Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

Articles/docs

Dossier Paul Reynaud



UN PERSONNAGE SURESTIME 1) Réflexions sur un livre (1992) ; 2) Résumé d’un procès qui n’a pas eu lieu ( 2000) ; 3) Reynaud et de Gaulle (2000) ; 4) Réédition de CHURCHILL ET LES FRANCAIS (2000) PS (26 février 2006) ; 5) Un débat sur Histoforums (2004) ; 6) Sur les "Carnets de captivité" (2004) ; 7) Un vieux scoop inaperçu (2005) ; 8) Débat sur le livre de Thibault Tellier



La captivité de Reynaud et de Mandel : une vision nouvelle de l’Occupation

Présentation générale

Hitler n’en finit pas de susciter des débats historiques. La raison principale en est sans doute que les dirigeants politiques auxquels il s’est trouvé confronté ont truqué leurs discours et, quand ils ont eu le temps et le goût d’en écrire, leurs mémoires, pour ne pas avouer qu’ils s’étaient trompés à son sujet, et avaient trompés par lui. La liste de ses dupes est impressionnante, et comprend aussi bien des gens qui ont fini par coopérer à la victoire (Staline, Roosevelt...) que des neutres complaisants (Franco) ou des alliés (Mussolini, Antonescu...).

Le cas de Paul Reynaud est à la fois banal et assez particulier. Comme tant d’autres il a sous-estimé la brutalité et l’habileté hitlériennes : n’était-il pas, à la veille de la grande offensive allemande, noyé dans des intrigues de politique intérieure ? Cependant, il avait (même si c’est avec moins de constance et d’opiniâtreté qu’un Georges Mandel) lancé un certain nombre d’avertissements et avait été porté au pouvoir par une vague de mécontentement devant la façon dont la guerre était menée. Voilà qui offrait certains points communs avec la carrière de Churchill, qui était au demeurant comme lui, dans les années 30, un parlementaire brillant, marginal et débordant d’idées.

Il eut ensuite deux faiblesses, l’une fort expliquable, l’autre plus déroutante. D’une part, sa résolution flancha devant l’évidence de la victoire allemande : Hitler avait tout fait pour qu’on crût que rien ne pouvait plus sauver la France, sinon éventuellement une négociation ; de Gaulle, à l’origine un protégé de Reynaud, montra le chemin de l’intransigeance mais son chef ne le suivit pas et resta en France tout en transmettant son pouvoir, volontairement, à Pétain. Cependant, il réapparut après la guerre comme un infatigable défenseur de la politique suivie pendant les trois mois de son gouvernement. Il était bien, expliquait-il, le Churchill français ou le Clemenceau de la Seconde Guerre ; ce sont les peuples qui auraient différé.

Le plus curieux est l’indulgence avec laquelle cette pose fut admise, par beaucoup de citoyens comme par beaucoup d’historiens. De Gaulle en montra l’exemple, pour des raisons que j’ai essayé de débrouiller dans mon livre sur son appel. Les difficultés de l’histoire à caractériser la politique du gouvernement Reynaud sont parentes des approximations qui ont longtemps eu cours au sujet de Pétain, par exemple à propos de Montoire. Les symboles éblouissent les contemporains... et tentent les historiens. Pétain signant un armistice perçu comme infâme alors que Reynaud avait démissionné pour ne pas le signer, voilà qui introduit une ligne de clivage aveuglante, qui semble rejeter très loin l’une de l’autre deux politiques proches à bien des égards -en juin 1940, s’entend.

La disparition de Reynaud, en 1966, coïncida avec le surgissement de beaucoup d’archives, anglaises ou italiennes en particulier. La publication en 1976, du journal de son premier collaborateur militaire, le colonel de Villelume, aurait dû en particulier entraîner une révision radicale de l’histoire du ministère Reynaud. Tout resta feutré, pour des raisons pas seulement françaises.

Les années 1990 avaient bien commencé : les travaux de Lukacs et de Costello, comme l’apparition des variantes de l’appel du 18 juin, montrèrent que la paix générale avait bien failli être signée en mai ou juin 1940. La destruction, pour des raisons marginales, de mon livre Churchill et les Français révéla la détermination farouche d’une héritière de Paul Reynaud, suivie par toute sa famille, de défendre sa mémoire de manière intégriste. Les attendus du procès intenté au seul auteur malgré un accord signé avec le seul éditeur montraient clairement une volonté de terroriser les historiens qui s’écarteraient de la vérité imposée. La réédition de l’ouvrage en 2000, contre laquelle aucun procès ne fut intenté alors que les formulations sur le rôle de Reynaud en 1940 n’avaient pas bougé d’une virgule, marqua une date importante pour tous les praticiens de l’histoire contemporaine.

La présente publication vise à poursuivre calmement un débat que rien ne pourra plus interrompre.

François Delpla, le 20 octobre 2004

précisions sur l’action judiciaire



REFLEXIONS SUR LE LIVRE "PAUL REYNAUD, MON PERE" (Plon, 1976)

Voir ici

Ce texte écrit, à la fin de 1992, a vu son voeu exaucé : les carnets de captivité de Reynaud ont été publiés par sa fille, Evelyne Demey, aux éditions Fayard, en 1997. (note de février 2004)



EXTRAIT D’UN FORUM (octobre 2000)

voir le texte intégral

Il se trouve que demain sort des presses, pour être mis en vente progressivement la semaine prochaine, en particulier dans les FNAC, un livre de François Delpla intitulé Churchill et les Français (éditions du Polygone, BP 75, F67542 Ostwald cedex) (...).

Le livre est sorti une première fois le 27 août 1993. Il a été retiré de la vente le 26 octobre suivant, alors que les ventes commençaient à démarrer, sur plainte des héritiers de Paul Reynaud, fort mécontents que je révise à la baisse la prétention de leur ancêtre, tout au long de ses discours et livres d’après guerre, d’avoir été un Churchill français ou un Clemenceau bis (s’il n’avait pas eu exactement la même efficacité, cela aurait tenu seulement à la moindre valeur de ses compatriotes, par rapport à leurs contemporains d’outre-Manche comme à leurs aînés de 1918).

