motivée par l’assurance, donnée par Prytz, que la guerre touchait à sa fin : eût-il été bien raisonnable, insinue-t-il, d’être, quasiment exprès, le dernier pays occupé par l’Allemagne, ce qui serait advenu sur l’heure si on n’avait pas cédé aux pressions devenues impérieuses de ce pays triomphant ?

Les révélations de Günther sèment un vent de panique au Foreign Office (...). La partie anglaise s’obstine à démentir, puis allume un contre-feu en prétendant qu’elle a, elle, des documents prouvant que la décision sur le transit était prise lorsque le télégramme de Prytz est arrivé. Le feuilleton se poursuit en 1947, lorsque le ministère suédois produit un « livre blanc » sur ses échanges diplomatiques pendant la guerre et prend un malin plaisir à y écrire qu’un document du 17 juin 1940 a été retiré sur la demande du cabinet de Londres.

Enfin, en 1989, le professeur Carlgren, grand maître des archives diplomatiques suédoises et auteur lui-même, en 1973, d’un livre lacunaire sur la politique extérieure de son pays pendant la guerre, fait un excellent accueil à la curiosité de John Costello : non seulement il lui montre le télégramme de Prytz et un copieux dossier sur ses suites, mais il se prête aimablement à la discussion et au questionnement. Tous ces aveux indirects ont un but évident : dissuader le monde d’analyser de trop près le comportement de la petite Suède, prise entre les feux croisés de l’Allemagne, de l’Occident et de l’URSS, en faisant craindre que les coups de projecteur aient des effets dévastateurs sur l’image que les vainqueurs entendent donner d’eux-mêmes. Le télégramme de Prytz ne doit pas être publié et analysé dans son contexte, mais il faut qu’il apparaisse comme une épée de Damoclès ou, mieux, un serpent de mer refaisant surface de temps à autre afin de prolonger des équivoques présumées salutaires pour tout le monde. »

Puisse la présente publication marquer une étape dans la maturation de l’histoire de cette période, en convainquant enfin les spécialistes qu’il est vital d’aborder ces questions sans œillères !

le 8 mars 2011



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