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Hitler, "Mein Kampf" et la Grande-Bretagne




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Hitler, Mein Kampf et l’Angleterre

de Arnaud Christen (24/04/2005 16:08:08)

Le chapitre XIII du deuxième tome de Mein Kampf offre d’intéressantes réflexions sur la politique étrangère. En particulier, il y a les points suivants (p.613-616 N.E.L.) :

"Ce que souhaitera toujours l’Angleterre, c’est d’empêcher qu’une puissance continentale quelconque accroisse ses forces au point de pouvoir jouer un rôle important dans la politique mondiale ; elle veut donc maintenir un certain équilibre entre les forces dont disposent les Etats européens ; car c’est là une des conditions primordiales mises à l’hégémonie de l’Angleterre dans le monde entier."

Or, Hitler fait remarquer qu’en permettant à la France de devenir "la première puissance continentale de l’Europe" avec la victoire de 1918, "l’Angleterre n’a pas atteint le but qu’elle avait en vue en faisant la guerre. Celle-ci n’a pas écarté le danger que présentait pour l’équilibre des forces sur le continent la prédominance acquise par un Etat européen, elle ne l’a rendu que plus menaçant."

Et Hitler conclut :

"L’Angleterre désire que l’Allemagne ne soit pas une puissance mondiale [...]. Mais, aujourd’hui, nous ne luttons pas pour reconquérir la situation de puissance mondiale ; nous avons à combattre pour l’existence de notre patrie, pour l’unité de notre nation et pour le pain quotidien de nos enfants. Si, tirant la conclusion de ces prémisses, nous passons en revue les alliés que peut nous offrir l’Europe, il ne reste que deux Etats : l’Angleterre et l’Italie."

Ces phrases me posent quelques problèmes.

Si l’on accepte l’idée que Hitler expose dans Mein Kampf le programme qu’il cherchera à mettre en oeuvre une fois arrivé au pouvoir (au risque de devoir, dans un premier temps, s’ingénier à en faire oublier le contenu pour ne pas alarmer ses adversaires), ces phrases amènent les réflexions suivantes :

1) Hitler a bien compris que pour faire éclater l’Europe de Versailles il pouvait jouer sur les "remords" anglais et la méfiance britannique pour l’arrogance française. Pour Hitler, il s’agit de faire retourner contre la France sa victoire de 1918 qui porte en germe une fragilisation de l’alliance franco-anglaise. Le pacte naval, signé dans le dos de la France, en serait l’une des illustrations. La recherche d’une "entente" entre l’Allemagne et le Royaume-Uni serait donc annoncée dès Mein Kampf : au travers de la cour qu’il fait à l’Angleterre, Hitler met en oeuvre ce qu’il a annoncé dans son livre. Le rapprochement avec l’Angleterre est bien un axe important de la diplomatie du IIIème Reich.

2) Mais, il donne aussi dans Mein Kampf une règle bien claire : en aucun cas l’Angleterre ne pourrait accepter une domination allemande sur l’Europe. Si ce propos reflète bien sa pensée, il conduit tout naturellement à voir dans la sérénade hitlérienne à destination du Royaume-Uni une mascarade délibérée : Hitler presse le citron des appeasers tant qu’il peut, tout en sachant qu’au bout du compte l’Angleterre s’opposera à lui. Toute la question étant de savoir à quel moment celle-ci jugera dangereusement brisée (pour elle) l’équilibre européen auquel elle tient. Par conséquent, on pourrait rejeter toutes les interprétations de la politique anglaise de Hitler qui y verrait l’espoir, aussi bref ait-il été, d’un "partage du monde", d’une alliance entre les races soeurs. Hitler sait qu’une suprématie sur l’Europe ne peut s’obtenir que contre l’Angleterre et ne se fait donc aucune illusion sur ce qu’il peut espérer des Britanniques.

Un problème cependant : si ces phrases de Mein Kampf annoncent bien un "programme", comment faut-il interpréter les offres de paix de Hitler à l’Angleterre au moment de l’effondrement de la France ? Car Hitler ne peut ignorer qu’il a alors placé l’Angleterre vis-à-vis de l’Allemagne dans la situation annoncé dans la "règle" citée plus haut : l’Allemagne domine l’Europe continentale et constitue désormais le monstre à abattre pour l’Angleterre (comme Napoléon 130 ans plus tôt). En ce sens, le choix d’un Churchill n’était-il pas le plus prévisible ? Hitler a-t-il "oublié" ses propres réflexions sur la politique européenne de l’Angleterre ?

A moins que... la défaite de la France représentant le moment où l’Angleterre prend enfin conscience de la réalité de la nouvelle suprématie allemande (ce que symbolise l’arrivée de Churchill aux commandes), l’instant délicat du basculement entre les illusions des appeasers et la lucidité d’un Churchill ait créé une ultime possibilité pour obtenir la paix en profitant du vertige provoqué par ce basculement, un vertige bien temporaire, avant que l’Angleterre, ayant retrouvé la "tête froide" et correctement identifié la menace, s’accroche fermement à ses vieux réflexes de lutte obstinée contre un nouveau Napoléon ?

Reste une dernière possibilité : renoncer à voir dans Mein Kampf un quelconque "programme"...



Ca passe ou ça casse

de François Delpla (02/05/2005 08:11:17)

Vos analyses me semblent très pertinentes.

Elles ne peuvent guère conduire qu’à la conclusion suivante : Hitler sait qu’il se lance dans une entreprise risquée. Sa proposition de "partage du monde" passe évidemment par une révision de la politique londonienne d’équilibre européen. Il ne compte donc guère que sa main tendue soit saisie avant la guerre, mais pense qu’en écrasant brusquement la France il peut obtenir la résignation de Londres à une hégémonie allemande sur le continent, l’anticommunisme aidant (car c’est ça, ou compter sur Moscou, ce qu’un Chamberlain, resté au pouvoir dix jours de plus, ne serait guère porté à faire).



Une révision aussi brutale était-elle possible...

de Arnaud Christen (03/05/2005 10:48:22)

...autrement que par une défaite de l’Angleterre (ce qui remet en question le sort du contingent britannique en France) ?

Si le calcul hitlérien repose bien sur une résignation de la Grande-Bretagne, il relève du coup de dé : un coup brutal (écrasement de la France) suffisamment fort pour ébranler une politique d’équilibre européen aussi enracinée que celle de la Grande-Bretagne.

Hitler fait référence à Napoléon dans le même chapitre de Mein Kampf. Or, la violence des chocs d’Austerlitz, Iéna et Friedland n’avaient pas suffi à celui-ci : l’exemple de Napoléon pouvait suggérer à Hitler que, malgré la défaite de ses alliés, l’Angleterre risquait de ne pas céder tant que son territoire restait inviolé et sa marine invaincue. Cela dit, Napoléon ne disposait pas de l’atout de l’anticommunisme. Est-ce l’argument décisif pour Hitler ?



Re :Une révision aussi brutale était-elle possible...

de Victor Slavescu (03/05/2005 14:58:10)

>pour ébranler une politique d’équilibre européen aussi enracinée que celle de la Grande-Bretagne.

Peut-être Hitler ne cherche-t-il a minima qu’un "ébranlement" temporaire de la politique d’équilibre britannique. Le temps que Londres se "reprenne", la guerre serait de toute façon terminée du fait de l’effondrement de l’URSS... Et l’Europe inféodée ipso facto (et entièrement) à l’Allemagne.

Cela implique pour le Reich une guerre nécessairement courte.



Problème

de Arnaud Christen (03/05/2005 16:04:47)

Quand s’arrête la politique et quand commence l’alchimie ? Hitler ne peut guère mesurer à l’avance le degré d’ "ébranlement" nécessaire. Il ne reste guère qu’à en croire Hitler lui-même (au risque de le laisser nous leurrer...) :

« J’avance avec l’assurance d’un somnanbule sur le chemin qu’a tracé pour moi la Providence » ? ?



Re :Problème

de Victor Slavescu (03/05/2005 17:34:10)

Hitler, tout fin politique qu’il était, n’en était justement pas moins persuadé de jouir d’une très bonne étoile. Cette phrase d’Hitler illustre un propos qui transparaît aussi dans Mein Kampf.

D’ailleurs, ses succès antérieurs à la bataille d’Angleterre ne devaient pas l’inciter à la modération et l’ont très certainement plutôt encouragé dans cette voie.



Mais enfin, ça a failli marcher !

de François Delpla (04/05/2005 19:25:57)

Outre l’anticommunisme, un facteur essentiel différencie le temps de Napoléon de celui de Hitler : l’affaiblissement relatif de l’Angleterre devant la montée d’autres puissances. Ses chasses gardées sont mises en cause de partout et ses finances ne suivent plus. L’idée de l’obliger à réviser sa politique traditionnelle ne repose donc pas sur du sable, et c’est bien pourquoi Hitler trouve facilement l’oreille des Baldwin, Chamberlain et Halifax. En même temps, il les leurre en jouant de ses propres handicaps ou de traits qu’il présente comme tels : son autodidactisme, sa brouillonnerie, son indécision...

