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Une interview sur mon travail



et plus particulièrement sur ma vision de Hitler



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Dans Famille chrétienne n° 1424, 30 avril 2005

propos recueillis par Paul-François Paoli

Hitler était-il un "monstre" ?

Il y a 60 ans, le 30 avril 1945, Adolf Hitler se suicidait dans son bunker berlinois. Spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, François Delpla étudie depuis de longues années ce personnage qui a entraîné le monde dans la catastrophe. Sa vision, originale, diffère de celle des historiens allemands ou anglo-saxons.

Après avoir écrit une volumineuse biographie d’Hitler vous venez de consacrer un livre aux relations du chef nazi avec les femmes, Les tentatrices du diable [1]. Qu’est ce qui motive votre recherche ?

François Delpla : J’étais insatisfait de l’historiographie actuelle, largement dominée par les Anglo-Saxons et par les Allemands. Sur Hitler on attend généralement la lumière du monde anglo saxon, éventuellement de l’Allemagne. Ce serait incongru de voir un Français qui s’en mêle. Il y a une habitude prise.

Je reproche à l’historiographie actuelle une sous-estimation de l’intelligence de Hitler, de sa rationalité maléfique, et une exagération de sa monstruosité personnelle. En somme je n’étais pas satisfait de ce que je lisais.

Par exemple ?

FD : Par exemple on nous parle de "politique de la terre brûlée" à la fin du Troisième Reich. Hitler aurait ordonne le 19 mars 45 à Albert Speer, ministre de l’Armement, de faire tout sauter devant l’avance des Américains et des Soviétiques. Speer racontera ensuite qu’il a désobéi à cet ordre et qu’il a fini par l’avouer à Hitler. Et celui-ci serait passé à autre chose sans lui en tenir rigueur.

A mes yeux cette interprétation des faits est grotesque parce qu’elle fait de Hitler un personnage inconséquent. Les historiens ont trop souvent pris ce récit au premier degré. A chaque fois qu’il y a du mal à dire de Hitler on est preneur comme si on avait besoin d’en rajouter.

Plus on diabolise sa personne en particulier et plus on minimise la responsabilité des autres acteurs de cette tragédie.

La transformation d’Hitler en monstre peut-elle avoir des effets pervers ?

FD : On ne peut estimer le mal qu’il nous a fait si on ne prend pas la mesure de ses capacités hors du commun, en le réduisant à un "malade" ou à un "fou furieux". Ce qui est difficile à saisir chez Hitler c’est qu’il est à la fois un homme doué de facultés exceptionnelles et un « pauvre type » habité par la haine et le ressentiment. On ne comprend rien au personnage si on ne le situe pas dans son contexte : celui du début d’un siècle marqué par une violence inouïe qui se déchaîne sur la civilisation avec la Première Guerre mondiale. Hitler avait le sentiment d’avoir de grandes capacités mais de ne pouvoir les concrétiser dans la société où il se trouvait. La guerre et l’état militaire le révèlent à lui-même. Finalement il trouve sa voie en faisant une redoutable synthèse entre des penchants « artistiques » qui l’avaient isolé du « monde commun » et la mission de sauveur de l’Allemagne qu’il se donne.

Peut-on dire qu’il était un psychopathe ?

FD : Je crois qu’on a beaucoup exagéré la dimension psychopathologique de sa personnalité. Par exemple, si on prend l’angle de la sexualité il est certain qu’avant l’âge de trente ans il manifeste une timidité hors du commun dans ses relations avec l’autre sexe. Mais il n’est pas pour cela anormal, c’est un névrosé comme tant d’autres. Autrement dit un hétérosexuel qui a une difficulté d’approche des femmes très accentuée. En outre, qu’on ne lui connaisse pas de relations féminines avant trente ans ne signifie pas qu’il n’en ait pas eu. Sans doute a-t-il connu des prostituées durant la guerre. Tout n’est pas éclairci dans ce domaine.

On peut encore découvrir des pans de sa vie privée ?

