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Aubrac, les faits et la calomnie



Ouvrage édité chez le Temps des Cerises - 1997 (ISBN 2-84109-113-9)



Présentation

Ce livre est un samizdat de la démocratie.

Il répond point par point à celui de Chauvy contre les Aubrac, Aubrac Lyon 1943, confus décalque des calomnies que Vergès a fait, en 1990, contresigner par son client Barbie, et que des historiens exerçant un certain magistère, mais un peu trop accablés de besogne pour prendre connaissance du dossier, avaient fort mollement critiqué, avant de prendre parti à la fois contre Chauvy (toujours assez mollement) et contre les Aubrac (très durement) lors d’une "table ronde" organisée par le quotidien Libération.

Un livre écrit dans l’urgence, par un non-spécaliste, mû par la conviction qu’on cherchait une mauvaise querelle non seulement à deux personnes, mais à un des plus magnifiques faits d’armes de la Résistance, l’évasion du 21 octobre 1943.

Il faut dire que c’était un temps très, très déraisonnable. La chute de l’empire soviétique avait soulevé d’immenses espoirs. Enfin on allait tout savoir, grâce au miracle des archives, sur une face bien cachée du siècle : les compromissions d’une foule de célébrités occidentales avec l’hydre moscovite. Mais plus le temps passait, et moins les archives faisaient de miracles, alors il a fallu aider un peu. On avait d’abord visé de Gaulle, au travers de Moulin, et la profession historienne avait réagi avec sang-froid, estimant que les preuves invoquées prouvaient avant tout le désir de prouver de ceux qui les invoquaient.

Restaient les Aubrac, ex-sympathisants communistes qui s’étaient éloignés mais sans se renier, avaient largement passé 80 ans et se battaient depuis novembre 83 contre une insidieuse calomnie de Vergès, lequel prétendait que son client Barbie était en mesure de prouver qu’il les avait recrutés comme agents de la Gestapo lyonnaise.

Daniel Cordier joua un rôle particulièrement néfaste. Dès le lendemain de la sortie du livre de Chauvy il déclarait à Libération qu’à son avis les Aubrac n’avaient pas trahi le rendez-vous de Caluire mais que "la succession des versions données par eux sur les événements qui précèdent et suivent Caluire excède les défaillances légitimes de la mémoire". Une façon de faire sortir Chauvy par la porte et de le faire rentrer par la fenêtre.

L’urgence d’une réponse explique que le livre n’invoque aucune archive inédite. Il n’utilise d’autres sources écrites que les imprimés parus sur l’affaire, et tout particulièrement les documents reproduits par Chauvy (et trouvés non par lui, contrairement à une légende-ventouse, mais, presque tous, par Vergès). En leur appliquant une méthode historique (ce que Chauvy prétend faire et ne fait nullement, se contentant d’aligner des contradictions, réelles ou prétendues), il fait apparaître que le récit des Aubrac est exact sur l’essentiel et donne à leurs aventures de 1943, pour la première fois, un statut historique.

En revanche, s’il n’y a aucun document écrit nouveau, le livre utilise abondamment, contrairement à Chauvy, les sources orales, puisqu’il fait état de nombreux entretiens avec les Aubrac et avec Serge Ravanel, permettant de préciser beaucoup de points, dans une confrontation serrée avec toutes les autres sources (c’est une des plus grandes infamies proférées dans cette affaire, que de dire que les résistants en question s’opposent au travail historique ; ils sont en la matière, je puis en témoigner, de parfaits collaborateurs !).

Les 2000 exemplaires du premier tirage ne sont pas épuisés (dépêchez-vous quand même un peu !) alors que l’éditeur de Chauvy, au procès, a dit (avec un manque de précision qui laisse supposer une sous-estimation) en avoir écoulé "environ 20 000". Or les Aubrac avaient reçu environ 500 lettres de soutien dont les adresses ont été exploitées pour faire connaître le livre. Même s’il s’agit d’un petit éditeur (non par choix, mais parce que les gros s’étaient récusés) très mal diffusé, une telle performance montre, dans le public, une véritable volonté de ne pas savoir.

des motivations transparentes



pour commander sur le site de l’éditeur Le Temps des Cerises - 01 49 42 99 11 - contact@letempsdescerises.net - 6 av Edouard Vaillant 93500 Pantin

extraits en ligne

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L’évasion de Raymond Aubrac

Article paru dans Histoire de guerre n° 16 (juin 2001)

A l’occasion du procès Barbie, la France redécouvrait un fait d’armes épique de la Résistance, l’évasion de Raymond Aubrac, arrêté avec Jean Moulin à Caluire et délivré par un commando dont l’âme était sa propre épouse, qui avait pris la Gestapo dans ses ruses. Les années 1990 furent celles de la " déconstruction " du mythe, jugé trop beau et entaché de quelque non-dit suspect. François Delpla, auteur du premier livre historique sur la question, est parvenu à établir les faits, qu’il présente ici. 21 octobre 1943

J’ai choisi, comme il sied en histoire chaque fois que c’est possible, un plan chronologique. Je vais donc d’abord raconter l’évasion, puis la polémique des années 1990.

L’entrée en résistance

Lucie Bernard est enseignante. Issue d’un milieu paysan très modeste de Bourgogne, elle a passé son agrégation d’histoire à la force du poignet, tout en animant des bagarres, déjà, au Quartier latin. Elle était l’un des rares membres féminins des étudiants communistes qui en affrontaient d’autres, royalistes, chez lesquels le masculin prédominait plus encore. Le grand helléniste Jean-Pierre Vernant est encore là pour témoigner de son courage et de son prestige.

Communiste, elle ne l’est pas restée, au sens précis du terme. Un froid s’installe, lorsqu’en 1935 la direction du PCF lui propose de suivre l’école des cadres de Moscou et qu’elle refuse. Elle ne coupe pas les ponts mais invente, un demi-siècle avant certain dirigeant politique, le " droit d’inventaire ". Cela lui va bien. Lucie est quelqu’un qui n’adhère pas, qui trace son chemin propre. Ainsi, dans la Résistance, elle n’aura jamais de poste précis.

Elle rencontre le jeune ingénieur Raymond Samuel en 1939, à Strasbourg. Ils se marient au début de la guerre et, lorsqu’en juin 1940 il se retrouve prisonnier, elle va l’aider à s’évader. Déjà. Ils trouvent tous deux du travail à Lyon. Lucie, à la faveur de quelques voyages, noue des contacts qui aboutissent à la fondation d’un des premiers mouvements de résistance, qui prend au début de 1941 le nom de " Libération ".

Raymond aussi a fréquenté des milieux d’extrême gauche, par d’autres biais, plus paisibles et plus discrets. Il a fait partie d’un cercle d’étudiants des grandes écoles s’initiant au marxisme. Mais lui non plus ne semble pas avoir de tropisme vers l’est : c’est aux Etats-Unis qu’il a fait une année de stage, en 1938. Dès cet entre-deux-guerres où la polarisation des esprits est extrême, les Aubrac ont certes choisi leur camp, mais ne suivent pas un itinéraire stéréotypé.

Le choix résistant est à l’avenant. Les mouvements devancent les partis, ils sont pluralistes, surtout Libération dit " Sud " (pour le distinguer d’un homonyme de zone nord), fondé par l’aristocrate Emmanuel d’Astier. Le milieu communiste est un vivier parmi d’autres. Durablement démobilisés par le pacte germano-soviétique, beaucoup de militants sont réveillés par la défaite et retrouvent l’envie d’agir, sans consigne de leur parti. C’est ainsi que Raymond recrute pour " Libération ", par exemple, Maurice Kriegel, futur dirigeant du PCF sous le nom de Kriegel-Valrimont, qui a déjà un passé politique et syndical . Quant à Serge Ravanel, qui s’appelle encore Ascher, c’est un jeune polytechnicien replié à Lyon avec son école, qui s’engage dans la Résistance en fréquentant ses amis de droite, membres du mouvement du général Cochet. Il y a aussi " Combat ", le mouvement le plus homogène au départ, fondé autour d’un noyau d’officiers qui tardent à dire du mal de Pétain. Lyon est, sinon la " capitale de la Résistance ", comme le veut la légende, du moins un centre important où beaucoup d’initiatives s’entrecroisent.

Nous voici le 15 mars 1943. Raymond Samuel, qui a pris depuis peu le pseudonyme d’Aubrac, a rendez-vous dans un appartement avec Kriegel et Ravanel. Il trouve le premier en compagnie de la police ; elle arrête le second lorsqu’il se présente, un peu plus tard. Elle a eu l’adresse par Curtil, un résistant arrêté deux jours plus tôt. Tous trois, le jour même ou le lendemain, tentent de s’enfuir et sont repris. En prison, ils se retrouvent dans la même cellule, ainsi qu’un cadre important de Combat, François Morin, dit Forestier.

Lucie, dès qu’elle apprend l’arrestation, envisage d’organiser une évasion. Il y a urgence : en vertu des accords entre Pétain et les Allemands, ceux-ci peuvent réclamer les Français arrêtés pour faits de résistance. Tantôt ils se contentent de les interroger, tantôt ils les gardent. En l’occurrence, ils ne vont questionner de manière approfondie que Ravanel, trouvé porteur, il est vrai, de cartes annotées. Il prétend qu’il n’en était que le courrier, et on le rend aux autorités françaises. Kriegel et Aubrac sont entendus plus brièvement, et ensemble. Morin, pas du tout.

Les prisonniers sont bien gardés. Il n’est pas question, par exemple, de tenter un assaut de la prison. Cependant, ils ne sont pas au secret. Beaucoup d’informations peuvent transiter par les avocats, car Vichy leur prépare un procès. Le juge d’instruction ne fait pas de zèle, le procureur, si. La diversité des opinions des Français se retrouve dans l’appareil d’Etat vichyste. Certains espèrent tout d’une libération par les Alliés, et aident la Résistance autant que faire se peut, d’autres estiment que Pétain est un moindre mal et qu’il faut l’aider à mettre au pas ces excités irresponsables, qui vont finir par fâcher l’occupant. Mais personne ou presque n’est pro-allemand.

Lors du coup de filet de la mi-mars, la police a fait main basse sur des dossiers nombreux et éloquents. La direction de Combat avait couché par écrit la structure de l’Armée secrète, qui rassemblait les groupes combattants des mouvements non communistes. Ce dossier était destiné aux services américains, dont Combat attendait subsides et prise en considération : on avait quelque peu gonflé les chiffres. Quand les Allemands se font remettre ces documents, où figurent entre autres les noms d’Aubrac et de Forestier, en bonne place dans les organigrammes, il est surprenant qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils ont ces deux personnes à leur disposition dans une prison lyonnaise. C’est pourtant ainsi. Il faut se souvenir que l’occupation de la zone sud (11 novembre 42) est toute récente et que la Gestapo cherche ses marques, en essayant fébrilement de démanteler au plus vite la Résistance qui, sans être bien en cour à Vichy, était cependant moins activement pourchassée que dans la zone occupée depuis 1940. Tout le monde doit s’adapter au plus vite, les clandestins à une répression plus dure, les Allemands à un milieu nouveau et hostile. Barbie lui-même est un peu jeune, c’est un SS fanatique, dépourvu d’expérience policière. L’arrivée en avril d’un cadre jusque là en poste à Dijon, Moog, augmentera considérablement l’efficacité de ses services. Mais avant qu’il donne sa pleine mesure, Lucie Aubrac aura frappé une première fois.

