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LE 18 JUIN 1940



Article paru dans le numéro 6 de la revue Histoire de Guerre



Le 18 juin 1940, Charles de Gaulle, à l’âge de 49 ans et demi, fait irruption sur la scène de l’histoire. Officier non conformiste, remuant, connu des spécialistes, il n’a encore ni popularité, ni autorité. Pourtant, il entreprend de dissuader les Français d’obéir au maréchal Pétain, qui vient de prendre la tête du gouvernement pour tenter d’arrêter les frais de la guerre la plus désastreuse de l’histoire du pays. Le vainqueur, il est vrai, s’appelle Hitler, ses projets sont nébuleux mais des plus inquiétants, sa haine de la France est notoire et son racisme antijuif lourd de menaces meurtrières. En Angleterre, Winston Churchill, l’un des rares hommes politiques occidentaux qui aient, dans les années trente, dénoncé la barbarie nazie et appelé les humains à se mobiliser contre elle, est au pouvoir depuis quelques semaines et de Gaulle peut, en s’appuyant sur sa combativité, prêcher avec une certaine logique la poursuite du combat à une France submergée sur son sol mais disposant de vastes colonies et d’une flotte imposante, qui pourrait lui permettre de mettre beaucoup d’hommes et de matériel à l’abri de l’ennemi.

Avec l’aide de Churchill, de Gaulle lance donc, le 18 juin, son appel, par le truchement de la BBC. Or curieusement cet événement, important dans l’histoire de la guerre et capital dans celle du pays, n’avait fait l’objet d’aucune étude historique. Tout en résumant celle qui vient de paraître, nous allons essayer de comprendre pourquoi.

1. Un récit flottant et peu vraisemblable

D’après ses Mémoires de guerre, de Gaulle apprend le 16 juin 1940 au soir, à l’aérodrome de Bordeaux-Mérignac, la démission du gouvernement Reynaud, et décide aussitôt de retourner en Angleterre, où il venait de négocier, en qualité de secrétaire d’Etat, un traité d’union franco-britannique. Arrivé à Londres le lendemain en début d’après-midi, il rencontre le premier ministre Churchill qui met la BBC à sa disposition pour lancer aux Français un appel à désobéir au maréchal Pétain, le successeur de Reynaud, dès qu’il aura demandé un armistice à l’Allemagne. On apprend dans la soirée que c’est chose faite et, en conséquence, de Gaulle prononce son célèbre appel le lendemain, à 18h.

Le poids politique du gaullisme et les faiblesses de ses adversaires ont préservé ce récit de la critique. Or il ne résiste pas à l’examen : il est inconcevable que ceux qui voulaient appeler le peuple français à la rébellion contre son nouveau gouvernement aient laissé celui-ci asseoir préalablement son autorité pendant deux jours. L’appel aurait dû être lancé le 17, peu après l’arrivée de son auteur en Angleterre, et non le 18 en fin de journée.

C’est sur cet intervalle que portent, significativement, les variantes du récit. Elles peuvent raccourcir le délai par l’aval : ainsi, les mémoires de Churchill situent l’appel le 17 au soir. Du côté français, la tendance est au raccourcissement par l’amont : le voyage de Bordeaux vers Londres est retardé au 18 par un grand nombre d’auteurs gaullistes, pendant la guerre ou juste après.

D’autre part, c’est le 17 à 12h 30 que Pétain annonce, à la radio, qu’il cherche à conclure un armistice, et appelle à " cesser le combat ". Les Mémoires de guerre et les témoignages indiquent que de Gaulle ignorait ce fait lors de son entrevue de l’après-midi avec Churchill et que celui-ci ne l’en a pas, alors, informé -ce qui impliquerait que lui-même n’en ait rien su. Or, compte tenu de l’importance de l’événement, son ignorance par de Gaulle et par Churchill deux ou trois heures plus tard est d’une invraisemblance absolue. Par là aussi, on cherche à remplir un hiatus gênant, vu le besoin urgent d’appeler les Français à la résistance que de Gaulle et Churchill, de toute évidence, éprouvaient.

2. Une censure imparfaite

La partie gaulliste a nié avec insistance que le général ait soumis son texte aux Britanniques. Ceux-ci ont laissé dire... jusqu’au moment, coïncidant à peu près avec le décès du général, où ils ont ouvert l’accès aux archives de 1940.