Les assaillants avaient, mea culpa, un angle d’attaque : sur les quelque 80 documents du livre attribués à Paul Reynaud, un l’était à tort, car il émanait d’un homonyme. L’éditeur a alors un peu manqué de sang-froid. Il a cédé assez vite (mais non pas immédiatement, comme une fille de Paul Reynaud l’a écrit à l’époque dans le Figaro), au lieu de répondre tranquillement que ce document de 1935, cité dans les pages introductives et jamais repris ensuite, n’entachait en rien la vision des rôles respectifs de Churchill et de Reynaud en mai-juin 40, qui faisait l’objet du livre, que les 5 pages concernées (sur 800) pouvaient être facilement retirées lors d’un prochain tirage et que l’usage voulait qu’on mît simplement dans les exemplaires en vente un carton rectificatif.

J’ajouterai, parce qu’on a parfois dit ou écrit le contraire, que les deux Paul Reynaud ne se ressemblaient pas que par le nom, mais par bien d’autres traits et notamment un vif intérêt pour les négociations commerciales franco-allemandes en 1928 -un sujet qui obsédait peu, en 1935, le commun des mortels : cette coïncidence, jointe à la très grande abondance des faits nouveaux et surprenants brassés dans ce livre, expliquait l’insuffisance de vérification de l’identité de l’auteur, alors même que j’avais un instant soupçonné une homonymie, et l’avais d’ailleurs écrit dans le livre.

On a aussi écrit à tort que le document présentait Paul Reynaud comme "fasciste", "pro-allemand" ou "pro-hitlérien", alors que la seule conclusion que j’en tirais, concernant l’ardeur antinazie de Paul Reynaud, était qu’en janvier 1935 il "tardait à reconnaître le nouveau danger militaire allemand". En réécrivant ces pages, j’ai pu montrer, avec de nouveaux documents non utilisés lors de la première édition, que sa première expression publique sur le sujet datait non de janvier 35 (date du document erroné) mais de mars, date de son premier discours sur l’arme blindée, écrit par son conseiller militaire rencontré fin 34, un certain de Gaulle ! Ainsi, ceux, heureusement peu nombreux mais hélas parfois influents, qui ont pris parti contre moi dans cette affaire, se rendent exactement coupables de ce qu’ils me reprochent : traiter à tort de nazi un honorable citoyen nommé Paul Reynaud.

Heureusement, je savais bien que mon livre était iconoclaste, je m’attendais à ce qu’il soit contesté et j’étais psychologiquement disposé à de rudes combats, même si je les imaginais plus loyaux. Derrière les plaignants (qui m’ont fait un procès, à moi seul, en arguant que l’éditeur avait été trop peu zélé dans le retrait du livre !) se sont engouffrés toutes les paresses et tous les conservatismes. Témoin les parutions de cette année 2000 à l’occasion du soixantième anniversaire de la défaite de 40, fort peu novatrices et très en retrait de ce que j’avais découvert dès 1993. Certes l’héroïsme rétrospectif de Reynaud est un peu moins pris comme argent comptant, notamment dans les ouvrages sur de Gaulle, mais ses mémoires, et l’immense production académique qu’ils ont influencée, sont loin de recevoir les révisions qu’un grain d’esprit scientifique devrait imposer.

Cela dit, mon livre, impitoyable pour le Reynaud de 1945 et suivantes, est loin d’être une charge contre celui de 1940, que je ramène simplement au sort commun des dirigeants français ET BRITANNIQUES mis dans le vent par Hitler. Je mets aussi dans cette galère un Roosevelt, un Pie XII, un Staline, qui tous saisiraient avec empressement, autour du 18 juin (et déjà fin mai, au moment de Dunkerque) une bonne petite conférence de la paix censée limiter par la voie diplomatique, la seule qui semble encore ouverte, les gains hitlériens... ce qui permettrait, à brève échéance, la réalisation pleine et entière du programme de Mein Kampf. On va pouvoir le constater, puisqu’enfin, au désespoir probable de certains, la cible des calomnies refait surface (sans la moindre modification des passages sur le rôle de Reynaud en 40) : il ne s’agit nullement d’un pamphlet mais d’un livre généreux, présentant dans toute leur humanité les acteurs de cette terrible époque, et n’en distinguant que trois du lot commun : Hitler, instigateur et vigilant metteur en scène de la tragédie, Churchill et de Gaulle, les seuls à lui faire face, c’est-à-dire à prôner en toute vigueur et clarté une poursuite de l’effort militaire contre lui.



Reynaud et de Gaulle

Texte intégral du chapitre 9 de L’appel du 18 juin 1940

Voir à la fin de cette page



Réédition de Churchill et les Français

Ce livre a été censuré sans que le pouvoir judiciaire ait été mis à contribution, ce qui est en un sens plus affligeant que s’il l’avait été. A la mi-octobre 1993 on a détruit sans aucune forme de débat un travail historique qui, en vente depuis quelques semaines, commençait à trouver son public. La raison de fond était qu’il secouait des routines de pensée. Le prétexte, une erreur d’attribution d’un document, en raison d’une homonymie. Les deux personnes en question exprimaient des idées voisines sur un sujet rare. Toutes les bibliothèques du monde, à l’unique exception de celle du Congrès de Washington, avaient mélangé leurs livres. On est toujours blâmable de ne pas vérifier assez les choses. Mais qui peut jurer qu’il serait à l’abri d’une erreur si un Victor Hugo peu connu avait publié en 1829 de puissants alexandrins, sans être pour autant celui qui rédigeait Hernani ?

La réédition est très largement fidèle à l’original, si l’on excepte la correction de l’erreur qui avait favorisé la censure. Non que sa reproduction, assortie d’une note teintée d’autodérision, eût été nuisible à la connaissance historique, mais parce que les assaillants manquent tellement, et d’humour, et de munitions, qu’ils eussent été capables de récidiver. Ils n’auraient certes pas obtenu gain de cause mais auraient pu semer le trouble, un art dans lequel ils ont montré quelque talent.

Grâces leur soient rendues d’avoir permis un ajustement de nos connaissances, dans un sens qui cependant risque de leur déplaire : la première mouture affirmait que l’homme politique dont ils prétendaient défendre la mémoire n’avait pas pris conscience du nouveau danger militaire allemand avant janvier 1935 ; les investigations menées pour la correction font remonter la manifestation de cette prise de conscience au mois de mars suivant.

Il convient de rappeler que le commentaire de ce document restait dans les limites de l’époque considérée et n’en déduisait strictement rien sur le comportement de l’homme en 1939-40, dont l’analyse reposait entièrement, et repose toujours, sur des documents de cette année-là.

L’attentat contre la première édition a laissé dans le public quelques idées fausses, dont on peut enfin faire, par le nouveau volume, appel. L’ouvrage devait être bien peu défendable, pour qu’un éditeur le lâche ainsi. On en a conclu hâtivement que le document erroné lui servait d’épine dorsale. C’était faire peu de cas des révélations sur la falsification par Daladier de ses propres archives, le rôle louche de la Suède, l’ordre d’arrêt devant Dunkerque, les variantes de l’appel du 18 juin non pas découvertes par l’auteur mais interprétées pour la première fois, etc.

Comme l’auteur n’était pas du genre à se laisser imposer le silence, il a usé de tous moyens pour alerter les spécialistes, sur une situation qui menaçait la liberté de tous. S’il a été partiellement entendu, le fait que la mobilisation soit restée trop faible pour obtenir rapidement une réédition est symptomatique d’un certain nombre de blocages de la recherche, d’une certaine propension à conserver, sur l’année 1940, des préjugés datant de la guerre ou de ses lendemains immédiats.

Cette aventure a aidé l’auteur à se perfectionner. Puisse sa conclusion, au terme d’un combat de sept années fécond en amitiés essentielles, inciter la société à tolérer moins facilement l’étouffement des recherches novatrices et des voix peu connues.

(texte de l’automne 2000, resté inédit)

PS (26 février 2006)

Dans les débats récents (colloques, forums Internet, etc.) on peut constater une tendance persistante, chez une poignée de contradicteurs en difficulté, à rappeler cette affaire (un exemple). Le procédé risque d’être utilisé encore longtemps : faute de grives on mange des merles et quand on ne veut pas se taire on est bien obligé d’argumenter avec le peu qu’on a.

Rien n’y fait : ni la réédition du livre sans le moindre changement sauf au chapitre 4 (sans que les très procéduriers héritiers Reynaud, dûment avertis, réagissent d’aucune façon), ni même l’annonce de la prochaine publication (juin 2006), par le premier éditeur de Churchill et les Français, d’un livre auquel François Delpla a collaboré.

Si la présentation des faits à la hussarde et sous un certain angle peut encore faire impression aux ignorants, le procédé est cependant dangereux, pour peu qu’ils cherchent à se renseigner plus avant. Faisons donc, dans l’espoir de persuader tout contradicteur d’élever le débat, l’inventaire des dangers, pour le tireur, d’une telle munition :

-  il avoue qu’il n’a rien à redire aux milliers de pages écrites depuis par l’auteur ;

-  il a tort, car l’auteur repère lui-même très souvent, quand il lui arrive de se relire, des formulations perfectibles ;

-  non seulement, en concentrant le tir sur ces pages, il met l’accent sur l’authenticité de la quasi-totalité des documents attribués à PR par FD, mais il met en lumière la pertinence de ses commentaires, y compris sur le document attribué par erreur : puisque le portrait de l’homme politique n’a nullement été altéré, c’est la preuve qu’on n’a utilisé dans ce document que ce qui allait dans le sens des autres, en ne tirant aucune leçon du reste ;

-  enfin (last but not least) que serait un historien qui ne se corrige jamais, sinon un copiste de statistiques et de documents -à supposer que ceux-ci soient exacts ? En déduire qu’il est mauvais, c’est à peu près aussi intelligent que de reprocher à un footballeur de tirer parfois à côté du cadre. L’histoire ne va pas sans une prise de risque. C’est la rapidité de la correction de l’erreur, et surtout de la démarche qui l’a produite, qui fait la valeur du travail. Le fait qu’il soit sans déchet serait le sûr indice qu’il s’agit non pas d’histoire, mais de vulgarisation conformiste.



Un débat sur Histoforums

(mars 2004)

Voir ici



Article paru dans Guerres mondiales et conflits contemporains en octobre 2004

Le rôle de Paul Reynaud en 1940 : l’éclairage de ses Carnets de captivité

Ces carnets, dont seuls de courts extraits avaient été publiés (1), ont fait en 1997 l’objet d’une édition intégrale (2).

Sur un plan général, cette lecture permettra d’affiner le regard historique : en prenant connaissance de ce qu’un Européen intelligent pouvait concevoir et espérer dans les différentes phases du conflit, on pourra dépasser, compléter et au besoin contredire les approches militantes.

Mais l’intérêt principal de cette publication (et le point sur lequel porte principalement cette note) a trait aux journées de juin 1940 où un effondrement militaire a conduit la France, alors gouvernée par l’auteur de ces Carnets, à un armistice avec l’Allemagne.

Reynaud avait, juste avant la demande des conditions de cet armistice, donné sa démission, ce qui lui a permis par la suite de dire avec quelque vraisemblance qu’il s’était opposé à cette politique. Mais alors, pourquoi démissionner, et pourquoi suggérer comme successeur le maréchal Pétain, partisan notoire de la cessation du combat ? Ce point n’a pas été jusqu’ici entièrement clarifié, en particulier parce que les explications de Reynaud, quelque contournées qu’elle pussent être, bénéficiaient après 1945 du capital de sympathie que valaient à leur auteur les persécutions de Vichy et du Reich d’une part, et d’une autre le fait d’avoir parrainé l’entrée en politique, en plein désastre, du général de Gaulle. En outre, le discrédit du régime de Vichy démonétisait les déclarations de Pétain et celles de Weygand, alors chef des armées, aux yeux desquels Reynaud incarnait la démission des « politiciens » républicains devant les responsabilités engendrées par la défaite. Nous avons ici à la fois des réflexions proches de l’événement, et une évolution qui montre l’élaboration progressive, par cet avocat de profession, de son système de défense (3).

De ces carnets classés par années civiles, nous dit l’introduction, on a mystérieusement subtilisé, un peu avant la mort de leur auteur (survenue en septembre 1966), le premier lot : au lieu du 6 septembre 1940, date de l’arrestation de l’ancien président du conseil sur l’ordre de Pétain, le document commence le 1er janvier 1941. C’est fâcheux pour qui cherche à connaître son pronostic sur l’issue de la guerre lorsque s’est posée, en mai et juin précédents, la question de l’armistice. Comment appréciait-il, alors, les chances de l’Angleterre de se maintenir en guerre et de créer les conditions d’une victoire ? Au début de 1941, la situation, sans être rose, est nettement moins désespérante : la Grande-Bretagne, qui a tenu tête sous les bombardements, est en train d’humilier l’Italie en Afrique, tandis que les Grecs ont repoussé l’agression mussolinienne du 28 octobre.