La première évasion

Serge Ravanel avait une spécialité : l’organisation de groupes francs pour entreprendre des actions ponctuelles contre l’occupant. Il deviendra bientôt le responsable national de ces groupes. Mais en attendant il a besoin de leurs services, pour être libéré. C’est à quoi s’emploie Lucie. Elle s’intègre à un groupe et prépare une évasion en deux temps : on fait d’abord parvenir aux prisonniers des aliments qui les rendent malades puis, lorsqu’ils sont transférés à l’hôpital de l’Antiquaille, on s’apprête à investir le bâtiment. Cependant, tout en menant rondement les choses pour faire sortir en même temps Morin, Aubrac, Kriegel et Ravanel, Lucie, impatiente et inquiète, joue aussi sa partition d’épouse.

Début mai, on ne sait encore quand le coup de main contre l’Antiquaille sera possible, et on apprend que le procureur vient de faire échouer la mise en liberté provisoire d’Aubrac, demandée par son avocat et accordée par le juge d’instruction. Il était en effet, des quatre, celui sur lequel pesaient le moins de charges. Prise d’une inspiration subite, Lucie se dit que ce procureur est mû par la lâcheté et qu’en le menaçant de représailles on a une chance de le faire céder. Elle se rend chez lui et lui tient le langage suivant : le prisonnier en question est un délégué du général de Gaulle, et s’il n’est pas en liberté le lendemain, le magistrat ne verra pas le coucher du soleil. On ne sait ce qui se passe alors dans la tête du procureur mais le fait est qu’il signe la mise en liberté, tout en passant ce geste sous silence dans un rapport résumant l’affaire quelques semaines plus tard.

Cette libération a lieu le 10 mai . Le 24, l’attaque de l’Antiquaille est une pleine réussite. Raymond lui-même, qui en veut un peu à Lucie d’avoir dissocié son sort de celui de ses camarades, tient à en être. C’est lui qui neutralise le standard téléphonique, au moyen d’un revolver hors d’usage. Comme ses camarades qui vont chercher les prisonniers dans leur chambre, il se fait passer pour un policier allemand.

Caluire

On sait que la réunion de Caluire, le 21 juin, est consécutive à l’arrestation, à Paris, du général Delestraint, chef de l’Armée secrète, une dizaine de jours plus tôt. Moulin veut au plus vite reconstituer l’appareil, en donnant notamment une forte promotion à Aubrac. Combat, de son côté, espère décrocher pour l’un des siens la succession du général. C’est peut-être à cet effet que ses principaux dirigeants présents à Lyon, Aubry et Bénouville, envoient à Caluire René Hardy, l’un des leurs, qui s’occupe de sabotage ferroviaire. Il n’a rien à faire dans cette réunion et n’est pas convoqué par Moulin. Or les Allemands l’ont pris en filature. De cette affaire embrouillée par les débats d’après guerre, n’extrayons ici que l’essentiel : Hardy a été arrêté et relâché par la Gestapo quelques jours plus tôt, ce qui devrait le faire considérer par tous les résistants comme un pestiféré, mais il s’en cache. Il a passé avec Klaus Barbie, chef de la Gestapo lyonnaise, un marché dont les termes ne sont toujours pas exactement cernés. Lorsque les policiers allemands font irruption dans la villa du docteur Dugoujon, c’est sur les traces d’Hardy ; arrêté comme tous les occupants de l’immeuble, il s’échappe alors qu’on les fait monter dans des voitures et n’est pas sérieusement poursuivi. Si la preuve de sa trahison envers Jean Moulin n’a pu encore être apportée noir sur blanc (notons tout de même qu’elle est affirmée par les documents allemands), le faisceau des présomptions est accablant. Tout au plus pourrait-on supposer, à l’extrême rigueur, qu’il croyait n’être pas suivi. Mais ses défenseurs ont toujours été impuissants à esquisser une autre explication du surgissement de l’ennemi, en dehors des généralités comme " beaucoup trop de personnes connaissaient l’existence de cette réunion ". Le lieu, lui, était efficacement caché. Quelles personnes auraient, à part Hardy, été filées ? Là-dessus, pas la moindre piste.

La captivité

Lucie, après un moment de désespoir, s’offre un nouveau coup d’audace. La Gestapo avait arrêté toutes les personnes présentes dans la villa du docteur Dugoujon, alors qu’il était en train d’exercer et recevait d’authentiques patients. Elle fait un tri et relâche très vite un certain nombre de personnes, dont l’une apprend aux résistants qu’il y avait dans la salle d’attente " trois messieurs qui n’étaient pas de Caluire ". Lucie suppose, à juste titre, qu’il s’agit de son mari, de Jean Moulin et d’une troisième personne inconnue d’elle (il s’agit du colonel Schwartzfeld), qui devaient arriver ensemble. Elle se dit que peut-être les Allemands n’ont pas encore établi qu’il s’agissait de résistants. Elle fonce donc à la Gestapo, arrive à voir Barbie en personne et se présente comme une fiancée enceinte (elle vient de se rendre compte qu’elle l’est), inquiète parce que son homme doit absolument recevoir des soins médicaux. Raymond ayant été arrêté porteur de papiers au nom de Claude Ermelin, Barbie se met à étaler le contenu de son portefeuille... dont une photo les montrant en compagnie de leur premier enfant. Puis il la congédie. Cependant, il a cru suffisamment à sa comédie pour omettre de la faire suivre. Nous le savons par le témoignage de Lucie, qui se méfiait de cette éventualité, et aussi de Ravanel qui, dès qu’il est au courant de ses visites à la Gestapo, la fait discrètement surveiller. Aujourd’hui encore, aucune pièce n’a fait surface, montrant que la police de l’occupant a accordé une attention particulière à cette visite.

Elle est renouvelée quelques jours plus tard, et là, autre chanson : dès qu’il aperçoit Lucie, Barbie la chasse grossièrement. Il la saisit aux épaules et la fait pivoter, en lui disant que son amant n’a besoin que " d’un verre de rhum et d’une cigarette, comme vous dites en France ".

La différence de ton et de durée entre les deux entrevues tient probablement au fait que Barbie en sait plus sur son prisonnier lors de la deuxième visite (sans doute le 29 juin) que lors de la première (probablement le 23). Un autre indice en est qu’un rapport de Kaltenbrunner, racontant l’arrestation de Caluire et daté du 29, ne mentionne pas l’arrestation d’Aubrac, ni celle de Jean Moulin : il s’appuie sans doute sur des rapports de Barbie antérieurs à l’identification comme résistants des trois inconnus de la salle d’attente. Raymond lui-même témoigne, lors de son arrivée à Londres en février 1944, qu’il a été interrogé superficiellement le premier jour, puis que les vrais interrogatoires ont commencé huit jours plus tard. On sait par ailleurs que l’un des résistants arrêtés, Henri Aubry, a craqué et fait de longues confidences, à Neuilly où il avait été transféré. Il a dit que parmi les personnes arrêtées se trouvait Aubrac et c’est probablement pour cela que, suivant son témoignage, Raymond a été accueilli un matin par Barbie avec un sourire goguenard et ces mots : " Tu es Aubrac ! ". Lors des premiers interrogatoires, il avait seulement fait le rapprochement avec l’arrestation de mars et identifié Ermelin avec le " François Vallet " de ce dossier. Cependant, l’interrogatoire d’Aubrac n’est pas très poussé. Il se passe dans le bureau de Barbie et non dans une salle de torture, le prisonnier n’est qu’à moitié déshabillé et ne reçoit que des coups de matraque, Barbie demande surtout des caches d’argent et des adresses de chefs : il est sans doute sceptique sur la valeur que pourraient avoir encore, une dizaine de jours après son arrestation, les renseignements en possession d’Aubrac.

Pourquoi est-il, contrairement aux autres arrêtés de Caluire, gardé à Lyon et non transféré à Paris ? C’est un mystère non éclairci. Il semble oublié dans son cachot, si ce n’est que vers la fin de juillet on le convoque pour lui annoncer sa condamnation à mort par un tribunal.

L’évasion

Lucie retrouve quelques semaines plus tard une voie d’approche vers les autorités occupantes. Un colonel allemand, travaillant dans les services économiques, accepte de la recevoir et d’écouter son histoire. A présent, elle joue à la jeune fille de bonne famille, séduite et abandonnée. Elle ne veut plus délivrer son " Claude ", mais seulement l’épouser pour ne pas être " fille-mère ", comme on disait en ces temps délicats. Elle voit l’homme chaque semaine, en lui apportant des cadeaux, du 17 août au 8 septembre. Il lui fixe alors un rendez-vous auprès de Lutgens, un officier de la Gestapo. Ce dernier lui dit qu’il doute que " Vallet " veuille bien l’épouser, mais accepte de le vérifier au moyen d’une confrontation. Ce jour-là, un assaut du fourgon ramenant les prisonniers des bureaux de la Gestapo à la prison est préparé par Serge Ravanel et son groupe, mais n’est pas mis à exécution en raison de la vitesse inattendue du véhicule allemand. Lors de la confrontation, Raymond entre dans le jeu et accepte le mariage. Puis Lucie ajoute, à l’étonnement de Lutgens, l’exigence d’un contrat, dont la signature est fixée au 21 octobre. Ce jour-là, l’attaque est prévue le matin, à l’aller, mais une panne mécanique l’empêche. La signature du contrat a donc lieu, l’attaque est montée au retour et réussit à merveille : le chauffeur, blessé à mort par le passager d’une traction qui le double, s’écroule en actionnant le frein, les trois soldats d’escorte, croyant à une panne, descendent et se font cueillir par le feu des résistants et les prisonniers sont délivrés, au prix d’une légère blessure reçue par Raymond.

On apprendra beaucoup plus tard que Barbie n’était pas alors à Lyon, ayant été appelé en Italie, où la chute de Mussolini donnait aux Allemands force brèches à colmater. Son intérim est assuré par Floreck, qui déclenche une répression rageuse. Le domicile des Samuel est perquisitionné vers la fin d’octobre. Les Allemands apprennent l’adresse de leur fils, confié à une maison d’enfants savoyarde ; il est sauvé de justesse et amené à la clinique où ils sont cachés. Puis ils sont hébergés dans divers endroits de Bourgogne et de Franche-Comté, avant d’être évacués vers Londres par avion, le 9 février 1944.