On peut y lire le récit de la séance du cabinet britannique du 18 juin, qui débute à 12h 30 en l’absence de Churchill. Duff Cooper, ministre de l’Information, lit un texte que de Gaulle a l’intention de prononcer à la radio. Les ministres (seuls ont voix délibérative Chamberlain, Halifax et les travaillistes Attlee et Greenwood) estiment que l’émission froisserait Pétain et qu’il vaut mieux s’en abstenir tant que son gouvernement " peut encore agir dans un sens conforme aux intérêts de l’alliance ". Mais la délibération est amendée par une une note, chose inusitée dans ces minutes du cabinet. Elle indique que les ministres, consultés individuellement dans l’après-midi, ont accepté de revenir sur leur position et qu’" en conséquence de Gaulle a parlé le soir même ".

Geoffroy de Courcel, officier d’ordonnance du général de Gaulle, l’a accompagné à Londres le 17 juin. Resté proche de lui par la pensée et souvent par la fonction, il était le Français le mieux informé sur le 18 Juin, entre la mort du Général (1970) et la sienne (1993). Selon lui, de Gaulle a passé la journée à polir son discours en attendant le moment de l’émission, soit 18h.

La minute du cabinet a mis une dizaine d’années à franchir la Manche, mais l’a fait d’un bond résolu lorsque Maurice Schumann l’a publiée et commentée dans son livre Un certain 18 juin, en 1980. Ce gaulliste historique et même " préhistorique " (Lacouture) puisqu’il appréciait de Gaulle et sa pensée avant 1940, est arrivé à Londres à la fin de juin : il n’est donc pas témoin direct des événements du 18, et semble avoir travaillé uniquement sur archives. Outre la minute susdite, il y a trouvé le seul document relatif à la consultation individuelle des ministres dans l’après-midi : le journal de John Colville, finalement édité en 1985.

Ce jeune secrétaire de Churchill a vu débouler successivement, dans l’après-midi du 18 juin, le général Spears, seul Britannique qui alors appuie résolument le Français, et Robert Vansittart, du Foreign Office. Spears est venu trouver Churchill après la réunion des ministres, et a obtenu son accord pour modifier la décision concernant de Gaulle, pourvu qu’il arrive à convaincre les autres membres du cabinet. Après quoi Vansittart, faisant réveiller Churchill de sa sieste, a préconisé une autre solution : l’envoi à Bordeaux, pour faire revenir Pétain sur sa décision d’armistice, d’une délégation composée du ministre des colonies, Lloyd, et de quelques Français, dont Jean Monnet, alors affecté à Londres dans une fonction économique et bien en cour au Foreign Office.

En 1990, lors du cinquantenaire, Courcel a dû adapter son récit aux révélations du livre, d’ailleurs réédité, de Schumann. Il l’a fait a minima, maintenant que de Gaulle n’avait jamais soumis son texte à la puissance qui fournissait le micro -alors que son métier même de diplomate ne lui permettait pas d’ignorer que c’eût été contraire à tous les usages, en particulier ceux de de l’Angleterre vis-à-vis des opposants réfugiés sur son sol. Cependant, n’osant démentir frontalement la minute du cabinet, il a trouvé un biais : de Gaulle avait déjeuné avec Cooper et c’est alors qu’il avait dû l’informer des " grandes lignes " de son discours.

Il était peu vraisemblable que de Gaulle se fût restauré avant 12h 30 en compagnie d’un ministre qui, précisément parce qu’il préparait une intervention délicate devant le cabinet, devait avoir des priorités autres que conviviales -et, de toute manière, les ministres n’avaient pas délibéré sur de " grandes lignes ", mais sur un texte (ce qui suppose, de surcroît, des délais de traduction). Mais à présent il est possible de récuser en toute certitude le témoignage, obstinément maintenu, de Courcel : d’après l’agenda de Spears, le déjeuner a eu lieu à 14h. On ne met pas en doute ici la sincérité du témoin. Des péripéties ont pu lui échapper. Ce qui est sûr, c’est qu’il témoigne en militant soucieux de défendre la version du général, et ferme sa mémoire comme son intellect à tout ce qui peut la remettre en cause.

3. Une question d’honneur

Après avoir résumé les informations disponibles sur la matinée et l’après-midi du 18, il faut, pour comprendre les péripéties de la soirée, revenir un tout petit peu en arrière et étudier ce qui s’est passé le 17, notamment entre de Gaulle et Jean Monnet.

Une " ébauche de l’appel du 18 juin ", datée de la veille au soir, sans précision d’heure, est apparue en 1988. Elle doit refléter la pensée et sans doute aussi le langage du futur père de la Cinquième République lorsqu’il dîne ce jour-là chez le géniteur en puissance de l’Union européenne. Voici son passage central :

L’action foudroyante de la force mécanique a fait effondrer le moral du commandement et du gouvernement. A la suite de cet effondrement, deux voies étaient ouvertes :

Ou bien la voie de l’abandon et du désespoir. Cette voie menait à la capitulation. C’est celle qu’a choisie le gouvernement Pétain.

Ou bien celle de l’honneur et de l’espérance. C’est celle qu’ont choisie mes compagnons et moi.

Nous croyons que l’honneur commande aux Français de continuer la guerre aux côtés de leurs alliés et nous sommes résolus à le faire.

Monnet a nié, mais seulement après la mort du Général, et seulement en privé, que celui-ci lui ait, au cours de ce dîner, parlé de son projet d’appel. Cela a bien peu de chances d’être exact (même si, là encore, il est possible d’expliquer les choses par les oukases de la mémoire militante, en écartant l’hypothèse de la malhonnêteté). Plus encore que le témoignage de Courcel, nous pouvons en croire le comportement constant de De Gaulle : en ces premiers jours, il multiplie les rencontres avec les Français de Londres en essayant de les amener à ses vues. Au cours de ce dîner, le projet d’appel est évidemment opposé à celui d’un voyage à Bordeaux -une ville où de Gaulle, traitant carrément Pétain de " traître ", adjure ses interlocuteurs de comprendre que rien d’intéressant ne peut plus se produire. Il devait d’autant plus s’efforcer d’en convaincre Monnet, sans rien lui cacher de ses projets, que la familarité de ce dernier avec les dirigeants du Foreign Office lui donnait une grande influence sur les décisions britanniques concernant de Gaulle, et qu’il n’était pas homme à le lui laisser ignorer.

Quant à la diplomatie britannique, pendant toute la journée et la soirée du 18 juin, elle s’accroche à l’idée que Pétain n’est précisément pas un traître et qu’on peut encore jouer sur son sens de l’honneur. Ce qui lui a rendu l’espoir, c’est un discours radiodiffusé du ministre des Affaires étrangères Paul Baudouin, le 17 à 21h 30, nuançant l’appel à la cessation du combat proféré à midi trente par le maréchal.

Il précise que la lutte continuera jusqu’à l’armistice, et que celui-ci ne sera pas signé si les conditions ennemies sont déshonorantes. Mais il réduit la portée de ce propos en disant que le gouvernement, de toute façon, restera dans la métropole. Il n’émet donc pas la plus petite menace de continuation de la guerre, au cas où il n’y aurait pas d’armistice. Il indique seulement que dans ce cas, en refusant de signer des conditions déshonorantes, la France aura, par son " sacrifice total ", sauvé son " âme ".

Ce discours suffit au gouvernement britannique pour spéculer sur un rejet par la France des conditions allemandes, suivi d’un passage de son gouvernement, ou d’une fraction mandatée de celui-ci, en Afrique du Nord pour continuer le combat. Cette perspective, caressée aussi à Bordeaux par quelques personnalités éminentes (Mandel, Jeanneney, Herriot...), n’a rien pour arranger les affaires de De Gaulle.

4. Le front diplomatique

Les rapports entre Churchill et de Gaulle font souvent l’objet d’une présentation idéalisée, du moins pour leur période initiale. Comme ce sont les seuls protagonistes de cette affaire à qui l’histoire donnera raison, il est tentant de penser qu’ils ont agi en toute complicité. C’est bien pourquoi on croit sans peine que Churchill a " mis à la disposition " du Français les micros de la BBC. Comme si c’était aussi simple ! En réalité, Churchill apparaît alors, aux yeux de bien des observateurs, comme un premier ministre en sursis. C’est en effet sa politique qui est en train d’échouer. Depuis 1932 il dénonçait le danger hitlérien en recommandant de s’appuyer pour le conjurer sur la force militaire française. D’autres chefs de gouvernement ont été contraints à la démission après un fiasco moins évident. Certes, il a eu raison sur un point : Hitler était décidément avide et dangereux ; les appeasers qui, récemment encore, dans la direction du parti conservateur, prônaient un rapprochement avec lui sont à présent obligés d’envisager qu’après la France il s’attaque aux Iles britanniques, et d’appeler avec Churchill la population à se mobiliser pour le repousser. Mais précisément, Hitler dispose d’un bon moyen pour les faire changer de discours : ne pas abuser de sa victoire et se contenter de gains très limités en Europe de l’Ouest.

Comme il a déjà violé quelquefois sa parole, c’est aux actes qu’on l’attend. L’un des enjeux majeurs des négociations franco-allemandes qui s’annoncent est la flotte que commande l’amiral Darlan. Comme l’Allemagne n’a guère de bateaux, si elle réclamait ceux-là ce serait le signe qu’elle veut, contrairement au programme exposé dans Mein Kampf, en découdre avec l’Angleterre et lui disputer ses chasses gardées maritimes et coloniales -ou au moins amener ce pays à merci et lui imposer une paix humiliante.

Churchill entend vider la querelle avec Hitler jusqu’au bout et ne craint rien autant qu’une paix de compromis, propre à consolider le nazisme pour longtemps. Tous ses gestes tendent à dresser contre lui, en profitant du choc opératoire de cette guerre, de nouveaux alliés pour remplacer la France et il sollicite, sans se cacher, les Etats-Unis et l’URSS. Mais qu’en est-il de ses adversaires, ces appeasers qui disposent d’une surface parlementaire beaucoup plus grande que la sienne et ne lui ont cédé la direction du cabinet que parce qu’aucun des deux principaux, Chamberlain et Halifax, ne voulait laisser le champ libre à l’autre ? Chamberlain repousse toute idée de négociation avec Hitler depuis la violation par lui des accords de Munich (mars 1939) mais Halifax, qui dirige le Foreign Office depuis février 1938, n’a pas de ces délicatesses. Il a entretenu, depuis la crise polonaise qui a amené le déclenchement de la guerre, des contacts occultes avec l’Allemagne par l’intermédiaire, notamment, de la Suède, et dans l’après-midi du 17 juin, sitôt connue la demande française d’armistice, son adjoint Butler rencontre l’ambassadeur suédois à Londres, Bjorn Prytz. Il l’informe que, dans la politique britannique, " le bon sens pourrait remplacer la témérité ", pourvu qu’on pût encore parvenir à une " paix de compromis ". L’Allemagne, à qui la Suède fait suivre le message, répond par la même voie qu’elle attend des actes -c’est-à-dire un changement de gouvernement à Londres. Va-t-on vers un dialogue de sourds ? Quelques historiens le croient, qui pensent que Hitler a manqué de finesse et aurait obtenu la chute de Churchill s’il avait clairement proposé à l’Angleterre une paix blanche en cette troisième semaine de juin, au lieu d’attendre pour le faire son grand discours du 19 juillet -un moment où l’Angleterre avait consolidé ses défenses et Churchill son fauteuil.

En réalité, si on considère que Hitler a besoin non seulement de la paix, mais d’un traité lui assurant plus ou moins explicitement les " mains libres à l’est " pour dépecer l’URSS, étape suivante et finale du programme tracé dans Mein Kampf, d’autre part que Churchill est un adversaire redoutable et qu’il l’a probablement senti, il ne peut pas jouer grossièrement la carte de la paix, il est obligé de laisser planer une certaine dose de menace. S’il étalait, avant d’être sûr que l’Angleterre y cède, des offres " généreuses ", ce serait une aubaine pour Churchill, qui soit dénoncerait la faiblesse du nazisme, son incohérence, son absence d’objectifs, soit déclarerait carrément que la Wehrmacht n’a pas fait fait tout cela pour rentrer dans ses foyers en évacuant l’Europe occidentale, qu’elle prépare une agression vers l’est, que le nazisme est insatiable et que ce n’est pas le moment de le cautionner. Non décidément, avant de montrer le bout de l’oreille le conquérant allemand doit préalablement rétablir l’ordre à Londres et, par petites touches, encourager les appeasers à se débarrasser de Churchill.

L’une de ces touches, et non des moindres, sera la " modération " des conditions d’armistice proposées à la France -en même temps que leur caractère insidieux aura pour but de pousser les pacifistes de Londres à l’action. Nous pouvons observer ces conditions à l’état naissant, lorsque Hitler les expose à un Mussolini désappointé qu’il a convoqué, en ce 18 juin, à Munich. Il lui explique qu’il faut ménager la France pour isoler l’Angleterre. Vis-à-vis de la flotte de Darlan, dont le sort inquière l’univers, l’Allemagne ne se montrera donc pas gourmande. Elle n’exigera que sa neutralisation, et s’engagera à ne pas la revendiquer dans le futur traité de paix. Trois jours plus tard, à Rethondes, le texte des conditions allemandes comportera, à l’usage des Britanniques, un raffinement suprême : la flotte devra être désarmée dans ses ports d’attache du temps de paix, c’est-à-dire surtout Brest et Cherbourg, qui sont dans la zone que l’armistice attribue à l’Allemagne. Ce qui créerait une menace immédiate et permanente, à la fois de mainmise allemande sur les bateaux et d’utilisation de ceux-ci pour attaquer l’Angleterre. Les négociateurs français se récriant, le général Keitel ira soumettre au Führer un amendement disant que la condition pourra être revue et les bateaux autorisés à stationner dans l’empire colonial, mais Hitler exigera que cette précision reste verbale et interdira la modification du texte écrit que les Français finiront par signer, c’est le cas de le dire, de guerre lasse.

5. Le sprint final

Ce détour par la diplomatie nous aide à comprendre le jeu, vis-à-vis de De Gaulle, des deux clans britanniques. Halifax ne saurait faire bon accueil au fugitif. Il entend garder de bons rapports avec la France tant que Pétain peut encore agir " dans un sens conforme aux intérêts de l’alliance ". Poussé à la limite, ce raisonnement pourrait rester valide tout au long de l’Occupation ! Puisque Hitler laisse et laissera toujours à Vichy, en dépit de ses empiétements croissants, quelque chose à gouverner, Vichy pourra toujours, avec ce quelque chose, faire plus ou moins de mal aux Anglais. C’est pourquoi, après une petite journée d’hésitation (celle du 23 juin), Halifax combattra toute velléité churchillienne de rompre avec Vichy, notamment au moment de Montoire. Le premier ministre lui-même ne se privera pas d’inciter tel dirigeant pétainiste à se montrer plus accommodant envers Londres. Mais lui, il a une politique antinazie claire. Loin de ménager Vichy pour éviter de le jeter dans les bras de l’Allemagne, il préférera user de la menace et, de temps en temps, de la manière forte. Il pratiquera le blocus et le bombardement, mais aussi, en permanence, le débauchage. Depuis sa visite à Briare le 11 juin, il joue la carte d’une scission du gouvernement allié et il a noué à ce sujet une complicité avec de Gaulle, tout en espérant (c’est encore le cas le 18 juin) qu’il ne soit que l’éclaireur d’une troupe plus importante, comprenant des dirigeants plus élevés que lui dans la hiérarchie civile et militaire. A cette réserve près, il est donc tout disposé à considérer comme l’intéressé, dès le 17 juin, que de Gaulle incarne la vraie, la seule France, celle qui se bat, Pétain n’étant qu’un traître et un vendu.

Outre Churchill et Spears, on ne voit guère que Duff Cooper et les fonctionnaires de son ministère de l’Information qui fassent bon accueil à de Gaulle. Même Anthony Eden, qui sera à la veille du débarquement de Normandie, ayant succédé à Halifax, bien plus gaulliste que Churchill, l’est encore bien peu, puisqu’il détient le ministère de la Guerre et qu’on ne le voit pas prêcher aux généraux la moindre coopération avec de Gaulle. Quant au Foreign Office, c’est un bloc d’hostilité. Si ses dirigeants politiques Halifax et Butler s’intéressent peu au général français, les deux plus hauts fonctionnaires, Cadogan et Vansittart, semblent se charger de le surveiller et de lui interdire toute initiative. Dans ces conditions, Churchill doit faire preuve d’une patiente pédagogie.

Revenons-en au moment où Vansittart le fait réveiller de sa sieste. Il vient lui dire, d’après Colville, qu’il y a mieux à faire qu’un appel gaullien : un voyage à Bordeaux de lord Lloyd, un ministre bien vu des Français, pour convaincre le gouvernement Pétain de gagner l’Afrique du Nord. Colville ne donne pas (ni personne d’autre) le détail des discussions, mais seulement le résultat : on fera les deux choses à la fois. Halifax a fait contre mauvaise fortune bon coeur en disant qu’" il y a déjà tellement de désordre en France qu’un peu plus ne devrait pas faire de mal ". Mais ce que Colville n’a peut-être pas su, ou pas pris le temps de noter, c’est que le Foreign Office n’a pas lâché prise et a, toute la soirée, mené bataille pour édulcorer le texte du général français.

