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Mise en ligne du livre "Aubrac / Les faits et la calomnie" -début



(partielle, à partir d’une vieille version sans les notes)



(JPEG)
couverture originale (septembre 1984)
Ce livre, on l’oublie trop souvent, est une réponse aux calomnies que Jacques Vergès a commencé à distiller le 12 novembre 1983.

point de vue de l’unique supporter de Chauvy diplômé en histoire, du moins à ma connaissance (je suis preneur de tout ajout à cette courte liste)

critiques de Vergès et de Chauvy

une interview de l’auteur en 1998

Introduction

Lucie et Raymond Aubrac sont célèbres depuis peu. Un livre en 1984 a rappelé leur histoire, qui était assez connue au lendemain de la Libération. En 1997, un film, précédé d’une débauche de publicité, a valu à ce couple une consécration nationale, à laquelle n’a même pas manqué l’hommage des autorités. Les Français se voyaient proposer en modèle des amants rigoureux et chanceux, qui avaient un jour d’octobre 1943 contribué à délivrer le pays tout en sauvant leur idylle. Lucie surtout, nouvelle Jeanne d’Arc sans le bûcher, promenait sur les écrans de télévision, à quatre-vingt-quatre ans, une combativité intacte que lui enviait ouvertement sa réincarnation cinématographique, Carole Bouquet.

Soudain, Carabosse troubla la fête. Un nommé Gérard Chauvy s’apprêtait à publier un livre iconoclaste, dénonçant le "mythe Aubrac". Cette annonce nourrissait une vague de scepticisme, cependant que le magazine Historia publiait en avant-première un résumé de l’ouvrage, signé de son auteur.

Le présent essai est né de ce climat. Il est l’oeuvre d’un historien de la deuxième guerre mondiale qui s’intéresse depuis longtemps aux époux Aubrac et les a interrogés plusieurs fois. Ses livres précédents peuvent témoigner qu’il n’hésite pas à s’en prendre aux réputations surfaites. Mais le métier d’historien ne consiste pas plus à déboulonner qu’à construire des statues. Il consiste à rechercher en tout le vrai et à le dire. Le scepticisme est un instrument, non un but de la recherche. Il faut laisser aux militants, si telle est leur fantaisie, la foi et l’agnosticisme, l’idée que "rien n’est jamais clair" ou que, la Résistance étant une noble entreprise, c’est faire le jeu de ses adversaires que d’enquêter de trop près sur elle.

Précisément, nous allons enquêter. Car de deux choses l’une : ou bien Lucie Aubrac a réellement extrait son mari des griffes de la Gestapo, en déployant mille ruses et en participant à un commando armé malgré une grossesse avancée, et il est indécent que la tardive reconnaissance de ses mérites soit parasitée par une campagne de calomnies ; ou bien ce récit d’évasion n’est qu’une supercherie et rien n’est plus urgent que d’en finir avec lui, surtout si on a des sympathies pour la Résistance. Car plus tard on le fera, et plus dévastatrice sera la désillusion. Au point où en sont les choses, le pire serait la persistance du flou, laissant à chacun le choix entre une adhésion irraisonnée et un rejet moqueur. L’historien est, à sa façon, un professeur de bonnes manières et un ennemi de la liberté : celle de s’asseoir négligemment sur les faits.



Première partie : la controverse

Ch. 1 Le récit consacré

Le présent chapitre s’appuie essentiellement sur le livre de Lucie Aubrac, Ils partiront dans l’ivresse. Pour certaines précisions, il recourra aux mémoires de Raymond Aubrac, Où la mémoire s’attarde, ou au dernier livre de Lucie, Cette exigeante liberté, fait d’entretiens avec Corinne Bouchoux. Au passage, on indiquera les principales distorsions que Claude Berri a cru devoir opérer, pour la lisibilité du scénario et sous l’influence de certains canons cinématographiques, dans son film Lucie Aubrac, sorti le 26 février 1997.

On ne saurait traiter de la délivrance de Raymond Aubrac par un commando armé, le 21 octobre 1943, sans remonter à sa première arrestation pour faits de résistance, le 15 mars précédent.

Il est membre avec son épouse du mouvement Libération-Sud, fondé au début de 1941 sous la direction d’Emmanuel d’Astier de La Vigerie. Celui-ci étant parti pour Londres, le mouvement est alors dirigé sur le sol français par Pascal Copeau, fils du metteur en scène de théâtre Jacques Copeau. Cependant, sous l’impulsion de Jean Moulin, représentant du général de Gaulle, un processus d’unification est en cours, qui regroupe en particulier les trois principaux mouvements de zone sud, Libération, Combat et Franc-Tireur, dans les Mouvements Unis de Résistance (MUR). L’ensemble de leurs formations paramilitaires forment l’Armée secrète, sous le commandement du général Delestraint. Raymond Aubrac représente Libération auprès du général avec le titre d’inspecteur et se déplace dans toute la zone sud, où il connaît beaucoup de cadres. De son vrai nom Raymond Samuel, il délaisse depuis le printemps de 1942 son travail d’ingénieur au chantier de l’aéroport de Bron et circule sous l’identité de François Vallet.

Les activités de Lucie débordent plus rarement la région lyonnaise, où elle exerce son métier de professeur d’histoire au lycée de jeunes filles Edgard Quinet, tout en élevant son fils Jean-Pierre, né en 1941. Elle n’a pas, dans la Résistance, d’attribution précise. Le couple se lie d’amitié avec un jeune polytechnicien, Serge Asher, qui prendra le nom de Ravanel, et que Raymond utilise pour diverses missions.

Des adresses trouvées sur un agent de liaison nommé Curtil produisent, le 15 mars, une catastrophe : Raymond et Ravanel sont arrêtés par la police française, dans un appartement de la rue de l’Hôtel-de-Ville où ils s’apprêtaient à tenir une réunion.

Première arrestation et première libération

Aubrac avait convoqué dans l’appartement, outre Ravanel, un autre camarade de Libération-Sud, Maurice Kriegel, dit Valrimont. Il les avait tous deux envoyés dans des départements montagneux, recenser des terrains de parachutage. C’est ainsi que Ravanel était porteur de cartes annotées. Les policiers ont failli ne pas les voir, car le jeune homme, ayant frappé l’un d’eux avec une matraque et pris la fuite, fut difficilement maîtrisé. Raymond aussi qui, le lendemain, obligé d’accompagner des policiers désirant perquisitionner son adresse officielle, les enferma dans l’appartement et rata de peu son évasion. Quant à Kriegel, il fut également rattrapé après une tentative de fuite, lors de la première nuit.

Un autre cadre, plus important encore, tomba le même jour, François Morin dit Forestier. Membre de Combat, il était chef d’état-major de l’Armée secrète. Sa secrétaire, Christine Denoyer, fut trouvée en possession d’une valise pleine de renseignements sur la structure de cette armée.

Ce coup de filet, portant au total sur une vingtaine personnes, ne fut pas suivi d’une remise des inculpés à la Gestapo, comme cela aurait pu théoriquement se faire. Quatre d’entre eux furent cependant interrogés par elle. Ravanel est entendu seul, vers le 25 mars, puis, le lendemain, trois de ses camarades de cellule -ils ont obtenu d’être dans la même-, Aubrac, Kriegel et le jeune agent de liaison Hégo. Ravanel dit pour sa défense qu’il ne faisait que transporter du courrier moyennant finances, Aubrac et Kriegel qu’ils faisaient du marché noir. Tous retrouvent avec soulagement la prison française. Ils n’ont pas l’impression que les Allemands ont été dupes de leur explications, mais les ont considérés comme du "menu fretin".

Cependant, Lucie ne reste pas inactive. Elle a déjà aidé à des évasions, et a même une certaine renommée en la matière. Un groupe investit les souterrains du palais de Justice jouxtant le "petit dépôt" où les captifs sont d’abord détenus, mais n’arrive pas à les libérer avant leur transfert à la prison Saint-Paul. Ils y sont bien gardés, tellement que l’évasion sera tentée en deux temps : on leur fait d’abord passer des produits qui les rendent malades, pour les faire évader de l’hôpital de l’Antiquaille une fois qu’ils y auront été transférés. La première étape se déroule sans anicroche. Mais Lucie s’impatiente. Elle tient à ce que le couple soit réuni pour le 14 mai, date de sa rencontre quatre ans plus tôt. Le groupe franc ne pourra pas disposer des voitures et des effectifs nécessaires avant le 20, au mieux. Une demande de liberté provisoire déposée par l’avocat, transmise avec avis favorable par le juge d’instruction, se heurte au mauvais vouloir du procureur. Alors Lucie fonce : apprenant que la BBC a diffusé à la mi-journée le message "continuez de gravir les pentes", elle se rend chez le procureur. Elle lui dit que Vallet est un subordonné du général de Gaulle, qui exige sa libération et le fera savoir par le message radiophonique en question, qui devrait normalement être rediffusé le soir. Faute d’obtempérer, le magistrat sera un homme mort. Il obtempère et Raymond réintègre le 10 mai le foyer conjugal. On lui donne alors une nouvelle identité : Claude Ermelin.

Ils n’oublient pas les autres, et tous deux font partie du groupe franc qui deux semaines plus tard, le 24 mai, simulant une descente de la Gestapo à l’Antiquaille pour réclamer les prisonniers, récupère Morin, Kriegel et Ravanel. Puis, Lucie ayant pris un congé de maladie, ils partent se reposer une dizaine de jours sur la côte, à Carqueiranne.

