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L’intentionnalisme, le fonctionnalisme... et la constitution européenne




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L’actualité s’invite de plus en plus à la table de l’historien.

Mon travail sur le nazisme et la Seconde Guerre mondiale s’inscrit à contre-courant de la tendance largement dominante à la fin des années 1980, le fonctionnalisme -dit aussi « structuralisme », initié dans les années 60 par les universitaires allemands Martin Broszat et Hans Mommsen (si pro-européen soit-on, on devrait d’ailleurs trouver assez curieux que les historiens de la nation par laquelle le scandale est arrivé tiennent une telle place dans la recherche sur un pareil objet -ce qui ne veut pas dire qu’ils devraient n’en avoir aucune). Pour résumer : il aurait été grand temps, d’après ces personnes, d’étudier les phénomènes en eux-mêmes, sans présupposer chez quiconque des intentions organisatrices, et surtout pas chez les nazis, ces brutes primaires dont le chef n’était ni le moins brutal, ni le moins primaire. En présupposant que leurs intentions étaient tout à fait secondaires par rapport à des courants objectifs qui inscrivaient leurs actes dans des « fonctions » réclamées par la société allemande, ils auraient fait passer l’histoire du Troisième Reich d’un stade métaphysique, moraliste ou sentimental à l’objectivité pure et, pour tout dire, à la Science.

Il est grand temps, aujourd’hui, de dévoiler dans le fonctionnalisme lui-même une fonction : il s’inscrit dans une tendance lourde, celle de la dévalorisation du politique, qui a beaucoup à voir, précisément, avec le débat actuel sur la constitution de l’Union européenne. Pendant un demi-siècle, les militants de cette union se sont satisfaits d’accords principalement économiques, censés obéir à des lois immuables, celles du « marché ». Il n’y avait au fond rien à décider, sinon de plier de plus en plus les habitudes et les mentalités aux dogmes du libre-échange et de l’investissement-roi. Il est vrai qu’il n’y avait pas besoin d’une politique extérieure, la polarisation de la guerre froide inscrivant celle-ci, également, dans une fatalité non questionnable. Mais le changement de décor de 1989-91 a obligé brutalement l’Europe à décider de ce qui devait se passer chez elle (Yougoslavie) comme à l’extérieur (maintien de l’OTAN ? Intégration en elle de toute l’Europe, ou renonciation de tous ses pays à en faire partie ? ). Les années 1990 furent marquées par le gâchis, l’indécision et l’alignement sur les Etats-Unis en traînant les pieds. Mais quand Bush junior eut mis les siens dans le plat, il a bien fallu constater qu’on était à la croisée des chemins.

Les laborieuses négociations ouvertes vers 1950 sur les processus de décision à 6, 9, 15 ou 25 se sont muées, au début du millénaire suivant, en une convention pour donner une constitution à l’Europe. Celle-ci pouvait s’acquitter de la tâche a minima, en produisant un texte fumeux qui sanctifie le marché, crée un espace poreux aux investissements nord-américains et, sur le plan militaire, intègre tous les pays membres à l’OTAN. Elle pouvait aussi opter pour un texte novateur et courageux, créant une véritable entité politique, ouverte à la coopération tous azimuts mais préservant sa liberté de décision en tous domaines -ou l’abdiquant seulement, dans des cas bien déterminés, en faveur d’une ONU réellement au-dessus des Etats.

La première solution l’a, dans un premier temps, emporté : nous sommes en fait devant une non-constitution qui paralyse toute décision autonome, tant par l’article qui impose une politique militaire compatible avec celle de l’OTAN que par tous ceux qui organisent la liberté des investissements sans la moindre possibilité de contrôler leur provenance -cependant qu’aux Etats-Unis, plus que jamais, un pouvoir étatique fort est à même d’exercer, en cas de besoin, un tel contrôle.

On dira, un jour, que, de nos jours, la démocratie était dans l’enfance... voire en gestation ! Quelle idée scandaleuse en effet, aujourd’hui encore, que de faire décider chaque citoyen d’un ensemble de plusieurs centaines de millions d’habitants sur le devenir même de cet ensemble, pour une longue période ! Les partisans du « oui » au référendum se révèlent un peu plus chaque jour partisans du « non au référendum ». Ils maudissent Chirac de l’avoir organisé et lui-même, selon toute vraisemblance, se le reproche amèrement. Qu’ils se consolent ! Quelles que soient les intentions des uns et des autres, ce sont sans doute des structures lourdes qui en ont voulu ainsi et ce référendum remplit une fonction : de même qu’il devenait impossible de ne pas doter l’Europe de règles politiques, de même il devenait très difficile de le faire dans le dos des peuples et il fallait bien en faire voter au moins quelques uns. En résumé : pour repartir du bon pied, en une époque marquée par des attaques généralisées contre la protection sociale et par une progression de l’emploi très inférieure à la croissance démographique mondiale, les fonctions immuables du marché avaient besoin que les intentions de chacun aient pu se donner, et leur donner, libre cours. Ce n’est pas un hasard si ses adversaires réduisent, plus que jamais, le « non » à un exutoire de peurs et de frustrations : c’est bien ainsi qu’eux-mêmes avaient conçu le scrutin, en calculant qu’au bout du compte les électeurs se raccrocheraient aux passages affirmant certains droits comme à une bouée. Et se passeraient eux-mêmes la corde au cou.

Eh bien non messieurs, c’est de politique que l’époque, plus que toute autre, a besoin, et puisque vous ne voulez pas en faire malgré vos fonctions officielles, l’électorat se débrouille en exprimant des intentions, certes un peu confuses.

Pour en revenir au nazisme, je dois préciser que ma critique radicale du fonctionnalisme s’accompagne d’une insatisfaction profonde devant les productions du courant intentionnaliste, du moins avant 1990. Il était incarné d’un côté par quelques historiens du génocide des Juifs, soucieux de démontrer que ce crime était programmé depuis longtemps, d’un autre par des universitaires tout aussi allemands (de l’Ouest) que les précédents, tels Andreas Hillgruber et Eberhardt Jäckel. Dans tous les cas, ces personnes prêtaient le flanc à leurs adversaires -très dominants dans la sphère universitaire, en Allemagne et ailleurs- en faisant de Hitler un idéologue assez obtus et de sa politique un choc constant avec des réalités qui le dépassaient. La révolution des années 1990, encore discrète, initiée notamment par Lukacs et Costello, consiste à dire qu’il maîtrisait les processus qu’il avait engagés, précisément parce qu’il les avait engagés et que ses adversaires n’y comprenaient pas grand-chose.

Comme l’intentionnalisme des générations précédentes est resté assez frileux, la tentation pourrait naître chez certains de voir dans le mien un « hyper-intentionnalisme ». Je préférerais justement parler d’un intentionnalisme non frileux : aucun tabou ne doit empêcher de voir en Hitler un manœuvrier hors pair, non seulement, par exemple, à l’occasion de la campagne de 1940, mais jusqu’au bout, lorsque précisément la réduction de ses moyens rend son maintien au pouvoir plus difficile et plus surprenant encore que ses victoires diplomatiques ou militaires d’antan. En revanche, nous gagnerions du temps si les sceptiques s’abstenaient de proclamer que cette nouvelle orientation de la recherche postule que Hitler avait « tout prévu » ou « tout calculé ». Mon dernier ouvrage présenté ci-dessous, qui explore plus que les précédents sa façon de prendre des risques et le contrat qu’il croyait avoir passé avec la « Providence », permet de comprendre que, pour moi du moins, il s’agissait plus d’un art de la suggestion, déployé sur la scène mondiale, que de stratégie au sens classique du terme. Ce qui explique que le « non » ferme d’un Churchill ait pu faire crouler l’entreprise.

Indépendamment de toute structure.

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P.S

(18 mai 2005) Depuis 24h, une bonne partie des dirigeants politiques favorables au traité consitutionnel, tels que le Français Raffarin ou le Portugais Barroso, démontrent leur affolement en prédisant, en cas de vote négatif en France, non plus seulement un blocage de la construction européenne, mais de la croissance économique du continent. D’autre part, nous assistons à une mise en vedette, toujours par les partisans du "oui" (notamment dans les médias, où ils continuent de pulluler même s’ils ont changé de ton et traitent un peu moins les adversaires du traité comme des pestiférés), de Laurent Fabius, considéré comme un bon repoussoir puisqu’il a naguère présidé à des politiques fort libérales et médiocrement socialistes, tant en France qu’en Europe : voilà qui permet d’insinuer que le vote négatif procède, de sa part et de celle des autres partisans du non, d’une manoeuvre relative à l’élection présidentielle de 2007. Malgré ces manigances, la question la plus débattue est la possiblité de renégocier le traité. Jacques Delors, qui avait eu l’honnêteté de dire qu’elle existait, a été contraint à une rétractation, en l’espace de 24 heures (entre un article du Monde du 12 mai et une émission de France 2 du 13). La rénégociation après un "non" (qu’il soit français, hollandais ou britannique) ne sera certes pas un chemin de roses, mais cette discussion fait apparaître une évidence : que cette renégociation, après un "oui" général, deviendrait impossible, et qu’il faut d’urgence modifier le texte, ne serait-ce que pour la rendre plus facile. Enfin, plus un jour ne se passe sans que des mesures soient prises ou du moins annoncées, à Paris comme à Bruxelles, en faveur des catégories dont les sondages disent qu’elles veulent voter non, par exemple aujourd’hui les agriculteurs, auxquels on va donner des subventions pour qu’ils puissent prendre des vacances en payant des remplaçants, ou les ouvriers du textile, en parlant de restreindre les importations de chemises chinoises. Puissent ces personnes saisir l’aumône comme un dû, et maintenir leurs votes !

(20 mai) Le parti socialiste (ou, d’une façon plus générale, la mouvance socialiste en France), au premier semestre 2005, est d’ores et déjà un objet historique intéressant, moins, beaucoup moins en raison de la lutte entre Fabius et Jospin qu’en raison des efforts de plus en plus vains des principaux notables du parti pour retenir leur électorat, naguère fort nombreux dans les élections régionales françaises et présentement en fuite vers le vote "non" sur le traité européen.

De ce point de vue, le rédacteur en chef du Nouvel 0bservateur, Laurent Joffrin, sympathisant socialiste et acquis au "oui", vient de commettre successivement deux éditoriaux qui méritent de passer à la postérité. Dans le premier, il reconnaît avec beaucoup de franchise l’impérialisme du "oui", qui a colonisé sans état d’âme la presse écrite, radiophonique et télévisée... mais prétend que le citoyen n’est nullement intoxiqué ou manipulé, puisqu’Internet rétablirait l’équilibre ! Et de citer, avec des pincettes, l’excellent site d’Etienne Chouard -excellent plus encore par son esprit de dialogue que par l’acuité de ses critiques envers le traité.

Dans le second, mis en ligne le 18 mai, il essaye d’analyser, mieux vaut tard que jamais, ce qui fait monter le "non" et se déchaîne contre la droite et le Medef (principal syndicat patronal en France), coupables de soutenir ou de laisser passer les mesures qui favorisent les suppressions d’emplois ou la réduction du niveau de vie des couches populaires en France. On sent ici, une fois de plus, sourdre le reproche que les électeurs voteraient plus en fonction de leur mécontentement général que du texte en particulier. Mais ce qui est intéressant, c’est que ce papier appelle la "gauche du oui" non plus à une mobilisation pédagogique pour éclairer les ânes que nous serions, mais à une mobilisation politique en direction de Bruxelles, pour y faire triompher la sauvegarde des intérêts élémentaires de la population française. Après ce fulgurant progrès réalisé en une semaine, il reste peu de temps à l’auteur pour franchir le pas ultime, qui l’amènerait à comprendre que la mobilisation qu’il prône serait grandement favorisée par un vote négatif le 29 mai, et fortement handicapée dans le cas contraire.

J’en conclurai que, contrairement à l’affirmation d’hier de Jacques Chirac à Nancy, contrairement à ce stupéfiant discours d’un président appelant à la rescousse contre ses compatriotes deux dirigeants étrangers (l’Allemand Schroeder et le Polonais Kwasniewski), la renégociation du traité ne saurait se faire, du côté français, sur la base d’"on ne sait quel mélange" entre "les positions du Front national et du parti communiste français", mais bien de l’union, probablement très majoritaire, des partisans du "oui" sensibles aux "avancées" du texte mais inquiets pour l’avenir des acquis sociaux, et de ceux du non qui réclament "plus et mieux de construction européenne".

C’est bien pourquoi il importerait que les ambitieux piaffants ne nous plongent pas dès le 30 mai dans la campagne présidentielle de 2007. Car ceux qui auront mené ce débat référendaire loyalement, en le circonscrivant à son objet, forment une majorité, divisée certes sur les enjeux français, mais relativement facile à unir, quel que soit le résultat du 29 mai, pour tenter de faire progresser l’Europe dans tous les domaines, soit, en cas de ratification du traité en l’état par ses 25 signataires, dans le cadre regrettable mais désormais obligatoire dudit traité, soit dans un vaste débat démocratique et, cette fois, européen, sur sa réécriture.