Naissance d’une affaire

Quand on parle d’une " affaire Aubrac ", on entend ou sous-entend souvent qu’elle aurait commencé soit pendant la guerre, certains résistants ayant douté de la régularité des moyens employés pour l’évasion, soit en 1997, à la sortie du film de Claude Berri Lucie Aubrac, rendant les choses suspectes à force de les glorifier. Or il n’y a pas le plus petit début d’affaire avant la prise en charge par Jacques Vergès, dans l’été 1983, de la défense de Barbie, arrêté en Bolivie quelques mois plus tôt. Et tout le reste découle de ses manipulations, que ceux qui les relayent en aient ou non conscience.

Cet avocat, après avoir défendu, en prenant des risques, les militants du FLN algérien, s’était singularisé par une pugnacité souvent ennemie des nuances et par un usage massif des médias. Sur le cas Barbie, il ne fut pas long à dévoiler sa stratégie. Héritant d’un dossier lourd, il s’en évaderait le plus possible et, défendant l’auteur de nombreux crimes, il s’en prendrait systématiquement à l’honneur des victimes.

Il commence par élargir la brèche ouverte par les procès de René Hardy et ses deux acquittements obtenus de justesse, le premier au bénéfice du doute qui planait sur son arrestation par les Allemands, le second à la minorité de faveur, alors qu’entre-temps l’arrestation avait été démontrée : on voit que, si la justice n’a pas osé déclarer Hardy coupable d’intelligence avec l’ennemi, il s’en faut de beaucoup qu’elle l’ait fait apparaître comme un agneau sans tache. Vergès, se déclarant persuadé de sa culpabilité dans l’affaire de Caluire et la faisant réaffirmer à Barbie (qui l’avait déjà proclamée lors d’un interrogatoire en 1948), s’empresse d’ajouter, lors d’une première émission télévisée, en novembre 1983, que les résistants passaient leur temps à se livrer mutuellement aux Allemands. Il le dit d’une manière générale, sans la moindre précision de temps ou d’action, mais il donne deux noms, ceux d’Aubry et d’Aubrac, en insinuant que l ’évas ion du dernier nommé s’était faite avec son accord.

Entre 1983 et 1991, il va étoffer, soit en son nom propre, soit sous la signature de son client, sa narration des menées troubles de Raymond, en y impliquant son épouse. Relevons tout de même qu’il est moins performant dans les prétoires que dans les studios. Il était certes difficile d’éviter au bourreau des enfants d’Izieu la prison à perpétuité, mais il y a la manière et, de ce point de vue, l’un des plus spectaculaires échecs de la défense fut l’audition, comme témoin cité par elle, de Raymond Aubrac. Sans doute Vergès espérait-il qu’il se récuserait ; en tout cas il s’abstint de toute question en rapport avec ses accusations télévisées et, au cours de sa longue plaidoirie, évita ce chapitre. En outre, il perdit régulièrement les procès en diffamation que lui intentèrent, entre autres, les Aubrac. Mais sa robe, à cet égard, offrait une protection : il ne risquait rien tant qu’il parlait au nom de Barbie et il finit par lui faire endosser en 1990 un long texte, à mille lieues du style et des idées d’un vieux nazi, où pour la première fois était détaillé le scénario d’une trahison : Hardy avait renseigné la Gestapo sur une importante réunion mais non sur son lieu, et celui-ci fut téléphoné, à Barbie en personne, par Lucie. Car Aubrac avait accepté de collaborer dès sa première arrestation, datée du 13 mars, et le coup de filet du 15 était déjà le fruit de sa trahison. La libération signée par le procureur était aussi une initiative allemande. Quant à l’évasion du 21 octobre, elle avait manqué son but ! Le commando était en effet formé de camarades de Jean Biche, patron du réseau Nilo, arrêté le 19. Malchance, il n’était pas dans ce fourgon, mais la Gestapo avait profité de l’occasion pour remettre en circulation son agent Aubrac.

Le seul élément sur lequel s’appuie cette démonstration est un rapport de Helmut Knochen, le commandant en second des SS en France, daté du 23 octobre et disant que " selon toute vraisemblance " l’attaque avait pour but de délivrer le nommé Boyer (pseudonyme de Jean Biche). Le rapporteur n’indique cependant pas à partir de quels indices il est parvenu à cette brillante conclusion. Elle pourrait n’être qu’une couverture, Nilo étant un réseau lié aux Britanniques : une défaite infligée par lui ridiculiserait moins les SS qu’une récupération de ses prisonniers par la Résistance française. Ils avaient encore plus intérêt à laisser entendre qu’ils avaient eu affaire à forte partie s’ils avaient pris conscience que leur vainqueur était une femme.

Dans le texte signé de Barbie, le récit de Lucie sur ses visites à la Gestapo est significativement commenté à la manière, non d’un témoin, mais d’un avocat : l’auteur y cherche des incohérences ou des invraisemblances, comme s’il n’avait pas été le destinataire de ces visites et n’avait rien de personnel à en dire. C’est d’ailleurs probable : si Lucie, qui jouait son bonheur et sa vie, a quelque raison de se souvenir de ces conversations, Barbie, qui voyait passer des centaines de Français et devait trier rapidement les plus intéressants, a dû bien vite oublier cette solliciteuse éconduite. Mais Barbie-Vergès répugne à l’avouer, pour l’évidente raison qu’elle tient une place essentielle dans sa fiction. Relevons que l’avocat en use ici avec Lucie comme avec Raymond lors de l’audience : il s’abstient de toute confrontation entre leurs déclarations et les souvenirs de son client.

Vergès trouve un, puis des relais

Avant 1997, il fallait, pour lire au sujet des Aubrac des proses parentes de celles de Vergès, tendre le cou très loin vers la droite . En 1997, à partir d’avril, il suffisait, bien souvent, d’ouvrir son journal habituel. Depuis, les principales contre-vérités ont réintégré leur bercail extrême, mais la correction de la désinformation marque le pas.

Le premier relais s’appelle Gérard Chauvy. Historien non universitaire, il avait produit à Lyon des ouvrages appréciés d’histoire locale et acquis une compétence reconnue sur les " années noires " dans la région. Son Histoire secrète de l’Occupation reste un ouvrage recommandable. Loin d’attaquer la Résistance et de s’en prendre aux Aubrac, il présente ceux-ci comme des combattants coriaces et donne de la culpabilité d’Hardy la démonstration à ce jour la plus fouillée.

S’il n’a pas changé sur ce point, il a en revanche opéré, s’agissant du couple Aubrac, une conversion radicale sur laquelle il ne s’est pas expliqué, ni lorsque je le lui ai demandé par lettre, ni lors de son procès en diffamation, qu’il a très lourdement perdu. Si on scrute ses écrits, une explication apparaît, que j’ai proposée et qu’il n’a pas démentie.

Lorsque Barbie meurt à Lyon, en septembre 1991, Vergès communique aux journaux le long texte signé du vieux SS qu’il avait remis à la justice l’année précédente. En raison sans doute de son caractère nauséabond, et peut-être aussi sa longueur, aucun journal ne le publie. Cependant un éditeur, Albin Michel, envisage d’en faire le sujet d’un livre, puis y renonce. Mais s’il n’est pas publié, le texte est résumé par bon nombre d’organes, sous le nom de " testament de Barbie ". En général on le manie avec des pincettes, et souvent on le tourne en dérision. Les Aubrac réagissent par un communiqué de presse, où ils disent souhaiter qu’une " commission d’historiens " examine l’évasion du 21 octobre. Chauvy déjà se singularise, en donnant au Progrès de Lyon une interview en partie favorable au " testament ". Il se dit intéressé par le rapport Knochen et annonce qu’il a, de son côté, des éléments qui vont dans le même sens. Les seuls qu’il ait produits sont des pièces du procès Doussot.

Cet agent français de la Gestapo, jugé en 1948, avait sauvé sa tête en excipant de services rendus à la Résistance, et notamment au réseau Nilo. Il avait obtenu un témoignage en sa faveur de Jean Biche, revenu de déportation, disant que Doussot lui avait parlé d’un complot visant à le faire évader et qu’il avait appris plus tard que l’attaque du 21 octobre avait pour but de le libérer.

La thèse ne résiste pas à l’examen. Sans même nous demander que faire, dans ce cas, des témoignages de Lucie, Ravanel et tous les membres du commando qui ont survécu à la guerre (une question que Chauvy n’aborde même pas, pas plus qu’il n’est allé voir le moindre témoin), on devrait être frappé par la totale invraisemblance d’une pareille attaque deux jours après une arrestation. Quand donc auraient eu lieu les repérages et les répétitions ? Cette difficulté devrait arrêter, plus qu’un autre, Chauvy, qui va faire de la surpuissance allemande et de l’impuissance résistante le cœur de son argumentaire. Il démarre donc sur une contradiction béante... mais il démarre quand même. L’esprit humain est ainsi fait, quand il a décidé de croire.

L’étape suivante de cet itinéraire se passe dans les bureaux des éditions Albin Michel. C’est un de leurs directeurs littéraires, témoignant au procès en diffamation, qui raconte . Il discutait avec Chauvy d’un projet de livre, quand celui-ci fit état du tournage, à Lyon, du film de Claude Berri Lucie Aubrac. L’éditeur fit part de son désir de publier un livre " vraiment historique " sur cette question et demanda à Chauvy s’il avait des éléments. Celui-ci revint quelques semaines plus tard porteur d’une pile de documents et le contrat fut signé, avec l’objectif de publier le livre en même temps que sortirait le film.

La chronologie des publications de Chauvy montre qu’il lui faut de longues années pour rédiger un livre. Ici, il a accepté de bâcler l’affaire en quelques mois. Mais ne l’accablons pas trop : en fait il n’a rien changé à son rythme habituel. Son livre est à peu près dans l’état où il aurait été, à la même date, s’il avait dû le publier cinq ans plus tard : c’est un simple amalgame de documents, sans la moindre tentative pour en dégager des conclusions cohérentes. Le contraste est total avec son Histoire secrète de l’Occupation, également de ce point de vue.

En fait de méthode, il n’y a qu’un tic : la juxtaposition du " testament de Barbie ", des récits des Aubrac et de narrations de toutes provenances, pour faire accroire que rien n’est clair. Certes, les accusations les plus extrêmes du " testament " sont par là mises en doute, mais, comme on l’a vu, la version " Biche ", sa clé de voûte, est agréée. Or, si les Aubrac ont menti en disant que le coup de main était préparé par Lucie pour délivrer Raymond, quelle confiance leur faire sur le reste ? Remarquons enfin que le mémoire de Vergès, jusque là inédit, est ici publié en double exemplaire : par petits bouts tout au long du livre, et intégralement en annexe.

