Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

Articles/docs

Montoire : les raisons d’une cécité



A propos des thèses de mon livre "Montoire" (Albin Michel, 1996) et de leur accueil par les spécialistes



ARTICLE PUBLIE DANS LE NUMERO 220 DE LA REVUE GUERRES MONDIALES ET CONFLITS CONTEMPORAINS (octobre 2005)

L'accueil (JPEG)

Deux mythes concurrents et presque symétriques ont déformé, dès les semaines suivantes, la rencontre du 24 octobre 1940 entre Hitler et Pétain dans le wagon-salon du premier nommé. Les résistants ont fait à Pétain un crime de la rencontre elle-même, et proclamé qu’il avait vendu la France, plus encore que lorsqu’il avait conclu l’armistice. Ce à quoi les pétainistes ont rétorqué que quand on est occupé il est normal de causer avec l‘occupant, pour lui présenter des revendications et tâcher de sonder ses intentions : Pétain n’aurait rien fait d’autre.

Après la Libération, cependant, et dès les procès de Pétain et de Laval, c’est la thèse pétainiste qui a paradoxalement prévalu. Comme le texte de l’entretien demeurait caché, et comme la rencontre n’avait pas été suivie de concessions majeures, l’idée d’un contact exploratoire, voire, du côté vichyste, revendicatif, a fait son chemin. Les résistants ont peu à peu abandonné l’idée d’en faire un grief majeur contre un régime qui offrait, crurent-ils, de plus gros bâtons pour se faire battre. Et comme la culture a horreur du vide, les publications pétainistes se sont enhardies jusqu’à faire du Pétain de la Seconde Guerre un équivalent exact de celui de la Première, en exaltant la rencontre comme un « Verdun diplomatique », suivant le titre d’un livre [1] de Louis-Dominique Girard (1911-1990), ancien chef du cabinet civil du maréchal, en 1948.

Les troupes que Pétain commandait à Verdun s’étaient opposées victorieusement à une avance allemande. Comment un hagiographe pouvait-il bien chercher une analogie avec une rencontre dont les avocats du maréchal avaient, trois ans plus tôt, plaidé l’insignifiance ?

Pour le comprendre, il faut remarquer qu’en ce début de guerre froide la réhabilitation de Pétain était, pour de vastes cercles diplomatiques à travers le monde, un sous-produit de celle de Franco. C’est le refus opposé, disait-on, par le dictateur espagnol le 23 octobre, lors de l’entrevue d’Hendaye, à un Hitler qui lui demandait d’entrer en guerre et d’assiéger Gibraltar, qui aurait empêché l’Allemagne de porter un coup terrible à l’Angleterre, comme à son éventuel allié américain, en fermant la Méditerranée à leur entreprises. Il n’y avait plus qu’à inventer une concertation secrète entre Pétain et Franco avant leurs rencontres avec Hitler, ce que Girard fit sans vergogne et, à sa suite, quelques autres comme l’amiral Fernet [2].

Le point de vue « résistant » battit encore un peu plus en retraite... à cause des républicains espagnols. Ceux-ci trouvaient eux-mêmes, pour stigmatiser le maintien au pouvoir du supporter ibérique de Hitler et de Mussolini par les vainqueurs de 1945, des angles d’attaque plus faciles, et sans doute, par patriotisme, n’étaient-ils pas mécontents qu’on pût mettre au crédit de leur pays, frappé depuis dix ans par tous les malheurs possibles, sa neutralité dans la guerre. Franco était une canaille, ce qui justifiait qu’on luttât contre lui, mais en octobre 1940 il avait, par exception, mis sa malhonnêteté au service d’une bonne cause et obligé Hitler à changer ses plans, ce qui montrait que la fierté espagnole, même en lui, n’était pas tout à fait morte.

