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Dialogue avec les oeuvres

Churchill, Londres, mai 1940 (John Lukacs)



Débat dans les "Cahiers Jaurès"



Réponse à une recension

de Blaise Wilfert (n° 167-168, janvier-juin 2003, p. 36-47)

L’ampleur exceptionnelle du compte rendu est certes justifiée par la qualité du livre qu’il présente. Mais tel n’est pas l’avis du recenseur, Blaise Wilfert, pour qui cet ouvrage n’a strictement aucun intérêt !

D’après Lukacs, les délibérations du cabinet de guerre anglais entre le 24 et le 28 mai 1940 sont un tournant de l’histoire du monde, car alors l’appeasement britannique, qui gardait en lord Halifax un champion pugnace, cède enfin le pas, mais au prix d’un combat acharné et fâcheusement méconnu, à la politique churchillienne de lutte à outrance contre le nazisme. En 1976, il a consacré à ces délibérations une seule page de La dernière guerre européenne, et dans Le duel Churchill-Hitler de 1990, 18 pages. Blaise Wilfert juge que le présent volume ne fait que délayer la même matière, sans nous dire si une page était suffisante, ou si 18 étaient la bonne mesure. Mais d’autres historiens qui ont sa faveur, comme Andrew Roberts et Sheila Lawlor, ont, nous dit-il, analysé le même objet de manière plus fouillée, à partir de “ sources beaucoup plus complètes ”. Apparemment tout le monde n’est pas astreint aux mêmes règles de concision !

L’auteur de la présente contribution s’efforce depuis une douzaine d’années, à son modeste niveau de compétence et d’influence, d’être un “ passeur ” de Lukacs en France, estimant la connaissance de son travail essentielle à la compréhension de la défaite nazie. Il semble qu’il reste du pain sur la planche.

Avant d’en venir à quelques considérations sur le fond, il faut faire justice d’une critique ponctuelle. Blaise Wilfert, après avoir annoncé “ quelques perles croustillantes ”, en produit une seule, dont la croûte me résiste : Lukacs écrirait que Pétain est nommé premier ministre (et non vice-président du conseil) par Reynaud le 22 mai (au lieu du 18). Or il n’est pas question du 22 mai et “ premier ministre ” est une erreur du traducteur ! Pire, Wilfert prête le flanc au reproche, qu’il assène, d’une “ imprécision préoccupante quand on prétend faire de la micro-histoire de l’événement ” : il déplace d’un jour et demi (du 28 en fin d’après-midi au 27 au matin) la réunion qui permet à Churchill de reprendre la situation en main.

Il y a bien un avant et un après-Lukacs. Avant, on exagère et l’unité de la direction britannique devant le triomphe hitlérien de mai 1940, et la résolution américaine de mettre tout en œuvre pour empêcher la stabilisation durable du régime nazi que cet événement semble présager. Lukacs met le doigt sur l’essentiel : Hitler avait presque partie gagnée, et Churchill est pour beaucoup dans le sursis qui permet à la planète de se reprendre. Avec une immodestie de bon aloi, l’historien américain ne craint pas de souligner ce qui à son avis le rend plus lucide que nombre de ses confrères sur Churchill : le fait qu’il ait aussi beaucoup travaillé sur Hitler. Or lorsqu’on lit dans la belle synthèse historiographique d’Antoine Prost et Jay Winter Penser la Grande Guerre (Points-Seuil, 2004) qu’il n’existe quasiment pas d’historien de la Première Guerre mondiale qui sorte de son cadre national pour étudier à part égale, au même moment, ce qui se passe dans les autres pays (un constat qui vaut aussi pour la Seconde), on mesure mieux le caractère rare et précieux du cursus de Lukacs, auteur en effet d’un Hitler (1997) à côté de ses publications sur Churchill.

L’hostilité de Wilfert s’éclaire vers la fin de son texte, lorsqu’il expose le positionnement politique de Lukacs : en tant qu’homme de droite, il se complairait dans une histoire “ à la Plutarque ”, mettant au premier plan les grandes personnalités et les débats dramatiques, au détriment des pesanteurs sociales. Si on le suivait sur ce terrain, on aurait beau jeu de faire remarquer qu’Andrew Roberts, présenté comme un bien meilleur historien, outre qu’il est assez loin d’être à gauche, est un adepte invétéré du genre biographique, plus attentif aux accidents des vies individuelles qu’aux contextes sociaux dans lesquels elles se déroulent. Roberts, auteur d’une biographie de Halifax en 1991, et Lawlor, qui a publié en 1994 Churchill and the Politics of War, 1940-1941, sont de ceux qui, suivant la phrase fameuse, “ changent ce qu’il faut pour pouvoir tout conserver ”. Ils admettent que Halifax a hésité sur la conduite à tenir face à Hitler, mais comblent avec tous les matériaux possibles la distance qui le séparait de Churchill. Développer ici cet enjeu le ferait paraître byzantin. Je ne peux que renvoyer au très clair ouvrage de Lukacs et aux proses embrouillées des autres auteurs cités... et de la quasi-totalité des manuels.