Il faut ici rendre hommage au travail d’une petite équipe de retraités de La Ferté-Bernard qui ont travaillé des années sur le 18 Juin et publié le résultat de leurs recherches en 1990 dans le n° 10 de leur Revue historique et archéologique du Maine. Un journal, le Figaro, en a rendu compte... dans son numéro non pas du 18 juin (date du cinquantenaire), mais du 14 juillet, ce qui n’a pas favorisé l’audience de la découverte. En cette année 2000, les ouvrages et études déjà parus en vue du soixantième anniversaire ne peuvent ignorer complètement ces informations, mais les estompent le plus possible, disant en termes vagues qu’il y a " plusieurs versions, dont une officielle ".

Nos archéologues du Maine en ont mis au jour trois : celle des journaux anglais du 19, à peu près conforme au texte classique, celle des journaux français, et celle qui fut réellement prononcée au micro, comme en témoigne un rapport d’écoute des services secrets suisses. Ils ont, d’autre part, trouvé et publié une note d’un cadre de la BBC, JB Clark, qui relate quelques unes des tractations de la soirée.

Là s’arrête, malheureusement, leur apport. Ils ont livré bruts ces matériaux, sans tenter de les ordonner ni de les rapprocher des informations concernant d’autres personnes (ils sont muets sur Monnet, Halifax et Vansittart), bref, sans chercher la logique de ces vatiations. Or elle se dégage assez facilement de la confrontation des textes, éclairée par la note de Clark. La variation principale porte sur les deux premières phrases. Elle oppose la version classique à celle des journaux français et de l’écoute suisse. La première dit :

Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat.

En revanche, les Français lisent et les Suisses entendent :

Le gouvernement français a demandé à l’ennemi à quelles conditions pourrait cesser le combat. Il a déclaré que si ces conditions étaient contraires à l’honneur, à la dignité, à l’indépendance de la France, le combat devrait continuer.

On retrouve ici un clivage qui oppose, depuis l’après-midi du 17, les dirigeants du Foreign Office, assistés de Jean Monnet, et le clan formé par de Gaulle, Spears et peut-être Cooper, avec le soutien réservé et intermittent de Churchill. Les premiers croient encore possible d’infléchir la politique de Pétain, en jouant sur son sens de l’honneur. Les seconds ont fait une croix sur le maréchal et veulent inciter les Français à lui désobéir. Des deux côtés cependant on partage une même erreur d’optique, concernant Hitler. On sous-estime (comme beaucoup d’auteurs, dans le monde entier, jusqu’à nos jours) la finesse manoeuvrière de la sombre brute qu’est, par ailleurs, le Führer. Il ne va précisément pas poser à la France des conditions " déshonorantes ", du moins sur la question qui obsède états-majors et chancelleries, celle de la flotte française. Selon JB Clark, le ministère de l’Information a averti la BBC vers 20h que de Gaulle était autorisé à prononcer un certain texte mais que " quelques aspects " étaient encore en discussion entre ce ministère et le Foreign Office. D’où la décision d’annoncer l’allocution dans la première émission en français de la soirée, à 20h 30, et de la diffuser dans la seconde, à 22h. C’est en effet à ce moment qu’a été recueille l’écoute suisse.

De ces éléments émerge un schéma qui n’est que vraisemblable, étant donné les lacunes de la documentation, mais qui fait tenir ensemble de manière satisfaisante les éléments connus :

-  vers 18 h, de Gaulle se rend à la BBC pour un enregistrement qui ne doit pas différer beaucoup de la version classique.

-  il apprend ensuite la démarche du Foreign Office pour faire rapporter la décision, et le compromis aux termes duquel il y aura à la fois un appel de sa part et un voyage à Bordeaux de Lloyd (ainsi que de Jean Monnet). Il est alors invité à modifier son texte pour le rendre compatible avec le langage que tiendront les émissaires pour obtenir, au nom de l’honneur, le passage en Afrique du Nord du gouvernement Pétain.

-  le ministère de l’Information, en même temps qu’il règle avec la BBC les questions relatives à l’émission, la prie d’adresser à la presse un communiqué donnant le texte du discours (on remarquera en effet, dans l’encadré ci-contre, que le texte des journaux français est repris d’un tel communiqué).

-  mais le FO s’obstine encore à arrondir les angles. L’écoute suisse révèle en effet un texte débarrassé des passages qui mettaient en valeur de Gaulle tout en montrant les limites des nouveaux gouvernants français, notamment en matière d’adaptation à la guerre mécanique.

-  de Gaulle, pour ne pas laisser échapper l’occasion de 22h, accepte de prononcer un texte fort éloigné de sa pensée. Sans doute a-t-il, dès ce moment, fait admettre le principe d’une nouvelle négociation, au sujet du texte à envoyer aux journaux. En tout cas, dans la nuit, il fait prévaloir une version plus conforme à ses convictions.

6. Les lendemains

Cependant, si nous relisons maintenant cette version classique, nous serons frappés par le caractère assez peu gaullien de très nombreux passages. A commencer par ces deux premières phrases rétablies de haute lutte. Si de Gaulle a réussi à effacer sa concession temporaire sur l’honorabilité de Pétain, la neutralité de ce début ne lui ressemble guère. Le fond même de sa politique, c’est de dire que Pétain a déjà forfait à l’honneur, en remettant le destin du pays entre les mains de Hitler, et c’est bien ce qu’il disait dans l’esquisse citée plus haut. Il en va de même des mots d’ordre, à la fin : l’esquisse n’en comportait pas mais, à partir de l’idée que Pétain, contrairement à de Gaulle, était déshonoré, on ne pouvait guère appeler les Français qu’à se détourner du premier pour obéir au second (et non à " se mettre en rapport " avec lui, expression insipide qui, elle non plus, n’a pas dû venir spontanément sous la plume du général).

D’où une certitude (là encore sur fond d’imprécision) : entre la soirée du 17 et la rédaction de la version classique, dans l’après-midi du 18, il y a eu un premier polissage du texte par la censure britannique en raison sans doute, déjà, des objections de Halifax et de ceux, anglais ou français, qui le suivaient sur ce dossier. En d’autres termes : de Gaulle a été contraint de jouer au militaire souhaitant rassembler des collègues en territoire britannique pour continuer la lutte, alors que, dès le début, il entendait donner à son action une dimension essentiellement politique.

Il va s’efforcer de rattraper le temps perdu. D’une part dans ses discours suivants : en particulier celui du 2 juillet où il réussit à reproduire textuellement l’opposition de l’esquisse du 17 entre les " deux voies ". D’autre part, il ne va pas hésiter à réécrire l’histoire. Il insère à partirde 1941 dans la suitede ses appels un texte très dur pour Pétain, censé avoirété diffusé le 19 alors que Halifax a réussi à le priver de micro entre le 18 et le 22. Mieux : il va faire coexister l’appel du 18 avec une affiche censée avoir été placardée simultanément, alors que les premières traces documentaires à son sujet remontent au 5 août. Les dirigeants pétainistes y sont traités de " gouvernants de rencontre ".

7. Pourquoi si peu de curiosité ?

Il est logique sinon moral que l’histoire s’écrive d’abord en fonction des intérêts politiques du moment. En l’occurrence, il va y avoir très tôt deux écoles sur le 18 Juin, elles-mêmes ramifiées en chapelles. Les résistants insisteront sur la rupture avec Pétain, le patriotisme, la vision prophétique de la guerre -ceux de gauche s’efforçant de tempérer leur admiration et de limiter leur allégeance au nom des aspects autocratiques de ce geste solitaire. Pour eux, le caractère essentiellement militaire du premier appel est le bienvenu : son auteur, mû par le souci de constituer une légion étrangère dans l’armée britannique, n’aurait pas même été effleuré par l’idée d’une résistance intérieure. Du côté vichyste, en revanche, on insistera sur la désobéissance, l’aventurisme, la division, le fait que justement de Gaulle ne s’en est pas tenu à un rôle militaire ; on essaiera de faire de lui un arriviste, soucieux de faire prospérer sa carrière sur le terreau du malheur national.

Entre ces deux points de vue, il n’y a pas que des oppositions, mais aussi de nombreux recoupements. Par exemple, aujourd’hui encore, vous ferez difficilement admettre à un vieux pétainiste, âgé de 20 ans en 1940, que le 18 juin lui-même et son maréchal, comme presque tous les habitants de la planète qui suivaient le déroulement de la guerre, s’attendaient à une victoire allemande toute proche, y compris sur l’Angleterre, soit qu’elle se résignât à traiter devant la faillite française, soit qu’elle fût prise d’assaut. Sur ce chapitre, le pétainisme a été entièrement satellisé par le gaullisme, le résultat de la guerre aidant. Non, Pétain ne pariait pas sur une victoire allemande, qu’iriez-vous penser là, il était entièrement d’accord que l’Angleterre allait tenir et gagner, mais la France exsangue ne pouvait continuer, point.

Mais les gaullistes eux-mêmes ont été bons princes, au détriment de la vérité. Ils n’ont guère insisté sur l’accablement des signataires de l’armistice et sur le fait qu’une immense majorité de Français, et d’humains, le partageait. Sans doute avant tout pour des raisons de politique intérieure. De Gaulle voulait gouverner et avait besoin de voix : il ne pouvait s’opposer trop nettement à tout le monde. D’où cette idée que les défaitistes de 1940 se résumaient à un petit nombre de comploteurs dont Pétain était (suivant les textes gaulliens) le chef ou l’instrument, la grande masse des dirigeants civils et militaires étant plutôt déboussolée et ayant besoin d’un chef énergique, que les institutions déficientes de la Troisième République ne permettaient pas de trouver. Or, si on analyse sans parti pris l’attitude, non seulement de Reynaud (qui s’efface devant Pétain) mais d’un adversaire de l’armistice comme Georges Mandel, on s’aperçoit que leur souci n’est pas de ménager les chances d’une victoire anglaise et encore moins américaine ou soviétique, mais plus modestement de ne pas dissocier, dans une négociation qu’ils croient inévitable, la France et l’Angleterre.

De même qu’il passe l’éponge sur le découragement des dirigeants français, de Gaulle n’a jamais mis en doute la résolution anti-hitlérienne d’une partie des dirigeants britanniques ou de leaders dont l’influence était alors importante, et redoutée de Churchill, comme Roosevelt ou Pie XII. Le chef du Foreign Office, comme ceux du Vatican et de la Maison-Blanche, n’avaient alors d’autre horizon (la rage au coeur certes, surtout dans le dernier cas) qu’une vaste conférence internationale où ils auraient obligé Hitler à modérer ses appétits. Il n’apparaît d’ailleurs pas, même dans ses propos les plus privés, que de Gaulle ait pris totalement conscience de cette situation. Pour sa propagande, en tout cas, il lui suffisait de nettoyer son entreprise des compromissions par lesquelles elle avait dû passer et de la distinguer radicalement, dès l’origine, du pétainisme, par des artifices finalement assez restreints. Il ne faisait que rétablir ce qu’il voulait, dès l’origine, proclamer, comme en témoigne l’esquisse du 17.

Conclusion

Il était bien temps d’aller y voir de plus près. On constatera que cela ne nous rapproche guère de la littérature pétainiste, qui a parfois fait de timides allusions aux variations de l’appel, en mélangeant un peu de vrai avec ses propres inventions (par exemple, que de Gaulle aurait souhaité entrer dans le gouvernement Pétain et que c’est le fait d’en être écarté qui l’a poussé à la rébellion). L’histoire peut et doit s’intéresser au mythe, elle ne doit pas y adhérer. Moyennant quoi, sans le chercher, elle dégage des leçons encore plus édifiantes, quand elle traite d’entreprises vraiment remarquables. En taisant ses succès initiaux contre la censure britannique, alors qu’il était seul et démuni, de Gaulle s’est privé d’une parcelle de gloire qu’on peut aujourd’hui lui restituer. Elle l’eût été beaucoup plus tôt si la victoire sur le nazisme avait induit les peuples à réclamer, vite et fort, toute la vérité sur cette épouvantable régression et les aveuglements qui l’avaient favorisée. Pour appréhender clairement le geste du 18 Juin, il faut prendre en compte les manigances de Halifax et tout ce qui rendait Churchill aussi solitaire, ou presque, que de Gaulle : les prudences de Roosevelt, les calculs de Pie XII, les attentes de Staline... et là, le travail ne fait que commencer.

le 18 avril 2000

Bibliographie complémentaire :

-  Crémieux-Brilhac (Jean-Louis), La France Libre, Paris, Gallimard, 1996

-  Roussel (Eric), Jean Monnet, Paris, Fayard, 1996

-  Schumann (Maurice), Un certain 18 juin, Paris, Plon, 1980 Colville (John), The Fringes of Power, Londres, Cassell, 1985

-  Dilks (David), The Diaries of Sir Alexander Cadogan, Londres, Cassell, 1971



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