Avant même le début de la guerre froide, que les historiens placent en 1947, le gouvernement américain avait donné le ton en publiant le recueil The Spanish Government and the Axis [3], dans lequel le compte rendu de la conversation d’Hendaye, figurant parmi les archives allemandes saisies en 1945, est réduit aux politesses introductives, sans qu’aucune explication soit fournie de cette amputation, sinon « le reste manque », ce que le lecteur pouvait remarquer de lui-même !

Sur ce terrain rétréci, les auteurs français se réclamant d’un point de vue résistant se battaient désormais le dos au mur. Loin d’accueillir la thèse d’un « Verdun diplomatique » avec l’hilarité qui eût été de mise, ils se mirent à prétendre que Hitler, refroidi la veille par Franco dans ses ardeurs offensives, s’était trouvé empêché d’exiger de Pétain une entrée en guerre et que celui-ci n’avait donc pas eu l’occasion de lui opposer une résistance quelconque. C’était, là encore, faire la part belle à Franco.

Dans ce touchant concert européen, un nouveau venu vint jouer de la grosse caisse, en 1950. Sa nationalité était allemande. Paul Schmidt, naguère interprète et serviteur zélé de Hitler, écrivit des mémoires au titre modeste (Statist auf diplomatischer Bühne : figurant sur la scène internationale) [4], alors que le contenu était d’une grande inventivité, du moins dans le domaine qui nous intéresse. Il comblait les vides de nos connaissances à la fois sur Hendaye et sur Montoire, présentant dans les deux cas un caporal Hitler intimidé devant de très haut gradés. Franco avait monologué interminablement sans qu’il osât l’interrompre, tandis que Pétain l’avait carrément menacé. « Jamais une paix de représailles n’a eu de valeur durable dans l’histoire ! », aurait lancé le vainqueur de Verdun, « d’un ton glacé ».

Le livre de Schmidt ne fut pas plus raillé que celui de Girard, et même beaucoup moins. Il est vrai que les autres entretiens rapportés l’étaient, sauf erreur (je n’ai pas tout vérifié), honnêtement. Il faisait juste un peu de contrebande au sein d’un trafic légal...

Schmidt campe un maréchal soucieux des intérêts français : tout en se battant pour la meilleure paix possible, il présentait des revendications immédiates, sur les prisonniers, les frais d’occupation, les départements du nord, l’Alsace et la ligne de démarcation. Or aucun de ces cinq points n’avait été abordé ! Non que le visiteur n’en eût pas le souci. Mais son but essentiel était de présenter une proposition de collaboration militaire et, se heurtant là-dessus à un mur d’indifférence, il avait de lui-même évité les sujets annexes.

Cette vérité est connue depuis 1961, date de la publication du procès verbal allemand de la conversation, signé... Schmidt. Ou plutôt, cette vérité devrait être connue depuis 1961, date à laquelle l’édition, en gros chronologique, d’un florilège des archives diplomatiques allemandes saisies, assurée par une commission d’historiens américano-anglo-française, porta sur les documents du deuxième semestre de 1940 [5] .

Si cette publication comportait, à propos d’Hendaye, le même moignon de compte rendu que le recueil de 1946, avec la même absence d’explication de sa mutilation, elle livrait cependant, sur les relations germano-espagnoles, suffisamment d’éléments pour qu’on puisse reconstituer l’essentiel : à Hendaye, c’était Hitler qui avait eu une attitude dilatoire, face à un Franco qui souhaitait entrer en guerre pour peu que l’Axe lui fournît une aide matérielle. Sur Montoire, en revanche, la vérité s’étalait toute nue : Pétain avait, d’entrée de jeu, proposé une « collaboration » consistant en une action militaire anti-anglaise de l’armée de Vichy en Afrique. Cela ne sous-entendait nullement, bien au contraire, que des forces allemandes dussent y participer. En revanche, une telle action impliquait une collaboration allemande active, en raison même des termes de l’armistice : Hitler s’était réservé un droit de regard sur les forces armées dont Vichy aurait besoin pour la défense de son empire colonial et c’est de cela qu’il s’agissait, puisque l’action proposée consistait en un assaut contre l’AEF passée à de Gaulle en août. Des conversations militaires germano-vichystes ont d’ailleurs eu lieu sur ce sujet du début novembre à la mi-décembre, que les livres ont tendance à attribuer à un forcing de Laval alors qu’elles découlent de la conversation de Montoire -même si, ce jour-là, Hitler n’avait rien répondu à la proposition de Pétain. Il convient aussi de remarquer que lors de ces pourparlers Hitler, sur un fond d’intransigeance, a fait quelques concessions propres à encourager la collaboration militaire telle qu’elle avait été proposée par la partie française à Montoire : ses généraux acceptent, le 18 novembre, de libérer quelques officiers de la Coloniale, censés encadrer bientôt une expédition destinée à reconquérir le Tchad [6].