L’arrestation de Caluire

Le chef de l’Armée secrète, le général Charles Delestraint, avait été difficile à mettre en place. Sa désignation résultait d’un compromis entre les mouvements, qui auraient voulu qu’on nommât un des leurs, et Jean Moulin alias Max, chef des MUR et délégué du général de Gaulle, qui souhaitait quelqu’un d’extérieur aux mouvements. L’autorité de Delestraint n’était pas bien acceptée de tous et notamment des dirigeants de Combat, qui auraient bien vu à son poste leur chef Henri Frenay. L’arrestation de Delestraint à Paris, le 9 juin, est donc, pour Moulin et son Conseil National de la Résistance tout juste mis sur pied, une catastrophe. Elle impose des mesures immédiates pour reconstituer l’appareil. C’est l’objet d’une réunion convoquée par Moulin et organisée par André Lassagne, le 21 juin, dans la villa du docteur Dugoujon à Caluire. Le 19, Raymond apprend le principe de la réunion, au cours d’une entrevue avec Lassagne et Henri Aubry, le nouveau chef d’état-major de l’Armée secrète, en remplacement de Morin expédié à Londres. Lassagne lui dit également que Moulin veut le voir, avec son épouse, et lui fixe un rendez-vous au parc de la Tête-d’Or dans l’après-midi du 20. Moulin annonce alors à Aubrac qu’il veut le nommer inspecteur de l’AS en zone nord. Pendant qu’ils conversent, Lucie, devant eux, promène Jean-Pierre et tous quatre vont rire un moment devant un spectacle de guignol, puis les deux hommes prennent rendez-vous pour le lendemain 21 en début d’après-midi.

Le 21 au soir, ne voyant pas son mari revenir, ni se présenter avec Jean Moulin au rendez-vous qu’ils avaient pour le dîner, Lucie va aux nouvelles et apprend qu’une descente de la Gestapo à Caluire a abouti à l’arrestation de tous les participants d’une réunion. Elle s’endort après avoir pleuré toutes ses larmes.

Jusqu’ici, le film de Berri n’a pas trop déformé les choses. On peut cependant regretter qu’il ait commencé par montrer Raymond dirigeant l’attaque d’un train militaire allemand. Ce morceau de bravoure cinématographique, destiné à installer une atmosphère de combat et de risque, outre qu’il était quelque peu convenu, avait l’inconvénient de présenter Aubrac comme un saboteur de base, et non comme un dirigeant de premier plan. Puisque l’arrestation du 15 mars est filmée juste après, permettant de mettre en valeur Serge Ravanel dont la tentative de fuite est bien rendue, le spectateur ne peut prendre conscience que le pesonnage joué par Daniel Auteuil est l’un des principaux chefs de l’Armée secrète. Ainsi passent à la trappe les raisons que la Résistance a de vouloir le libérer et d’y consacrer d’importants moyens : l’amour de Lucie devient, après Caluire, le seul ressort de l’action.

Par ailleurs, le film ne contribue pas à la crédibilité de l’histoire, en montrant des Allemands excessivement naïfs ; ils auraient gobé d’un trait la fable du marché noir, contrairement aux autorités vichystes, puisque ces dernières n’en tiennent aucun compte tandis que l’officier de la Gestapo qui reçoit brièvement les inculpés leur fait un sermon sur la gravité du commerce illicite.

Enfin, certaines simplifications sont fâcheuses. S’il n’est pas trop gênant de voir André Lassagne pris dans la première arrestation alors qu’il ne sera l’objet que de la seconde, en revanche l’évasion de l’Antiquaille, si importante pour comprendre que le couple Aubrac ne travaille pas que pour lui, est gommée, et on a l’impression que Ravanel et Lassagne ont été eux aussi mis en liberté provisoire. Voilà un épisode qui aurait avantageusement remplacé celui du train.

Les visites de Lucie à Barbie

La Résistance cherche aussitôt à faire évader son chef, Jean Moulin, et dépêche de Paris à cet effet un policier professionnel, le commissaire Charles-Henri Portes, qui se fait appeler Monsieur Henri. Il suggère d’observer les allées et venues des prisonniers en camion, entre la prison de Montluc réquisitionnée par les Allemands, et le quartier général de la Gestapo, à l’école de santé militaire. Lucie lui en veut d’une idée qu’elle a d’abord trouvé géniale, d’organiser des tours de guet dans un coffre à sable repéré sur un trottoir non loin du fort. De son côté, elle prend une initative dans le goût de celle qu’elle avait prise vis-à-vis du procureur : elle s’en va trouver Barbie, le chef de la Gestapo lyonnaise. Elle s’y décide brusquement lorsqu’elle apprend, par une personne arrêtée chez le docteur Dugoujon puis relâchée, qu’il y avait "trois messieurs qui n’étaient pas de Caluire" dans la salle d’attente. Elle fait la supposition exacte qu’il s’agit de son mari, de Max et du colonel Schwartzfeld, et forme l’espoir qu’ils n’aient pas encore été reconnus comme résistants : peut-être en est-elle encore à s’acharner sur les autres chefs arrêtés, Lassagne, Aubry, Lacaze et Larat. D’où son irruption immédiate chez Barbie. Elle veut lui raconter qu’il s’agit de son fiancé (puisque sur leurs faux papiers il sont tous deux célibataires), et que son état nécessite vraiment des soins.

Elle se présente en demandant "le service qui s’occupe de l’affaire de lundi après-midi à Caluire chez un docteur" et on l’introduit aussitôt chez le chef, qui se nomme. Elle débite son mensonge concernant Claude Ermelin et Barbie étale le contenu d’un portefeuille, dont une photo montrant Lucie et Jean-Pierre. Elle déclare avoir connu le prisonnier un mois et demi plus tôt, à son retour de Tunisie et Barbie réplique qu’il sort de Saint-Paul. Croyant à une allusion à leurs vacances de Carqueiranne, elle répond que ce n’était pas à Saint-Paul de Vence, et ainsi fait croire involontairement qu’elle ignore que Saint-Paul est une prison lyonnaise. Barbie indique que son captif s’appelle Vallet, que c’est un terroriste et qu’il n’est pas question de le libérer. Lucie, qui avait l’impression d’être enceinte, en a tout-à-coup la certitude et s’effondre en sanglots. Elle fait état de sa grossesse et crie qu’elle doit se marier vite pour ne pas être "fille mère". La secrétaire de Barbie, qui a vraiment l’air de la prendre pour une amoureuse trompée, dit qu’elle doit partir et c’est peut-être, dit Lucie, sa "deuxième chance" après la réponse sur Saint-Paul.

Elle renouvelle cependant sa tentative le lundi suivant, 28 juin. Cette fois, elle se rend seule et directement au bureau de Barbie, qui avant qu’elle ait pu placer un mot, la congédie en ces termes : Encore vous ! Je n’ai rien à vous dire. Foutez le camp, votre fiancé n’a besoin que d’une cigarette et d’un verre de rhum, comme vous dites en France.

Complètement désespérée, Lucie envisage de retourner une dernière fois à la Gestapo pour un attentat-suicide, après avoir confié Jean-Pierre à sa soeur, jeune mariée. Pour commencer, celle-ci emmène son neveu dans une maison d’enfants au pied du Vercors et Lucie, également déchargée de ses élèves par le baccalauréat et les vacances, va pouvoir se ressaisir.

Débuts de l’affaire Hardy

Avant de tuer des Allemands, Lucie s’en prend à un Français. Des informations concordantes ont en effet appris à la Résistance que l’un des arrêtés de Caluire, René Hardy alias Didot, membre de Combat, cadre de la SNCF avant-guerre et présentement à la tête des sabotages ferrovaires, s’est évadé de manière suspecte pendant le chargement des prisonniers dans les voitures. Il est fortement soupçonné d’avoir informé la Gestapo de la réunion et, en conséquence, on décide d’essayer de le tuer d’urgence dans l’hôpital de l’Antiquaille où, blessé, il est alors soigné sous la surveillance de la police française, qui l’a rattrapé ; on craint en effet que son probable transfert à la Gestapo n’aboutisse à faciliter l’identification de Jean Moulin et de ceux de ses compagnons qui n’auraient pas encore été identifiés. Cependant, il est rapidement transféré à l’hôpital de la Croix-Rousse, tenu par les Allemands. Lucie s’occupe de lui faire parvenir un colis contenant un pot de confiture empoisonné au cyanure. Cependant il s’est sans doute méfié, car Lucie apprend le 11 août, de son camarade Vergaville, qu’Hardy s’est échappé de la Croix-Rousse. Dans cette période se développent les groupes francs. Il s’agit d’une structure qui est en train de se distinguer de l’Armée secrète et de se spécialiser dans l’action immédiate contre l’occupant et ses séides de Vichy. Ravanel en est le responsable lyonnais, avant d’en devenir le chef national (confiné dans un premier temps à la zone sud) le 12 juin 1943. L’un de ses soucis est alors de surveiller discrètement Lucie... ce qui ne l’empêche pas de l’intégrer à un groupe pour une nouvelle évasion spectaculaire dans un hôpital, celui de Saint-Etienne, le 6 septembre.