Néanmoins, il y a dans le reproche de “ plutarquisme ” une vérité partielle, vraiment très petite, mais dans laquelle je situe ma propre distance avec Lukacs. Son ouvrage est un rien trop littéraire. Car la victoire que Churchill arrache le 28 mai, en obtenant qu’on dise à Paul Reynaud que l’Angleterre ne s’associera pas à des démarches destinées à obtenir la médiation de l’Italie, est encore bien précaire. Pour en prendre conscience, il importerait de décrire en termes encore plus nets le comportement de Halifax, en particulier lorsqu’il franchit, c’est le cas de le dire, le Rubicon, le samedi 25 mai à 17 h. Il reçoit, sur sa demande (à lui, Halifax), l’ambassadeur italien Bastianini, en outrepassant un mandat du cabinet. Il n’avait obtenu que l’autorisation d’une poursuite de conversations entre des diplomates subalternes. Mais surtout ces conversations ne portaient que sur la satisfaction éventuelle des revendications italiennes pour éviter l’entrée en guerre de ce pays, tandis que Halifax met d’emblée sur le tapis la question d’un “ règlement global des litiges européens ”, ce qui revient à solliciter une médiation italienne dans le conflit qui, aux abords de Dunkerque, est en train de tourner au désastre. Tout en ayant le mérite, encore beaucoup trop rare, de mettre en relief cette conversation, Lukacs estompe de diverses manières son caractère d’insurrection contre Churchill. Par exemple, il écrit qu’on ne sait de qui est venue l’initiative de la rencontre, et ne souligne guère le contraste entre le langage du ministre et le mandat du cabinet.

La démarche de Halifax est donc un véritable coup d’État. L’histoire britannique en est suffisamment avare, et les circonstances suffisamment exceptionnelles, pour qu’on puisse enfin dévoiler celui-là et l’appeler par son nom. Wilfert doute de l’affirmation lukacsienne suivant laquelle la démission de Halifax aurait causé une crise dans le parti conservateur. Mais c’est une évidence ! Ce premier ministre de 65 ans, qui n’avait jamais occupé cette charge car il avait le don d’agacer autant que de séduire, était déjà confronté à l’écroulement de la France, dont il avait été le plus ardent à vanter la solidité : comment se serait-il remis de la démonstration, en sus, de son incapacité à unir les principaux politiciens autour de sa personne, le tout en deux semaines ? Au demeurant ce n’est pas seulement d’une crise ministérielle que la situation était grosse, mais d’une paix générale consacrant un triomphe de l’auteur de Mein Kampf, d’autant plus redoutable et durable que le prophète devenu dictateur faisait mine de ne pas abuser de la situation.

Lukacs a trop l’air de considérer que Churchill est, dès le 28 mai, parvenu à repousser au loin ce spectre. Ainsi (p. 223-224) minore-t-il (plus nettement qu’il ne le faisait en 1990 dans Le duel) la démarche pacifiste du 17 juin de Halifax et de son adjoint Butler en direction de la Suède, qui montre que le ministre est à peine plus prudent, tout aussi sournois et non moins friand de négociations avec l’Allemagne, que lors de son entretien avec Bastianini(1) .

L’humanisme de Lukacs a sans doute ses limites et ses positionnements au lendemain du 11 septembre peuvent être discutés, mais sa vision de Churchill, en tout cas, est essentielle pour qui veut s’opposer à la récupération du Vieux Lion par l’administration Bush. Car Hitler était un maître de la division et de la confusion, doublé d’un dirigeant politique et militaire rapide comme l’éclair, à la tête d’une très grande puissance, et aucun des roitelets qu’on assimile à lui depuis la première guerre du Golfe ne lui arrive, en ces matières, à la cheville. En conséquence, tous ceux qui, donnant dans ses pièges, adoptaient des attitudes, sinon favorables, du moins attentistes, tous ceux dont l’hostilité vague et volontiers railleuse ne s’accompagnait pas d’un appel pressant à la mobilisation, les Chamberlain, Halifax, Roosevelt, Daladier, Reynaud, Pie XII, Staline, etc., ont eu des politiques qui, si diverses fussent-elles, divergeaient dangereusement de celle de Churchill -jusqu’à ce que celui-ci réussisse à les unir (de manière, jusqu’au bout, précaire) dans un même effort d’éradication.

Quelles que soient nos conceptions de la causalité en histoire, force est de constater dans ce cas qu’une force individuelle s’est opposée à une autre, de justesse et à point nommé, grâce à une méfiance précoce et opiniâtre.

le 20 juin 2005

Les lecteurs, y compris Blaise Wilfert, sont invités à prolonger le débat (par e-mail, en autorisant la publication de leurs contributions). Des extraits de la recension originelle devraient être prochainement en ligne ici même. Quant à la présente réponse, elle est parue dans le numéro 172-173 des "Cahiers Jaurès" (à commander à Irène Lafaye, 21 boulevard Lefebvre, 75015 Paris)



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