Quant à l’apostrophe de Pétain, rapportée par Schmidt, sur la « paix de représailles », elle était certes un écho de la conversation, mais copieusement déformé. Le maréchal avait fait simplement remarquer :

« (...) Pour le reste, il était clair que les puissances associées de France et d’Angleterre devraient payer les dommages de la guerre qu’elles avaient déclarée. Il espérait pourtant que le futur traité de paix ne serait pas un traité d’oppression, car cela empêcherait l’établissement de relations harmonieuses entre les peuples. Il partageait l’avis que, dans la répartition des responsabilités, il fallait faire des différences, pour encourager ceux qui voulaient prendre un nouveau départ avec de meilleures intentions [7]. »

Loin de menacer son interlocuteur, le chef de l’Etat français fait assaut de soumission pour le convaincre que les Anglais méritent la paix la plus dure, et qu’il serait de bonne politique de la leur administrer

Dans les années 1960, deux livres, dus respectivement à Eberhrardt Jäckel et à Henri Michel [8], consacrèrent un chapitre substantiel à la rencontre de Montoire en exploitant le procès-verbal et en écartant de leurs références le livre de Schmidt (passé sous silence par Jäckel et sévèrement dénoncé par Michel). Ils en restèrent cependant contaminés, de diverses manières, notamment en présentant un Pétain moins empressé à collaborer que Laval.

Cette contre-vérité disparut, enfin, dans le célèbre ouvrage de Paxton La France de Vichy [9]. Cependant, quand on démolit un mythe aussi puissant, il est bon de le faire remarquer. Mais il y a plus grave. Paxton, lorsqu’il trace enfin un signe d’égalité entre la politique de Pétain et celle de Laval au moment de Montoire, le fait non pas en ramenant le premier vers le second, c’est-à-dire en montrant un Pétain tout aussi collaborateur que son ministre, mais plutôt en atténuant la servilité de l’un et de l’autre :

« Hitler, Laval et Pétain s’accordent à reconnaître que la guerre fut une erreur (souligné par moi) de la France, et que les deux pays doivent maintenant travailler de concert. Pétain déclare n’être pas en mesure de définir les limites exactes de la coopération qu’il appelle de ses vœux et Laval précise que le maréchal ne peut déclarer la guerre sans un vote du parlement. »

Paxton n’a donc tout simplement pas lu la proposition de collaboration militaire en Afrique. Je ne saurais lui en vouloir car moi-même, écrivant non pas un livre sur Vichy, mais seulement sur la rencontre de Montoire, j’en avais rédigé la moitié avant de comprendre le sens de ce passage, dans lequel je ne voyais jusque là qu’une charge rituelle contre le mouvement gaulliste (il est vrai que j’étais tributaire de la traduction fautive, et non signée, parue chez Fayard en 1968 sous le titre Les entretiens secrets de Hitler [10] : « ramener sous son autorité » les territoires dissidents était adouci en « rallier », et « mettre tout en œuvre pour assurer l’emprise de la France sur ces territoires » devenait « faire tout son possible pour assurer à la France ces territoires »).