Préparation de l’évasion

Elle parvient à retrouver une piste par l’intermédiaire de Pierre Kahn dit Farelle, que les résistants appellent aussi "Pierre des faux papiers" car c’est le spécialiste lyonnais, pour les MUR, de cette délicate industrie. Pour se procurer des tampons allemands, il est en contact avec Jacqueline Weill, une jeune Juive française protégée de la persécution par un colonel allemand lié à sa famille et présentement affecté aux services économiques lyonnais de l’armée d’occupation. Lucie rencontre cette femme et l’apitoie sur son sort de fiancée enceinte le 12 août. Par son entremise, elle obtient un rendez-vous avec le colonel cinq jours plus tard.

Elle lui conte son histoire et il promet de se renseigner sur le sort de "Claude Ermelin". Au bout d’une semaine, il l’informe qu’il s’agit d’une "vilaine affaire" et qu’un sien ami, officier de la Gestapo, lui a conseillé de ne pas s’en mêler. Il accepte cependant un nouveau rendez-vous huit jours plus tard, Lucie lui ayant promis une pièce de soie : elle a en effet reçu des subsides de Pascal Copeau pour corrompre l’homme. Lorsqu’elle le revoit, elle obtient qu’il s’entremette pour lui ménager une entrevue avec son ami gestapiste. Entretemps, le 25 août, elle a le grand bonheur de recevoir des nouvelles détaillées de Raymond, par l’intermédiaire du libraire lyonnais Lardanchet, qui vient de partager sa cellule.

Elle apprend ainsi que Raymond est vivant, mais attend une exécution annoncée au début d’août, par décision d’un tribunal allemand. Lui-même racontera plus tard qu’il a été interrogé environ une semaine, tous les jours, vigoureusement mais sans vraie torture, par un Barbie qui voulait essentiellement connaître des caches d’armes et d’argent, ainsi que les adresses de Frenay et d’Astier. Le 8 septembre, Lucie revoit son colonel, qui a effectivement obtenu pour elle un rendez-vous à la Gestapo et le surlendemain elle est dans le bureau d’un officier dont elle apprendra beaucoup plus tard le nom, Lutgens. Pour l’instant, elle le nomme "Leiter" : c’est le mot écrit sur sa porte. Lucie a affiné sa tactique : ce qu’elle vient demander, ce n’est plus la libération du prisonnier, mais l’autorisation de l’épouser avant qu’il ne soit exécuté, ce qui en droit français s’appelle "mariage in extremis". Il lui semble qu’elle réussit à émouvoir l’officier, qui l’informe que dans cette affaire il y avait "l’envoyé du général de Gaulle", mort depuis un mois, et que "les choses commencent à s’oublier". Mais il ne faudrait surtout pas que Barbie apprenne sa démarche, il la ferait immédiatement arrêter. Il lui donne rendez-vous pour le 14.

Ce jour-là, l’officier allemand indique à Lucie qu’il doute que "Vallet" veuille bien l’épouser. Saisissant la balle au bond, elle lui demande d’organiser une confrontation, et un rendez-vous est pris à cet effet pour le mardi suivant. Dès lors, le groupe franc prépare soigneusement une attaque du fourgon, au retour de celui-ci vers Montluc.

Le 21, la confrontation des époux se déroule à merveille, pendant environ une demi-heure. Raymond, voyant Lucie en ces lieux, ne peut que la croire arrêtée, mais il se rassure vite, notamment devant l’attitude de Lutgens qui éprouve le besoin de lui faire un baise-main. Ils ont l’occasion d’échanger un regard de connivence, faisant comprendre à Raymond que quelque chose se prépare, et donnant à Lucie l’impression qu’il a compris. Bien entendu, il a donné son consentement pour le faux mariage.

Mais, au retour du fourgon, l’attaque tourne court. Le véhicule allemand roule plus vite que prévu et les voitures du groupe franc n’ont pas le temps de prendre position pour l’intercepter. Echec sans doute heureux, permettant de revoir la tactique et de prendre des dispositions assurant mieux la sécurité des prisonniers. Lucie, prévoyant la possibilité d’un échec, avait glissé à Raymond quelques bonbons destinés à le rendre malade, mais aucun prisonnier de Montluc n’arrive dans les hôpitaux les jours suivants. Lucie revoit son colonel et lui remet du cognac pour Lutgens, puis imagine de gagner encore du temps, et des occasions d’agir en cas de nouvel échec, par l’exigence d’un contrat de mariage. Lutgens, revu le 28, en a le souffle coupé, mais il est possible que cette préoccupation juridique contribue à le mettre en confiance.

La délivrance

La nouvelle tactique implique l’acquisition de silencieux pour les mitraillettes. Lucie se rend en Suisse pour s’en faire livrer deux, le 7 octobre. En même temps se prépare le contrat de mariage, et Lucie fait des démarches en vue de la publication des bans. Elle voit Lutgens le 14, il commence à s’impatienter mais fixe au 21 la signature du contrat -en précisant que Barbie sera absent ce jour-là. Juste avant cette date survient une anicroche, qui aurait pu avoir de graves conséquences : Ravanel, tombé aux mains de la Feldgendarmerie allemande, a réussi à s’échapper mais il est blessé et indisponible. Les camarades du groupe franc veulent reporter l’opération mais Lucie fait appel à leur amour-propre et ils décident de la maintenir.

Le 21, l’attaque est programmée pour la fin de l’après-midi, au retour des prisonniers vers Montluc. Tout se déroule comme prévu. Lucie se rend à la Gestapo, où elle trouve un Lutgens nerveux et pressé d’en finir. A 6 heures, le fourgon sort de l’école de santé militaire, siège de la Gestapo, et quelques minutes plus tard, le passager avant de la traction où Lucie a pris place derrière le chauffeur abat celui du fourgon. Par chance, il s’écroule en actionnant le frein et le véhicule stoppe en douceur. Les gardes de l’arrière, croyant sans doute à une panne, sautent et se font cueillir par le tir des résistants. Seule fausse note : à cause de sa gabardine, Raymond sautant du camion a été pris pour un policier ennemi par un tireur français, et touché au visage, par chance sans gravité.

Les semaines suivantes sont moins roses. La Résistance cache Raymond et Lucie, désormais trop voyants pour être utilisables en France, en attendant de les transférer à Londres par l’un des rares vols clandestins. Ils n’ont lieu qu’à la pleine lune, et l’avion anglais repart bredouille quand il y a un peu de brouillard et qu’il ne peut repérer le faible balisage du terrain. L’embarquement des Aubrac ne se fait finalement qu’au début de février, à la veille de l’accouchement. Leur logement lyonnais a été découvert et fouillé, ce qui a failli provoquer la capture de Jean-Pierre, et les parents de Raymond qui, juifs, ont longtemps refusé de se cacher, sont arrêtés et disparaissent (on saura plus tard que c’est à Auschwitz). A Londres, les Aubrac sont reçus en héros et la BBC vante immédiatement leurs exploits.

Dans le film, l’envol survient juste après l’évasion -elle-même ponctuée d’un baiser très hollywoodien sur le lieu de la bataille... Une fois de plus, le couple est artificiellement coupé de son environnement militant, alors que la longue odyssée de cache en cache en attendant l’avion montre à quel point cet exploit est collectif, sans rien enlever au mérite de celle sans laquelle tout le monde se serait résigné. De même, Ravanel reste de bout en bout à la tête du groupe franc, car son absence pour raisons de santé n’était pas, aux yeux d’un scénariste attentif à simplifier la tâche du spectateur, un motif suffisant pour le remplacer.



(...)



Deuxième partie

Esquisse d’une vérité historique

Ch. 3 La première arrestation

Les chapitres qui viennent s’efforcent de cerner ce que l’historien, avec les éléments dont il dispose, peut affirmer.

13 ou 15 mars : un débat imaginaire

D’après le "testament" de Barbie, Raymond Aubrac, arrêté le 13 mars et aussitôt métamorphosé en mouton, a aidé la police française à piéger Ravanel, le 15. Chauvy, sans reprendre explicitement cette thèse, accumule au long d’une trentaine de pages (31 à 62) les incertitudes sur la date de l’arrestation. Or un principe de base du travail historique permet de trancher, et même y oblige. Le rapport de la police lyonnaise, qui suit de peu les faits, raconte les arrestations successives de Kriegel, Vallet et Asher (Ravanel) d’une manière conforme aux mémoires des intéressés, en les datant toutes trois du 15 mars, et sans indiquer que Vallet ait été connu des services : c’est tout à fait incompatible avec une arrestation précédente, remontant à l’avant-veille. La date du 13 mars n’apparaît pas avant le rapport Kaltenbrunner du 27 mai, lequel fait surface peu après la Libération. Raymond donne cette date, en 1950, lorsqu’il témoigne dans le cadre du procès Hardy, dont un autre rapport de Kaltenbrunner constitue la principale pièce à conviction.

Tous les documents rédigés peu après les faits parlent du 15. Le rapport Kaltenbrunner, deux mois plus tard, donne carrière à une datation différente, en vertu probablement d’une faute de frappe ou de transmission. Les témoignages qui parlent du 13, tous postérieurs à ce rapport, pourraient avoir été contaminés par lui. Quoi qu’il en soit, la datation en mai, par le patron berlinois de la Gestapo, d’une arrestation lyonnaise de mars, ne saurait prévaloir sur le récit écrit le jour même par ceux qui l’ont opérée. L’historien n’a même pas à s’y arrêter. Il a encore moins à s’attarder sur le fait que la déposition d’Aubrac qui, en 1950, donne cette date, est prononcée "sous la foi du serment". Celui qu’on exige, en justice, des témoins, n’est gage que de leur sincérité, non d’une vérification minutieuse de tous les détails de leurs dépositions. Celle-ci est précisément l’objet des débats, et incombe aux autres acteurs du procès. Invoquer ce serment est ici un "effet de manche" de l’avocat Vergès, que Chauvy ne reprend certes pas à son compte, mais cite au beau milieu de son propre raisonnement sur l’impossibilité de dater avec certitude la première arrestation d’Aubrac (p. 48).