FD : Je crois qu’il faut prendre au sérieux le témoignage d’un certain Jean Loret, enfant naturel né en 1918 dans une zone occupée par les Allemands dans le nord de la France et à qui sa mère, au moment de mourir, va « révéler » à la fin des années 40 que son père était un certain Adolf Hitler.

Loret, qui avait fait de la résistance et n’avait aucune complaisance pour les idées nazies, a cru toute sa vie que son père était Hitler parce que sa mère le lui aurait dit. Il lui ressemblait de manière assez étonnante selon certains de ceux qui l’ont connu. Mort en 1985, il avait le problème de tous les enfants naturels il voulait avoir une certitude sur son origine. Je pense que son affirmation est plausible.

Concernant la « solution finale » n’a-t-on pas tendance depuis quelques années à minimiser sa volonté personnelle ?

FD : La recherche universitaire allemande des années 60 est en partie responsable de ce flou. Des historiens qu’on a appelé « fonctionnalistes » considéraient que les intentions d’Hitler se perdaient dans le maquis des luttes d’appareil. Cette conception, d’apparence plus scientifique, a eu tendance à minimiser son rôle dans l’extermination des Juifs. Au point qu’un historien comme Hans Mommsen a pu parler de Hitler comme d’un « dictateur faible » ce qui est quand même une aberration.

Contrairement à ce que certains ont pu écrire le nazisme n’est pas une société sans Etat où régneraient des clans anarchiques. Hitler ignore certains rouages de l’appareil mais s’il donne un ordre ce n’est pas pour qu’il ne soit pas exécuté. Tout chez lui est maîtrisé même s’il peut donner des directives contradictoires pour diviser ses proches, ce qui est classique en politique.

Concernant la Solution finale, après une période où on avait tendance à prendre pour argent comptant l’absence d’un ordre écrit, tous les chercheurs sérieux sont aujourd’hui d’accord pour dire qu’Hitler a donné une impulsion personnelle à ce processus criminel.

Peut-t-on dire que l’Eglise catholique a mieux combattu le nazisme que les églises protestantes ?

FD : Je suis contre ce genre de « concours ». Dans l’ensemble l’épiscopat a faiblement résisté, d’une part parce que la terreur régnait et aussi parce que Hitler était un maître dans l’art de la manipulation. Grâce à sa croisade antisoviétique il avait rallié de larges secteurs des Eglises.

Parmi les ecclésiastiques catholiques l’un des seuls qui puissent se targuer d’une véritable aura de résistant est Mgr von Galen, évêque de Munster. Grâce à ses sermons il est parvenu, en août 1941, à freiner l’action qui consistait à assassiner les handicapés, non seulement mentaux mais physiques, y compris des blessés de la Première Guerre.

Au départ on vide certains hospices en faisant monter les handicapés dans des cars sur les places de mairie avant d’envoyer des faire-part de décès stéréotypés. Un procédé qui a permis d’expérimenter les chambres à gaz.

En se mobilisant, même de manière modeste, l’Eglise catholique parviendra à limiter l’action des nazis et le 24 août 1941 Hitler donne en privé l’ordre d’arrêter ces mesures.

Mais Mgr von Galen avait dans le même temps chaudement approuvé l’attaque contre l’URSS et c’est bien cela qui importait, en l’occurrence, à Hitler.

Est-il légitime de parler de « faillite morale » du peuple allemand ?

FD : D’une certaine manière oui même si cette faillite dépasse largement le cadre de ce peuple. Un aveuglement qui rend encore plus remarquable le rôle de ceux qui ont vu clair dès le début. C’est Churchill qui a pris la vraie dimension de la menace nazie en décidant de ne jamais composer. Tous les autres dirigeants politiques européens composeront plus ou moins, parfois manipulés génialement par la stratégie d’Hitler.

Mais cette « faillite morale » ne concerne pas que l’Europe. On a tendance aujourd’hui a idéaliser le rôle des Etats-Unis dans la lutte antinazie. Il ne s’agit pas de minimiser le rôle du Débarquement, mais Hitler a fait ce qu’il fallait pour tenir ce pays à distance le plus longtemps possible du conflit et Roosevelt a laissé se développer le cancer quand Churchill lançait une grêle d’avertissements.

Pour vous Churchill est le héros absolu de la seconde guerre mondiale ?

FD : Il est grand temps de lui reconnaître une dimension que l’on a eu tendance à « minorer » entre autres parce que Churchill était un politicien conservateur. Les forces de gauche ont généralement tendance à se délivrer des brevets d’antifascisme mais c’est bien un homme d’Etat de droite qui a dit « non non et non » à Hitler.

Le concept « d’antifascisme » qui était celui de la gauche à l’époque mélangeait dans un même type de condamnation Hitler, Mussolini et Franco, accablant parfois plus sévèrement Mussolini ou Franco alors que ni l’Italie ni l’Espagne ne menaçaient l’Europe. Et en plus de menacer l’Europe Hitler menaçait l’idée même d’humanité. Le mérite de Churchill et aussi de De Gaulle sera de sentir une force en marche, une force mauvaise, à laquelle il fallait absolument s’opposer par tous les moyens.

Assiste-t-on depuis quelques années à une forme de minimisation plus ou moins latente du nazisme ?

FD : Oui on peut le dire. Il n’y a qu’à observer l’influence du négationnisme ou la minoration, ici et là, de ce qui a constitué l’extraordinaire violence du nazisme. Pour autant je pense qu’Hitler n’est pas reproductible. Hitler est un génie maléfique dont la réussite momentanée est due à une conjoncture exceptionnelle : celle de l’effondrement de tout un peuple en 1919. Mais aussi maléfique soit-il il agit en fonction de fins qu’il estime rationnelles, ce n’est pas un destructeur gratuit et nihiliste. Il utilise tous les moyens pour redonner à l’Allemagne sa force et sa vigueur.

Avait-il des conceptions religieuses ?

FD : Il est marqué par la pompe des cérémonies religieuses de son enfance, et admiratif devant l’organisation catholique. Mais il est fondamentalement antichrétien puisqu’il parlera de « 2000 ans d’erreurs qu’il faut effacer ».

De plus, il se croit inspiré par une "Providence". Il est moins influencé par Nietzsche qu’il utilise en le détournant que par Schopenhauer. Il y a chez ce philosophe l’idée d’une volonté irrésistible qui pousse les individus et les peuples vers une finalité inconnue. Hitler interprètera cette notion de manière vulgaire pour faire une apologie de la Volonté de puissance qui sera dévastatrice.

Propos recueillis par PFP

Un spécialiste des années 40

Agrégé d’histoire et normalien, François Delpla est l’unique historien français à avoir consacré une biographie à Hitler. Publiée en 1999, celle ci, tout simplement intitulée Hitler, a été suivie de plusieurs ouvrages sur cette période. Notamment L’appel du 18 juin 1940 (2000) où il étudie la genèse de ce texte historique ou encore Montoire (1995) où il retrace l’histoire de la rencontre entre Pétain et Hitler le 24 octobre 1940. Hitler et L’appel du 18 juin sont parus chez Grasset Montoire chez Albin Michel.

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Note du 16 février 2012

J’avais laissé passer (sans l’avoir employé moi-même), dans la mise en forme de mes propos que m’avait soumise PF Paoli, le mot "névrosé", employé à propos de la timidité de Hitler devant les femmes, et je ne le ferais plus aujourd’hui.

Depuis environ un an en effet j’ai clarifié mes idées sur la folie de Hitler. Il s’agit d’une psychose, latente jusqu’à l’approche de ses trente ans puis déclenchée dans les affres de la défaite de 1918 et l’amenant à réorienter toute sa vie en fonction de deux idées-force (et fausses) : celle d’une "mission" reçue de la "Providence", de vouer désormais son existence au redressement de l’Allemagne ; celle d’un combat contre "le Juif", ennemi multiforme mais unique, engagé dans une "lutte à mort" contre la race aryenne, dont 1918 n’était qu’un round.

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note du 23 mai 2012 à propos de Jean Loret

Le Landernau médiatique a été agité le 17 février par une résurgence de l’affaire Loret, sans autre actualité particulière qu’un article sur le blog du Point. J’ai été interviewé sur LCI et aussi, dans le taxi qui m’y emmenait, par une journaliste des Inrocks, Eléonore Sok-Halkovich.

Jean-Marie Loret est décédé en 1985, mais le mystère de ses origines demeure. Sa page Wikipédia française a été supprimée ce matin à 11h19. Son livre est passé inaperçu avant aujourd’hui. Les médias s’enflamment et Rue89 ressort un article de 2009, rappelant qu’une enquête avait été menée par le journaliste néerlandais Jean-Paul Mulders. Ce dernier aurait démontré grâce à l’ADN de Jean-Marie retrouvée sur un timbre, qu’il ne partageait pas le même chromosome Y avec les arrière petits neveux américains d’Adolf Hitler.

L’historien François Delpla, spécialiste du nazisme et auteur d’une biographie d’Adolf Hitler, revient sur cette question de la paternité de Jean-Marie Loret pour les Inrocks.

Quels sont les résultats des recherches sur Jean-Marie Loret ?

Il n’y a pas eu d’ADN fiable du côté de Loret. Le journaliste néerlandais Jean-Paul Mulders aurait prélevé son ADN sur un timbre provenant d’une lettre que Loret aurait envoyée mais c’est impossible à vérifier. Qu’en pense sa famille ? Jean-Marie Loret a cinq ou six enfants. Ils ont tous refusé de se prêter au test car ils ont un doute sérieux. Soit leur père est un menteur, soit leur grand père est Adolf Hitler. Ce sont les seuls qui pourraient permettre de trancher la question définitivement.

Vous avez écrit un livre sur la vie amoureuse d’Adolph Hitler (Les Tentatrices du Diable, sorti en 2005 aux Editions l’archipel, ndlr). La mère de Jean-Marie Loret a-t-elle pu avoir une aventure avec Hitler à Fournes-en-Weppes ?

Il n’y a pas de contre-indications à ce que Hitler se soit trouvé dans les lieux où Charlotte était. Cette histoire est chronologiquement possible.

Quelles sont les autres preuves tangibles ?

Nous n’avons que le témoignage indirect de Charlotte Lobjoie à son fils (sa confession). Jean-Marie aurait retrouvé des dessins d’Adolf Hitler chez lui. Il s’agissait de portraits de sa mère, des éléments de preuve pour lui. On sait qu’Hitler dessinait, cependant, il ne dessinait que des paysages industriels et des bâtiments. Aucun portrait de lui n’a jamais été trouvé nulle part.

Et les expertises diligentées par Loret ?

Les expertises réalisées à l’époque (expertise en méthode d’identification par la physionomie comparative, étude phsychographologique et analyse comparative des écritures des deux hommes) sont sans doute fiables mais pas décisives pour établir une filiation. Sur la fin, même Werner Maser (l’historien allemand engagé par Jean-Marie Loret) avait des doutes. D’ailleurs, contrairement à ce qui est écrit dans le Point, cette thèse n’est pas acquise en Allemagne et au Japon.

Précision : la phrase sur l’absence de portraits dans l’oeuvre graphique de Hitler est un peu trop catégorique. Il vaut mieux dire qu’il ne représentait pas volontiers la figure humaine. De toute manière, le témoignage de Loret indique qu’il y avait dans la succession de sa mère des peintures qui ont été attribuées à Hitler après expertise, mais non que le sujet en ait été Charlotte Lobjoie elle-même. Il s’agit visiblement d’un embellissement journalistique.

le 23 mai 2012

[1] Aux éditions de l’Archipel.



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