Cependant quelqu’un a compris, ou du moins publié, la vérité un peu avant moi. Philippe Burrin, dans La France à l’heure allemande (janvier 1995) [11], écrit en toute clarté : « Pétain exprima sa volonté de reprendre les colonies gaullistes et indiqua qu’une collaboration serait possible sur ce terrain ». Cet auteur est aussi le premier, si je ne m’abuse, à remarquer que la même idée est exprimée discrètement dans le fameux discours du 30 octobre où Pétain présente sa politique de collaboration, lorsqu’il parle de « réduire les dissidences » des colonies.

Toutefois, Burrin apparaît moins révolutionnaire lorsqu’il écrit que Hitler « n’avait pas obtenu de Franco l’engagement qu’il souhaitait » et comptait sur la rencontre de Montoire pour le pousser plus avant. Le fait que Hitler trompe ses interlocuteurs et joue de leur crédulité pour faire accroire qu’il a des ambitions méditerranéennes et africaines, alors qu’il prépare déjà son agression contre l’URSS, reste inaperçu de cet auteur, même s’il est le premier à inscrire Montoire dans le contexte planétaire de la stratégie allemande :

« Grâce à cette rencontre, à laquelle il fait donner la plus grande publicité, le chef nazi veut faire éprouver aux Anglais leur solitude. Il espère fortifier l’isolationnisme aux Etats-Unis, où la campagne présidentielle bat son plein. Il cherche à faire pression sur l’Espagne pour qu’elle se décide. En même temps, il a encouragé la France à défendre son Empire et à s’engager contre l’Angleterre ; ce qui diminuera le risque d’un basculement et lui assurera, à bon marché, un glacis stratégique. » (p. 107)

Mon livre Montoire (le premier entièrement consacré à ce sujet) est paru en février 1996. Il a été pris en compte d’une manière satisfaisante dès 1997 par Jean-Pierre Azéma et Olivier Wieviorka, dans un Vichy 1940-44 récemment réédité en poche. Ces auteurs ont trouvé mon étude « très stimulante » (p. 92) et la résument par une formule à laquelle je souscris : « Montoire ne saurait se réduire à un non-événement, puisque Vichy a formulé des offres aussi précises que dangereuses ». Ces offres sont ainsi résumées dans un autre passage (p. 62) : « Gage de loyauté, il [Pétain] propose même de reconquérir les colonies gaullistes ». Ici le « même » est peut-être de trop, cette offre étant primordiale, dans tous les sens du terme.

Les auteurs ignorent par ailleurs quelques autres propositions nouvelles de mon ouvrage, par exemple la datation du 7 novembre pour le début du processus de rupture entre Pétain et Laval, le premier commençant à comprendre qu’il s’est fait rouler par Hitler tandis que le second pense que la France ne l’a pas suffisamment mis en confiance et doit multiplier les concessions. Au total, donc, il y avait de quoi bien augurer d’une mise en débat de mes thèses.

Hélas, l’hirondelle annonçait l’hiver ! Ainsi, dans le Dictionnaire historique de la France sous l’Occupation (2000) [12] dont il est le maître d’œuvre et dont il signe l’article « Montoire », Jean-Paul Cointet n’indique comme source que mon ouvrage (à part l’un des siens) et écrit néanmoins que Pétain s’est rendu à l’entrevue « sans plan préconçu » et qu’il en est sorti une « amélioration du modus vivendi franco-allemand sans collaboration militaire » (une formulation acceptable, mais seulement à condition de préciser que c’est grâce à une fin de non-recevoir de Hitler).

Il s’agit là cependant d’ouvrages généraux, écrits par des gens qui avaient bien d’autres sujets à traiter. Il n’en va pas tout à fait de même de la biographie d’Abetz, due à Barbara Lambauer. Car Montoire passe traditionnellement pour une machination de son héros, et l’une des plus importantes. Hélas, dans cette thèse soutenue en 1998 et devenue un livre en 2001 [13] (thèse dirigée et livre préfacé par Jean-Pierre Azéma), l’auteure prétend qu’ « à Montoire, ni Laval ni Pétain n’ont voulu prendre un engagement clair concernant une participation française à la guerre contre l’Angleterre ». Pire, elle ne semble pas connaître les anathèmes implicites de Jäckel et explicites d’Henri Michel contre le livre de l’interprète Schmidt, sous l’influence probable duquel elle écrit que Pétain « met surtout en garde contre un traité de paix trop dur pour la France » (p. 209). Dans ces conditions, on ne saurait s’étonner qu’en 2001 (date de l’édition anglaise) ni en 2004 (date d’une traduction française actualisée) l’universitaire anglais Julian Jackson écrive :

« A Montoire, Pétain se montra plus prudent que Laval. Il qualifia la déclaration de guerre de « sottise ». Laval en fit un « crime ». Laval proposa la collaboration ; Pétain en accepta le principe, mais dit ne pouvoir entrer dans les détails avant d’en parler à son gouvernement. » [14]

Il y a ici une véritable régression. Les préjugés reprennent vigueur. On ne sait où Jackson a pu prendre ce mot de « sottise », Pétain ayant caractérisé la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne comme une « grande folie » et Laval, lorsqu’il parle de « crime », n’ayant nul souci de durcir une expression de son chef qu’il aurait trouvée trop faible... puisqu’il prononce ce mot lors d’une autre rencontre avec Hitler, deux jours plus tôt !  (JPEG)

Conclusion

Comment expliquer un cheminement aussi long, accidenté et encore aujourd’hui hasardeux de la vérité historique sur un épisode capital, en dépit d’une grande facilité d’accès, depuis bientôt un demi-siècle, à une source de premier ordre, incompatible avec la plupart des analyses produites après sa publication ? Une partie de l’explication tient sans doute aux imperfections de la communication entre chercheurs. Qu’il s’agisse des documents ou des analyses, les pépites ne sont pas toujours là où on les attend.

Mais en l’occurrence le blocage dépasse de beaucoup les enceintes universitaires : l’objet « Seconde Guerre mondiale » reste peu accessible, sinon sur les détails, à l’analyse sereine. On l’aborde toujours, avant tout, pour chercher des munitions contre un adversaire.

Pour les résistants, la poignée de main était, quoi qu’il en advînt, contaminante. Pour les pétainistes, du moment qu’elle n’avait pas débouché sur un traité, la rencontre est, au mieux, une victoire et au pire un non-événement. De même, la brouille non consommée, quoi qu’on en dise parfois, à propos du Troisième Reich, entre intentionnalistes et fonctionnalistes, s’accompagne de part et d’autre d’accusations de complaisance qui, pour être souvent sous-entendues, n’en sont pas moins virulentes. Non contentes de fausser les débats, ces querelles sont nuisibles à l’examen des interprétations nouvelles, pour peu qu’elles ne se laissent pas facilement étiqueter.

Reste à expliquer que la Seconde Guerre mondiale soit aussi rétive au regard scientifique, contrairement à d’autres conflits, plus anciens ou plus récents. A cette question que je retourne depuis quinze ans, je ne vois décidément d’autre réponse que le caractère très spécial de l’entreprise nazie. Elle se distingue de toutes les autres croisades militaires ou politiques par sa forte charge en couples antinomiques : séduction et horreur, individualisme et tribalisme, révolution et tradition, promotion des élites et attention aux masses (du moins « aryennes »), modernité et barbarie, rêve et pragmatisme... Cela reste difficile à regarder en face, pour toutes sortes de raisons théoriques (il faut notamment repérer le rôle de l’individu Hitler, non point pour créer son mouvement ex nihilo, mais pour polariser des courants épars qui fermentaient isolément) et aussi politiques. De l’idéalisme américain à la nostalgie du marxisme, les idéologies le plus souvent confuses et tâtonnantes qui inspirent les gouvernants actuels, et ceux qui aspirent à leur succéder, se réclament plus volontiers de la victoire sur Hitler qu’elles ne soupèsent la naïveté de leurs représentants des années 30 et 40 devant ses ruses et ses mimiques.

A Hendaye et Montoire, il payait de sa personne pour une diversion vers le sud alors que déjà il concentrait ses moyens à l’est. Ni Staline ni Roosevelt n’en avaient pris conscience et, partout où ce constat n’est pas tiré, la probabilité d’un examen lucide des enjeux du déplacement ferroviaire d’octobre 1940 demeure faible.

le 12 septembre 2005

[1] Cf. Girard (Louis-Dominique), Montoire Verdun diplomatique / Le secret du Maréchal, Paris, André Bonne, 1948.

[2] Cf. Fernet (Jean), Aux côtés du maréchal Pétain, Paris, Plon, 1953, p. 69-70.

[3] Washington, 1946.

[4] Statist auf diplomatischer Bühne 1923-1945, Berlin-Ouest, Athenäum, 1950, tr. fr. Sur la scène internationale 1933-1945, Paris, Plon, 1950.

[5] La publication a lieu en langue anglaise à partir de 1949 sous le titre Documents on German Foreign Policy, 1918-1945, From the Archives of the German Foreign Ministry (Washington United States Governement Print Office, et London : H.M. Stationery Office, 1949-1964). Le volume 11-1de la série D (1937-1941), concernant le second semestre de 1940, est paru en 1961. Les éditions Plon ont juste à ce moment cessé de traduire la série, connue sous le titre Archives secrètes de la Wilhelmstrasse (9 tomes parus entre 1950 et 1962, le dernier s’arrêtant au 22 juin 1940).

[6] Cf. Delpla (François), Montoire, op. cit., p 372-377.

[7] Akten zur deutschen auswärtigen Politik, série D, vol. 11-1 (1er septembre-13 novembre 1940), Hermes, Bonn, 1964, p. 329. Pour la traduction, cf. Delpla (François), Montoire, op. cit, p. 441-442

[8] Cf. Jäckel (Eberhardt), Frankreich in Hitlers Europa, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1966, tr. fr. La France dans l’Europe de Hitler, Paris, Fayard, 1968, ch. 7, et Michel (Henri), Vichy année 40, Paris, Robert Laffont, 1966, 5ème partie.

[9] Vichy France, Old Guard and New Order, 1940-1944, New York, Basic Books, 1973, tr. fr. Paris, Seuil 1973, p. 119-121.

[10] Paris, Fayard, 1969, p. 279. On trouvera un bon résumé des vues qui avaient cours dans l’université française à la lumière des analyses de Michel, Jäckel et Paxton dans Azéma (Jean-Pierre), 1940 l’année terrible, Paris, Seuil, 1990, ch. 31.

[11] Paris, Seuil, 1995, p. 107-108.

[12] Paris, Tallandier, 2000, p. 503.

[13] Paris, Fayard, 2001.

[14] Cf. Jackson (Julian), France : the Dark Years 1940-1944, Oxford University Press, 2001, tr. fr. La France sous l’Occupation, Paris, Flammarion, 2004, p. 212.

Photo du haut :

Un dictateur (Hitler) en reçoit un autre (Pétain) dans son pays, qu’il occupe. Leurs pieds reposent sur un tapis rouge habituellement dévolu au sacrement de confirmation : une ironie de l’histoire... à condition qu’il y ait un historien pour la constater.

Quant au troisième homme, parfois identifié à tort dans les légendes (c’est le cas de le dire) au maréchal Keitel, il s’agit de l’interprète Paul Schmidt... qui joue lui aussi un grand rôle dans cette rencontre, ou plutôt dans les légendes... qui courent à son sujet. Merci à Marc Bouquet, visiteur vigilant, pour cette identification.



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations