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La véritable histoire de l’appel du 18 juin



paru dans "Aventures et dossiers secrets de l’Histoire" no 28, janvier 2005 / D’après le dernier chapitre du livre "Churchill et les Français"



un autre article sur le sujet

Grande est, pour l’historien de ma génération, la surprise de constater que les premiers jours de la France libre, analysés en France par une littérature abondante sinon toujours minutieuse, sont négligés de l’autre côté de la Manche.

Churchill donne le ton : il présente le retour de De Gaulle, le 17 juin, comme motivé par la seule considération du risque qu’il courait d’être arrêté à Bordeaux - la raison même qu’en avait donnée Spears dans son télégramme - puis il parle de l’appel du 18 juin de la manière la plus sobre. On apprend qu’il est célèbre, radiodiffusé, et qu’il s’adresse au peuple français, puis que l’auteur « se doit d’en citer un passage », ce dont il s’acquitte aussitôt... en trois lignes et demi : celles qui vantent l’Angleterre ! Plus de nouvelles ensuite, jusqu’au 24, jour où il est question, en passant, d’un « comité » dirigé par le Français. L’auteur est beaucoup plus prolixe sur les efforts faits pour attirer en Angleterre d’autres personnalités françaises. On avait même préparé l’arraisonnement du Massilia, paquebot transportant en Afrique du nord des parlementaires français, dont Mandel, Campinchi et Daladier. Mais le gouvernement Pétain prit ses précautions et « ainsi disparut l’espoir de constituer, soit en Afrique soit à Londres, un gouvernement français fortement représentatif ».

Martin Gilbert est encore plus discret. Son énorme ouvrage, strictement chronologique, relate en détail la journée du 18 juin. Or il n’est pas question de De Gaulle entre le 17, pour reprendre l’information de Spears, et le 23, jour où le cabinet examine pour la première fois l’éventualité de reconnaître un comité présidé par le général.

Mais le principal témoin s’appelle Spears et son silence est encore plus bavard : ses souvenirs s’arrêtent en queue de poisson, le 17 juin !

A priori, l’explication paraît simple : si l’événement du 18 juin est important pour la France, il pèse peu dans l’histoire anglaise et Churchill, qui avait bien des chats à fouetter, est fondé à ne pas se souvenir de tels détails. Son biographe officiel, qui suit pas à pas les documents écrits, les a trouvés pleins de mille autres sujets, et a élagué celui-ci. Pour l’Angleterre démunie, il était effectivement plus rentable de mettre la main sur Mandel que de promouvoir un quasi inconnu.

Une autre explication serait à rechercher dans les brouilles qui vont durant toute la guerre opposer les deux hommes, ainsi que la France libre à l’ensemble anglo-saxon. De Gaulle, très tôt, n’a pas été sage, ne s’est pas bien conduit, est devenu revendicatif envers ses sauveurs et Churchill, au fond, ne serait pas si fier d’avoir fait aux « peuples de langue anglaise » un tel cadeau. Mais n’y aurait-il pas justement quelque fierté à tirer du fait que la nation voisine, épuisée et résignée, se soit pareillement et si tôt reprise sur le sol de l’Angleterre, préservé par l’inflexibilité churchillienne du défaitisme comme de la défaite ?

C’est le moment, une fois encore, de recourir aux papiers du cabinet et de scruter les témoignages anglais, pour chercher les raisons originelles du malaise.

18 juin : l’appel controversé

Si Churchill doit sa place dans l’histoire à l’heureuse issue de son duel avec Hitler, il a aussi joué un rôle fondamental, quoique plus méconnu, dans l’évolution de la France. Grâce à son soutien au moment le plus critique, Charles de Gaulle va non seulement éviter à son pays une bonne part de l’opprobre et de la perte de rayonnement que son effondrement de 1940 aurait pu lui valoir, mais lui donner par la suite un équilibre institutionnel qu’il cherchait depuis 1789. Or, en fait, ce deuxième exploit n’est pas dû à Churchill et lui a été en quelque sorte imposé. Par deux hommes : l’intéressé et Spears (1).

De Gaulle ne passe qu’une nuit à Bordeaux, du 16 vers 22 h au 17 vers 9 h, mais il en tire suffisamment d’enseignements pour rapporter à Londres une certitude... que seul en Grande-Bretagne Spears, pendant des jours, partage avec lui (au stade actuel de nos connaissances) : les autorités françaises se sont complètement mises à la merci de l’Allemagne et, si quelque chose peut encore être sauvé de la flotte ou des colonies, c’est en lançant depuis l’Angleterre un appel à leur désobéir.

S’agissant des premiers discours radiophoniques du général de Gaulle, Churchill ne montre guère plus de cohérence et de ténacité que naguère sur la question du réduit breton (2). Il faut dire que Halifax (3) est moins disposé que jamais à lui faciliter les choses.

Le 18 juin, de Gaulle rédige ou avalise au moins cinq versions de son premier appel. Les trois dernières sont connues par des documents du jour ou du lendemain, les deux premières par des résumés - incompatibles entre eux et avec aucune des trois versions précitées.

Nous avons d’abord une délibération du cabinet, introduite par Duff Cooper (4). Le ministre de l’Information lit un texte « que de Gaulle se propose de prononcer à la radio » et le cabinet conclut : « Bien que le texte du message ne soulève aucune objection, il n’est pas souhaitable que le général de Gaulle, puisqu’il est persona non grata auprès du gouvernement français actuel, parle à la radio, aussi longtemps qu’on peut espérer que ce gouvernement agisse dans un sens conforme aux intérêts de l’alliance. »

Puis c’est Colville (5) qui, racontant le début de l’après-midi, évoque un message de De Gaulle sans « déloyauté apparente » envers Pétain mais « invitant les Français à se rallier à lui, ici et ailleurs ». Il semble donc que le premier texte (6) ait montré, vis-à-vis d’un Pétain trahissant les « intérêts de l’alliance », une sévérité que le cabinet, délibérant sur une prise de contact entre son allié français et son ennemi allemand, ne pouvait qu’approuver sur le fond. Mais il avait jugé inopportun de le faire savoir avant de connaître les conditions allemandes.

De Gaulle aura donc essayé, en début d’après-midi, de l’amadouer en gommant toute critique envers le maréchal et en faisant preuve à son égard d’un loyalisme apparent. Cela nous rapproche du texte classique, publié dans les journaux anglais du 19 (7). Le début dit seulement du gouvernement de Bordeaux qu’il est composé de militaires (ce qui n’est guère exact, même si leur nombre est passé d’un à cinq, sur une vingtaine de ministres et de secrétaires d’Etat) et s’est mis « en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat ».

Cependant, l’idée d’un ralliement des auditeurs à la personne du général a disparu au profit d’une invitation à se « mettre en rapport » avec lui, qui ne concerne plus les Français « ici et ailleurs » mais les militaires et les travailleurs des industries d’armement résidant en Angleterre.

Cette restriction est maintenue dans les deux dernières versions, qui cependant offrent, à propos du gouvernement Pétain, une nouvelle et considérable évolution : il est censé rechercher un armistice « dans l’honneur et l’indépendance ». Formule absurde et, de surcroît, diamétralement opposée à une esquisse datée du 17 juin, mais dont de Gaulle avait probablement l’idée dès le 16 au soir, lorsqu’il avait pris sa décision de revenir en Angleterre. En voici le passage essentiel :

À la suite de cet effondrement, deux voies étaient ouvertes :

Ou bien la voie de l’abandon et du désespoir. Cette voie menait à la capitulation. C’est celle qu’a choisie le gouvernement Pétain.

Ou bien celle de l’honneur et de l’espérance. C’est celle qu’ont choisie mes compagnons et moi.

Nous croyons que l’honneur commande aux Français de continuer la guerre aux côtés de leurs alliés et nous sommes résolus à le faire. (8)

Enfin, ces deux dernières versions ont entre elles des différences. On a gommé, dans l’une, absolument tout ce qui pouvait désobliger Pétain ou Weygand alors que l’autre a encore, çà et là, de quoi les vexer.

Ces cinq textes semblent s’être succédé tout au long de l’après-midi et de la soirée du 18 juin, par ordre d’édulcoration croissante ! Il n’en va cependant pas de même de leur publication - limitée, rappelons-le, aux trois derniers. L’avant-dernière version (celle qui est encore un tout petit peu blessante pour le maréchal et le généralissime) est publiée le 19 par les journaux de la partie non envahie de la France, qui se réclament non d’une écoute, mais d’un communiqué écrit de la BBC : sans doute ce texte avait-il, avant l’émission, fait l’objet d’un accord qui semblait suffisamment solide pour autoriser une publication sous cette forme.

L’émission, annoncée une première fois pour 20 h 30, a finalement lieu à 22 h Son texte est connu par une écoute détaillée des services secrets suisses, que recoupe de manière satisfaisante un résumé élaboré par le ministère français de l’Intérieur. Le texte suisse (en allemand !) a été publié, après cinquante ans de silence total, par la Revue historique et archéologique du Maine, en son numéro 12 de 1990. Seul, dans la presse nationale, le Figaro s’en est fait l’écho en cette année du cinquantenaire, mais un mois après cet anniversaire et sans insister - en particulier, sans jamais revenir sur la question lors des commémorations suivantes.

Cette version est la plus mièvre, la plus édulcorée, et aussi la plus contradictoire, car le fait même qu’un de Gaulle appelle depuis l’étranger à la continuation de la guerre, tout en affirmant que son gouvernement n’a pas forfait à l’honneur, et sans critiquer en rien Pétain ni Weygand, défie toute logique.

Pour comprendre ce qui s’est passé, nous ne disposons, outre les textes et les résumés cités, que de deux journaux personnels, ceux de Cadogan (9) et de Colville, et des archives du FO ou du cabinet relatant certaines tractations des jours suivants, ce qui permet de tenter des raisonnements par analogie ou de prolonger vers l’amont le comportement de certains personnages, qui n’avaient pas de raison de changer d’attitude entre le 18 juin et le 23.

L’examen de ces pièces permet les constatations suivantes :

1. L’appel aurait dû, en bonne logique, être lancé le 17, peu après l’arrivée sur le sol britannique d’un de Gaulle qui venait avant tout pour cela - et son retardement prouve que Churchill lui-même n’était pas aussi convaincu que Spears de l’urgence d’un tel appel. Il y a dans toute la direction britannique, ce 17, un certain attentisme, probablement motivé par le fait qu’on attend d’une minute à l’autre la réponse hitlérienne à la demande française des conditions d’armistice.

2. Outre Spears, un seul Anglais offre un soutien ferme à l’entreprise gaullienne, Duff Cooper, à qui est due probablement la diffusion du communiqué de la BBC, portant un texte que le Foreign Office entend encore discuter.

3. Car c’est du Foreign Office que viennent les blocages et les amendements. Halifax n’intervient peut-être pas personnellement (sinon, très probablement, pour bloquer une première fois le texte lors de la réunion du cabinet - dont Churchill était absent) mais on voit à l’œuvre Cadogan et, surtout, Vansittart. Aucun fonctionnaire de ce ministère ne semble lutter contre le courant, qui tend à interdire l’appel purement et simplement. On n’adopte qu’en désespoir de cause (Spears ayant réussi à faire lever dans l’après-midi le veto du cabinet) la solution consistant à défigurer son contenu.

4. Vansittart utilise un relais français, en la personne de Jean Monnet. Car le FO allume un contre-feu en proposant et en obtenant (également après un refus initial du cabinet !) l’envoi à Bordeaux du ministre francophile des Colonies, lord Lloyd et, parallèlement, d’une équipe de Français de Londres dirigée par Monnet. Les modifications du texte convergent étroitement avec les options de Monnet, connues par diverses sources, entre le 17 et le 23 juin, consistant à espérer jusqu’à l’absurde le passage de Pétain en Afrique du Nord ou, à défaut, la formation en cet endroit d’un gouvernement français représentatif.

5. De Gaulle a obtenu pendant la nuit que soit publié dans les journaux anglais un texte un peu moins illogique, avec un début neutre envers Pétain, qui lui a semblé digne d’inaugurer son épopée ; il s’agit probablement d’une version de l’après-midi, avant la défiguration des deux dernières qui traitent Pétain en homme d’honneur, et peut-être a-t-elle été réellement prononcée à la BBC, peu après 18 h, lors d’une séance d’enregistrement.

6. Les tribulations de ce premier appel ont été gommées par des efforts tant anglais que gaullistes, nécessairement en partie concertés, peut-être au début d’août - un moment particulièrement faste des rapports gaullo-churchilliens. Il en est ressorti d’une part un texte définitif de l’appel (ajoutant à la version anglaise du 19 la phrase « Demain comme aujourd’hui je parlerai à la radio de Londres », reprise des deux autres versions !), d’autre part un texte d’affiche, mettant en avant le déshonneur de Pétain, qui pendant toute la guerre va tendre à se substituer, dans la propagande gaulliste, à celui de l’appel. C’est peut-être à ce moment aussi qu’on décide de dire qu’il n’existe aucun enregistrement du discours, sans prendre la peine d’élaborer une explication plausible (10).

De Gaulle est ensuite privé de micro jusqu’au 22, c’est-à-dire jusqu’au moment où, les conditions d’armistice étant connues ainsi que la réaction globalement favorable de Bordeaux à leur égard, l’armistice franco-allemand apparaît probable. Il est signé en début de soirée mais le contenu de l’appel diffusé ce soir-là indique que la nouvelle n’est pas encore parvenue à Londres. Il s’agit de la première émission anglaise du général dont on ait un enregistrement, souvent diffusé, lors des commémorations, en lieu et place de l’appel.

L’inexistence d’un appel du 19 juin, pourtant reproduit dans des publications gaullistes à partir de la fin de 1941 et commenté sans méfiance, sauf exceptions récentes et rares, dans les livres d’histoire, m’a été signalée en 1993 (11). Mes propres investigations ont achevé de m’en convaincre, ainsi que les travaux de Jean-Louis Crémieux Brilhac (12). Il y a eu en revanche, ce jour-là, une tentative de De Gaulle de revenir à la radio, bloquée par le Foreign Office, et au moins un brouillon, que j’ai retrouvé... et qui diffère du tout au tout du texte publié par la suite ! Il contient, en revanche, de nombreux passages proches du véritable second appel, celui du 22.

Par ailleurs, dans le texte censé avoir été radiodiffusé le 19, une phrase (« L’armistice italien est un piège grossier) » renvoie à une conjoncture précise, celle du 22 au soir ou du 23 au matin. Le 19, on ne peut savoir qu’il y aura un armistice italien discuté le 23 et le 24 loin de Rethondes par la même délégation française et, en conséquence, retardant de deux jours l’entrée en vigueur simultanée des deux textes, qui se produit finalement à l’aube du 25. Le 22 au soir on apprend que l’armistice signé avec l’Allemagne n’entrera en vigueur que lors de l’éventuelle signature, à une date encore indéterminée, d’un armistice franco-italien : ainsi ceux qui hésitent à l’approuver peuvent encore différer leur choix. Il est logique que ce délai exaspère de Gaulle et qu’il y voie un piège, c’est-à-dire une manœuvre de Hitler pour démobiliser encore un peu plus les capacités de résistance des Français. Il est donc possible que, ne voulant pas réécrire l’histoire plus que nécessaire, il ait réemployé, pour confectionner en 1941 son appel « du 19 juin » 1940, un texte écrit pour être diffusé le 23... et lui-même remplacé, on le verra, par un autre, celui-là réellement diffusé, mais à ce jour encore inconnu ! (13)

La fonction rétroactive de ce texte dit du 19 n’a, elle, rien de mystérieux, et rejoint celle de l’affiche (14) : il s’agit d’accréditer l’idée que de Gaulle a annoncé, à une date toute voisine du 18 juin, une rupture totale avec Pétain que le premier appel, quelle que soit la version considérée parmi celles qui ont circulé, n’impliquait pas clairement. Ce texte indique en effet que « les formes ordinaires du pouvoir ont disparu » et appelle - autre intention initiale déboutée le 18 - les gouverneurs des colonies à poursuivre le combat.

Conclusion

En ce début d’année 2005, l’utilité, que dis-je, l’urgence du travail historique sur le tournant de juin 1940 est plus grande que jamais. Deux individus, Churchill et de Gaulle, subordonnent leur destin et celui de leur pays à l’élimination d’un chef d’Etat et d’un régime qui depuis plus de 7 ans avançaient leurs pions sans opposition sérieuse. Il est normal qu’ils soient mal compris de leurs compatriotes et doivent, pour s’imposer, panacher de ruse la droiture foncière de leur combat. Il est, en revanche, étrange que les révélations apparues au début des années 1990 se diffusent aussi lentement, à l’heure même où les dirigeants anglo-saxons placent sous le patronage de Churchill leur combat contre des adversaires qu’ils identifient volontiers à Hitler. Pour que cessent d’aussi abusives récupérations, il importe de montrer que Churchill et de Gaulle n’étaient ni ne se voulaient des archanges du Bien en lutte contre le Mal. Ils se bornaient à défier un ennemi puissant, intelligent et audacieux, qui redoutait une seule chose : que des dirigeants de grandes puissances engagent leur personne et leur nation dans un combat à mort contre lui. De ce point de vue les deux hommes ne sont pas aussi éloignés l’un de l’autre que leurs positions hiérarchiques respectives le donnent à penser. L’un, rescapé d’un pays qui s’abandonne, est au bas de l’échelle avec tous les barreaux à gravir, l’autre est en haut mais menacé à chaque instant d’une chute irrémédiable. La différence que fait apparaître cette étude est somme toute assez mince : Churchill, premier ministre, exhale sa haine du nazisme et sa foi en la victoire dans des discours que personne ne censure ; de Gaulle, réfugié sur un sol étranger, doit conquérir un micro de haute lutte et défendre pied à pied ses textes pour éviter qu’ils ne soient complètement dénaturés.

Notes

1. Edward Louis Spears (1886-1974), officier de liaison entre les armées britannique et française lors du premier conflit mondial, puis homme d’affaires et député conservateur, est envoyé par Churchill auprès de Paul Reynaud fin mai 1940 pour tenter de maintenir la France dans la guerre et comprend dès le 16 juin au soir qu’il ne faut plus compter sur Reynaud et encore moins sur Pétain, alors que beaucoup spéculent, des deux côtés de la Manche, sur un sursaut de la France au vu des conditions allemandes d’armistice. Il place alors tout son espoir dans un appel au peuple français pour qu’il désobéisse à Pétain, et s’entend avec de Gaulle pour que celui-ci essaye de le lancer depuis Londres. Après avoir assuré pendant un an la liaison entre de Gaulle et le gouvernement britannique, il devient très hostile au général et répandra quelques fables dans de haineux mémoires. Le livre L’Appel du 18 juin 1940 (Paris, Grasset, 2000) établit notamment, tranchant une vieille querelle, que lors de leur voyage entre Bordeaux et Londres le 17 juin 1940 au matin il était l’invité de De Gaulle dans son avion, et non l’inverse (op. cit., p. 32-33).

2. Il a été démontré au chapitre précédent que l’idée d’un « réduit » destiné à ralentir l’avance des Allemands en Bretagne et, par là, à lutter contre les idées d’armistice et de capitulation, n’avait de sens que si les troupes anglaises restaient sur le continent. De Gaulle s’était entendu là-dessus avec Churchill mais celui-ci, cédant aux objurgations des militaires, avait autorisé définitivement l’embarquement, à Brest et dans d’autres ports, le 15 au soir. De Gaulle, venu à Londres le 16 au matin, apprend cette annulation à son grand désappointement. Il va alors se rabattre sur le projet d’union franco-britannique concocté par Jean Monnet, qui est accessoirement une relance du réduit puisqu’on convient que Churchill et Reynaud le parapheront le 17 à Concarneau. La démission du dernier nommé, le 16 au soir, ruine cette ultime tentative d’empêcher l’armistice.

3. Edward Wood (1881-1959), devenu lord Halifax en 1934, est un politicien conservateur de haut vol et l’un des principaux artisans de la politique d’appeasement. Ministre des Affaires étrangères de février 1938 à décembre 1940 (entre deux moments où Anthony Eden exerce cette charge), il n’a de cesse, à travers toutes les vicissitudes de cette période, de trouver des interlocuteurs allemands « raisonnables » pour obtenir un « règlement global des litiges ». Sans s’opposer en toutes circonstances à la guerre, il aimerait que de simples menaces, soit de recours aux armes (notamment à l’été 1939), soit de poursuite de la guerre (notamment lors de la chute de la France) provoquent l’« assagissement » germanique qu’il appelle de ses vœux et auquel il travaille sans relâche. A la fin de 1940, Churchill se débarrasse de lui en le nommant ambassadeur à Washington, un poste où il se rendra fort utile jusqu’en 1946.

4. Alfred Duff Cooper (1890-1954), politicien conservateur et homme de lettres, avait démissionné du gouvernement Chamberlain au lendemain des accords de Munich et détenait alors le portefeuille de l’Information. Il terminera sa carrière comme ambassadeur auprès des autorités françaises, à Alger puis à Paris, de 1943 à 1947.

5. John Colville (1915-1987), secrétaire de Chamberlain puis de Churchill, a publié son journal sous le titre The Fringes of Power/Downing Street Diaries 1939-1955 (Londres, Hodder & Stoughton, 1985).

6. A supposer qu’il ait été le premier ; or Spears avait rencontré Cooper à midi, une demi-heure avant la réunion du cabinet, sans doute pour parler de cette question. Comme nous avons depuis 1988 une esquisse datée du 17 au soir, on peut supposer que, retravaillée ou non, elle a été soumise à la partie anglaise au plus tard le lendemain dans la matinée, et que celle-ci a été fertile en tractations sur le texte.

7. À l’exception de la dernière phrase « Demain comme aujourd’hui je parlerai à la radio de Londres » (cf. infra).

8. Lettres, notes et carnets, Plon, 1988.

9. Alexander Cadogan (1884-1968) est premier sous-secrétaire permanent au Foreign Office du début de 1938 jusqu’à la fin de la guerre. Son journal a été édité par David Dilks (Londres, Cassell, 1971).

10. Cf., sur tout ceci, l’Appel..., op. cit., 2e partie, ch. 14 à 17.

11. Entretien téléphonique avec Jean-Christophe Averty, 5 mai 1993. Mon interlocuteur appuyait sa démonstration sur les grilles d’écoute de la BBC.

12. La France libre , Paris, Gallimard, 1996. 13. J’ai retrouvé dans les archives du Foreign Office à Kew cette allocution gaullienne du 23 juin, radiodiffusée mais jamais publiée sous une autre forme dans son intégralité, et l’ai publiée dans un numéro de revue consacré à Churchill par des historiens français (et seul de son espèce) : Histoire de guerre hors série n°5, mars 2002 (BP 75 67542 Ostwald). C’est aussi à cette adresse (à défaut d’un libraire) qu’on peut commander Churchill et les Français.

14. La fameuse affiche « A tous les Français » est placardée à Londres en français et en anglais à partir du début d’août (et non en juillet comme on le lit encore trop souvent). Le souci de faire croire qu’elle est de même teneur que l’appel va jusqu’à faire figurer, sur certains exemplaires, la date du 18 juin comme si c’était celle de l’édition de l’affiche. Comme elle condamne Pétain en termes infiniment plus énergiques que la version consacrée dudit appel, les pétainistes en profitent pour affirmer ou insinuer que de Gaulle a mis du temps à trouver le gouvernement Pétain détestable. La vérité est ailleurs : il avait subi, sur ce point, une censure anglaise dont il ne pouvait faire état.

le 31 janvier 2005

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