Pendant tout ce temps, Churchill est bien seul, en Grande-Bretagne, à rappeler sans relâche les "fondamentaux", et il passe souvent pour un "vieux grincheux victorien" insensible aux réalités nouvelles.



Re :Mais enfin, ça a failli marcher !

de Roy-Henry (04/05/2005 21:09:02)

Exactement ! Il n’était pas comme ce brave Lloyd George, acquis aux visions lucides d’un chancelier raisonnable...

Dommage que Edouard VIII ait abdiqué !

Hitler a été trop gourmand aussi : Il se serait contenté des frontières de 1914, la paix était faite en octobre 39 !



Re :Re :Mais enfin, ça a failli marcher !

de Victor Slavescu (05/05/2005 10:22:08)

>Il se serait contenté des frontières de 1914, la paix était faite en octobre 39 !

C’est ce révisionnisme hitlérien "raisonnable" qui a aveuglé nombre de politiques des années 30 (surtout en Grande-Bretagne). Hitler semble effectivement (jusqu’en mars 39) vouloir remettre à plat les traités de paix et regrouper les allemands au sein du Reich, ni plus ni moins. Ce que personne n’a saisi ce sont les ambitions hégémoniques bien plus large du chancelier allemand.



Hitler et l’Angleterre (suite) : le virage de la mi-mars 1939

de François Delpla (08/05/2005 16:10:44)

********************************* Hitler semble effectivement (jusqu’en mars 39) vouloir remettre à plat les traités de paix et regrouper les Allemands au sein du Reich, ni plus ni moins. Ce que personne n’a saisi ce sont les ambitions hégémoniques bien plus larges du chancelier allemand. *********************************

Il faut en effet souligner une chose que bien peu de manuels d’histoire des relations internationales remarquent : lorsque Chamberlain, avec un temps de retard, s’insurge le 17 mars 1939 contre l’entrée de Hitler à Prague, survenue l’avant-veille, ce n’est pas seulement la violation des accords de Munich qui le chagrine, mais le fait qu’elle soit justifiée par la théorie de "l’espace vital", en rupture brusque avec le désir de regrouper les germanophones dans un même Etat qui sous-tendait jusque là, officiellement, les revendications allemandes.

Si ce virage est peu remarqué, c’est qu’il jure avec toutes les thèses suivant lesquelles Hitler agit au jour le jour (l’une d’elles nous est encore resservie ces jours-ci par Goetz Aly sous le titre "Ainsi Hitler acheta les Allemands", en bonnes feuilles d’un livre paru en Allemagne et à paraître en France en octobre -cf. http://www.amis.monde-diplomatique.fr/article.php3 ?id_article=855) : aucune préoccupation immédiate du dictateur ne saurait expliquer un virage aussi prononcé, qui ne peut donc procéder que d’un calcul stratégique et renvoie à son intention de déclencher une guerre européenne, dans les meilleures conditions pour lui, à l’automne suivant.

La réaction des puissances a de quoi le faire rire sous cape : personne, sauf Churchill, ne dit qu’il mène méthodiquement l’Europe à la guerre. On proclame plutôt qu’il est devenu fou, on estime qu’il ne se sent plus tenu par rien, qu’il abuse de la patience des grandes puissances et qu’il faut le contenir par une claire menace de guerre en cas de nouvel empiétement. Bref, on le traite plus que jamais comme un gamin immature et moins que jamais comme un stratège.

Quant à Churchill, il ne faut pas oublier qu’il est un politicien conservateur doublé d’un homme d’Etat. A ces deux titres il a tendance, à l’époque puis dans ses mémoires, à prêter largement ses vertus aux Chamberlain et autres Halifax. L’union du parti, de la nation et de l’Europe (moins l’Axe) en vue d’une réaction militaire dans le cas d’une nouvelle exaction hitlérienne lui paraît un pas en avant digne d’être encouragé, plutôt que d’insister sur ce qui le sépare encore de ces gentlemen.

Il est pourtant toujours bien seul à penser que le danger de guerre est extrême. La politique de Chamberlain comme celle de Halifax consistent bien plutôt à tenter de faire mesurer aux Allemands que la politique de leur Führer conduit à une impasse et qu’il faudrait changer de gouvernement. D’où, par exemple, leur attitude à l’égard de l’URSS, Churchill essayant de peser pour une véritable alliance et son gouvernement pour un simulacre de menace d’alliance au cas où.

le 8 mai 2005



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