post-post-scriptum (2h plus tard).- J’avais écrit dans un premier temps, à propos du meeting nancéien où Chirac disait pis que pendre de ses compatriotes à un chef de gouvernement allemand tout en maniant l’anticommunisme, que "planaient sur lui les fantômes, non seulement du bon roi Stanislas, mais du wagon de Montoire et du mur de Berlin". Dans un deuxième temps j’avais retiré cette phrase, en me disant que les partisans du "oui" n’avaient plus d’autres ressources que de traquer dans les proses de leurs adversaires des bouts de phrases qui, isolés, pouvaient passer pour des dérapages insultants (comme, il y a quelques semaines, la phrase où Henri Emmanuelli, socialiste et partisan du "non", avait rapproché la logique du "oui" de celle du gouvernement Laval). A présent, j’ai pris connaissance du site de Thibaud de La Hosseraye, un diplômé d’HEC âgé de 28 ans, naguère employé à la propagande du "oui" par le cabinet de Raffarin et, depuis ce poste d’observation, converti au "non" (notamment parce qu’un membre important dudit cabinet avait dit lors d’une réunion, en mars dernier, au moment où le "non" avait pris l’avantage dans les sondages : « comme on ne peut pas contrer les arguments du Non, il faut le discréditer, le ringardiser »). Je me dis qu’il n’y a pas de raison d’être plus réservé ou moins courageux que lui. Il écrit notamment (en date du 15 mai) ces phrases qui devraient aider tout lecteur de bonne foi à comprendre et à admettre, dans ses limites, mon allusion à Montoire, qui n’assimile ni Chirac à Pétain ni Schroeder à Hitler, mais tente de leur faire honte de leurs postures respectives :

"On ne construit pas l’Union avec un ou plusieurs autres sur la détestation de soi (...) Il semble pourtant qu’il y ait souvent beaucoup de détestation de soi dans la passion supra-nationaliste : c’est une disposition psychologique dangereuse et qui devrait rappeler à certains de très mauvais souvenirs."

Le "oui" serait-il en train de se détricoter à grande vitesse ? Ce serait, ô combien, la meilleure chose pour la France et pour l’Europe.

Dernière seconde (29 mai, 8h)

La dernière semaine de campagne a été digne des précédentes, apportant son lot de comportements déroutants. Le "non" s’envolait dans les sondages, et la résignation semblait gagner le camp du "oui" mais la proportion des indécis restait forte et mes conversations personnelles peuvent en porter témoignage. Ma conviction que la victoire du "non" sera d’autant plus suivie de débats constructifs sur la réécriture du traité qu’elle sera écrasante n’est pas partagée par tout le monde. La crainte d’un "isolement de la France" fait son chemin et beaucoup de "nonistes" souhaiteraient que leur option l’emporte de peu... voire sont prêts à payer de leur personne pour ramener la victoire à des proportions plus mesurées ! Tout cela témoigne, chez ces partisans du "non", d’un grand esprit de responsabilité et de dialogue, et d’un vif souci de respecter leurs adversaires.

Il ne faudrait tout de même pas oublier que nous avons affaire, au PS comme au parti majoritaire de droite baptisé UMP, à des politiciens professionnels de grande expérience, disposant de moyens écrasants et prêts à tout, ils l’ont assez prouvé, pour défendre leurs places. Cette expression n’est d’ailleurs, sous ma plume, nullement péjorative : il faut bien des politiciens de métier et il est normal que les métiers se défendent. Mais ce n’est pas aux membres d’autres catégories de les défendre à leur détriment, et les électeurs ont, en l’occurrence, des intérêts diamétralement opposés : on a enfin, depuis quelques jours, commencé à leur parler avec respect, et c’en sera évidemment fini si, après avoir eu si peur, les cadres PS et UMP obtiennent une absolution qui ne pourrait que leur rendre, au centuple, leur arrogance. Et que dire des innombrables notabilités des pays voisins qui, superbement indifférentes à notre débat mais affolées devant la perspective de son issue, sont venues nous sermonner comme des gamins oublieux des "bienfaits de l’Europe" ? Leur sans-gêne également ne connaîtrait plus de bornes.

Puissent tous les électeurs prendre conscience qu’au point où en sont les choses les lendemains seront très durs, en tous domaines, si la France finit par se rallier au traité tel qu’il est.

11h 30 Petit dialogue, au bureau de vote, sur la participation

-  Lui : que de monde ! pourvu que ça dure !

-  Moi : cela ne durera que dans l’hypothèse d’un résultat du vote, et retombera aussitôt dans le cas contraire.

-  Lui : je crois que nous nous comprenons... pas de polémique !

-  Moi : si vous pensez que cela pourrait déclencher une polémique, c’est que nous ne sommes pas d’accord !

Le non, et après ?

un blog animé

le point de vue de l’historien Jean-Louis Margolin

MONTOIRE ? PARLONS-EN !

le 23 avril 2005



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