Cet auteur est donc, dès le début, pris en flagrant délit de faire autre chose que de l’histoire, comme un lycéen pendant un cours prévu à cet effet. Seulement lui, il ne fait pas des mathématiques ou de l’anglais, mais du brouillage de pistes. Loin de démêler les faits il les estompe, pour tâcher de rendre plausible ou au moins présentable une injurieuse affabulation.

Arrêté ou libre ?

On se souvient du trouble qui saisit Chauvy quand il lit, dans le rapport sur la perquisition du 16 mars, que François Vallet "reçoit" les policiers venus visiter son domicile. Cette formulation lui semble vouloir dire qu’ils l’ont trouvé libre et seul : il n’aurait pas, ou plus, été en état d’arrestation. Le trouble est à son comble quand Chauvy lit dans Piquet-Wicks que, ce même 16 mars, Raymond aurait été remis en liberté par le procureur, après une simple admonestation. En fait, l’auteur une fois de plus fait de gros efforts pour ne pas voir clair.

Dans son rapport, le commissaire Lavabre tient à montrer qu’il a respecté les formes. Ainsi il indique qu’il a lu à Vallet son mandat de perquisition. On comprend dans ces conditions la phrase "nous sommes reçus par l’intéressé" : c’est seulement une façon de dire que la police, respectant la loi, n’a pas commis d’effraction. Tout le début du texte a d’ailleurs l’air parfaitement stéréotypé, et a dû être tapé machinalement. Mais là où les qualités de chercheur de Chauvy, constatables dans des livres antérieurs, subissent une éclipse encore plus étrange, c’est lorsqu’il parle d’une seconde perquisition, faite par les trois mêmes officiers chez le même François Vallet, le lendemain, à la même heure et au même endroit (simplement le 16 rue Ste-Clotilde est devenu le 14, "sans que nous puissions l’expliquer", note Chauvy, qui semble décidément n’avoir jamais entendu parler des fautes de frappe). Il intitule d’ailleurs faussement, à plusieurs reprises, "procès-verbal de perquisition" le second texte, daté du 17 mars. Or celui-ci n’a pas pour objet une perquisition, mais une"tentative de fuite de François Vallet". Il converge avec les mémoires du prisonnier sur l’essentiel : il a été rattrapé après avoir enfermé les enquêteurs dans l’appartement.

Chauvy s’étonne qu’il y ait eu besoin de deux perquisitions. Mais il n’y en a, évidemment, eu qu’une : un premier rapport, des plus routiniers, en rend compte. Le lendemain, un second texte, signé cette fois non plus du seul Lavabre mais aussi des deux commissaires de service qui l’accompagnaient, revient sur la tentative de fuite qui a pimenté cette formalité. S’étant fait jouer, à un contre trois, et ayant été sauvés du ridicule par leur chauffeur et un gardien, qui ont rattrapé Aubrac, ils n’ont pas été pressés de faire un rapport là-dessus et il a peut-être fallu les en prier. Si, comme le rapport, la perquisition elle-même est datée du 17 mars, c’est peut-être un mensonge, destiné à brouiller les pistes pour ne pas avouer la coupable pudeur du rapport précédent. C’est peut-être aussi une erreur : la date du rapport serait devenue, par contamination, également celle de la perquisition.

Et bien entendu ce second rapport, traitant d’un fait exceptionnel et non d’un acte de routine comme une perquisition infructueuse au domicile d’un détenu, bannit les formules toutes faites comme "nous sommes reçus par l’intéressé". C’est donc lui qui fait foi sur la manière dont Vallet a brièvement repris contact avec le domicile figurant sur ses papiers d’identité : "pour la légalité de l’opération nous avions emmené avec nous l’intéressé". Est-il besoin de rappeler que ce n’était d’ailleurs nullement son domicile ? La maison de l’avenue Esquirol, où Lucie, pendant ce temps, attend avec Jean-Pierre, reste inconnue et insoupçonnée des policiers. La planque résistante de la rue Ste-Clotilde a été aménagée de manière crédible en habitat de vieux garçon. Cela aussi, nos deux rapports le prouvent, et Chauvy omet de le remarquer, comme tout ce qui corrobore le témoignage des Aubrac et vérifie leur talent pour cacher des choses, non pas aux lecteurs des années 1980-90, mais aux autorités allemandes et vichystes de 1943.

Sur la page de Piquet-Wicks, on peut passer plus vite, puisqu’il s’agit d’un livre assez postérieur et fort approximatif, sans notes ni références d’aucune sorte. L’auteur ne dédaigne pas un pittoresque dont on se demande bien quelle archive aurait pu le lui livrer. Ainsi, lorsque Jean Moulin, avant de venir à Lyon pour la dernière fois, quitte la femme qui tient à Nice sa galerie de peinture, la convention du roman de gare l’emporte quelque peu sur le souci d’exactitude :

Il effleura de ses lèvres la joue douce de la jeune femme et descendit dans la rue. Pas une seule fois, il ne regarda en arrière.

Ce livre n’est utilisable, à l’extrême rigueur, que quand l’auteur était témoin oculaire de ce qu’il raconte. Or il ne semble pas être venu souvent à Lyon, puisqu’il situe Fourvière dans sa banlieue. Quand il dit que Raymond a été libéré après une admonestation, il ne fait que colporter un bruit, s’il ne l’invente pas lui-même. Chauvy essaie de valoriser son témoin en disant qu’à Londres, Piquet-Wicks a "certainement pu avoir accès (...) à des informations de première main". Faisant flèche de tout bois, il va jusqu’à infliger au lecteur une ample citation des remerciements que l’auteur adresse, dans la préface, à ses informateurs, membres des "autorités françaises" ou "collaborateurs de Jean Moulin", sans en nommer un seul. Pour achever de mesurer sa compétence sur la France en général et les arrestations du 15 mars en particulier, il suffira d’ajouter qu’il les attribue à la Milice. Nous avons ici un autre aspect, encore plus original, du talent de Chauvy : après le doute sur les dates, le flou sur les situations. Faute de pouvoir démontrer que Raymond est retourné, recruté et remis en circulation par la Gestapo, on s’ingénie à le présenter comme quasiment libre et presque pas arrêté.

Sur l’arrestation et la perquisition, les documents fournis par Chauvy, à condition de les lire correctement et d’en résoudre les contradictions à l’aide d’un peu de jugeote, confirment entièrement les livres des Aubrac. Il n’en va pas tout à fait de même sur la question du marché noir.

La fable du marché noir

Interrogé après son arrestation du 15 mars, Raymond Aubrac dit avoir essayé de justifier sa venue dans l’appartement où il a été arrêté par un trafic de sucre au marché noir, et s’en être tenu là dans ses déclarations. Cela, personne ne le conteste, si ce n’est implicitement Vergès et Chauvy quand ils affirment ou insinuent que l’inculpé est entré tout de suite au service de la Gestapo et de la police française, pour contribuer à l’arrestation de ses frères d’armes : cela supposerait qu’il ait immédiatement reconnu son rôle dans la Résistance. Mais cette version ne repose sur rien et ne peut se réclamer de la moindre bribe d’un interrogatoire où Raymond aurait reconnu un autre délit que le marché noir.

Profitons de l’occasion pour relever un trait constant de Vergès, et un autre de Chauvy. Vergès compte sur son style pour emporter le lecteur ou l’auditeur sans lui laisser le temps de la réflexion, et il n’est pas très attentif à éviter les contradictions. Si on lit tranquillement son texte, on est frappé par une impossibilité : Aubrac ne peut pas être à la fois un espion infiltré à la tête de l’Armée secrète et un dirigeant de cette même armée qui, retourné à la suite de son arrestation de mars par "peur de la mort", le ferait savoir à Barbie par le commissaire Barthelet. Quant à Chauvy, non seulement il fait ses choux gras de variations minimes dans les récits des Aubrac en ignorant les contradictions géantes des textes de Vergès, mais il se contente de juxtaposer des versions sans du tout chercher la vérité et sans jamais rien affirmer, sinon que les récits faisant état du courage des Aubrac sont douteux.

Là où le bât blesse, cependant, c’est lorsque les deux époux, chacun dans son livre, ainsi que Ravanel, dans le sien, affirment ou laissent entendre que le juge d’instruction Cohendy s’était laissé convaincre et qu’il n’avait inculpé Vallet que de marché noir :

"Notre juge d’instruction a été relativement bienveillant, dit-il, il a retenu un vague délit de marché noir pour trois d’entre nous". veillait soigneusement lors des interrogatoires à ce que mon dossier restât confiné au marché noir malgré une tentative d’évasion qui aurait éveillé la suspicion d’un juge d’instruction plus répressif. Kriegel et Aubrac (...) avoueront donc un petit trafic de marché noir. La police ne parviendra d’ailleurs à établir aucun autre chef d’inculpation contre eux.