Reynaud fait alors de chaque revers italien une flèche contre le défaitisme qui a conduit à l’armistice. Cependant, il mettra encore du temps à pronostiquer un écrasement militaire du Reich. Au premier trimestre de 1941, il accuse même les auteurs de l’armistice d’avoir, en affaiblissant le camp allié par la défection de la flotte française, compromis la victoire. Et lorsqu’il a cessé d’envisager une paix blanche (il le fait pour la dernière fois le 25 juillet 1941)(4), il écrit à de nombreuses reprises, jusqu’en mars 1943, que la guerre peut durer « dix ans ». Car, tout en admirant les soldats soviétiques, il doute de l’efficacité de leurs efforts, même après Stalingrad.

Il voudrait que les Alliés occidentaux envoient leur aviation sur le front de l’est (12 mars 1943) (5) : voilà une similitude intéressante avec ce qu’il réclamait aux Anglais, en faveur du front français, dans la deuxième semaine de juin 1940. Précisons que le prisonnier n’est pas au secret et que, sauf pendant de brèves périodes, il dispose de moyens d’information importants (par exemple, il critique la presse vichyste de ne pas donner certaines nouvelles, ce qui veut dire qu’il les connaît par d’autres truchements, probablement les médias des pays neutres). Son pessimisme concernant le front de l’est est d’autant plus remarquable qu’en dépit de ses orientations idéologiques de droite il préconise une action qui conforterait le régime stalinien :

"Dans quelle mesure les Russes seront-ils battus cet été ?Voilà la question, en ce qui concerne la durée de la guerre, car l’issue n’est pas douteuse. Si les US n’envoient pas 10 000 aviateurs en Russie, ils seront bien coupables."(6)

Il ne veut pas dire que les Soviétiques seront définitivement battus, mais plutôt qu’ils reculeront pendant l’été en 1943 comme lors des deux années précédentes, avant de se ressaisir à la faveur de l’hiver. On sait ce qu’il en advint : l’offensive allemande de juillet contre le saillant de Koursk, étouffée dans l’œuf, déboucha sur une contre-offensive soviétique qui ne devait s’arrêter qu’à Berlin, sans l’aide d’un seul pilote américain. Il est difficile de mesurer dans cette erreur d’appréciation la sous-estimation des moyens de l’URSS et la surestimation de ceux du Reich.

Ce survol des pronostics de Reynaud sur l’issue de la guerre ne permet pas une conclusion certaine sur sa vision de l’avenir en juin 1940, mais suggère qu’elle était assez pessimiste. L’analyse de ses récits successifs des jours précédant sa démission tend à le confirmer.

L’introduction témoigne de plus de piété filiale que de lucidité lorsqu’elle présente ces pages comme « exemptes de toute forme de plaidoyer » (7). Les effets de prétoire y sont, au contraire, abondants. Ainsi est-il beaucoup plus question, dans les passages rétrospectifs, de la période du 12 au 16 juin1940 que de toute autre, sans doute parce que le diariste se sent là en terrain plus solide. Oubliées, la drôle de guerre et la lutte pour le pouvoir avec Daladier. Omis, le comité de guerre du 25 mai et le voyage à Londres du lendemain -deux occasions où Reynaud s’était prononcé, au moins implicitement, pour un armistice, la seule différence avec Pétain étant qu’il pensait le signer de concert avec l’Angleterre (cf. infra).

Relatant ces journées, Reynaud se donne le beau rôle à partir du 12 juin. Non seulement il aurait pris fermement parti pour la continuation du combat, mais il en aurait remontré à cet égard aux Anglais, coupables de délier trop facilement la France de son engagement du 28 mars. Ainsi Churchill déclarant à Tours, le 13 juin, qu’en cas d’armistice il n’y aurait « pas de récrimination ». Reynaud revient à plusieurs reprises (8) sur un incident dont il paraît avoir à cœur de donner une version, pour lui, honorable : son entrevue à Bordeaux, le soir du 14 juin, avec Spears, le délégué de Churchill auprès de lui, et l’ambassadeur anglais Campbell. Les deux Britanniques viennent lui dire que leur pays refuse de délier la France de son engagement de ne pas signer une paix séparée et il a, reconnaît-il, un « mouvement de mauvaise humeur ». Le 17 juin 1941, il formule les choses ainsi :

"(...) lorsque, le 14 au soir à Bordeaux, Campbell et Spears m’ont dit que le gouvernement anglais me faisait savoir qu’il s’opposait à l’armistice, je leur ai répondu assez fraîchement en leur demandant si Churchill avait changé d’avis depuis Tours, car je voulais garder un moyen d’action sur eux (9). Mais j’étais tellement hostile à l’armistice que lorsque le conseil des ministres du 15 juin à Bordeaux m’imposa de le demander et que, le 16 juin, Campbell et Spears vinrent m’apporter l’acceptation du gouvernement anglais, à condition que la flotte française irait dans les ports anglais, je leur démontrai que cette condition était inacceptable parce que la flotte italienne attaquerait la Tunisie pendant les pourparlers d’armistice. J’amenai le gouvernement anglais à retirer son acceptation (...)."

Il y a ici, en dépit du fait que l’auteur se présente comme un comédien qui contrefaisait un certain nombre de sentiments en fonction d’un plan tarabiscoté, quatre aveux : 1) à Tours, le 13 juin, il considérait que Churchill avait délié la France de l’engagement du 28 mars ; 2) à Bordeaux, le 14, il a perdu son sang-froid devant Spears et Campbell en constatant le contraire ; 3) le 15, il avait bel et bien accepté la proposition Chautemps (10), fût-ce à son corps défendant (le conseil des ministres le lui impose, mais il ne démissionne pas) ; 4) entre une demande des conditions de l’armistice et une demande d’armistice, la nuance est si faible qu’il la passe sous silence.

Or le 14 décembre 1942, il écrit :

"Le 14 juin 1940, sir Campbell et Spears me font part de l’opposition de l’Angleterre à l’armistice. Je ne pus m’empêcher d’un mouvement de mauvaise humeur devant cette attitude tardive, mais, bien entendu, je m’en servis."