Le livre sort le 3 avril 1997 mais, auparavant, Chauvy en a donné un résumé dans Historia, en mars. Or les médias, qui s’étaient arrachés les deux résistants au cours des semaines précédentes à l’occasion de la sortie du film, se réfugient soudain dans un grand silence. Si les critiques tout uniment favorables à Chauvy restent cantonnées aux feuilles d’extrême droite, on voit en revanche s’installer un peu partout l’agnosticisme. Les personnes qui affirment clairement que Lucie a délivré son mari par une combinaison de ruse et d’action militaire, en accord avec les dirigeants de la Résistance et sans la moindre entente coupable avec l’ennemi, se font rares. Or cet agnosticisme est celui même de Chauvy et sert la diffusion, énorme, de son livre. Il apparaît à beaucoup comme un vaillant sans-grade, qui a osé défier des monstres sacrés.

Le lent cheminement du contre-poison

Ici l’auteur doit, plus que dans ses précédents dossiers d’Histoire de guerre, parler un peu de lui-même. Il avait avec les Aubrac des liens de voisinage et les avait fait venir dans son lycée. Il venait de publier, en février 1997, La ruse nazie, ce livre sur l’arrêt allemand devant Dunkerque qui a fourni la matière d’un dossier dans la présente revue en septembre dernier. En général, la sortie d’un livre lui valait quelques semaines d’invitations et de sollicitations, avant d’en commencer un autre. Ici, rien. Le calme plat. Et une disponibilité totale pour suivre de près l’affaire Vergès-Chauvy, constater que la réaction des historiens se faisait attendre, tirer toutes les sonnettes d’alarme et, voyant que personne ne s’y mettait, entreprendre lui-même un livre de réponse.

En fait, j’étais peut-être l’individu le plus indiqué pour une telle tâche parce que je n’étais pas historien de la Résistance, mais de la Seconde Guerre mondiale en général, et de ses débuts en particulier. Vergès surtout, Chauvy un peu, apportent des documents nouveaux, qu’un spécialiste se doit de confronter avec les cartons d’archives correspondants, ce qui prend du temps. Je n’avais pas de tels impératifs. Mon propos était d’appliquer, sur un épisode particulier d’une époque et d’une guerre dont je maîtrise les grandes lignes, une méthode historique aux matériaux bruts exhumés, pour voir si oui ou non ils invitent à corriger, de manière importante, le récit traditionnel.

J’ai conclu que non, après avoir ordonné et départagé les documents que Chauvy nous présente en vrac, et passé au crible toutes ses affirmations. J’ai montré que les contradictions entre les divers témoignages des Aubrac sont de détail et ne prouvent rien ; que, lorsque quelqu’un les contredit, c’est à eux presque toujours que l’analyse oblige à donner raison et que, lorsque ce n’est pas le cas, ce n’est pas pour autant qu’ils sont des traîtres : ils se sont simplement trompés. Ils avaient pour cela une excuse des plus solides : ils ne prétendaient pas faire œuvre d’historiens, mais seulement donner, sur des faits notoires, un témoignage sollicité par des journalistes ou des magistrats ; menant par ailleurs une vie très active, ils ne consacraient guère de temps à la préparation de ces entretiens, une imprécision ou une erreur ne tirant pas à conséquence. Pouvaient-ils imaginer qu’on mettrait en doute l’évasion elle-même, alors qu’aucun de ses nombreux protagonistes survivants, amis ou ennemis, ne l’avait fait pendant des décennies ?

Je les ai souvent rencontrés, leur ai soumis mainte mouture de mon travail et les ai amenés dans quelques cas à modifier leur point de vue : par exemple, les visites de Lucie à Barbie, datées par elle du 22 et du 28 juin, me paraissent mieux coïncider avec l’ensemble du dossier si on les place les 23 et 29. Tous deux ont admis, sans drame aucun, que mon raisonnement était plausible.

Le résultat est un petit livre que ses lecteurs m’ont fait l’honneur de trouver aussi lisible que convaincant. Intitulé Aubrac, les faits et la calomnie, il est sorti en octobre 1997, aux éditions " Le Temps des Cerises ". Il s’agit d’un petit éditeur, choisi parce qu’une trentaine d’autres s’étaient récusés. La presse ignora presque complètement l’ouvrage. Sa modeste ambition, de n’étudier d’autre documentation que celle de Chauvy, avait permis d’achever le travail en quelques mois. Il donne un statut historique à un fait d’armes éclatant, connu seulement, jusque là, par les témoignages de ses acteurs. Cependant, il n’a pas encore trouvé son public et, sans le recours aux adresses des gens qui avaient envoyé un mot de sympathie aux Aubrac, ses ventes auraient été encore inférieures.

Une " table ronde " un peu anguleuse

Cet insuccès est d’autant plus intéressant à méditer que l’affaire avait rebondi, au cours de l’été 1997, d’une façon propre à tenir le public en haleine. Le quotidien Libération publiait en juillet les débats d’une " table ronde " organisée en mai, comme un succédané de la commission d’historiens réclamée en vain par les Aubrac depuis 1991. Les principales têtes d’affiche d’un laboratoire du CNRS appelé Institut d’Histoire du Temps présent, François Bédarida, Jean-Pierre Azéma et Henry Rousso, avaient, à la demande des deux résistants, examiné leurs aventures de 1943 en leur posant des questions. Leur attitude était devenue, au fil du débat, de plus en plus soupçonneuse, même s’ils prenaient avec Vergès de grandes distances, et d’un peu moindres avec Chauvy. Ainsi, il fallut attendre plusieurs heures pour que Bédarida, pressé par Raymond Aubrac de prendre position sur le scénario " Biche ", admette son inanité, dans des termes un peu étonnants : " aucun d’entre nous n’a jamais accordé la moindre créance à cette version rocambolesque ". Ce n’est pas l’impression que donnait Azéma dans le numéro contemporain de L’Histoire (daté de juin) où il ne soufflait mot de Biche, au sein d’un dossier pourtant épais, comportant une complaisante interview de Chauvy qui se voyait décorer du titre de " pisteur tenace ". Tenaces, nos enquêteurs l’étaient, lorsqu’au milieu de l’après-midi ils se relayaient pour accuser Raymond, à tort, d’avoir " tantôt avoué, tantôt nié " que les Allemands aient, après Caluire, reconnu en lui l’Aubrac de l’Armée secrète. Puis lorsqu’ils agressaient Lucie, en se déclarant persuadés que ses " douze visites à la Gestapo " (un chiffre avancé par Rousso et considérablement exagéré : il y en avait eu sept) lui avaient valu des filatures et enfin, excédés par les dénégations de ces accusés indociles, en venaient à leur reprocher sans fondement aucun d’être, par leurs imprudences, à l’origine de l’arrestation des parents de Raymond, tous deux juifs et assassinés à Auschwitz.

Un renfort regrettable leur était apporté par Daniel Cordier, auteur de travaux novateurs sur le combat résistant, à l’occasion d’une biographie de Jean Moulin dont il avait été le secrétaire. Il n’était pas le dernier à charger ses anciens camarades. Tous tournaient le dos à la déontologie de l’historien, alors même qu’ils s’en réclamaient à tout bout de champ, puisqu’ils n’essayaient pas de recouper les sources pour dégager une vérité, mais entreprenaient une sorte de forcing pour la soutirer à des personnes qui l’auraient longtemps gardée sous le boisseau. Cependant, d’autres historiens présents, comme Maurice Agulhon et Laurent Douzou, se désolidarisaient par leur silence avant d’exprimer une nette désapprobation, dans les " articles réactifs " que le quotidien commanda aux participants à l’occasion de la publication du débat. Surtout, quelques jours plus tard, une déclaration signée par la grande majorité des spécialistes universitaires français de la Résistance désavoua de la manière la plus sévère, au nom de la méthode historique, le comportement des accusateurs .

Un silence peu satisfaisant

Le silence qui a entouré le procès en diffamation n’est pas sans analogie avec celui qui avait accueilli la publication d’Aubrac, les faits et la calomnie. Certes, lors de la première instance devant la XVIIème chambre correctionnelle de Paris, les journalistes étaient en nombre, et la lourde condamnation fut relativement bien répercutée. Mais aucune conséquence ne fut tirée, aucune autocritique esquissée par ceux qui avaient hurlé avec les loups. Pire, les jugements d’appel et de cassation furent presque entièrement passés sous silence. La calomnie avait intéressé. Son effondrement déplut-il ? En tout cas, il ne fut pas estimé aussi apte à faire vendre de la copie.

Pour en finir avec cette page de l’histoire de la presse française, signalons que la parution du présent article a été annoncée en temps utile aux trois périodiques qui avaient donné la plus grande publicité, fût-ce pour s’en désolidariser de temps en temps, aux élucubrations de Chauvy. On leur a soumis le texte suivant :

" Le livre Aubrac, les faits et la calomnie est paru en octobre 1997. Près de quatre ans plus tard, il s’en est vendu moins de 2000 exemplaires, ce qui est inférieur au tirage moyen des ouvrages de l’auteur et très loin derrière celui du livre de Chauvy, à présent condamné définitivement et très lourdement, par toutes les instances judiciaires, pour cause de calomnie. Il est vrai que, d’une part, si la presse a répercuté le jugement de première instance, son noble souci d’éviter les répétitions lui a fait passer quasi-complètement sous silence l’appel rejeté et la cassation refusée. Il est vrai, d’autre part, que Le Monde, Libération et L’Histoire, qui s’étaient fait de " l’affaire Aubrac " une spécialité en accumulant sur elle des articles de tout acabit (y compris, s’agissant du Monde, un article de François Delpla ), n’ont pas cru devoir, à ce jour, informer leurs trop confiants lecteurs de la parution de ce livre. "

Un climat délétère

Si la polémique autour de l’évasion de Raymond Aubrac n’a rien mis au jour d’essentiel sur les années 40, en revanche elle est fort instructive sur les années 90.

C’était une époque, disait-on, de " désidéologisation " et de " déshéroïsation ". Un programme propre à intéresser et à mobiliser tout historien digne de ce nom. Mais la marchandise n’a pas toujours été conforme au pavillon. Quelques uns ont profité de la chute de l’empire soviétique, non point seulement pour mieux le connaître et le comprendre, mais, en une démarche de type religieux, pour en faire la source de tous les maux d’un siècle. Il suffisait d’avoir, un jour quelconque et sur un sujet quelconque, convergé avec Moscou, pour être mis en accusation, et se voir taxer de nostalgie stalinienne si on avait l’audace de se défendre. Les Aubrac, ici, sont en bonne compagnie : on a utilisé l’alliance antinazie des Occidentaux avec l’URSS pour revoir à la baisse la cote de Jean Moulin, de De Gaulle et même de Churchill.