L’annexe X du livre de Chauvy, signée de ce juge, porte pour tout chef d’inculpation : "Menées antinationales". C’est par cette expression que, sans aucun souci d’humour, le code pénal vichyste désignait la lutte contre l’occupant.. Sur ce point, la cause est entendue. Mais que déduire des inexactitudes des mémorialistes ? Se trompent-ils ou veulent-ils induire en erreur ? Si la seconde hypothèse était la bonne, on ne comprend pas qu’Aubrac ait donné des atouts à ses ennemis Vergès et Barbie, en faisant exhumer par la justice lyonnaise le dossier de l’inculpation de Vallet, qui fut transmis aux parties du procès Barbie, comme il le déclare au même endroit de son livre. On ne comprendrait pas davantage qu’il ait écrit sciemment, dans ses mémoires, quelque chose de contraire à ce dossier.

En revanche, une erreur s’explique très bien. Aubrac et son ami Kriegel ont menti avec constance lors des interrogatoires et ce mensonge a eu des suites heureuses : ils ont été gardés par la justice française, et transférés dans un hôpital plus propice aux évasions que la prison. Ils n’ont vraisemblablement conservé de l’épisode aucun papier, ne serait-ce que parce qu’ils avaient changé de fausse identité et que cette opération implique la destruction des pièces antérieures. N’ayant plus entendu parler, pendant des décennies, de ce dossier, ils ont très bien pu garder en mémoire, même si un avocat ou un juge leur avait brièvement indiqué le contraire, que le marché noir avait été agréé comme chef d’inculpation. Et même si Aubrac a eu, dans les années 80, le dossier en main, il pouvait avoir d’autres soucis en tête que de vérifier un point qu’il croyait acquis. Bref, on voit très bien comment il a pu se tromper, et pas du tout quel intérêt il aurait eu à mentir, même et surtout s’il avait eu à cacher son recrutement par la Gestapo. Il aurait alors étudié soigneusement la manière dont le dossier présentait les choses et gravé dans sa mémoire l’alibi facilement vérifiable qu’il pourrait avancer, devant des camarades méfiants, pour expliquer sa libération : on l’avait classé dans la catégorie la plus basse des fauteurs de menées antinationales, celle des "agents de liaison".

Car là est la grande nouveauté, dont il faut rendre hommage à Chauvy même s’il l’exploite très mal. Il est le premier, écrivant sur cette affaire, qui cite le rapport du 30 mars, envoyé par le procureur lyonnais Ducasse à ses supérieurs. Insistant sur l’importance des documents saisis plus que sur la personnalité de leurs porteurs, il dit textuellement :

Ces inculpés sont uniquement des agents de liaisons (sic) chargés d’aller relever le courrier dans des boîtes aux lettres situées dans des immeubles de la ville et à (sic) le porter à un autre agent avec lequel ils avaient rendez-vous à certaines heures de la journée, soit dans la rue, soit dans un café, et à rendre le courrier qui leur était remis au cours de ce rendez-vous pour le déposer dans une boîte aux lettres. Etant donné le rôle secondaire qu’ils ont joué dans l’organisation, j’ai retenu uniquement contre eux l’infraction prévue et réprimée par l’article 38 du code pénal modifié par le décret du 3 novembre 1939, me réservant de les inculper d’atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l’Etat, si un ou plusieurs chefs de l’organisation étaient arrêtés avant la clôture de l’information et si des faits plus graves que ceux de l’enquête préliminaire étaient révélés par la suite.

Ce texte permet de corriger un aspect du témoignage des Aubrac, mais pas dans le sens souhaité par leurs détracteurs. Il concerne le zèle collaborateur du procureur. Celui-ci est relatif. Entre la résistance et la franche collaboration, il se situe, ou s’efforce de se situer, "ailleurs", tout comme son maître Pétain. Son jeu est, pour affirmer la "souveraineté" française, de garder le maximum de prisonniers en leur épargnant un transfert dans les caves de la Gestapo, tout en étant fermement convaincu de la nocivité de la Résistance et en lui prêtant en toute sincérité un caractère "antinational". Il cherche donc dans le code des articles permettant des décisions intermédiaires entre la relaxe et l’inculpation d’atteinte à la sûreté "extérieure" de l’Etat, qui aviverait l’intérêt de l’Allemagne, et il se rabat sur la législation anticommuniste et antipacifiste prise par Daladier à l’automne de 1939. Loin d’être une brute bornée choisissant le camp de l’Axe, cet homme est un funambule qui s’efforce de lui donner des gages et des preuves de zèle, tout en pratiquant un double jeu dérisoire et démodé. C’est ainsi qu’en 1997 il est temps, grand temps, de réviser et de réécrire l’histoire. De l’écrire, plutôt, en répudiant le manichéisme. Cela précisé, l’historien doit aussi reconnaître ses limites : lorsque le procureur minore avec entêtement les fonctions des inculpés, dans quelle mesure se trompe-t-il et dans quelle mesure cherche-t-il à tromper les Allemands ? Question importante, que la documentation disponible ne permet pas de trancher.

On peut cependant faire une hypothèse. Les premiers succès de la répression contre l’Armée secrète remontent au début février. Auparavant, ni Vichy ni Berlin n’ont une idée précise de son ampleur et de ses structures. Les documents saisis à la mi-mars en donnent une image impressionnante, car ils ont été rédigés à l’intention du général de Gaulle et de ses services, pour étayer des demandes de moyens, et aussi la prétention des chefs de mouvements, surtout Frenay, à commander l’Armée secrète. Peut-être étaient-ils aussi à l’usage des services secrets américains en Suisse, avec lesquels Combat était alors en contact pour obtenir des subsides.

Devant des tableaux d’effectifs aussi imposants, il est concevable que les autorités, tant vichystes qu’allemandes, ne croient pas en leur chance, d’avoir saisi tout ensemble la description de l’Armée secrète et deux de ses cadres principaux, immédiatement derrière Moulin et Delestraint : Morin (pseudonyme Forestier puis Mechin, fausse identité Marchal) et Samuel (pseudonyme Aubrac, fausse identité Vallet). En tout cas aucun des documents français ou allemands produits par Chauvy ne va contre cette interprétation. Ils ne rapprochent jamais Mechin et Aubrac, noms figurant en bonne place sur les documents saisis, des détenus Marchal et Vallet. Si donc Raymond a longtemps affirmé ou laissé entendre que son dossier était resté "confiné au marché noir", c’est contre son intérêt, dans tous les cas de figure. Qu’il soit un authentique résistant ou un traître camouflé, le fait d’avoir été pris pour un agent de liaison suffit à expliquer d’une manière satisfaisante que la justice ait été indulgente à son égard, et qu’il n’ait pas été livré aux autorités occupantes.

Remarquons encore que, faute d’indentifier le Vallet arrêté avec l’Aubrac des documents saisis, la police et la justice n’ont, effectivement, rien de tangible pour prouver les activités de résistant de Raymond : il a seulement été arrêté en compagnie de deux personnes en situation irrégulière : Asher (Ravanel), porteur d’une matraque et de courrier résistant, et Kriegel, qui, outre des pièces portant sa fausse identité, en avait malencontreusement gardé une avec sa vraie. Mais il n’a été trouvé, lui, porteur ni d’armes ni de documents compromettants, sa fausse identité a tenu et il n’a rien avoué d’autre que le marché noir. Son dossier est donc bien resté confiné à ce délit, au sens où on ne pouvait lui en reprocher aucun autre (abstraction faite de sa tentative de fuite). S’il est inculpé de "menées antinationales", c’est, en quelque sorte, par extension : dans le doute on ne voulait pas le relâcher, et pour l’inculper il n’y avait d’autre solution que de lui appliquer les chefs d’inculpation de ses camarades. A cet égard, rien n’est plus précieux que l’interrogatoire londonien de Frenay, produit en annexe par Chauvy : le chef de Combat, qui a quitté la France le 7* juin, dépose le 30 devant le BCRA. Il indique qu’il a vu Lucie avant et après l’évasion de l’Antiquaille, et que Raymond avait été mis en liberté provisoire, "aucune charge n’ayant pu être relevée" contre lui. Ce qui nous apprend beaucoup de choses : 1) Lucie n’avait jamais caché la mise en liberté provisoire ; 2) Elle était restée discrète sur le moyen employé pour l’obtenir (nous y reviendrons) ; 3) Raymond passait bien, aux yeux des résistants, pour celui des cadres arrêtés contre lequel la police avait le moins d’éléments.

Pour conclure sur cette question, il est probable que Raymond Aubrac, lorsqu’il juge la fable du marché noir plus efficace qu’elle ne l’a réellement été, est victime d’une illusion qui menace tous les combattants : croire que l’ennemi est tombé dans leur piège, alors que son comportement s’explique tout autrement. Stéphane Courtois, l’un des rares historiens entièrement ralliés à la croisade anti-Aubrac de Chauvy, aurait pu à cet égard le mettre en garde : étudiant la filature qui a abouti à l’arrestation de Manouchian et de ses camarades, à Paris, fin 1943, et confrontant les survivants avec les archives policières, il a fréquemment constaté leur désappointement de s’apercevoir qu’ils avaient été suivis, alors que pendant plus de quarante ans ils avaient cru avoir déjoué toutes les filatures, et s’étaient vantés en famille de devoir leur survie à leur extrême vigilance.

Mais Chauvy lui-même n’a pas toujours fait des illusions des Aubrac sur l’efficacité de la couverture du marché noir un cheval de bataille.

Chauvy contre Chauvy

Gérard Chauvy aime poser des questions. Son dernier livre en regorge, autant qu’il est pauvre en réponses claires. Tel un enfant, il commence nombre de phrases par le mot "pourquoi", notamment dans sa conclusion. Après la sortie de cet ouvrage, mis en doute notamment par Henri Amouroux qui, dans le Figaro-Magazine du 12 avril, donne longuement la parole aux Aubrac, Chauvy récidive par un article intitulé : "Neuf questions simples à Raymond et Lucie Aubrac". En écrivain qui sait varier son style, il fait alterner les "pourquoi ?" et les "comment se fait-il ?".

On va le pasticher un instant. Ce qui intrigue le plus chez cet homme, c’est l’abîme qui sépare ses deux derniers livres, celui qui nous occupe et une Histoire secrète de l’Occupation, parue au début de 1991. Elle porte sur la genèse du coup de filet de Caluire. La comparaison avec Aubrac Lyon 1943 appelle quelques questions :

-  pourquoi Gérard Chauvy estime-t-il en 1997 que le rapport du procureur manifeste une grande compréhension de la position hiérarchique de l’inculpé François Vallet (Aubrac) dans la Résistance, alors qu’en 1991 il écrivait (p. 49) : "Cet exposé se borne à situer les inculpés comme de simples agents de liaison" ?

-  pourquoi, doutant dès cette époque qu’Aubrac ait été inculpé de marché noir, ne lui fait-il pas grief de l’avoir laissé entendre et n’en tire-t-il pas des conséquences infamantes pour lui (p. 49) ?

-  comment se fait-il qu’il prenne ses distances avec Me Vergès qui s’était saisi en 1987, lors du procès Barbie, de l’invraisemblance d’une inculpation de marché noir pour tenter de mettre en difficulté le témoin Kriegel-Valrimont (p. 86) ?

-  pourquoi l’avant-dernier livre, exploitant méthodiquement l’ensemble des sources, accable-t-il un seul résistant, René Hardy, alors que le dernier, spéculant sur des bribes de textes, s’acharne sur les Aubrac ?

Une citation de d’Astier

Au beau milieu de son livre, alors qu’il vient d’être question du mois d’avril 1943, Chauvy cite soudain une page des souvenirs d’Emmanuel d’Astier : Samedi, Lyon Lucie est dans ses jours de rage : "Si Raymond est arrêté avant vous, je vous dénoncerai..." Je suis éreinté. Je n’écoute que d’une oreille distraite. Raymond rentrera. Je suis sûr que la série ds coups durs est finie pour cette fois.

La citation se prolonge, mais omet ceci :

Je me suis endormi dans le fauteuil tandis que Lucie, rageuse, changeait les couches de son fils.

Pauvre Boubou. Né en mai 1941, il a encore besoin de couches à l’approche de ses deux ans. La vie agitée de ses parents ne lui facilite pas l’apprentissage de la propreté.

L’anecdote avait d’abord échappé à Chauvy, preuve que, pour quelqu’un qui prétend renouveler un sujet historique, il n’avait pas des lectures très étendues. C’est sans doute un lecteur de Minute qui la lui a fournie. Il n’a pas cru devoir se priver d’une pièce qui montrait, enfin, Lucie Aubrac dans un rôle de délatrice. Même si ce n’est qu’en intention, c’est mieux que rien. Le malheur veut que l’épisode soit situé par le narrateur en janvier 1942 et que Chauvy le dissimule... lui qui est si sensible à des différences de quelques jours dans les dires de ses victimes !

Le texte, ainsi rétabli dans son contexte, n’est pas d’une interprétation simple. Le livre d’Emmanuel d’Astier est, comme celui de Lucie, un faux journal, qui ne se réclame pas de notes prises sur le moment et se présente comme une suite de tableaux impressionnistes. Pour tirer de ce passage des enseignements historiques, bien des informations nous manquent. Mais si on admet un instant la véracité totale du souvenir de d’Astier, qu’apprend-on ? Que Lucie Aubrac ne s’est pas faite en un jour. Que prenant conscience, dans la période initiale de la Résistance, que ce jeu pouvait lui coûter son bonheur familial, elle a d’abord regimbé et refusé le calice. Que, mise en colère par une mission que d’Astier aurait confiée à Raymond et qu’elle aurait trouvée imprudente, elle a tenu des propos qui pouvaient présager, si elle les avait renouvelés à tête reposée, des actes moins honorables que ceux qu’elle a finalement accomplis. Il est peut-être utile de préciser qu’à l’époque où elle les aurait tenus les Allemands n’étaient pas à Lyon et les personnes dénoncées risquaient de courtes peines de prison.

On doit aussi se demander ce qui a poussé d’Astier, qui gardera jusqu’à sa mort des liens très forts avec les Aubrac, à relater cette histoire dans un livre qui ne prétend pas tout raconter, mais sélectionner des souvenirs significatifs. L’hypothèse d’un désir de nuire étant exclue, la seule piste est la boutade de Figaro : "Il est peu de femmes avec qui je plaisanterais ainsi, crainte de tomber juste". Voulant montrer que les résistants connaissaient de durs moments, il ne trouve rien de plus révélateur que cette journée où même une Lucie Aubrac était en train de craquer.

Quant à Chauvy, il faudrait savoir ce qu’il veut. Quand on fait un récit trop héroïque, il n’est pas content. Parle-t-on de la vie concrète, il en profite bassement. Mais de toutes ses manipulations, celle-ci est sans doute la moins prudente. Les honnêtes gens, en la découvrant, risquent d’exprimer une préférence pour qui parle mal et agit bien, plutôt que pour des censeurs intégralement ignobles.

Mémoire et histoire

L’oeuvre de Daniel Cordier a marqué un tournant dans l’historiographie de la Résistance française en 1989, année de la parution des deux premiers tomes d’une monumentale biographie de Jean Moulin. Ce témoin avait pour principe de se méfier du témoignage. Alors que, secrétaire de "Max", il avait échappé par miracle à l’arrestation du 15 mars 1943, il écrit un demi-siècle plus tard la vie de son patron en faisant profession de ne se fier qu’au document écrit d’époque. Il a ainsi ouvert en grand les fenêtres d’une histoire jusque là confinée, où la parole des acteurs, et surtout des plus haut placés, servait de référence prioritaire : belle occasion pour l’autre camp, celui des nostalgiques de Pétain, de révoquer l’ensemble en doute, et de dire qu’il n’y avait là qu’une autoglorification, destinée à justifier un hold-up sur les places auquel les résistants se seraient livrés en 1944-45, après s’être arrogé le monopole du patriotisme. En exigeant de tous des preuves documentaires, Cordier a fait pâlir bien des légendes et commencé à créer les conditions d’une histoire scientifique de la Résistance.

Mais, pour y parvenir, il convenait de donner un coup de barre dans l’autre sens et de rendre au témoignage sa place légitime. C’est peut-être ce qu’est en train d’obtenir, à son corps évidemment défendant, le pavé de l’ours lancé par Gérard Chauvy. Le publiciste lyonnais est en effet, pour une part, un disciple de Cordier, dont il pousse jusqu’à l’absurde l’hypercriticisme. Son rejet des témoins a quelque chose d’absolu, du moins en ce qui concerne les vivants. Il n’en a interrogé aucun. Or la liste de ceux qui vivaient encore au moment où il achevait son livre, soit à la fin de 1996, est impressionnante : les Aubrac, Ravanel, Kriegel-Valrimont, Christine Denoyer, Cordier, Bouchinet-Serreulles, Knochen, Baumel, Bénouville, Closon, Kahn-Farelle, Dugoujon, Jacqueline Weill, et deux auteurs, outre Lucie, de l’attaque du 21 octobre. Dans les années précédentes, il avait laissé disparaître, sans les interroger ou du moins sans en faire état dans ce livre, Bourdet, Chevance-Bertin, Madeleine Raisin*, Edmée Deletraz, Gaston Defferre, Christian Pineau, Marcel Degliame, etc. Certes, il cite des déclarations de beaucoup de ces personnes, interrogées par d’autres, mais sans jamais leur accorder de créance : il s’agit seulement de semer le doute sur ce qu’on croyait savoir, en relevant des contradictions entre les récits. Le raisonnement n’est jamais : "Confrontons le témoignage des Aubrac à celui de M. X, afin de faire jaillir la lumière", mais toujours : "M. X ne dit pas la même chose que les Aubrac, alors ce qu’ils disent est douteux".

Cependant, tout comme Cordier d’ailleurs, Chauvy, lorsqu’un maillon documentaire lui manque, ne résiste pas toujours à la tentation de mettre un témoignage à la place. Cette entorse bien humaine à un voeu trop rigide de chasteté comporte un aveu : tout n’est pas dans les "documents écrits d’époque". Si la mémoire des témoins ne leur donnait vie, l’histoire serait borgne, et les limites de ce qu’elle peut affirmer avec certitude, ou avec une grande probabilité, singulièrement réduites. Pour le présent livre, la quête de nouveaux témoignages est intentionnellement limitée. Seuls ont été longuement interrogés trois survivants : Lucie, Raymond et Ravanel. Le résultat est déjà très remarquable.

Les moyens de la Gestapo lyonnaise

Par une singulière erreur de méthode, Chauvy met sur le même plan trois rapports du procureur lyonnais Ducasse, l’un du 30 mars, le second du 26 mai, le troisième du 23 juillet. Or il est bien évident que, pour savoir à quel rang les autorités françaises et allemandes situaient les inculpés dans la hiérarchie de la Résistance, seul le premier texte est à prendre en considération : les évasions spectaculaires du 24 mai, qui font d’ailleurs l’objet du rapport du 26, donnent en effet une autre dimension à l’affaire. Comme le procureur le constate avec regret, elles "montrent qu’on est en présence d’une organisation dangereuse".

On se souvient que, dans le premier texte, ce magistrat, s’il a compris que les inculpés travaillaient pour la Résistance, les présente comme de simples "agents de liaison". Si les documents saisis donnent une idée assez précise des structures de l’Armée secrète et de la Résistance en zone sud, rien n’indique, dans la prose du procureur, que les personnes arrêtées en aient été des cadres importants. On voit mal pourquoi l’analyse de la Gestapo aurait été meilleure, et encore plus mal pourquoi, dans ce cas, elle ne se serait pas chargée elle-même des prisonniers. Un seul élément est ici invoqué : selon le rapport Ducasse du 30 mars (cité par Chauvy p. 42), un officier de la Gestapo est venu spécialement de Vichy pour entendre les inculpés. Pour Chauvy, cela "confirme l’intérêt porté par les Allemands à cette affaire" (p. 41).

L’intérêt, peut-être, mais l’efficacité ? Depuis quand un cadre dépêché par l’échelon supérieur est-il le gage certain d’un meilleur fonctionnement administratif ? Et d’ailleurs, que peut donc bien en savoir Ducasse ? Par définition, il ne l’a pas rencontré, et parle de tout cela par ouï-dire. Comme tend à le confirmer un écart important entre son texte et ce qu’on sait par d’autres voies :

Tous ces documents, sur instruction de l’intendant de police, ont été communiqués aux autorités allemandes qui avaient d’abord manifesté l’intention de se saisir de cette affaire car de nombreuses pièces saisies concernaient des mouvements de troupes d’opérations dans la zone libre. Finalement elles y ont renoncé, mais elles ont demandé à interroger individuellement chacun des inculpés. J’ai cru devoir le leur accorder sous condition que cet interrogatoire serait fait en présence d’un inspecteur de police français et qu’il aurait lieu dans les locaux de la police judiciaire française. Un membre important de la Gestapo est venu de Vichy pour procéder à cet interrogatoire.

Ici, Monsieur Chauvy, il faut choisir. Soit on méprise les témoins , on se fie aux seuls documents écrits et on conclut que tous les détenus ont été interrogés par la police allemande, dans des locaux de sa consoeur française. Soit on fait droit aux témoignages cohérents d’Aubrac, Ravanel, Kriegel et Christine Denoyer, qui indiquent qu’ils ont été interrogés dans les locaux de la Gestapo, que Morin ne l’a pas été et que l’un des interrogatoires, loin d’être individuel, regroupait Aubrac, Kriegel et Hégo. Mais si on donne raison au procureur, on écarte totalement le témoignage de Ravanel et on ne tire pas parti du fait qu’il déclare que son interrogateur était un "professionnel", pour conclure que "le cas de l’inculpé Asher n’est pas de ceux qui peuvent laisser indifférents des ’professionnels’".

Mais il faudrait surtout que Chauvy nous explique pourquoi des résistants ayant eu des contacts suspects avec l’ennemi, et cherchant après la guerre à les dissimuler, s’ingénieraient à mentir avec un bel ensemble pour faire croire qu’ils ont été aux mains de la Gestapo, alors que celle-ci ne les aurait entendus que dans des locaux policiers français et sous le contrôle d’un inspecteur nommé par Vichy.

Enfin, le lieu d’origine de l’officier supérieur allemand qui serait venu procéder aux interrogatoires n’est guère vraisemblable : l’antenne vichyssoise de la Gestapo ne semble pas avoir été hiérarchiquement supérieure à celle de Lyon et c’est, dans tout le dossier, le seul épisode où Barbie aurait pris ses ordres ailleurs qu’à Paris. La solution, de loin, la plus logique, consiste à écarter, au sujet de l’interrogatoire des prisonniers par les Allemands, la prose du procureur, au motif d’une part qu’il avait intérêt à mentir à sa hiérarchie pour faire croire qu’il avait défendu avec bec et ongles les prérogatives de l’Etat vichyste, d’autre part qu’il n’était pas le mieux placé pour savoir ce qui se passait.

La collaboration policière

Rien ne prévoyait, dans les rapports entre Vichy et le Reich, une collaboration du parquet français avec la Gestapo. La coopération policière franco-allemande en zone occupée, prévue par la convention d’armistice, a été précisée par les accords Bousquet-Oberg, le 29 juillet 1942. En septembre, en violation de l’armistice mais en ayant obtenu, par des pressions, l’autorisation et la coopération de Vichy, une avant-garde de la Gestapo pénétra en zone "libre". Elle se composait de 280 Allemands francophones, munis de ce qu’on n’appelait pas encore de vrais faux papiers français, les uns policiers de la Gestapo et les autres espions de l’Abwehr. Ils se répartirent entre Lyon, Marseille et Montpellier. Leur travail se bornait au repérage des émetteurs clandestins de radio et à leur destruction, ou mieux à leur retournement. Cela fournit à la Gestapo l’occcasion d’un premier rodage, assez limité, en vue de son implantation en zone sud. Il est vrai que d’autres services, économiques ou consulaires par exemple, avaient servi de couverture, de plus en plus largement, à des agents de la Gestapo. Mais beaucoup restait à faire, dans le repérage des résistants, quand, violant l’armistice sur toute la ligne, l’Allemagne mit la main sur le territoire de Vichy, à partir du 11 novembre 1942.

Avec les troupes d’invasion, six Einsatzkommandos de la police secrète d’Etat allemande s’installent à Vichy, Lyon, Marseille, Montpellier, Limoges et Toulouse. Ils tisseront un réseau aux mailles de plus en plus serrées. Sa coopération avec la police française est également réglée, du côté allemand, par Oberg, mais cette fois-ci, outre Bousquet pour les détails, il a comme interlocuteur, pour arrêter le principe, Philippe Pétain en personne. Cela se passe à Vichy, le 18 avril 1943. L’accord stipulait que les autorités vichystes se chargeraient elles-mêmes des arrestations et des poursuites de résistants, sauf si ceux-ci constituaient un danger immédiat pour l’armée allemande. Le contact se situe donc bien au niveau des polices et non des justices, la Gestapo déférant ses prises françaises devant un tribunal militaire allemand.

Le 15 mars 1943, lorsque Raymond Aubrac est arrêté pour la première fois avec plusieurs de ses camarades de l’Armée secrète, le système est donc en rodage. La Gestapo lyonnaise campe dans les locaux provisoires de l’Hôtel Terminus, près de la gare Perrache. Elle ne déménagera à l’école de santé militaire qu’en avril. Les inévitables tâtonnements d’un appareil répressif dans un milieu mal connu sont aggravés par plusieurs circonstances. Nous sommes juste après Stalingrad, et le Reich commence à voir le bout de ses ressources humaines et matérielles.. La Gestapo ne reçoit guère de dotations nouvelles, notamment en officiers, et doit assurer des promotions rapides qui ne peuvent être toutes heureuses. D’autre part, les Alliés progressent en Afrique du Nord, dessinant aux yeux des Français métropolitains la perspective d’un débarquement libérateur, cependant que, toujours en raison du manque d’hommes de l’Allemagne, le STO, imposé aux jeunes gens français à partir de février, en pousse un grand nombre vers les maquis. L’idéal, pour l’armée d’occupation, serait d’encadrer d’une main de fer la population, en renonçant à toute forme de collaboration. Mais la pénurie d’effectifs met cet idéal hors de portée. On a besoin d’une aide française pour dominer la France et il faut plus que jamais poursuivre le jeu de la carotte et du bâton qu’on pratique depuis le début avec Pétain. Il faut faire croire le plus possible que l’existence d’un gouvernement dit français sauve quelque chose de la souveraineté du pays, tout en épargnant son capital humain et matériel. Pour cela, on ne peut traiter ses fonctionnaires tout à fait comme des valets, on est bien obligé de leur reconnaître des prérogatives et de leur confier des responsabilités. C’est à une combinaison heureuse de toutes ces données, et à beaucoup de clairvoyance et d’audace pour en tirer parti, que la Résistance française, elle-même en rodage face au nouveau danger gestapiste dans la zone sud, doit d’avoir pu récupérer, en mai, Aubrac et quelques uns de ses compagnons arrêtés en mars.

Ce que les Allemands ont compris

Chauvy prétend démontrer, à partir du seul rapport du 27 mai de Kaltenbrunner, reposant sur les documents saisis en mars, que la Gestapo savait à quoi s’en tenir sur la place éminente d’un certain nombre d’inculpés dans la hiérarchie de la clandestinité. Il concède que "faute de documents" on ne peut expliquer comment les policiers allemands s’en sont rendu compte, mais postule qu’"ayant exploité les sources de renseignement ainsi obtenues (...) on ne voit pas comment ils auraient pu ignorer les hommes impliqués dans cette affaire"(p. 65). C’est ce genre de raisonnement qui produit les erreurs judiciaires ou historiques. Si on n’a aucun élément attestant l’acte qu’on prête à quelqu’un, il est bien téméraire d’y suppléer par la seule logique.

De surcroît, la date du rapport est postérieure à l’évasion collective du 24, et Chauvy n’en fait jamais la remarque alors que, le 27, cette évasion donne à la Gestapo, tout comme à la justice française, plus d’éléments pour mesurer la position hiérarchique des intéressés. Sans doute, les services de Berlin travaillent le 27 à partir de données que les bureaux lyonnais ont expédiées avant le 24. Mais un historien soulèverait la question. Pas Chauvy.

Cependant, lorsqu’il prend connaissance du texte intégral, le lecteur d’Aubrac Lyon 1943 se frotte les yeux : le rapport Kaltenbrunner est très général, et ne mentionne aucune des personnes arrêtées à Lyon. Il se concentre sur les structures de l’Armée secrète. Pour donner l’impression du contraire, Chauvy entremêle des textes allemands et français, antérieurs et postérieurs à des événements qui ont révélé que plusieurs des personnes arrêtées avaient des responsabilités d’un certain niveau dans la Résistance... y compris ceux de Caluire.

Si, dans son livre, Chauvy invoque le rapport Kaltenbrunner globalement, comme un preuve massue de l’omniscience allemande, dans l’article d’Historiaparu un mois avant sa sortie, il lui ajoute, c’est le cas de le dire, un faux nez : il en juxtapose, sans marquer de transition, une citation exacte avec d’autres, extraites des rapports du procureur, dépeignant certaines activités résistantes de Vallet et d’Asher (Ravanel) :

"(...) permettent de dresser le tableau suivant". Le tableau qui suit est un descriptif saisissant de l’Armée secrète, même si, derrière les peudonymes, les véritables noms des résistants semblent avoir été préservés. En aucun cas, les délits de marché noir n’ont été retenus et ce qu’il faut constater, c’est qu’il est établi un lien entre les principales victimes de ces arrestations :
-  Pour "Vallet" il est écrit : "Il avait loué chez Biard, 7 rue de l’Hôtel-de-Ville, une chambre où se réunissaient plusieurs membres des Mouvements unis. Le 15 mars, Fouquet et Asher s’y trouvaient et furent aprrêtés en même temps que lui. Pendant la perquisition faite dans sa chambre, il parvint à s’échapper et à enfermer les agents mais il fut appréhendé peu de temps après."
-  Pour Asher, ici sous sa véritable identité et dont le procureur souligne dans son rapport du 27 juillet qu’il est "de race juive" (sic), il est retenu ceci : "Arrêté dans la chambre de "Vallet", il tente de s’évader en frappant les agents avec une matraque télescopique, l’un d’eux fut mordu au doigt et à l’épaule. (...)

Chauvy commet ici deux falsifications. Voulant montrer contre l’évidence que le rapport Kaltenbrunner du 27 mai s’intéresse à l’accusé Vallet, il prolonge subrepticement une citation authentique du chef de la police allemande par des proses du procureur français... un peu moins authentiques : c’est Chauvy qui encadre de guillemets le nom de Vallet. Petite touche destinée à suggérer que nul ne croit en cette fausse identité. Or, dans le rapport du 30 mars de Ducasse (dont fait partie le dernier extrait ci-dessus concernant Asher), comme dans ceux déjà mentionnés des policiers français, elle n’est jamais mise en doute.

Au passage, le lecteur aura remarqué une autre astuce qui, pour n’être pas justiciable du terme de "falsification", ne brille ni par l’honnêteté, ni par la rigueur, et qui démontre le contraire de ce qui est souhaité : la "race juive" d’Asher, d’ailleurs fausse, n’est pas mentionnée dans les documents avant le 23 juillet, deux mois après sn évasion. Ce qui n’empêche pas Chauvy, dans son livre (p. 44), d’écrire, cette fois de manière absolument mensongère, à propos de l’arrestation de mars, après avoir cité le membre de phrase de juillet sur la "race juive" :

Le cas de l’inculpé Asher n’est pas de ceux qui peuvent laisser indifférents des "professionnels" et ce qui est mentionné sur lui quant à ses activités dans la Résistance dépasse le simple cadre de présomptions. Il est évident aussi que la mention "de race juive", sous le régime de Vichy et, qui plus est, face aux policiers nazis, aggrave singulièrement les choses.

On peut donc, et on doit, tirer des mêmes sources des conclusions opposées : le haut degré de généralité du rapport Kaltenbrunner tend à confirmer que la Gestapo, entendant brièvement Aubrac, Ravanel et Kriegel-Valrimont avant de les rendre à la justice française, les avait considérés comme du menu fretin. Il convient aussi de souligner que, d’après les récits des intéressés, elle n’a même pas entendu Morin, le plus haut gradé. Vergès ni Chauvy n’objectent rien à Ravanel, qui fait l’hypothèse que sa tenue et ses manières de grand bourgeois l’ont sauvé, en donnant à penser qu’il ne fréquentait le logement où il a été arrêté que par un intérêt tout personnel pour Christine Denoyer, effectivement enceinte de ses oeuvres.

Sans doute Kaltenbrunner qui, de Berlin, dirige l’ensemble de la Gestapo, n’est-il pas au courant de l’évasion du 24, ni de la mise en liberté d’Aubrac, qui à ce stade n’apparaissent encore que comme des péripéties locales, tout juste bonnes à démontrer qu’il faut surveiller de plus près la magistrature vichyssoise.

Contradictions et contradictions

Au terme de ce chapitre, le lecteur est, on l’espère, convaincu que le travail de Chauvy, dans son dernier livre, n’est pas intelligent -alors que l’homme a prouvé qu’il pouvait l’être. D’insignifiantes contradictions l’empêchent de voir clair et de conclure. Cependant, il lui arrive d’en manquer d’évidentes, comme si certaines l’intéressaient plus que d’autres. L’aveuglement est donc sélectif.

L’illustration la plus flagrante de cette attitude réside dans sa manière d’utiliser la thèse de Laurent Douzou sur l’histoire de Libération-Sud, publiée en 1995 sous le titre La désobéissance. Il se contente d’en tirer un grief absolument gratuit contre les Aubrac : Douzou renonce en effet à traiter "par le menu" de l’évasion de Raymond, au motif qu’il n’a pas eu accès à des archives la concernant. Chauvy en déduit abusivement (p. 210) que Douzou n’est pas convaincu par "ce qui nous a été présenté jusqu’alors". Mais lui-même vient de citer, une phrase de cet historien présentant l’opération comme un "modèle du genre". Il ignore la suite de la page, encore plus nette, suivant laquelle un rapport de Libération-Sud, daté du 28 octobre, permet de dire que les faits concernant l’évasion sont "établis de façon certaine".

Mais c’est dès le début que Chauvy tourne le dos à l’histoire, en négligeant l’éclairage donné sur son sujet par ce travail universitaire fondamental, que pourtant il cite. En effet, à propos de la toute première arrestation de mars, celle de l’agent de liaison Curtil, tout le monde écrit, à la suite du témoignage des résistants, qu’on avait trouvé sur lui des adresses en clair. Or Douzou mentionne un rapport de police du 30 mars, qui dit qu’il a été suivi. Voilà de la belle et bonne nouveauté, permettant de réviser la "légende" au profit de l’"histoire". Mais cela n’intéresse nullement Chauvy. Voici maintenant une contradiction que j’ai repérée moi-même entre les rapports Ducasse, tels que Chauvy les cite, et le reste de la documentation. Les deux domiciles de Vallet sont abusivement confondus par le procureur, et la rue Ste-Clotilde, que ce soit au n° 14 ou au 16, n’a d’après lui jamais vu l’intéressé au cours de ces journées :

7°) VALLET Il avait loué chez Biard, 7 rue de l’Hôtel-de-Ville, une chambre où se réunissaient plusieurs membres des Mouvements unis. Le 15 mars Fouquet et Asher s’y trouvaient et furent arrêtés en même temps que lui. Pendant la perquisition faite dans sa chambre il parvint à s’échapper et à enfermer les agents mais il fut appréhendé peu de temps après.

Ces informations du 30 mars sont reprises dans le rapport du 23 juillet où d’ailleurs il n’apparaît pas que Ducasse sache déjà que Vallet a été repris à Caluire sous le nom d’Ermelin. On savait le procureur mal informé, on le découvre peu consciencieux. Il a lu un peu vite les rapports de police. Juste retour des choses, Chauvy lit les siens en diagonale. Imaginons qu’il ait remarqué cette confusion entre l’adresse de l’arrestation et celle de la perquisition. Cela aurait pu donner le paragraphe suivant :

"Les documents ne permettent pas de savoir si Vallet avait à Lyon une ou plusieurs adresses. D’après certaines sources, il apparaît que les policiers qui l’ont arrêté le 13 mars sont revenus le surlendemain avec lui pour organiser une souricière, avant de perquisitionner l’endroit, une simple chambre, le 16 et à nouveau le 17, et de se faire alors enfermer par lui. Peut-être la découverte par les représentants de la loi des réserves amassées par Lucie lors de ses visites chez les vignerons du Mâconnais fournit-elle la clé de ces maladresses. Ou bien faut-il supposer que la chambre, comme celle d’Alice, était pourvue d’un miroir magique débouchant sur un monde souterrain ?"

Remercions Gérard Chauvy de n’avoir point trop voulu embrouiller son lecteur et de n’avoir relevé que certaines contradictions. Si ce sont uniquement celles qui lui servent à accuser les Aubrac de mensonges, il ne faut sans doute voir là qu’une coïncidence.

suite

le 4 juin 2005



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