Ainsi, en un an et demi, une colère simulée lorsque l’Angleterre rappelle l’engagement du 28 mars dont elle avait semblé, la veille, délier la France, devient un « mouvement d’humeur » sincère devant le fait que l’Angleterre rappelle cet engagement trop tard ! Comme si Reynaud, belliciste dans l’âme, avait été gravement desservi par des vents défaitistes venus de Londres... La suite confirme cette audacieuse reconstruction :

"(...) 14 juin. C’est seulement à Bordeaux que, pour la première fois, le gouvernement anglais argua de mon (11) engagement. Aussi je crois avoir reçu sir Campbell et Spears en leur faisant remarquer que ce n’était pas le langage qui avait été tenu devant Pétain et Weygand."

Spears écrit de son côté en 1954 (12) que ce soir-là, peu après 23 h, l’ambassadeur et lui trouvent Reynaud attablé avec Margerie et deux secrétaires. Ils ne viennent pas exprimer le refus britannique d’une autorisation quelconque, ni rappeler un engagement. Ils remettent un télégramme de Churchill assurant la France de la solidarité totale du Royaume-Uni dans ses épreuves : c’est là une invitation implicite à continuer le combat (que sans doute une glose de Campbell rend explicite, cf. infra). Quant à la réaction de Reynaud, Spears parle lui aussi d’un « mouvement d’humeur ». Puis les propos suivants lui sont attribués :

"Mandel peut bien dire tout ce qu’il veut, moi je dois tenir compte de l’éventualité d’une démission de Pétain et de Weygand. (...) Ce général devrait bien comprendre qu’hier j’avais à faire une communication de la part du cabinet."

Le général en question est Spears, qui avait atteint ce grade avant d’entreprendre une carrière de député et d’homme d’affaires.

Comparons maintenant ces éléments avec le premier livre de Reynaud sur la question, paru en 1947, La France a sauvé l’Europe (13). A présent, le mouvement d’humeur procède d’une vertueuse indignation devant le rappel d’un engagement auquel on ne songeait nullement à se dérober :

"A 9h du soir, je reçois la visite de l’ambassadeur d’Angleterre et du général Spears, qui viennent me dire que leur gouvernement se prévaut de l’engagement pris par la France de ne pas conclure de paix ou d’armistice séparé. On sait que je n’avais pas attendu cette communication pour invoquer l’engagement de la France et faire appel devant mes collègues au sentiment de l’honneur. Aussi, je crains d’avoir accueilli cette communication sans bonne humeur, en quoi j’avais tort, car j’allais pouvoir m’en servir utilement dans les conseils suivants contre la thèse adverse."

Ce que fait ressortir cette confrontation de documents, c’est d’abord que Reynaud a spéculé au moins depuis le conseil suprême de Tours (13 juin), et sans doute déjà depuis celui tenu à Briare le soir du 11 et le matin du 12 (c’est alors que Churchill s’exprime « devant Pétain et Weygand »), que l’Angleterre avait, sinon oublié l’engagement du 28 mars, du moins renoncé, devant la catastrophe subie par la France, à lui refuser le baume d’un armistice en exigeant impitoyablement l’application de cet accord, comme Shylock sa livre de chair (14). D’où sa surprise et sa colère devantlemessagedeChurchill du 14 juin (15).

La réaction immédiate de Reynaud, outre la colère, comporte une part de honte : là-dessus,le récit de Spears corrobore le fait qu’il se justifie, dans ses écrits, aussi longuement etlaborieusement.Un autre texte de Spears, son journal (dont seuls des extraits sont pour le moment accessibles) (16), relatant la dernière entrevue entre lui-même, Campbell et Reynaud deux joursplus tard, le soir de la démission du gouvernement et juste après celle-ci,indique que le Français « se plaignait lors d’une de nos dernières rencontres d’avoir été présenté à Londres comme un mou, avec une évidente rancune et un air non moins évident de penser que j’en étais responsable ». Cela semble être une allusion à cette rencontre du 14.

Retenons ceci : Reynaud n’aime pas passer pour un mou. Il tient à dire que sa politique, lorsqu’elle consiste à baisser la garde devant l’Allemagne nazie, n’est précisément pas la sienne : elle lui est dictée par son cabinet. Or il en est le chef, et ne démissionne pas lorsquela manœuvre deChautemps le contraint de s’engager dans la voie de l’armistice, pas plus qu’il ne parle de changer des ministres, ni ne consulte à cet effet le président Lebrun. Une conclusion s’impose : outre les ministres, c’est bien son analyse de la situation qui dicte à Reynaud ses choix. Il ne croit pas à un redressement, et s’attend à ce que l’Angleterre tire les mêmes conclusions (17).

Sur la journée décisive du 16 juin, l’auteur des Carnets est bref, et même, longtemps, très elliptique : ainsi lorsque, le 1er mars 1941, il parle du « crime du 16 juin » ou, le 8 mai suivant (18), lorsqu’il écrit qu’il demande « tous les jours pardon à la France ». Il ne précise guère ce qu’il se reproche. Assez souvent (par exemple, le 1er juin 1941) (19), il note que des ministres, notamment Pétain, ainsi que Weygand, ont entravé son action. Mais il n’indique pas ce qu’il aurait fait de sa liberté en l’absence de ces handicaps. Il écrit certes, à plusieurs reprises, qu’il était « opposé à l’armistice » et, le 17 juin 1941, produit un autre raisonnement acrobatique (20), lorsqu’il tente de prouver cette fermeté par un nouvel acte de mauvaise humeur devant les représentants britanniques : en refusant la condition posée le matin du 16 à l’acceptation de la proposition Chautemps (la mise à l’abri de la flotte française en Angleterre), au motif qu’il avait besoin de ses navires contre l’Italie, n’avait-il pas clairement manifesté son refus de l’armistice ?

Soudain, le 14 décembre 1942, surgit une longue dissertation sur la défaite (dont on a lu déjà plus haut despassagessurlasoiréedu14juin)etaumilieu,toutarmée,unethéoriesurses motivations lorsqu’il a cédé le pouvoir à Pétain : il ne s’agissait que d’un intérim ; les Allemands, dans les négociations d‘armistice, allaient présenter des exigences inacceptables, telles que la livraison de la flotte ; la politique de Pétain échouerait donc immédiatement, le gouvernement serait obligé de passer en Afrique et de continuer la lutte, ce qui entraînerait un retour du balancier vers Reynaud et sa politique de « fermeté ». Il justifie même par là le fait, aujourd’hui trop peu remarqué, qu’il avait gardé avec son successeur les meilleurs rapports du monde pendant plus d’une semaine :

"Du 16 au 25 juin, je gardais le contact avec les ministres de Pétain pour le cas où je reprendrais le pouvoir comme c’était convenu avec Jeanneney et Herriot." (21)

