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Débats

Hitler et le "projet Madagascar" : étape d’une réflexion ou d’une intoxication ?



suite du débat sur le livre de Florent Brayard



sur Histoforums

Plan Madagascar : contexte des déclarations de Hitler

de Nicolas Bernard (01/02/2005 03:08:19)

On sait qu’à partir de mai 1940 le RSHA (Office central de la Sécurité du Reich : les SS, quoi) et - en juin - le Ministère des Affaires Etrangères allemand se lanceront dans l’élaboration de projets de déportation des Juifs d’Europe en Afrique - le Ministère prévoyant l’expédition des Juifs d’Europe occidentale à Madagascar. Hitler n’appuiera pas vraiment ces projets, sur un plan concret, mais il en parlera beaucoup... A titre personnel, je pense qu’il a cherché à intoxiquer pas mal de personnes gravitant autour de lui, afin de faire plancher ses administrations pour la première fois sur une "solution d’ensemble de la question juive à l’échelle européenne" (ce qui habitue les esprits à ce raisonnement et prépare le terrain pour la suite), tout en se confectionnant un alibi sur mesure.

Certes, un élément pourrait laisser penser le contraire : à l’été 1940, Hitler peut croire la partie gagnée, et prépare le terrain pour expulser les Juifs d’Europe vers l’île malgache. Contre-argument : Hitler ne fera aucun effort pour imposer ce projet - s’il multiplie les efforts pour faire tomber Churchill, il ne peut ignorer les risques d’échec. Au demeurant, il n’en fera nullement mention à la France, alors qu’elle serait plutôt disposée à l’approuver. A Otto Abetz, Hitler expliquera qu’"il a l’intention d’évacuer tous les Juifs d’Europe après la guerre", mais il n’évoque pas Madagascar...

Néanmoins, je me pose encore plusieurs questions. Elles touchent à des déclarations hitlériennes s’agissant de ce projet à Mussolini le 18 juin 1940, et au Grand-Amiral Raeder deux jours plus tard.

Le 18 juin 1940, Ribbentrop, Ministre des Affaires Etrangères du Reich, relate à son homologue italien, le Comte Ciano (gendre de Mussolini), qu’il est "dans l’intention du Führer de créer à Madagascar un Etat juif libre où il enverra de force les millions de Juifs qui vivent sur le territoire du vieux Reich aussi bien que sur les territoires récemment conquis". Références : Ciano’s Diplomatic Papers, éd. Malcolm Muggeridge, Londres, 1948, p. 374, ainsi que Ciano’s Diary 1939-1943, même éditeur, 1947, 18-19 juin 1943 et - en français, Galeazzo Ciano, Journal politique, éd. de la Baconnière, Neuchâtel, 1946, p. 265. En italien, Galeazzo Ciano, Diario, édité par Renzo De Felice, Rizzoli, Milan, 1980, p. 443.

Selon Paul Schmidt, Hitler en aurait parlé à Mussolini à la même date : un "Etat israélite pourrait être érigé à Madagascar" (Schmidt, Statist auf diplomatischer Bühne 1923-1945. Erlebnisse des Chefdolmetschers im auswنrtigen Amt mit den Staatsmنnnern Europas, Bonn, 1953, p. 495 - en français, Sur la scène internationale : ma figuration auprès d’Hitler).

Fort curieusement, il me semble que les historiens qui étudient la mise en place de la Solution finale ne ramènent pas ces déclarations dans leur contexte international - tandis que les historiens de l’invasion de la France n’évoquent jamais ces confidences malgaches !

Rappel du contexte, donc. Le 18 juin 1940, Hitler rencontre Mussolini pour lui annoncer qu’il a décidé d’imposer à la France vaincue des conditions globalement plus généreuses que ce à quoi on pouvait s’attendre - Ribbentrop confiera même que des négociations sont en cours avec l’Angleterre. Autrement dit, la paix est pour demain, mais la France ne sera pas intégralement occupée, sa Flotte ne sera pas saisie, et son Empire sera plus ou moins laissé intact. La déception est rude pour Mussolini, dont l’invasion alpine a tourné à la catastrophe et qui recherchait la gloire sur le champ de bataille ainsi qu’une amputation de l’Empire français.

Dans ce contexte, à quelle occasion précise Hitler et Ribbentrop vont-ils causer de Madagascar ? Quel est l’intérêt de faire part de ce projet aux leaders fascistes italiens ? Ce d’autant que Hitler précise qu’il s’agit de créer un Etat juif à Madagascar. Or, si un plan est discuté à cette époque par les SS d’une part, par le Ministère des Affaires Etrangères d’autre part, aucun d’entre eux ne va aussi loin. Imagine-t-on d’ailleurs le Führer si généreux qu’il veuille concéder à des "bacilles" la possibilité de se constituer un Etat ? Ce d’autant que ses propos deviennent plus vagues dès qu’il mentionne Madagascar à un Hans Frank, un Joseph Goebbels ou un Erich Raeder...

Raeder, justement. Le 20 juin 1940, au cours d’une conférence avec le chef de la Kriegsmarine, le Grand-Amiral Erich Raeder, et ce en présence du chef de l’OKW (le Feldmaréchal Wilhelm Keitel), Hitler déclare vouloir "utiliser Madagascar pour héberger les Juifs sous responsabilité française". La référence généralement citée par les historiens est la suivante : Lagevorträge des Oberbefehlshabers der Kriegsmarine vor Hitler 1939-1945, édité par G. Wagner, Lehmanns Verlag, Munich, 1972, p. 107. Je n’ai pas cet ouvrage sous les yeux.

La conférence portait sur l’invasion éventuelle de l’Angleterre - à laquelle s’opposait Raeder, l’estimant irréalisable. Si j’en crois Ian Kershaw (Hitler 1936-1945, Flammarion, 2000, p. 1336), le dictateur nazi a parlé de la "responsabilité française" concernant les Juifs déportés à Madagascar. Raeder a suggéré de remplacer cette destination par le nord de l’Angola portugais, à quoi le Führer a répondu qu’il ferait étudier la suggestion. Selon Kershaw, "l’échange laisse deviner un intérêt superficiel pour la proposition malgache".

La proposition angolaise de Raeder fait écho à une "solution" proposée par... le Président Roosevelt en 1938, à savoir créer un Foyer juif en Angola pour recevoir les Juifs d’Europe centrale et orientale (Eliahu Ben Elissar, La diplomatie du IIIe Reich et les Juifs, Christian Bourgeois Editeur, 1981, p. 411-415). L’Angola faisait d’ailleurs semble-t-il partie des revendications coloniales allemandes - il est évoqué dans le fameux Protocole Hossbach.

Mais ce point n’est pas le plus curieux.

A dire vrai, la question que je me pose, s’agissant de cette confidence hitlérienne à Raeder, c’est de savoir dans quel contexte elle intervient. Car tout respire ici le coup monté. Hitler, en effet, ne prendra pas au sérieux le plan Madagascar, qui mourra de sa belle mort bureaucratique avant la fin de l’année. Evidemment, il ne fera jamais étudier la "proposition angolaise", et semble s’être contenté d’avoir lâché à Raeder ce qui n’est rien d’autre qu’une rumeur. Une hypothèse, en attendant d’avoir accès au contenu de la conférence, serait qu’il a fait croire à cet officier supérieur qu’il envisageait sérieusement la constitution d’un empire ou d’une zone d’influence allemande en Afrique centrale, afin de rassurer provisoirement le lobby colonial : et quel meilleur moyen que d’indiquer que les Juifs, l’obsession du dictateur, seront expédiés dans cette zone ? D’où cette question : Hitler a-t-il fait mention au Grand-Amiral de plans relatifs à une éventuelle reconstitution d’un empire colonial nazi en Afrique ?

Si j’en crois Telford Taylor (Comme une faux gigantesque, Laffont, 1968, p. 382), tel n’est pas le cas, Raeder ayant plutôt demandé à ce que la Kriegsmarine bénéficie de bases sur la côte atlantique de l’Afrique, "par exemple Dakar" : "on n’a pas gardé la trace de la réponse de Hitler, pour autant qu’il y en eût, mais il déclara en fait son intention "d’utiliser Madagascar pour y mettre des Juifs sous la surveillance des Français". Cette déclaration laissa Raeder tout à fait froid et celui-ci répliqua en suggérant de remettre Madagascar au Portugal en échange "de la partie Nord-Est de l’Angola portugais" pour renforcer la position allemande dans l’Atlantique."

Autre hypothèse : Hitler tient à montrer que le plan malgache lui tient à coeur - ce qui à mon sens est tout sauf le cas - et pour faire bonne figure, en parle à tout le monde, dont Raeder.

Il serait au demeurant intéressant de savoir si la rumeur malgache s’est étendue au-delà du cadre des cercles SS et du Ministère des Affaires Etrangères allemand (le Gouvernement général de Pologne sera informé début juillet), si elle n’a pas été discutée - de manière informelle, sans passer par la paperasserie - dans d’autres milieux du pouvoir nazi, tels que l’armée. Après tout, aucun véritable effort de discrétion n’a été accompli...



La personnalité de Raeder

de François Delpla (01/02/2005 11:32:31)

Pas le temps de me pencher sur tous les détails, mais il me semble que ton post établit avec de bons arguments que la "solution Madagascar", avec sa variante angolaise, est une manipulation hitlérienne qui, comme toutes ses consoeurs, vise des buts multiples. Si nous nous en tenons au deuxième semestre de 1940, il s’agit à la fois de faire droit à une suggestion de Roosevelt tout en le tenant en haleine par l’affirmation, désagréable à ses oreilles dans le contexte de la chute de la France, d’ambitions africaines du Reich, de dissimuler que l’agressivité de l’Allemagne se tourne alors tout entière vers l’est, d’habituer les esprits à l’idée d’une déportation des Juifs tout en laissant entendre, pour édulcorer la chose, qu’on souhaite qu’ils restent en vie et même forment un Etat, ce qui maintient une passerelle vers le mouvement sioniste, et j’en passe sans doute...

Pour apporter une petite pierre à la démonstration, je suggère un rapprochement avec le rôle de Raeder en 1938 lors de la crise "Blomberg-Fritsch", tout à fait éloquent sur sa naïveté et l’exploitation d’icelle par le maître du Reich. Ainsi, il était tellement convaincu que le Feldmarschall était déshonoré d’avoir épousé une ex-prostituée (bien connue des services !) qu’il lui avait envoyé un officier pour le convaincre de se suicider !

Le diagnostic de naïveté est redoublé par la façon dont il raconte l’épisode dans ses mémoires vingt ans plus tard. Il a fini par se douter qu’il y avait anguille sous roche (et il tait pudiquement l’épisode de l’officier prêcheur de hara-kiri, attesté par plusieurs entrées du journal de Jodl) mais il attribue toute la malfaisance... à Gِöring, et à son ambition personnelle.

(...)



Plan Madagascar et Mittelafrika

de Nicolas Bernard (01/02/2005 16:02:40)

Je pense aussi que Raeder, sans mauvais jeu de mots, a été mené en bateau.

Les historiens de la Solution finale ne mentionnent guère le contexte global des déclarations hitlériennes et des projets nazis relatifs à Madagascar. Tout se passe chez eux comme si ledit plan surgissait de la nuit et du brouillard à l’occasion de la défaite française, après avoir été vagument articlé depuis plusieurs années dans certains cercles antisémites puis gouvernementaux.

Il faut voir qu’à l’époque où une telle solution est proposée par la Wilhelmstrasse, cette dernière planche sur de grandioses projets de colonisation de l’Afrique sub-saharienne - à cet égard, il convient de renvoyer à un livre (passé inaperçu) d’Alexandre Kum’A N’Dumbe III, Hitler voulait l’Afrique. Les plans secrets pour une Afrique fasciste 1933-1945, L’Harmattan, 1980, en particulier p. 116-123. Kum’A N’Dumbe III détaille - mais en les prenant au pied de la lettre - les projets nazis de colonisation africaine, et met en lumière l’inflation bureaucratique de l’été 1940.

Aux palabres des diplomates s’ajoutent en effet quantité d’autres idées. Une loi fondamentale des colonies du Reich (Reichskolonialgesetz) est même mise en chantier - un projet sera bouclé le 10 juillet 1940 par l’Office de politique coloniale. Au cours du mois, à la demande de Franz Ritter von Epp, gouverneur de Bavière et responsable du bureau colonial du Ministère des Affaires Etrangères, un "Mémorandum d’Economie coloniale" - rédigé par Kurt Weigelt, directeur de la Deutsche Bank - prévoit la colonisation de la Sierra Leone, du Liberia, de la Côté d’Ivoire, du Dahomey, de la Côte d’Or, du Nigeria, des deux Togo, du Cameroun, du Congo belge, de l’AEF, du Kenya, de l’Ouganda, du Tanganyka, du Rwanda, du Burundi, et de la Rhodésie du Nord - mais Wiegelt refuse l’Angola, en dépit des insistances de ses collaborateurs. Dans un autre plan de revendications proposé le 6 novembre 1940, il est question d’inclure à ces possessions d’autres territoires, tels que le Sud-Ouest africain et Madagascar - puisqu’il était prévu d’y expédier les Juifs.

La Kriegsmarine n’est pas en reste, et a pratiqué du lobbying auprès du Ministère des Affaires Etrangères. Le 27 juillet 1940, le Haut-Commandement de la Marine écrit à la Wilhelmstrasse que "des bases navales sont nécessaires pour la défense d’un empire colonial." Il exige l’installation de bases nazies dans les principales villes portuaires de l’Afrique de l’Est et de l’Ouest, de même que dans ses principales îles (Comores, Seychelles, Maurice, etc.), ce qui inclut à l’Est les cités de Zanzibar, Dar es-Salaam, Mombasa-Kilindi, et... Diego-Suarez.

Le Ministère des Affaires Etrangères et la Kriegsmarine ne sont pas les seul sur le coup. La société IG Farben envisage dès février 1939 de développer un marché économique en Afrique centrale. En août 1940, elle ébauche un recueil de revendications territoriales qui portent sur cette même zone - elle y ajoutera l’Afrique orientale et Madagascar en novembre 1940. Il est évident ici qu’IG Farben tient compte des rumeurs circulant dans la bureaucratie nazie à propos de l’Afrique en général et de la solution malgache en particulier.

De même le RSHA est-il intervenu. Le 3 juillet 1940, le chef de l’Ordnungspolizei relate que Himmler souhaite instituer auprès de chaque gouverneur des colonies un haut-fonctionnaire ayant rang de HSSPF. Il ajoute que Hitler aurait décidé d’envoyer dans les colonies des escouades SS. Un decret du 14 janvier 1941 du Ministère de l’Intérieur ira jusqu’à instituer un département de police coloniale auprès de la Direction générale de l’Orpo...

C’est donc qu’à l’époque les administrations nazies croient à la possibilité d’une colonisation de l’Afrique par le Reich - Philipp Bouhler, chef de la Chancellerie - et responsable de l’élimination des handicapés (Aktion T-4) déclare même à son patron moustachu qu’il veut devenir Gouverneur général de l’Afrique de l’Est - le 23 juin 1940 (Gِötz Aly, Final Solution. Nazi population policy and the murder of the European Jews, Arnold, 1999, p. 90). Le problème, pourtant, saute aux yeux, et se résume en une phrase : jamais Hitler n’a envisagé sérieusement une telle opération. Son espace vital colonial, il ne le destinait pas en Afrique (indéfendable), mais à l’Est, en Pologne et en Union soviétique. Dès juillet 1940, il lancera son état-major sur l’étude d’un plan d’invasion de la Russie.

Il est probable que ces manifestations bureaucratiques ont été encouragées par le Führer dans un but d’intoxication des Occidentaux et des Soviétiques. Il convenait d’inquiéter Roosevelt, de semer le trouble chez les Britanniques - quitte à se poser en modérateur par la suite : Hitler pouvait toujours calmer les ardeurs colonisatrices de ses subordonnés (et c’est d’ailleurs ce qui s’est passé). Surtout, il fallait montrer à Staline que les ambitions du Reich, alors que la paix était imminente, se situaient ailleurs qu’à l’Est. La guerre avec la Grande-Bretagne se prolongeant, il n’était ensuite plus nécessaire de faire allusion au rêve de la Mittelafrika. Et il est frappant de réaliser que le processus d’oubli du projet Madagascar suit le même cours à la même époque.

Certes, d’autres considérations sont entrées en jeu, et j’y reviendrai : échec des déportations en ex-Pologne, rivalités bureaucratiques, etc. Mais il faut rappeler une chose : il est invraisemblable que Hitler ait admis la validité de la "solution malgache".

Une telle solution heurtait tout d’abord le contenu mortifère de ses discours antisémites. Il n’est guère cohérent qu’un esprit aussi meurtrier et dépourvu de scrupules que celui de Hitler ait pu se laisser aller à envisager une solution aussi "humanitaire" (sic) que l’envoi des Juifs sur un territoire africain certes peu accueillant, mais toujours préférable à Birkenau ou Sobibor - d’autant qu’à Mussolini, Hitler évoque bel et bien... un Etat juif ! Comme l’a noté Florent Brayard : "Pas moins de trois institutions différentes - le RSHA, le Ministère des Affaires Etrangères, et l’Office du Reich pour l’aménagement du territoire, expressément mandaté par Gِöring - produisirent des études de faisabilité, qui toutes aboutissaient à la même conclusion : Madagascar disposait d’un potentiel suffisant pour assurer la survie à long terme des millions de Juifs qui y seraient expédiés." (Florent Brayard, La "solution finale de la question juive" - la technique, le temps, et les catégories de la décisionn Fayard, 2004 p. 230) Non, assurément, le Führer ne pouvait admettre une telle "solution".

Ensuite, s’il prévoyait véritablement d’installer les Juifs à Madagascar, il ne pouvait se contenter d’un accord avec la France, ni y créer un Etat juif - les ébauches d’Eichmann excluaient d’ailleurs les deux hypothèses. Il était nécessaire d’y adjoindre une présence allemande. Donc, de mettre en place des bases coloniales. Donc, afin d’éviter l’isolement de Madagascar, de suivre les recommandations de la Kriegsmarine et autres, à savoir annexer l’Afrique centrale. Ce qui était, dans la logique hitlérienne, absolument impensable, à moins de renier Mein Kampf et tout le chemin parcouru jusque là. Sans compter que l’Angleterre, avec qui il recherchait au mieux une alliance, au pire un Traité de paix, verrait de telles visées d’un très mauvais oeil.



Rapports Bouhler-Hitler ? de François Delpla (01/02/2005 20:07:17)

***Philipp Bouhler, chef de la Chancellerie - et responsable de l’élimination des handicapés (Aktion T-4) déclare même à son patron moustachu qu’il veut devenir Gouverneur général de l’Afrique de l’Est - le 23 juin 1940 (Goeِtz Aly, Final Solution. Nazi population policy and the murder of the European Jews, Arnold, 1999, p. 90). Le problème, pourtant, saute aux yeux, et se résume en une phrase : jamais Hitler n’a envisagé sérieusement une telle opération.***

En voilà une piste intéressante ! Il faudrait remonter à la source (ce qu’Aly ne fait pas) pour essayer de voir si Bouhler a vraiment envie de soleil ou s’il participe consciemment à la dissimulation des objectifs hitlériens, bref s’il est manipulé ou complice. Il faudrait en particulier essayer de déterminer si ses ambitions sont exprimées en secret et connues de nous, aujourd’hui, par hasard, ou s’il en fait part à des gens dont il a de bonnes raisons de penser qu’ils vont répercuter l’information.



Qui sait ?

de Nicolas Bernard (01/02/2005 22:18:10)

Il est vrai que cette soudaine passion de Bouhler pour le soleil m’a paru surprenante. Richard Breitman, dans The architect of genocide. Himmler and the Final Solution (Brandeis University Press, 1991, p. 124 et 277), rattache son intervention à une lutte entre les différents services - sans vraiment le démontrer : Bouhler aurait voulu être muté en Afrique afin d’avoir au moins un droit de regard sur le plan Madagascar. Son adjoint, Viktor Brack, a témoigné au cours de son procès à Nuremberg que Bouhler lorgnait vers le poste de gouverneur de la police de l’île malgache. Ce qui s’avère, si Bouhler était sincère, assez révélateur quand on sait qu’il supervise dans le même temps l’extermination des handicapés allemands...

D’après Breitman, le RSHA aurait cherché à éjecter Bouhler du traitement de la Question juive, et à s’incruster dans les différentes étapes du projet malgache. Il est frappant que, le lendemain de l’entrevue entre Hitler et Bouhler, Heydrich écrive au Ministère des Affaires Etrangères qu’il était en charge, en vertu du mandat conféré par Gِring en janvier 1939, de la politique d’émigration juive, et qu’il demandait à ce titre à participer aux futures discussions relatives à la "solution territoriale" malgache.

Jusqu’à cette date, le RSHA n’avait pas bougé. Et pourtant Hitler avait parlé de Madagascar depuis une semaine, et à Mussolini. Il aurait donc fallu l’épisode Bouhler pour que Heydrich réagisse au quart de tour...

On voit d’ailleurs là un autre intérêt du plan malgache, aux yeux de Hitler : il impliquait enfin ses administrations - en tout cas le RSHA - dans l’élaboration d’une solution d’ensemble de la Question juive en Europe, et non plus - comme jusqu’alors - dans les seuls territoires allemands et ex-autrichiens, ex-tchèques et ex-polonais. Le "plan malgache" a en tout état de cause constitué un jalon supplémentaire dans l’acquisition par le RSHA d’une compétence exclusive dans la Solution finale.

Cette concurrence des administrations devant aboutir à un succès bureaucratique de Heydrich a un précédent : la Nuit de Cristal. Plus ou moins officiellement et officieusement, elle avait été organisée en partie par Goebbels, lequel était ensuite censée l’assumer devant l’Histoire alors qu’il tenait ses ordres de Hitler, qui confierait la suite des opérations aux SS, avant de leur confirmer via Gِring tout pouvoir en matière d’émigration juive en janvier 1939.



Hitler organiste ?

de François Delpla (02/02/2005 07:25:20)

Je l’ai déjà traité d’acteur, de metteur en scène, d’architecte... L’orgue offre peut-être aussi une bonne image, particulièrement apte à rendre compte de la préparation de la Solution finale. On peut à la fois changer de clavier et modifier le son. Hitler mouille différentes personnes et différents services, en même temps qu’il sème le trouble sur les finalités.

(...)



S’agissant de Madagascar...

de Nicolas Bernard (02/02/2005 17:17:05)

... je suis d’autant plus enclin à le penser que Hitler nous en fournit lui-même la preuve.

Le 3 juin 1941, il rencontre Mussolini, et entre autres considérations sur la guerre contre l’Angleterre, lui expose que tous les Juifs devront quitter l’Europe. "Peut-être pourrait-on les établir à Madagascar". Or, même un Florent Brayard reconnaît qu’il ne peut s’agir que d’un bobard, compte tenu du fait que les plans nazis de transplantation des Juifs ont totalement zappé l’île malgache depuis plusieurs mois, au profit des terres soviétiques : "L’allusion à Madagascar plutôt qu’aux territoires orientaux de l’URSS répondait à une nécessité stratégique : Hitler n’avait pas encore informé officiellement Mussolini de l’attaque prévue contre l’URSS, même si le Duce s’était progressivement convaincu de l’inéluctable invasion." (Florent Brayard, La "solution finale de la question juive". La technique, le temps et les catégories de la décision, Fayard, 2004, p. 300) Et on sait que Mussolini ne sera averti que quelques heures avant le déclenchement de l’opération Barbarossa - ce qui le mettra au demeurant de fort méchante humeur.

Cette confidence hitlérienne est révélatrice à plus d’un titre. Il est évident ici que Hitler intoxique son "vieux complice" en lui faisant croire que l’attention de l’Allemagne se porte vers l’Ouest et l’Afrique, et non vers l’Est soviétique. A ce titre, il est frappant de remarquer que le dictateur nazi utilise le "plan Madagascar" pour renforcer la crédibilité de ses affirmations.

C’est bien la preuve que Hitler est capable de se servir d’un tel argument dans le cadre d’une machination - en l’occurrence, une intox’ visant à démontrer qu’il ne va pas envahir l’URSS : si Staline vient à apprendre le contenu d’une telle conversation, il ne sera pas enclin à se méfier plus avant du Reich... Que le Führer ait ainsi raisonné en juin 1941 n’exclut dès lors pas une attitude similaire l’année précédente - mais ni Florent Brayard, ni Philippe Burrin ne font le rapprochement, ni même ne s’en étonnent, pas plus qu’ils n’examinent sérieusement l’allusion que Hitler fait au maréchal croate Slavko Kvaternik le 22 juillet 1941, selon laquelle il lui est indifférent que les Juifs, qui devront quitter l’Europe, soient envoyés à Madagascar ou en Sibérie...

Si le "plan Madagascar" faisait visiblement partie d’une manipulation de politique étrangère, il pouvait également servir à usage interne. Car le 29 mai 1942, alors que la machine exterminatrice tourne à plein régime, Hitler mentionne encore l’Afrique comme lieu de déportation des Juifs ! Cette déclaration s’opère dans le cadre des fameux "Propos de Table", destinés à la postérité. Goebbels est également présent, mais sait au moins depuis la seconde quinzaine de mars de la même année que le génocide des Juifs est à l’oeuvre...

On sait que l’information a été variable selon les nazis : tous n’ont pas été avertis au même moment, et de la même manière. Goebbels, en particulier, croyait encore au 6 mars 1942 ( !) que les Juifs pourraient être déportés à Madagascar. Il apprendra la vérité quelques jours plus tard : lien .

Il semble bien que Hitler, outre d’avoir cherché à camoufler ses intentions diplomatiques, ait tenu à sciemment duper son propre cercle des intimes sur la nature et l’ampleur de la Solution finale.



... et du rôle de Goebbels

de Nicolas Bernard (02/02/2005 17:59:09)

S’agissant de Goebbels, j’écrivais qu’il n’était véritablement informé de la nature exacte du projet de Solution finale qu’en mars 1942.

Ce n’est pas la première fois que le Ministre de la Propagande est informé relativement tard d’une décision majeure. S’agissant de Barbarossa par exemple, il n’avait été mis au courant par le Führer que le... 15 juin 1941, soit sept jours avant le déclenchement de l’opération !

Ce qui ne l’avait pas empêché de participer à une autre intox’ hitlérienne. Le 13 juin 1941, le Vِölkischer Beobachter avait inclus un article relatif à l’invasion de l’Angleterre. Le numéro, aussitôt publié, avait été saisi dans les kiosques par la police - trop tard cependant, puisque les correspondants étrangers avaient eu le temps d’y jeter un oeil. On sait par le Journal de Goebbels et celui de son adjoint, Rudolf Semmler, que cette manoeuvre visait à faire croire à la presse étrangère que l’invasion de la Grande-Bretagne était imminente, et la saisie des exemplaires du quotidien nazi devait renforcer la crédibilité de cette rumeur. Selon Semmler, Hitler et Goebbels ont même été jusqu’à mettre en scène leur brouille, les bruits se propageant sur une réprimande que le Führer aurait adressée à son Ministre...

Citation du Journal de Semmler :

13 juin 1941

Goebbels continue sa comédie. Le bruit court à la Wilhelmstrasse qu’il est en disgrâce auprès de Hitler pour avoir divulgué un secret militaire. Hitler, dit-on, est furieux et refuse de recevoir Goebbels.

Tandis que se propagent ces rumeurs et que les observateurs internationaux les communiquent à l’étranger, Goebbels ne cesse de s’entretenir avec Hitler. Son chauffeur, avant de le conduire à la chancellerie, change le numéro de la voiture contre un autre, anonyme. A l’intérieur de l’auto, Goebbels dissimule son visage derrière un numéro étalé du Bِrsenzeitung pour qu’on ne le remarque pas. (cité in François Delpla, La Ruse nazie, France-Empire, 1997, p. 168)

En fait, la datation a été mal reconstituée par l’éditeur, et il est vraisemblable que les faits décrits ci-dessus par Semmler surviennent postérieurement au 13 juin.

Dans le même temps, Goebbels répandra quantité de fausses rumeurs sur un arrangement éventuel avec l’URSS, et notamment le bruit que Staline se rendrait prochainement à Berlin - le même Staline, on le sait, a fini par y croire et se raccrocher à ce fétu de paille pour empêcher la guerre avec l’Allemagne...

En tout état de cause, il y a là une preuve que Goebbels participe de bon coeur à une intox’ sans être au demeurant informé des desseins véritables de son patron.



Le serpent de mer de Madagascar, et celui de la stérilisation

de François Delpla (03/02/2005 06:56:26)

Deux petites choses à ajouter, toujours tirées de Brayard :

-  le projet "Madagascar" est formulé à l’origine par l’idéologue antisémite du XIXème siècle Paul de Lagarde (p. 225) ;
-  il sert encore d’attrape-nigaud 1 mois après l’invasion de l’URSS puisque Hitler l’évoque devant le général croate Slavko Kvaternik, le 22 juillet 41 (p. 302).

Ce qui est difficile quand on fait l’histoire du nazisme, entreprise folle mais conséquente, c’est de le distinguer de l’antisémitisme traditionnel (comme d’ailleurs du fascisme et des autres -ismes auxquels on a tendance à l’assimiler), qui, comme le dit très bien Hitler dans son premier texte antisémite connu, une lettre du 16 septembre 1919, est "sentimental" et non "rationnel". Il fait, lui, tout seul, de l’antisémitisme rationnel, c’est-à-dire

-  qu’il s’interdit toute violence qui ne serve pas une marche méthodique vers l’élimination complète des Juifs dans l’espace qui l’intéresse ;

-  que la "question juive" est étroitement mêlée à d’autres qui, dans le cerveau hitlérien, doivent être réglées de concert : le handicap physique ou mental, le dressage physique et mental d’une "race supérieure" impitoyable, la conquête et l’aménagement de "l’espace vital" dévolu par la Providence à cette race, l’acceptation de ce nouvel ordre de choses par deux ou trois autres grandes puissances, notamment les deux anglo-saxonnes, et la résignation de toutes les autres à un statut inférieur (seul le sort du Japon faisant question).

Folie du but et de la construction idéologique, rationalité de la méthode. Ici nous retrouvons le besoin qu’a Hitler, s’il pense seul, d’agir en nombreuse compagnie. Il aurait tort de se priver des lumières de son époque : l’antisémitisme traditionnel des pays chrétiens ravivé par un scientisme qui mesure les nez et les crânes, l’eugénisme qui fait stériliser les internés en Suède et ailleurs, le colonialisme qui offre de magnifiques précédents pour ses génocides, les contradictions d’une SDN inapte à choisir entre la préservation des gains des vainqueurs et l’accouchement d’une civilisation mettant la guerre hors la loi, les peurs rationnelles ou non qu’engendre la révolution russe...

Bref, il flatte, il rassure, il fait le coucou dans une diversité impressionnante de nids.

Parmi les mérites de Brayard il faut souligner son insistance sur les questions de stérilisation. Ce thème a la vertu d’être à la fois profondément nazi (l’Etat contrôlerait la fécondité pour freiner ou accélérer la croissance des groupes humains suivant ses désirs et ses besoins), et admirablement efficace pour tromper le monde. La stérilisation, c’est le génocide différé, "soft", respectueux du bon vieux proverbe "tant qu’ya d’la vie ya d’l’espoir". Du coup, on peut tuer quand même, par surprise, en ayant créé un climat propice.

Brayard montre que l’étude de méthodes nouvelles de stérilisation, plus rapides, indolores, voire praticables sans que le patient s’en aperçoive, se déroule en parallèle avec celle du Zyklon B. L’un des intérêts majeurs de la chose est de laisser penser que l’élimination des Juifs va prendre "une ou deux générations".

Je rapprocherai cela d’une remarque que j’ai faite sur Mein Kampf : dans le premier tome (1925), il est dit qu’il faut tuer les handicapés et dans le second (1927) qu’il faut les stériliser, moyennant quoi la purification de la race supérieure prendra six siècles !! Il semble qu’entre-temps l’auteur se soit avisé qu’il était préférable d’avancer masqué.



En tout cas, Hitler ne peut avouer ses intentions...

de Nicolas Bernard (03/02/2005 19:26:23)

... pour la simple et bonne raison qu’en 1941, que ce soit avant ou pendant l’invasion de la Russie, l’extermination des handicapés (opération T-4) révulse l’opinion publique allemande et suscite les protestations du Clergé - l’apothéose étant atteinte le 3 août 1941 par le discours prononcé par Mgr. von Galen.

On ne souligne jamais assez, me semble-t-il, le lien qui pourrait exister entre l’amplification du grondement populaire et ecclésiastique contre T-4 et le déroulement parallèle des opérations antisémites, ainsi que les apparentes "hésitations" du Führer, et ses déclarations reflétant un évident camouflage. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’à la même époque les nazis font ce qu’ils peuvent pour monter l’opinion publique contre les Juifs : dans la seconde quinzaine d’août 1941 par exemple, Goebbels fait plancher son Ministère sur une idée digne de son patron, à savoir dépeindre les Juifs de Berlin comme étant un "foyer d’agitation", un groupe de parasites nuisibles à l’effort de guerre.

Ces manoeuvres semblent avoir obtenu quelques résultats, puisque la promulgation, le 1er septembre 1941, d’un décret de police contraignant tous les Juifs âgés de plus de six ans à porter l’étoile jaune a rencontré, d’après les rapports du SD, l’approbation générale. Néanmoins, quelques protestations s’étaient, ça et là, fait connaître.

On peut dès lors se demander si les "hésitations" de Hitler ne traduisent pas chez lui une volonté de préparer l’opinion, et d’éviter le "ratage" - en termes de relations publiques - de l’Opération T-4. Il est patent que sa popularité auprès du peuple allemand - le "mythe du Führer - reposait essentiellement sur son image de Guide suprême ignorant les actions accomplies dans son dos par ses sous-fifres - cf. Ian Kershaw, Hitler 1936-1945, Flammarion, 2000, p. 626.

Ces considérations pourraient expliquer la politique de dissimulation de Heydrich vis-à-vis du sort des Juifs soviétiques, telle qu’elle a été démontrée par Philippe Marguerat.

L’intérêt que porte Himmler à la stérilisation des Juifs (fin 1940 - début 1941) pourrait également s’intégrer dans une telle optique : il est question d’extinction généralisée, mais selon une procédure moins violente que les massacres généralisés à venir. Hitler donne le change aux nazis (peut-être même Himmler ?) et distille lentement mais sûrement l’idée d’une disparition physique.

En d’autres termes, il prend la mesure de l’opinion, et de son propre appareil. Parce qu’il a conscience de la radicalité de son projet, il s’efforce de préparer les esprits, qu’ils soient de la SS, du Parti, des administrations, de l’armée, des Eglises, du peuple, tout en bétonnant un dossier - son dossier - qui lui permettra de tout nier en bloc si les protestations du style T-4 se renouvellent (le secret ne pouvant être gardé sur un projet de cette importance). D’où peut-être aussi ses multiples associations entre la "guerre mondiale déclenchée par les Juifs" et la vengeance nazie en découlant : si jamais les accusations portées contre lui se font plus précises, il pourra, à l’exemple du Comité Jeune-Turc un quart de siècle plus tôt s’agissant des Arméniens, invoquer l’excuse de la guerre et de la prétendue "conspiration juive"... Genre "Oui, j’ai supprimé les Juifs. Mais je les avais prévenus : ils ont déchaîné la guerre contre moi, et je n’ai fait qu’y répondre." Ou comment recycler le concept pénal de légitime défense !

Mais bon, je reconnais que c’est hyper-spéculatif.



Ratage de T4 ?

de François Delpla (04/02/2005 09:42:54)

Hitler causant beaucoup avec lui-même, toute analyse de ses décisions sera toujours en partie spéculative et c’est un devoir de l’historien, EN L’OCCURRENCE, que de spéculer, sinon on en arrive vite à des aberrations comme sa méconnaissance absolue des projets d’incendie du Reichstag, d’escapade aéronautique de Hess ou de freinage devant Dunkerque (ce dernier étant concocté par Rundstedt... ou Göring).

Il n’est guère aventureux de spéculer qu’il a été au moins associé auxdites décisions. Là où nous risquons en revanche de rester éternellement perplexes, c’est sur cette notion de "ratage". Il interrompt T4 par un "Haltbefehl" (d’ailleurs plus apparent que suivi d’effet) à la suite d’un certain émoi de l’opinion catholique : qu’est-ce qui permet de voir là un ratage, et non une manoeuvre entièrement maîtrisée ? En effet, pour lui c’est tout bénéfice. Le même Mgr Galen qui avait osé faire des sermons publics contre le meurtre des handicapés se prononce non moins publiquement pour la croisade en URSS : ceci n’était-il pas le but et la monnaie d’échange de cela ?

Mais il y a toutes sortes d’intermédiaires et de combinaisons possibles entre les deux interprétations extrêmes.

une correction de trajectoire en 2008

le 3 février 2005



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