Emblématique à cet égard est l’attitude de Stéphane Courtois. L’auteur vedette du Livre noir du communisme et celui, fâcheusement moins connu, d’une biographie fort instructive d’Eugen Fried, est le seul historien qui ait cautionné Chauvy sans la moindre réserve, tant dans les colonnes de L’Histoire et d’Historia que lors de son procès. Cité comme témoin par la défense , il a déclaré que Chauvy avait suivi dans le livre incriminé " une méthode historique ". Le président, étonné, lui ayant demandé de justifier cette assertion, il ne trouva qu’un seul cas, très ponctuel, où Chauvy départageait des documents et ne se contentait pas de les juxtaposer pour semer le doute : Chauvy oppose au mémoire de Vergès, affirmant que les Allemands connaissaient l’identité des gens qu’ils allaient cueillir à Caluire, le témoignage du SS Stengrit, suivant lequel ils ignoraient cette identité. Mais il atténue aussitôt la mise en cause du " testament " par cette pièce en dépréciant le témoin : " Toutefois, dans l’opération son rôle est limité et il n’a de l’ensemble qu’une vision approximative " . Questionné à plusieurs reprises par un président de plus en plus stupéfait, Courtois s’accrocha comme un beau diable à ce bikini d’exemple.

Aujourd’hui les choses se sont un peu tassées. L’IHTP a organisé en 1999, et publié en 2000, sous le titre Jean Moulin face à l’histoire, un colloque où les ténors précités de la table ronde parlent des rapports entre historiens et témoins d’une façon mesurée, qui ne rappelle en rien leurs emportements de 1997. Mais l’autocritique reste implicite et les Aubrac sont quasiment passés sous silence... ainsi que la table ronde elle-même, alors que, p. 189, Chauvy est assez longuement mentionné et, enfin, clairement désavoué

Dès lors la calomnie poursuit son cours, sous des formes rampantes qui, depuis Beaumarchais, sont connues pour ne pas être les moins redoutables. Témoin un livre qui porte la marque d’une pensée vigoureuse et souvent courageuse, Mémoire du mal tentation du bien, de Tzvetan Todorov (Laffont, 2000). Se fondant sur la table ronde, l’auteur estime (p. 222-224) que Bédarida, Azéma et Rousso (présentés comme " les historiens de la Résistance " alors qu’eux-mêmes n’y prétendent pas), ont eu raison lors de ce débat et que les Aubrac, certes injustement calomniés, ont du mal à comprendre les exigences du travail historique. L’auteur, homme de culture et bon connaisseur des pratiques de censure, pourrait cependant trouver là matière à enrichir sa réflexion sur les pannes de la liberté dans les sociétés libérales. Plutôt que de relayer un mauvais procès, il serait bien inspiré d’examiner les cloisons sectaires qui l’ont amené à prendre position sur un sujet en ignorant des sources importantes, et le point de vue de la majorité des spécialistes.

On peut se prendre à rêver, pour la chute du communisme soviétique, d’autres lendemains... et se mettre au travail pour les faire advenir. L’histoire peut et doit parler du pire, mais ne peut-elle pas aussi et, osons l’écrire, ne doit-elle pas surtout mettre en lumière, dans l’infinie litanie du crime et du malheur, ce qui permet de ne pas désespérer de l’homme ? Les Aubrac, qui ont su si bien concilier l’intérêt de leur amour et celui de leur pays, méritaient et méritent d’être valorisés, en une époque qui se veut critique, plus encore qu’ils ne l’avaient été lors de la Libération, au zénith d’un " culte résistant " effectivement passible de réexamen.

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Raymond Aubrac en 2000

Vedettariat ?

De braves gens, et même parfois des gens braves, se sont laissé entraîner à dire du mal de ce couple et à nourrir, fût-ce par le scepticisme, la calomnie. Les Aubrac auraient, dit-on, joué les vedettes et voulu accaparer la gloire du combat résistant. La chronologie que j’ai esquissée, et qui est très rarement rappelée, détrompera ceux qui l’ont dit de bonne foi. Lucie était à la Libération une véritable vedette... et elle a poursuivi en tout anonymat sa carrière de professeur. Ce n’est que dix ans après sa retraite qu’elle a commencé à courir les lycées et collèges pour y parler de la Résistance, à l’occasion du procès Barbie. De même son livre Ils partiront dans l’ivresse n’est qu’une réponse aux premières allégations de Vergès. Il faut aussi rappeler que Raymond avait joué en 1972 un rôle capital dans l’identification de Barbie, qui se cachait en Bolivie sous un faux nom et venait d’être démasqué par le couple Klarsfeld. Il était allé à la justice militaire faire une déposition où il reconnaissait formellement l’homme, et l’officier lui avait dit en l’enregistrant que ce serait " la première pièce du dossier Barbie " -un point sur lequel, allez savoir, un Vergès a pu jouer pour faire signer ses affabulations au tortionnaire non repenti. Loin d’avoir affaire à de la vanité sénile, nous nous trouvons encore aujourd’hui, mais il serait grand temps d’en reprendre conscience, en présence de deux êtres pleins de droiture et de dévouement, toujours solides au poste quand on prétend dénigrer leur combat.

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Bibliographie

Aubrac (Lucie), Ils partiront dans l’ivresse, Paris, Seuil, 1984.

Aubrac (Raymond), Où la mémoire s’attarde, Paris, Odile Jacob, 1996.

Aubrac (Lucie), Cette exigeante liberté (entretiens avec Corinne Bouchoux), Paris, L’Archipel, 1997.

Azéma (Jean-Pierre, dir.), Jean Moulin face à l’Histoire, Paris, Flammarion, 2000.

Chauvy (Gérard), Aubrac Lyon 1943, Paris, Albin Michel, 1997.

Delpla (François), Aubrac / Les faits et la calomnie, Pantin, Le Temps des cerises, 1997.

Douzou (Laurent), La désobéissance, Paris, Odile Jacob, 1995.

Pfister (Thierry), Lettre ouverte aux gardiens du mensonge, Paris, Albin Michel, 1998.

Ravanel (Serge), L’esprit de résistance, Paris, Seuil, 1995.

Rousso (Henry), La hantise du passé, Paris, Textuel, 1998.

Sur Internet :

-  " table ronde " de Libération : http://www.liberation.fr/aubra[c/

-  l’attitude de Stéphane C->http://www.delpla.org/article.php3 ?id_article=173]ourtois

Arrêts et jugements :

-Tribunal de Grande Instance de Paris, 17ème chambre correctionnelle, jugement du 2 avril 1998.

-  Cour d’Appel de Paris, 11ème chambre, section A, arrêt du 3 février 1999.

-  Cour de Cassation, chambre criminelle, arrêt du 27 juin 2000.

-  Cour européenne des droits de l’homme, arrêt du 29 juin 2004

(NB.- Il est douteux que le greffier, pour décider de la date de cette publication, ait tenu compte de l’anniversaire -le quatre-vingt-douzième- de l’une des personnes diffamées)

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Quelle affaire Aubrac ?

Article paru en page "Débats" du Monde, le 8 mai 1997, en réplique au livre de Gérard Chauvy Aubrac Lyon 1943, Albin Michel, avril 1997

Une rumeur envoûtante, propagée notamment par un livre de Gérard Chauvy, met en doute l’honnêteté et le patriotisme du couple Aubrac, dont on s’accordait jusqu’ici à penser que la femme avait par deux fois, en 1943, extrait avec audace le mari, chef résistant, des griffes de la police, française d’abord, allemande ensuite. Dans le menu bien différent qu’on nous sert depuis quelques semaines, y a-t-il quelque chose à retenir ?

1°) A propos de la première arrestation, survenue le 15 mars, le livre de Lucie Ils partiront dans l’ivresse (1984) affirme que les autorités vichystes, maîtresses du sort des inculpés, ne manifestaient aucun zèle répressif, à l’exception du procureur. En supposant que cet auxiliaire de l’ennemi devait être un lâche, Lucie est allée le menacer de mort, et il a signé la mise en liberté provisoire de Raymond. Quelques jours plus tard, avec des camarades déguisés en policiers allemands, le couple est allé délivrer les trois autres inculpés les plus haut placés dans l’organigramme de la Résistance, Morin, Ravanel et Kriegel-Valrimont.

Les documents invoqués à l’encontre de ce témoignage confirment le zèle du procureur. Ils sont muets sur ses motivations lorsqu’il signe la mise en liberté ? La belle affaire ! On accordera aux sceptiques que la vérité eût été plus facile à établir s’il avait mentionné d’insupportables coliques causées par les menaces d’une jeune femme. Sa discrétion nous oblige hélas à nous contenter du témoignage de Lucie, du fait qu’une telle démarche est bien dans sa manière, et de l’absence totale d’éléments qui contredisent sa version.

Reste une question : est-il vraisemblable que des captifs comme Ravanel et Kriegel-Valrimont, qui seront un an plus tard des figures de proue de la Libération à Toulouse et à Paris, ou comme Morin et Aubrac, cadres éminents de l’Armée secrète dès ce moment, aient été aussi mal surveillés par les autorités françaises et n’aient pas été réclamés par l’Allemagne ? Eh bien oui, c’est vraisemblable, et pour deux raisons. D’une part, Chauvy et ses acolytes, dans leur ample moisson de documents, n’apportent strictement rien qui établisse la compréhension, par le procureur ou l’occupant, de l’importance des personnes arrêtées. Le procureur les considère comme des "agents de liaison". Quant au rapport maintes fois invoqué du chef SS Kaltenbrunner, il ne les cite même pas.

D’autre part, il serait bon de faire un peu d’histoire, ce que les adversaires des Aubrac ne font pas. Aucun ne s’interroge sur les buts et les moyens de Hitler à cette époque. Or, en mars, il vient d’être étrillé à Stalingrad et, en mai, il doit faire le deuil de son Afrika Korps. De son propre chef, il ajoute à ses tracas une besogne inutile et coûteuse, le génocide des Juifs. La Gestapo, tout juste arrivée dans la zone sud française, ne sait littéralement où donner de la tête. Elle tente fiévreusement de remonter les filières pour décapiter une Armée secrète qu’elle surestime. Elle confie le plus de tâches possible à la police et à la justice françaises, tant par manque d’effectifs que par principe : il faut conserver au régime de Vichy un semblant de souveraineté. Dans l’armée allemande elle-même commencent à poindre les germes qui vont éclore l’année suivante, avec l’attentat manqué contre le Führer. On surcharge donc de responsabilités les jeunes officiers SS venus à l’âge d’homme sous le Troisième Reich comme Klaus Barbie, qui n’a ni l’expérience policière ni l’habileté que son avocat lui insufflera bien plus tard, et surtout à titre posthume.

Dans le cadre de cet article, il n’est pas possible de commenter point par point une sorte d’arguments qui remplit les trois quarts de l’ouvrage de Chauvy et des articles de même farine : le relevé tatillon des contradictions entre les livres des Aubrac et des documents divers, dont leurs propres déclarations antérieures. Quelques-unes de ces contradictions sont de taille, mais toutes sont impuissantes à démontrer le caractère fallacieux du témoignage des deux résistants, et à étayer une description différente ou, à plus forte raison, opposée, des circonstances qui ont permis la survie de Raymond Aubrac. On se concentrera ici sur la manière très originale dont la rumeur traite l’évasion du 21 octobre.

2°) Sur la seconde action de Lucie pour délivrer Raymond, aucun document ne vient démentir sa version : elle s’est rendue plusieurs fois au siège de la Gestapo en dissimulant son mariage et en mettant en avant sa grossesse, pour connaître des jours de déplacement du prisonnier vers cet endroit, afin de le délivrer en chemin. On oppose seulement à ce témoignage et à ceux, nombreux, qui vont dans le même sens, un scénario concurrent : l’attaque aurait été préparée par d’autres, et pour un autre, Jean Biche, le chef lyonnais du réseau Nilo. A l’appui, un rapport de Knochen, chef de la Gestapo en France, datant du surlendemain. Mais il tient seulement pour vraisemblable que les assaillants aient voulu délivrer Biche. Qu’à cela ne tienne : pour étayer ce document peu affirmatif, on produit un écrit aussi postérieur que vague, le témoignage de Biche au procès Doussot (1948). Il dit qu’il avait entendu parler d’un projet d’évasion pour le 21 octobre, mais ne cite aucun camarade qui lui en aurait parlé, ou qui se serait attelé à la préparation du coup. Pas plus qu’il n’explique pourquoi Nilo en aurait laissé le prestige à d’autres.

La campagne en cours fait fi des témoins -à la notable exception de Jean Biche. Ainsi, Chauvy n’a soumis ses supputations ni aux Aubrac, ni à Serge Ravanel, qui passait jusqu’ici pour le co-organisateur, avec Lucie, de l’attaque. Cependant, si cette campagne contenait un grain de vérité, elle susciterait de nouveaux témoignages, allant dans son sens. Or c’est le contraire qui se produit. Le colonel Dupuy a offert ses services pour défendre Raymond Aubrac, qui l’avait oublié. Il était son dernier compagnon de cellule et se souvient que, le matin du 21 octobre, Raymond n’était pas sûr de revenir ; il lui avait fait don de son pyjama. En revanche Dupuy, qui était l’adjoint de Biche, atteste que celui-ci ne lui a jamais parlé d’un projet d’évasion, ni alors ni plus tard.

Le témoignage de l’ancien chef de Nilo s’explique donc probablement par le contexte de 1948 : il visait à fournir une circonstance atténuante à Lucien Doussot, un collaborateur français qui avait rendu des services au réseau Nilo ; c’est lui qui, se présentant comme un agent double, aurait par deux fois entretenu Biche d’un projet d’évasion ; ce témoignage a tout d’un renvoi d’ascenseur... et son auteur était sans doute loin de penser qu’un jour il servirait de machine de guerre contre Aubrac.

Quant à Knochen, écrivant tout de suite après les faits, il n’a pas encore les résultats de l’enquête et s’il oriente, sans trop s’avancer, les soupçons de ses supérieurs vers Nilo, on peut lui supposer deux mobiles. D’une part, il attire l’attention sur les succès que ses services viennent de remporter contre cette organisation, et présente comme un échec une attaque qui n’a pasréussi à en libérer les membres. D’autre part, Nilo étant lié aux services britanniques,ilest sans doute moins humiliant de se faire tuer des soldats et arracher des prisonniers par lui que par les amateurs de la Résistance française.

En tout état de cause, il faut remercier les adversaires des Aubrac d’avoir exhumé ce rapport Knochen : il authentifie l’attaque du 21 octobre, et son bilan d’au moins deux morts du côté allemand. Il confirme qu’elle a surpris la Gestapo. On pourrait à la rigueur concevoir que cette police peu scrupuleuse ait sacrifié, pour une mise en scène permettant de remettre en circulation un chef résistant qu’elle aurait retourné, la vie de quelques soldats. Mais alors elle l’avouerait, voire s’en vanterait, dans un rapport aux cyniques maîtres du Reich.

Sur les 250 pages du livre de Lucie et sur la trentaine que Raymond consacre, dans le sien, à l’année 1943, le travail de Gérard Chauvy, le premier qui confronte ce témoigage à des documents d’époque, amène à retoucher quelques détails et laisse intact tout ce qui est important. Son mérite essentiel est de commencer à éclairer le côté allemand des choses. Mais là, tout esprit critique disparaît. Les rapports de hauts responsables SS ne mentionnent pas les ruses de Lucie : cela suffit à l’auteur, et à ses trop nombreux disciples, pour insinuer que si elle a aidé son mari à recouvrer la lliberté, ce n’est pas par d’étonnants exploits mais en dénonçant des camarades. Ne va-t-on pas jusqu’à écrire qu’elle a téléphoné à Barbie le rendez-vous de Caluire ? Il ne s’agit donc pas de travaux historiques, mais de médiocres plaidoiries d’avocats, qui réservent toute leur méfiance à l’une des parties et se moquent de la vérité. Cependant, si leurs interprétations sont de haute fantaisie, la riche documentation produite par les détracteurs du couple Aubrac tend, bien malgré eux, à confirmer que Lucie a fait évader son mari grâce à un rare mélange d’audace et d’astuce, qui a complètement pris de court Barbie et ses subordonnés.

Certains commentaires laissent entendre, à propos de cette affaire, que l’histoire doit nécessairement ramener les hauts faits à de médiocres proportions. C’est une grave erreur. Elle peut tout aussi bien les confirmer. Elle ne doit ni se laisser mener par les idées reçues, ni les réfuter systématiquement, ce qui serait une autre manière d’en être esclave. Cette épreuve n’aura pas été vaine, et les époux Aubrac auront rendu en l’affrontant un nouveau service à la nation comme à la liberté, si elle aide à mieux écrire l’histoire de la deuxième guerre mondiale. Celle-ci est en effet à la croisée des chemins : soit elle verse dans un scepticisme railleur qui égalise les mérites et les torts de tous, soit elle permet au public, en replaçant de mieux en mieux les comportements dans leur contexte, de les apprécier plus justement. L’historien doit publier ce qu’il découvre, en tirer les conclusions les plus nettes possibles et ne pas craindre de susciter chez son lecteur, envers les personnages dont il traite, quelque sentiment que ce soit. Füt-ce le respect, la reconnaissance ou l’admiration.

F. Delpla

historien de la Seconde Guerre mondiale, auteur notamment de La ruse nazie (France-Empire, 1997) et de Montoire (Albin Michel, 1996)

En octobre, l’auteur publiait Aubrac, les faits et la calomnie (Pantin, Le Temps des Cerises) dont quasiment aucun média ne rendait compte ou même ne signalait l’existence. Ses ventes actuelles (octobre 2000) n’atteignent pas 2.000 exemplaires alors que cet ouvrage reste le seul livre historique sur les évasions de Raymond Aubrac en 1943 et qu’au procès en diffamation le représentant de l’éditeur de Chauvy a avoué "environ" 20.000 ventes.

Entretemps, il est vrai, le Monde avait fait son autocritique pour avoir été trop favorable aux Aubrac, et donné la parole à Chauvy ! D’où un intéressant échange de correspondance avec son médiateur, Thomas Ferenczi. Comme un cancre courageux, qui a à coeur d’être puni en même temps que les autres s’il a commis le même délit, je protestai contre l’omission de l’article ci-dessus dans la liste des textes insuffisamment critiques envers les Aubrac dont il reprochait la publication à son journal. Je résume son unique réponse, à la première lettre, mes protestations ultérieures étant restées à ce jour sans écho : l’autocritique visait un article d’un membre de la rédaction, Laurent Greilsamer, et une tribune qui, par sa longueur, semblait engager le journal, celle de Gilles Perrault.

Désolé d’avoir été trop concis !


REPONSE A GERARD CHAUVY

(article "Les trois mystères Aubrac", Historia, mars 1997)

Doutant du récit de Lucie Aubrac sur la manière dont à deux reprises, en 1943, elle a mis fin à l’incarcération de son époux, et confrontant ce témoignage avec des documents de dates et de provenances variées, Gérard Chauvy relève "trois mystères".

1) Il se demande d’abord pourquoi Raymond Aubrac estremis en liberté en mai 1943. Le livre de Lucie Ils partiront dans l’ivresse (1984) affirme quela justice française, maîtresse du sort des inculpés arrêtés en mars, avait admis la thèse d’un délit de marché noir, excepté le procureur, qui s’acharnait à démontrer qu’il s’agissait de résistants. En supposant que cet auxiliaire de l’ennemi devait être un lâche, Lucie est allée le menacer de mort, et il a signé la mise en liberté provisoire.

Chauvy n’infirme en rien ce témoignage. Les documents qu’il invoque confirment au contraire le zèle du procureur. Certes, ils ne disent rien de ses motivations lorsqu’il signe la mise en liberté et Chauvy en tire argument pour mettre en doute la version de Lucie. Sans doute aurait-il fallu, pour que celle-ci ne soit pas une menteuse, que le magistrat motivât sa décision par les menaces d’une jeune femme, en signalant qu’elles lui avaient causé d’insupportables coliques ? D’autre part, ce procureur, s’il a compris que les inculpés travaillaient pour la Résistance, les présente comme de simples "agents de liaison" et se trompe grossièrement sur l’organigramme des Mouvements Unis de Résistance, qu’il aurait reconstitué d’après les documents saisis chez les personnes arrêtées : il y voit la fusion de cinq mouvements et non de trois. Ainsi, ces pièces n’étaient pas aussi transparentes que Chauvy ne l’affirme sur les structures de la clandestinité.

Les autres documents invoqués attirent l’attention sur deux points : d’une part la date de la mise en liberté (que les époux Aubrac ont retardée de 4 ou 5 jours, jusqu’au livre de Lucie inclus), d’autre part la conscience qu’avaient les Allemands de la place des inculpés dans la hiérarchie militaire de la Résistance.

Sur la date de la mise en liberté : s’agissant d’un acte officiel, il serait suicidaire d’en falsifier la date pour masquer des turpitudes ; il est plus naturel de supposer que dans ses dépositions aux procès de Hardy, en 1948 et 1950, Raymond parle de mémoire, n’ayant pas spécialement vérifié cette date, comme tendrait à l’indiquer le fait qu’en 1948 il la donne à peu près : "le 14 ou le 15 mai". Comme nous l’ont appris ses mémoires, Aubrac avait après la guerre des activités absorbantes : lorsqu’il témoignait contre son ex-camarade Didot, on peut concevoir qu’il n’avait pu s’adonner à de longues révisions, surtout sur des faits antérieurs à l’arrestation dudit Didot. C’est l’avocat de Barbie, Vergès, et lui seul, qui a fait de ce flottement chronologique un problème de fond, en y voyant l’occasion de faire dire à l’ancien chef de la Gestapo lyonnaise que, dans l’intervalle entre le 10 et le 14 mai, il avait donné à Aubrac une formation accélérée d’agent double. Imaginons un instant que ce soit vrai : il faudrait être fou pour attirer l’attention sur ces quatre jours alors qu’en déclarant qu’il avait été libéré le 10 mai, il y avait peu de chances que quiconque s’intéresse à ce qu’Aubrac avait pu faire entre cette date et le 14.

Certes, Chauvy ne dit pas qu’à partir de ce moment Aubrac est devenu un agent de l’ennemi ; il en laisse, entre guillemets, la responsabilité à Vergès. Tout le venin de son article est là : s’attaquant au récit des intéressés et ne mettant rien à la place, mais citant la thèse inverse, il accrédite celle-ci tout en se mettant lâchement à couvert par des guillemets qui l’attribuent à autrui. Il en ferait presque trouver Vergès honnête !

Sur la compréhension, par la Gestapo, du rôle des résistants arrêtés, Chauvy ne cite qu’un document, un rapport du 27 mai, signé de Kaltenbrunner en personne. Si ce document, comme beaucoup de ceux qu’exhume l’article d’Historia, est donné sans cote ni référence, il est tout de même improbable que Chauvy l’ait inventé. Cette réserve faite, le rapport de Kaltenbrunner fait partie des découvertes qui font saliver tout historien digne de ce nom. Mais que nous apprend-il ?

-  que, le 24 mai, l’évasion d’un hôpital de Lyon de trois résistants, dont Ravanel qui jouera un rôle dirigeant dans la libération de Toulouse et Kriegel-Valrimont dans celle de Paris, déclenche des ondes de choc dans la direction nazie tout entière. Kaltenbrunner est en effet le chef de toute la Gestapo ; il a sous ses ordres, à Paris, Oberg et son adjoint Knochen, desquels dépend Barbie. Chauvy n’indique pas à qui son rapport est adressé, mais il n’a au-dessus de lui que Himmler et Hitler. Ceux-ci, à l’époque, viennent de se faire chasser d’Afrique, en prélude à l’effondrement de leurs alliés italiens, et s’épuisent à stabiliser le front russe après Stalingrad, tout en se chargeant de surcroît du génocide des Juifs. Il est remarquable qu’un échec local de la Gestapo, dans une France globalement bien contrôlée, mobilise leur attention au point qu’ils se fassent remettre un rapport immédiat. Mais Chauvy n’en a cure, comme si la France ne l’intéressait pas, ni l’histoire générale de la guerre. Tout à son entreprise anti-Aubrac, il ne remarque pas à quel point ce document est menaçant pour sa démonstration : il montre une direction allemande accusant durement le coup que lui a porté la libération, par un commando armé, de trois résistants hospitalisés, survenant quelques jours après la mise en liberté d’un quatrième, due au comportement étrange d’un procureur jusque là servile.

Kaltenbrunner présente bel et bien les personnes arrêtées en mars comme des "membres de l’Armée secrète" et non des "agents de liaison". C’est tout. Et c’est peu ! Chauvy tire argument du fait qu’il ne les prend pas pour des trafiquants de marché noir. Mais il n’a pas encore signalé, à ce point de l’article, que trois d’entre eux venaient d’être libérés par une action militaire, ce qui cadre assez mal avec le marché noir. C’est donc lorsque leur qualité de membres importants de la Résistance a été trahie par leur évasion que la Gestapo en prend conscience, du moins dans l’état actuel de la documentation.

Puisque Chauvy n’a pas l’air de s’intéresser au contexte historique, faisons-le un instant à sa place. Hitler manipule avec maîtrise, depuis bientôt trois ans, le gouvernement de Vichy. Mais plus les ennemis de l’Allemagne se renforcent, plus il est obligé de surveiller sa marionnette, qui peut à tout moment lui échapper. Le travail des juges et des policiers français lui permet d’économiser un personnel allemand de plus en plus rare ; cependant il faut s’assurer qu’il soit bien fait. Dans cette affaire, on voit la magistrature française se fissurer : d’où l’urgence d’un rapport au plus haut niveau. Celui-ci est-il sincère ? Dans ce cas, les Allemands n’ont pas encore compris la position hiérarchique éminente d’Aubrac, Ravanel et quelques autres. Mais on ne peut exclure que Barbie ou Oberg, ou les deux, aient voulu se couvrir. C’est Barbie qui a laissé la justice française gérer ce dossier, à la fois pour qu’elle croie que la collaboration sauve quelque chose de la souveraineté française, et pour qu’elle se compromette avec l’occupant au point de lier son sort au sien. Le fait que le juge et le procureur se soient divisés, et que cette attitude ait favorisé l’évasion des inculpés, montre à Barbie qu’il a fait une erreur de calcul et qu’il est temps de resserrer la bride sur le cou de la magistrature vichyssoise. Il est donc possible qu’il mente à ses supérieurs en ne disant pas tout ce qu’il sait sur les fonctions des évadés, et que le rapport de Kaltenbrunner répercute cette désinformation.

Reste un document qui n’a rien d’une révélation puisqu’il s’agit d’un article de presse : le 20 septembre 1945, Lucie a commis dans La Marseillaise un récit de l’évasion du 24 mai qui faisait le silence sur la libération conditionnelle de Raymond deux semaines plus tôt, et le mentionnait parmi les personnes libérées alors qu’il faisait partie des assaillants ! Sans doute importait-il plus alors d’exalter le patriotisme et l’audace des résistants, que d’exposer fidèlement les détails de leurs actions. Qui dira le tort causé par les articles rapides et les commémorations militantes ?

Au total, le "premier mystère Aubrac" relevé par Chauvy s’avère, à suivre ses propres documents, entièrement clair dans sa partie française. C’est la seule attitude des autorités allemandes qui recèle une énigme, au demeurant passionnante, qu’il faut être reconnaissant à l’auteur d’avoir soulevée, fût-ce malgré lui.

2) Chauvy se demande ensuite si les Allemands ont identifié Raymond Aubrac à Caluire le 21 juin 1943.

Il commence par mettre bout à bout diverses déclarations, échelonnées de 1944 à 1992, dans lesquelles Raymond reconnaît que la Gestapo a su très tôt que le "Claude Ermelin" qu’elle venait d’arrêter à Caluire utilisait aussi les pseudonymes de Vallet et d’Aubrac -ce qui semble contredire son livre de 1996 où il indique qu’ils avaient seulement fait le rapprochement Ermelin-Vallet.

Qu’en déduit-il ? Rien. Il passe aussitôt au troisième point, se contentant d’avoir jeté un doute. Là encore, il faut travailler à sa place. Il fait tout simplement une confusion entre fausse identité et pseudonyme. Lorsque Raymond écrit, cité par Chauvy : "Je redoutais que mon véritable rôle ait été découvert, mon identité percée à jour. Tout eût alors été perdu. (...) Si Barbie avait découvert qu’"Ermelin" était en réalité "Vallet", il n’était pas allé au-delà de cette identification bien partielle", cela n’exclut pas qu’ils aient fait le rapprochement entre Vallet et Aubrac. Le mémorialiste ne nie pas que Barbie ait compris qu’il était un proche collaborateur de Jean Moulin. Il se félicite qu’il n’ait pas connu son nom véritable, Samuel, sans quoi tout eût vraiment été perdu : Lucie, professeur sous son vrai nom, aurait été arrêtée, leur fils pris en otage, etc. En fait, Ermelin, Vallet et Samuel ne sont pas sur le même plan qu’Aubrac : les trois premiers noms sont des identités. Présentes sur des documents ad hoc, elles n’ont pas à être connues des camarades résistants ; le quatrième est un nom de code, à l’usage des résistants, pour lequel aucun faux papier n’a jamais été établi. Ainsi Raymond Aubrac, si la formulation de ses mémoires prête à confusion pour le profane, n’a pas eu la sottise de prétendre cacher à partir de 1996 ce qu’il avait exposé à de multiples reprises jusqu’en 1992.

3) Chauvy se demande pour qui était organisée l’évasion du 21 octobre 1943. Voilà bien encore sa méthode indirecte et insinuatrice. Il ne met pas en cause le récit de Lucie, sinon sur un point mineur, la variation de son pseudonyme entre une déposition de 1948 (Lucie Montet) et son livre de 1984 (Guilaine de Barbentane). En ce qui concerne l’évasion d’octobre, aucune autre critique n’est faite à ce livre qui, directement ou par l’intermédiaire du film de Claude Berri, a fait connaître à la France entière l’attaque spectaculaire du fourgon qui transportait Raymond Aubrac et 13 autres résistants. Mais on jette la suspicion sur lui, en insinuant que l’évasion était préparée par d’autres, et pour un autre.

Ces autres sont-ils cités à l’appui, ou au moins nommés ? Nullement, à l’exception du prétendu bénéficiaire, Jean Biche -le chef lyonnais du réseau Nilo, qui par malheur ne se trouvait pas dans le fourgon où le croyaient ses camarades. Or Biche n’a eu aucune information précise. "On" lui a seulement dit, plus tard, que l’évasion était pour lui. Qui cela, "on" ? Mystère, mais, ô surprise, celui-là n’intrigue pas Gérard Chauvy. Cependant, si les camarades de Biche restent dans l’anonymat le plus total, que ce soit les combattants qui auraient préparé son évasion ou les agents qui l’en auraient informé, en revanche Chauvy nous apprend que la Gestapo a tout fait pour qu’il croie qu’on essayait de le faire sortir. Un de ses employés français, Lucien Doussot, se présentant comme un agent double, aurait annoncé à Biche, le 20 octobre, l’organisation de son évasion pour le lendemain.

Si Gérard Chauvy faisait preuve, face aux allégations de Biche, du dixième de l’esprit critique dont il honore les époux Aubrac, il remarquerait :

-  que ses déclarations datent toutes d’après la guerre ; qu’il indique lui-même que sa mémoire des dates peut n’être pas fidèle ;

-  qu’on a quelques raisons de croire que Biche, lorsqu’il conte sa version, se prête à une manoeuvre, consciemment ou non : il le fait en qualité de témoin à décharge lors du procès Doussot ;

-  que l’évasion annoncée par Doussot ne comporte aucune indication de méthode et que ce n’est qu’après la guerre que "dans les milieux de la Résistance", on lui a dit que l’attaque du fourgon était pour lui ;

-  que Doussot, revu quelques jours plus tard, lui a dit que l’évasion avait raté et qu’il en préparait une autre, toujours sans aucune indication de méthode, sans se référer explicitement à l’attaque du fourgon.

Il est possible, cependant, que la Gestapo ait sciemment distillé dans l’esprit de Biche l’idée que l’évasion d’Aubrac lui était destinée. Ce qui tend à le prouver, c’est un document fort intéressant produit par Chauvy, qu’il faut une fois encore remercier de faire avancer involontairement l’histoire, tout en lui reprochant de ne pas tirer parti d’une découverte dont il ne retient que ce qui, à son sens, peut salir les époux Aubrac. Il s’agit d’un rapport de Knochen aux "plus hautes autorités du Reich", dont Himmler, daté du 23 octobre et consacré à l’évasion. C’est là qu’on trouve pour la première fois l’idée que l’attaque du fourgon avait pour objectif de libérer Biche. Comment Chauvy peut-il prendre ce texte au premier degré, et ne pas même faire l’hypothèse qu’il s’agisse d’une grossière couverture ? Des policiers, mis dans le pénible devoir de justifier la disparition des personnes dont ils avaient la garde, n’ont-il pas intérêt à amplifier les moyens de leurs adversaires ? En l’occurrence, il est beaucoup plus honorable d’être vaincu par Nilo que par l’Armée secrète, car ce réseau dépend des Britanniques et Churchill peut à tout moment décider de lui affecter de grands moyens. Cher Monsieur Himmler, a l’air d’écrire Knochen, croyez bien que nous nous sommes faits surprendre par l’armée professionnelle britannique, officiellement en guerre contre nous, et non par ces amateurs de la Résistance française, traîtres à leur gouvernement. Chauvy concède que Knochen a pu "se tromper". Il ne lui vient pas à l’esprit qu’un gestapiste, ça trompe, énormément.

Cependant, il est une chose que Knochen n’a aucun intérêt à inventer ou à amplifier : le fait même de l’attaque, et son bilan de deux morts pour la Wehrmacht (qui, d’après les récits des membres du commando, semble sous-estimé). Il faut là aussi rendre grâce à Chauvy : ce document confirme la réalité de l’attaque, et le fait qu’elle a surpris la Gestapo. Certes, on pourrait concevoir qu’elle ait sacrifié, pour une mise en scène permettant de remettre en circulation un chef résistant qu’elle aurait retourné, la vie de quelques soldats. Mais alors elle l’avouerait, voire s’en vanterait, dans un rapport aux maîtres peu scrupuleux du Reich.

Voilà pour les faits. Une fois de plus le récit de Lucie, réserve faite de la variation des pseudonymes, sort entièrement intact de la confrontation avec le montage de Chauvy. Mais il faut aller plus loin et dénoncer ses grossières incohérences logiques.

Si l’évasion était organisée pour Biche, Lucie est-elle restée à la maison le 21 octobre 1943 et les semaines précédentes ? Elle aurait alors échafaudé tout un roman à partir de l’évasion inespérée d’un époux, et ferait preuve depuis cinquante-quatre ans de la tranquille audace mensongère qu’elle n’aurait pas eue devant Barbie. Voici une première possibilité, que je propose de résumer ainsi : un nouveau grand psychologue est né, Gérard Chauvy, qui a diagnostiqué une espèce rare de mythomanie, reléguant Tartarin chez les courageux et les sincères.

Deuxième possibilité : Lucie est réellement allée plusieurs fois dans la gueule du loup. Ici, deux variantes. Soit elle n’avait réellement d’autre but que de connaître des horaires de déplacement du prisonnier, pour le libérer en route par une attaque armée. Manque de chance, on l’a devancée. Soit elle avait de tout autres idées en tête : supplier la Gestapo, voire lui rendre des services.

Dans le premier cas, il n’y a vraiment aucune raison de préférer la version Biche, accréditée par la seule Gestapo, et sur laquelle on n’a jamais mis le moindre nom de résistant français ou d’agent britannique, plutôt que celle de Lucie, sur laquelle on a un luxe de noms et de détails.

Resterait la version suivante : les Aubrac auraient fait des choses peu honorables, Raymond n’aurait pas été dans le fourgon mais aurait été libéré le jour même, contre services, en profitant de la confusion créée par cette évasion collective, après quoi, pour des raisons de haute politique, de nombreux résistants auraient accepté de témoigner faussement. qu’ils avaient participé à l’attaque... en risquant à tout moment d’être confondus par ses vrais auteurs.

Ce qui s’oppose donc, irrésistiblement, à cette dernière et infecte version, qui est celle de Vergès et que Chauvy n’ose même pas exposer, c’est tout simplement ce que Lucie et Raymond Aubrac ont aidé à rétablir : la démocratie. De la Libération à nos jours, la Résistance a rendu la France à ses luttes politiques, où les coups bas abondent mais sont limités par la liberté de la presse et l’existence des tribunaux. Le procès de René Hardy, notamment, a cristallisé des passions contraires. Si la présence d’Aubrac dans le fourgon et l’identité des commanditaires de l’attaque avaient pu être sérieusement mis en doute, il est plus que probable que des témoins se seraient alors manifestés.

Reste une question. Les livres de Lucie et de Raymond Aubrac ne présentent que le point de vue français. Avant Chauvy, on ne savait rien de ce que les Allemands avaient perçu et compris. Là, au moins, le journaliste d’Historia fait oeuvre de pionnier -tout en négligeant de suivre les pistes qu’il ouvre. J’ai postulé plus haut que l’attribution de l’attaque, par Knochen, au réseau Nilo, tendait à dédouaner la Gestapo de la honte d’avoir été vaincue par une armée d’amateurs. Mais il y a peut-être plus. Ces grands garçons très machistes ne sont-ils pas fort confus d’avoir été vaincus par une femme ? Pour en décider, il faudrait savoir s’ils ont fait le rapprochement entre cette attaque et les visites de Lucie à la Gestapo : les archives de cette dernière ont encore des secrets à livrer sur l’affaire. Mais le travail de Chauvy tend, bien involontairement, à confirmer que Lucie Aubrac a fait évader son mari grâce à un rare mélange d’audace et d’astuce, qui a complètement pris de court Barbie et ses subordonnés.

Conclusion

Sur les 250 pages du livre de Lucie et sur la trentaine que Raymond consacre, dans le sien, à l’année 1943, l’article de Gérard Chauvy, le premier qui confronte ce témoigage à des documents d’époque, amène à retoucher quelques détails et laisse intact tout ce qui est important. Son mérite essentiel est de commencer à éclairer le côté allemand des choses. Mais là, tout esprit critique disparaît. Les rapports de hauts responsables SS, destinés à expliquer devant Himmler et Hitler les deux évasions sensationnelles survenues à Lyon en mai et en octobre 1943, ne mentionnent pas les ruses de Lucie : cela suffit à convaincre l’auteur qu’elle n’y est pour rien. Ce n’est donc pas un travail d’historien, mais une grossière plaidoirie d’avocat, qui réserve toute sa méfiance à l’une des parties et se moque de la vérité.


Chauvy historien ou diffamateur ?

- Réponse à un dossier de L’Histoire, juin 1997 -

Gérard Chauvy a déjà beaucoup menti, depuis qu’il s’est mis en tête de déboulonner la "légende" de l’évasion de Raymond Aubrac. Il continue de le faire dans les colonnes de l’Histoire, sur le contenu même de son dernier livre et ce n’est pas très malin, ni de sa part ni de celle de la revue qui l’accueille, vu que ce livre est entre les mains de beaucoup de personnes. "Je dis clairement que les conclusions de Barbie sont fausses", ose-t-il déclarer. Voici la première de ces claires dénégations, faite en citant un sien article d’octobre 1991 (Aubrac, Lyon 1943, p. 20) :

"Le passage final du "testament" de Barbie est, à la différence du reste, étayé par un rapport allemand signé Knochen, un des chefs de la police allemande (...) que je possède et dont on peut dire, effectivement, qu’il apporte un éclairage bien différent de ce que l’on savait. Selon cette version, l’attaque des résistants était en fait dirigée pour délivrer un responsable du réseau Nilo, le capitaine Biche. Je puis affirmer que d’autres éléments en ma possession confirment ces données."

Ainsi Chauvy veut bien prendre quelques distances vis-à-vis des passages du "testament" de Barbie accusant nommément Aubrac d’être un agent retourné ou sa femme Lucie de lui avoir téléphoné les coordonnées du rendez-vous de Caluire. Il se contente de les reproduire à plusieurs reprises, en précisant parfois que rien ne les étaye. Cependant, la clé de voûte de son argumentation est la même que celle de Barbie, lorsque Vergès lui tient la plume : il met en doute la réalité même de l’évasion du 21 octobre 1943, opérée par Lucie à la tête d’un commando en dépit d’une grossesse avancée, grâce à des renseignements qu’elle avait soutirés avec beaucoup d’adresse au lieutenant Lutgens, de la Gestapo lyonnaise.

Si cette histoire est aussi entièrement fausse que Chauvy et Vergès l’affirment, deux séries de conséquences en découlent :

1) Les Aubrac, amants mythomanes, ont décidé de duper l’humanité entière et y sont remarquablement parvenus. Mais ils avaient compté sans la perspicacité de Chauvy-Rouletabille.

2) Puisque Lucie n’a pas fait évader son mari, de deux choses l’une : ou bien elle l’a sagement attendu à la maison, ou bien elle a tenté de le faire sortir. Comme ses contacts avec Lutgens sont attestés par des documents, la deuxième solution s’impose. Mais alors, toutes les conjectures sont possibles sur ce qu’elle allait au juste demander et proposer à la Gestapo. Ainsi, les insinuations infamantes qu’on dit avoir repoussées d’une main sont, de l’autre, réintroduites.

Il n’y a certes pas de mal à donner la parole à un auteur mais, lorsqu’il ment effrontément, la revue qui l’accueille ferait bien de prendre plus de distances. D’autant plus qu’interrogeant Raymond Aubrac dans le même numéro, elle étale son scepticisme devant certaines réponses. Par surcroît, l’interviewant dans un numéro précédent, elle n’avait pas craint de conclure l’article en le traitant de "fin stratège, qui prend plaisir à dire sa part de vérité, sans pour autant dévoiler toutes ses batteries" (L’Histoire, n° 205, décembre 1996). On souhaiterait qu’il n’y ait pas ainsi deux poids et deux mesures, sans cependant tenir pour essentiel que Chauvy se voie lui-même traité de fin stratège.

Passons maintenant à l’article d’Azéma. Usant du même procédé, il prend d’un côté de sérieuses distances avec Chauvy mais, d’un autre, le défend et lui attribue de grandes qualités : ce "pisteur tenace et minutieux" (alors que parmi les principaux documents qu’il invoque, il n’en a découvert qu’un, l’article de La Marseillaise) débusque "une certaine reconstruction qu’ont opérée dans leur mémoire deux résistants authentiques", en sorte qu’"après la lecture du livre de Chauvy il convient de prendre la relation des événements qu’ils ont vécus comme un simple récit, partiellement subjectif, récit qui ajoute à la relation de faits avérés quelques enjolivements et laisse subister des zones d’ombre."

Curieusement, Azéma ne dit mot de ce qui pour Chauvy est l’essentiel : sa croyance que l’évasion du 21 octobre avait été organisée pour un autre. Ce ne peut être par souci de concision : il nous gratifie d’un long développement sur l’affaire de Caluire pour conclure, non sans circonlocutions, à la culpabilité d’Hardy... un point sur lequel Chauvy est d’accord !

Je fais circuler ce texte parmi les lecteurs de L’Histoire. Je l’envoie aussi, à tout hasard, à la revue, bien qu’il ne soit pas à la dimension des lettres de lecteurs qu’elle publie généralement. Je ne m’attends guère à ce qu’il soit publié, bien qu’il soit dix fois moins long que celui d’Azéma. Si le pronostic se vérifie, on pourra dire que décidément, pour cet organe, il y a deux poids et deux mesures !

- Adressé en circulaire, mi-mars 1997 - F. Delpla.

le 28 février 2006



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