Voilà une thèse fort peu documentée, et même contredite par le journal, tenu sur le moment, du président du Sénat(22). Elle a bien l’air d’être forgée laborieusement par un Reynaud qui, au spectacle de la tournure de la guerre et sans doute, spécialement, des compromissions croissantes de Vichy avec l’occupant, ne croit plus opportun d’exprimer de la honte, mais uniquement du dédain et de la colère : être honteux, demander pardon, c’était bon pour l’époque où Pétain et Weygand semblaient, par l’armistice, avoir durablement abaissé la France ; à présent qu’elle est en passe de se tirer de l’aventure mieux et plus vite que prévu, dans le cadre d’une victoire anglo-saxonne (et non de subir une paix de compromis où, à l’inverse d’une Angleterre invaincue, elle aurait payé le prix fort), il devient nécessaire d’avoir prévu cela et d’avoir tout mis en œuvre pour maintenir la France dans la guerre. On n’a donc cédé le pouvoir à Pétain que pour le lui reprendre. Cependant, ce raisonnement est le moins satisfaisant de tous, puisqu’il revient à dire, à l’inverse d’autres pages dont nous avons cité certaines, d’une part que la proposition Chautemps n’était pas si défaitiste que cela (car on aurait pu reprendre la lutte au vu des conditions allemandes), d’autre part que Pétain était un gentleman (car il aurait sportivement abandonné le pouvoir dès que sa politique se serait avérée infructueuse).

Le 15 février 1943 (23), Reynaud consigne cette curieuse réflexion sur l’avenir de l’humanité : la paix régnant et le bien-être augmentant, les hommes ne songeront plus qu’à jouir de la vie, les femmes ne voudront plus enfanter et l’espèce s’éteindra... à moins que l’expansion coloniale, devenue interplanétaire, n’offre des occasions renouvelées d’entretenir le goût du risque. Ce moralisme, subordonnant le désir d’enfant à la capacité de risquer sa vie dans des guerres ou des explorations, et répercutant la malédiction biblique de l’enfantement dans la douleur, n’est peut-être pas étranger aux promotions de Pétain et de Weygand : ils symbolisaient le courage de la génération de la guerre précédente, et leur explication de la défaite par des causes morales était loin de déplaire à un Reynaud qui, en tant que ministre des Finances, s’était targué de « remettre la France au travail » après les années de facilité du Front populaire. Un langage que n’a jamais tenu de Gaulle.

Justement, ces Carnets sont bien peu loquaces sur le patron de la France Libre et tout particulièrement sur le moment fort de sa collaboration avec Reynaud, la campagne de 1935-37 en faveur des divisions blindées(24). Sur la période cruciale de mai-juin 1940, Reynaud se répand donc en considérations moralisantes, que ce soit pour justifier sa conduite ou pour dénigrer celle des autres... de tous les autres ou presque. Il dit à la fois qu’il a été guidé par le souci de l’honneur et qu’il n’avait pas à jouer les héros :

"(...) mon devoir n’était pas de prendre des attitudes historiques mais de faire ce qui était dans l’intérêt profond du pays. C’est ainsi que le 13 à Tours, à 1 heure, j’obtins de Churchill, Beaverbrook et Halifax la promesse (...) que si, un jour, un autre gouvernement que le mien demandait l’armistice, la France serait rétablie « dans son pouvoir et dans sa dignité » (25). "

Cet homme en apparence complexe et torturé est en fait assez transparent. A la mi-juin 1940, il considère que, venu trop tard à la tête d’un pays abaissé par d’autres, il pourrait, même dans la défaite, conduire une œuvre de redressement. A une condition : que la guerre s’arrête. On peut lui donner acte qu’il s’oppose à Pétain comme à Weygand sur la définition de l’honneur. Le 25 mai, lors du fameux comité de guerre, Pétain, vice-président du conseil, avait déclaré que la France, en vertu de l’inégalité des sacrifices, était fondée à signer la paix même sans l’accord de l’Angleterre, mais s’était heurté aussi bien à Weygand qu’à Reynaud, pour lesquels il s’agissait d’une « question interalliée ». D’où le voyage de Reynaud à Londres le lendemain, au plus fort de la division du cabinet entre Churchill et Halifax, qui s’était étalée sans vergogne sous ses yeux (26) : il n’avait alors pas osé poser lui-même la question de l’armistice, à la vive contrariété de ses collaborateurs Baudouin et Villelume. Mais Weygand, à partir du 29 mai, s’était aligné sur Pétain, en écrivant à Reynaud que le combat ne pourrait continuer en cas de rupture, par l’ennemi, de la ligne établie sur la Somme et l’Aisne après les désastres subis plus au nord depuis le 10 mai. Reynaud se tient ferme, lui, non pas à l’idée que le combat doit continuer, mais à celle que l’honneur commande de ne rien faire sans l’accord de l’Angleterre. Aussi répond-il, le jour même, qu’après la rupture de cette ligne il resterait des possibilités militaires, notamment celle, qui apparaît alors pour la première fois, d’un « réduit breton ». On sait, et il l’écrit lui-même ici (27), que Weygand avait ignoré son ordre d‘étudier la question, et que le président du conseil s’était prévalu de cette carence devant de Gaulle, le 12 juin au soir, pour prendre position contre le réduit et faire choisir, comme lieu de repli gouvernemental, Bordeaux au lieu de Quimper.

On a pris l’habitude d’expliquer le Reynaud de juin 1940 par son entourage, tant personnel que politique, faute de dégager la logique de son comportement. Ce qu’il cherchait, de toute évidence, c’est une sortie honorable. La condition sine qua non en était que l’Angleterre déliât la France de son engagement du 28 mars. Sensible au discours de Churchill, suivant lequel l’honneur commandait alors de vaincre ou de mourir, il le croyait peu réaliste. S’il entrevoyait sans doute dès juin 1940 l’humiliation qu’une poursuite de la guerre germano-britannique représenterait pour une France tombée au pouvoir des nazis, et s’il stigmatise très vite cet abaissement dans ses Carnets de captivité, il pensait néanmoins qu’une telle catastrophe avait peu de chances de se produire, et plaçait la totalité de sa mise sur un arrêt des hostilités, rapide et général. Il est la première victime de marque de l’opiniâtreté churchillienne.

Notes

(1) Dans le livre d’Evelyne Demey Paul Reynaud mon père, Plon, 1978. Pour un bref commentaire.

(2) Reynaud (Paul), Carnets de captivité / 1941-1945, présentés par Evelyne Demey, Fayard, 1997.

(3) Quelques rappels, sur la chronologie de juin 1940 et la distribution des rôles, ne seront peut-être pas inutiles.

Chronologie :

-  11-12 juin : avant-dernier conseil suprême franco-britannique à Briare ;

-  13 juin : dernier conseil suprême franco-britannique à la préfecture de Tours ;

-  14 juin : le gouvernement français se replie, depuis la Touraine, jusqu’à Bordeaux ;

-  15 juin : le gouvernement français se rallie à la « proposition Chautemps » consistant à demander à l’Allemagne ses conditions d’armistice, si les Anglais en sont d’accord ; il demande en conséquence au gouvernement britannique s’il autoriserait une telle démarche, contraire à un accord conclu le 28 mars entre les deux pays ;

-  16 juin : deux réponses anglaises se suivent et ne se ressemblent pas ; la proposition Chautemps, agréée le matin sous condition d’une mise à l’abri de la flotte française dans des ports anglais, se voit opposer l’après-midi une contre-proposition : l’union des deux pays ; le refus du conseil des ministres français, saisi seulement de la deuxième réponse, entraîne dans la soirée la démission de Reynaud et son remplacement par Pétain.

Winston Churchill, premier ministre et ministre de la Défense du roi d’Angleterre, a pour ministres, notamment, Edward Halifax (aux Affaires étrangères) et Max Beaverbrook (à la Production aéronautique) ; il est représenté en France à la fois par l’ambassadeur Ronald Campbell et par le député conservateur Edward Spears, son envoyé spécial auprès de Reynaud.

Celui-ci est à la fois président du conseil, ministre de la Guerre et ministre des Affaires étrangères (dans cette dernière fonction il a pour chef de cabinet Roland de Margerie). Le maréchal Pétain est vice-président du conseil ainsi que Camille Chautemps, Georges Mandel ministre de l’Intérieur et le général Charles de Gaulle sous-secrétaire d’Etat à la Guerre.

Hors du gouvernement, trois autres personnages occupent des fonctions importantes : Albert Lebrun, président de la République, Jules Jeanneney, président du Sénat et Edouard Herriot, président de la Chambre des députés.

(4) Op. cit., p. 118.

(5) Op. cit., p. 261.

(6) 1er avril 1943, op. cit., p. 269.

(7) Plus curieusement encore, on nous dit que peu avant son décès Reynaud projetait de publier ces carnets, comme un troisième tome de ses mémoires... c’est-à-dire de la troisième version de ceux-ci après La France a sauvé l’Europe, 1947, et Au cœur de la mêlée, 1951) : le tome 1 (1960) s’intitulait Venu de ma montagne, le tome 2 (1963) Envers et contre tous. Le tout chez Flammarion. La présente analyse induit à penser que, si ce désir a été exprimé, sa réalisation était peu vraisemblable, tant les contradictions entre ce texte et ces mémoires sont irréductibles (cf. en particulier infra, note 16).

(8) Le 17 juin 1941 puis, deux fois, le 14 décembre 1942 (op. cit., p. 97, 226, 228).

(9) Cette phrase stupéfiante est d’un commentaire délicat : est-ce une invention postérieure ou Reynaud a-t-il vraiment songé en juin 1940 à utiliser la menace d’un armistice franco-allemand comme un moyen de chantage envers l’Angleterre ? Et pour obtenir quoi ? Deux possibilités apparaissent. Il pouvait demander à l’Angleterre de signer elle-même un armistice : la France aurait échappé à l’occupation, au prix d’une reconnaissance générale de la victoire de Hitler. Reynaud pouvait aussi tenter d’obtenir de la Grande-Bretagne l’engagement de ne pas attaquer la flotte ou les territoires français. Le résultat eût sans doute été le même : corseté dans son action par un tel texte, Churchill n’aurait pu justifier bien longtemps la continuation de la guerre.

(10) cf. supra, chronologie donnée en note.

(11) La version imprimée porte : « son », soit par une coquille, soit par une erreur de déchiffrement du manuscrit. Il s’agit sans doute possible de l’engagement signé par Reynaud à Londres, au nom de la France, le 28 mars 1940, de ne pas signer de paix ou d’armistice séparés.

(12) Assignment to Catastrophe, 1954, tr. fr. Témoignage sur une catastrophe, Presses de la Cité, 1964, t. 2, p. 277-78.

(13) Flammarion, 1947, t. 2, p. 334-335. Reynaud mène de front la rédaction de ce livre et celle des Carnets de captivité, qui font allusion à cette rédaction.

(14) Shakespeare, Le Marchand de Venise.

(15) ou peut-être devant son commentaire par Campbell, disant « explicitement que le gouvernement de Sa Majesté ne donnerait pas son accord à une cessation de la lutte par la France ». C’est à cette glose, en tout cas, que se réfèrent les diverses proses de Reynaud, muettes sur le message de Churchill.

(16) Cf. Delpla, François, L’appel du 18 juin 1940, Paris, Grasset, 2000, p. 29-32.

(17) En 1951, la deuxième version publiée de son récit (Au cœur de la mêlée / 1930-1945, p. 795) contient une variante intéressante : au lieu de « viennent me dire que leur gouvernement se prévaut de l’engagement... » on lit : « Ils me notifient seulement (souligné par PR) que la Grande-Bretagne se prévaut de l’engagement... ». Le président français a donc l’air d’avoir reçu une communication officielle plutôt qu’un rappel à l’ordre, ce qui rend assez peu logique l’affirmation, inchangée, qu’il a reçu cette déclaration « sans bonne humeur ». Enfin, toute allusion à son humeur sera omise dans la troisième et dernière, en 1963 (cf. supra, note 7). Cette évolution a pu être encouragée par le charitable silence des mémoires de Churchill (The Second World War, t. 2 Their Finest Hour, Londres, Cassell, 1949). Churchill indique (p. 176) que Reynaud « reçut vers 9h l’ambassadeur de Grande-Bretagne, Sir Ronald Campbell, qui l’informa que le gouvernement de Sa Majesté entendait s’en tenir aux termes de l’accord du 28 mars », et ne parle pas de la réaction du chef du gouvernement français.

(18) Op. cit., p. 45 et 73.

(19) Op. cit., p. 88.

(20) Op. cit., p. 97.

(21) Op. cit., p. 231. (22) Jeanneney écrit certes que Reynaud, le 16, espérait que la dureté des conditions allemandes provoquerait un rétablissement de la « volonté de résistance », mais il s’empresse d’ajouter qu’il avait marqué le désaccord le plus net : demander les conditions d’armistice serait « couper le jarret » au pays, avait-il répliqué, et il avait adjuré Reynaud de tout faire pour s’y opposer. Cf. Jeanneney (Jules), Journal politique, Armand Colin, 1972, p. 74.

(23) Op. cit., p. 255.

(24) Il ne dit strictement rien sur l’action de De Gaulle en juin 1940 (sinon que le général a mal compris sa politique) et considère, le 1er juillet 1943 (op. cit., p. 283) ses démêlés avec Giraud et les Américains comme un spectacle qui « ne grandit pas la France ».

(25) 17/6/1941, op. cit., p. 97.

(26) Cf. Delpla (François), Churchill et les Français, 1993, réédition Polygone, 2000, ch. 12 et Lukacs (John), Five Days in London, Yale University Press, 1999, tr. fr. Churchill, Londres, mai 1940, Odile Jacob, 2002, ch. 4)

(27) 17/6/1941, op. cit., p. 96.



Un scoop méconnu

Jan Ciechanowski, ambassadeur de Pologne aux Etats-Unis pendant la SGM (1941-1945), écrit dans ses mémoires, édités en France par Plon, en 1949, sous le titre La rançon de la victoire, que le ministre des Affaires étrangères du gouvernement polonais exilé en France, Auguste Zaleski, avait rencontré Reynaud et son ministre de l’Intérieur, Georges Mandel, à Bordeaux, le 15 juin 1940, et que seul le dernier nommé lui avait paru encore combatif et désireux d’éviter un armistice franco-allemand.

Reynaud paraissait fatigué et soucieux lorsqu’il rejoignit Zaleski. Ce dernier lui dit que le président de la République polonaise était désireux de connaître la ligne de défense adoptée par le gouvernement français. Il ajouta que le général Sikorski était toujours au QG de l’armée polonaise et qu’il continuait à commander nos divisions engagées sur la ligne Maginot.

Dans sa réponse, Reynaud dévoila que, parmi ses collègues du cabinet français, la tendance à une demande immédiate d’armistice à l’Allemagne s’accentuait. Weygand avait déclaré qu’il ne pouvait plus contenir la poussée allemande. Le moral de l’armée française était au plus bas et le communisme foisonnait dans certaines régions de la France.

_Nous devons regarder la réalité en face, dit Reynaud.

Zaleski était indigné.

_Une semblable décision, dit-il, serait catastrophique. Pourquoi ne pas poursuivre le combat, même s’il faut battre en retraite jusqu’à la Méditerranée, même jusqu’à l’Afrique du Nord, pour sauver toute la flotte française, toutes les forces aériennes et ce qui peut encore être sauvé de l’armée française ? Pourquoi ne pas poursuivre la résistance en prenant pour base l’Afrique même ? Il n’est pas possible de conclure un armistice acceptable avec Hitler. (...)

_-Malheureusement, répondit Reynaud, nous sommes placés devant un cas de force majeure. Churchill lui-même nous comprend. Il sait que nous ne pouvons plus tenir. Il n’insiste plus pour que nous respections les termes de notre alliance. La France, après la POlogne, s’est aperçue que les Allemands étaient trop bien préparés militairement et trop forts. Nous devons maintenant supporter les conséquences de cette situation.

_Mais, dit Zaleski, avez-vous envisagé la situation du gouvernement polonais ? Que devient dans tout cela notre armée qui s’est si bien battue et se bat encore si bravement pour couvrir à l’est la retraite des troupes françaises ? Nous ne sommes pas une nation qui capitule !

_Eh bien ! répondit Reynaud. Je ne puis vous dire que ceci : si vous voulez joindre votre cause à la nôtre et demander un armistice en même temps que nous, nous ferons tout ce que nous pourrons pour obtenir au cours des négociations des conditions aussi bonnes que possibles en faveur de votre gouvernement, de votre armée et des nombreux émigrants et réfugiés polonais résidant actuellement en France. Quelles solutions pouvez-vous envisager ? Que pourriez-vous faire ? Votre armée est au contact de l’ennemi. Vous n’avez pas assez de bateaux et d’avions pour l’évacuer. Et même si vous en aviez, où prendriez-vous vos soldats ?

Finalement, Sikorski fait un saut à Bordeaux le 17 et décide de voir Churchill toute affaire cessante. Il y réussit le 19 au matin après avoir gagné Londres en avion, en sorte que 19 000 soldats polonais sur les 25 000 présents en France seront récupérés par la marine britannique (cf. Martin Gilbert, Churchill, t. VI, p. 574).

Il y a ici surtout deux informations intéressantes :

1) Reynaud aurait été sensible, tout autant que Weygand, aux bruits suivant lesquels l’agitation communiste était en train de prendre en France une grande ampleur, et Mandel aurait été bien seul pour combattre ces bruits (il les aurait démentis devant Zaleski tout comme il avait le 12 juin, par un simple coup de fil au préfet de police, ridiculisé Weygand devant le conseil des ministres : le général prétendait que Thorez avait pris le pouvoir à Paris).

2) Reynaud se serait mis en frais pour obtenir une capitulation polonaise, nonobstant le fait que cette nation, rayée de la carte en septembre précédent par l’Allemagne et l’URSS, n’avait plus rien à perdre et était comme physiquement obligée de se raccrocher à tout ce qui surnageait -et donc, en l’occurrence, au bellicisme churchillien.

Si ces éléments étaient recoupés prochainement par des archives polonaises, ce serait une confirmation éclatante du fait que Reynaud, tout comme Pétain et Weygand même si c’était plus discrètement, ne voyait le salut de la France (ou, si l’on préfère, une chance de limiter les dégâts) que dans un arrêt prochain et général de la guerre, et aspirait à l’ouverture d’une négociation d’ensemble, dans laquelle les puissances anglo-saxonnes auraient eu intérêt à modérer les gains allemands. Ce qui aurait pu sauver une partie des intérêts français... voire permettre (en rêvant beaucoup) la restauration d’un gouvernement polonais apparemment indépendant sur un lambeau de territoire.

(mis en ligne le 3 janvier 2005)

Mandel et Reynaud



Débat sur le livre Paul Reynaud / Un indépendant en politique de Thibault Tellier

voir ici

une critique du livre de Tellier

le 24 janvier 2007



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations