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Aubrac, les faits et la calomnie (suite)




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Ch. 4

La première libération

Pour mettre en doute le récit de Lucie, Chauvy apporte un document, non mentionné dans le mémoire de Vergès, dont on reconnaîtra pour une fois qu’il est effectivement troublant. C’est sans doute, avec l’attribution de l’évasion d’octobre aux camarades de Jean Biche, le plus gros lapin qui, sorti du chapeau du montreur lyonnais, a contribué à illusionner le public au premier semestre de 1997.

L’article de la Marseillaise

Le 20 septembre 1945, le quotidien lyonnais La Marseillaise publie, sous la signature de Lucie Aubrac, un récit de l’évasion de l’Antiquaille, le 24 mai 1943, qui fait le silence sur la libération conditionnelle de Raymond deux semaines plus tôt, et le mentionne parmi les personnes libérées alors qu’il faisait partie des assaillants. Cependant, un an plus tôt, les 12, 13 et 14 octobre 1944, le même journal publiait une version qui parlait, à juste titre, de trois évadés, en donnant leurs noms de prisonniers, Fouquet, Marchal et Asher, c’est-à-dire Kriegel-Valrimont, Morin et Ravanel, et en nommant Vallée (sic) parmi les faux policiers allemands. Bel exemple de la partialité de Chauvy : à l’affût de la moindre ligne mettant l’un ou l’autre des époux Aubrac en contradiction avec lui-même, il dédaigne des éléments voisins, qui corroborent leurs récits.

Lucie, interrogée par Henri Amouroux pour la première fois sur ce sujet, alors que c’eût été le devoir de Chauvy, a répondu que l’article du 20 septembre résultait d’une interview, dont le journal avait cru bon de faire un texte signé d’elle. C’est du moins, pour elle, l’hypothèse la plus probable, car elle n’a pas de l’épisode un souvenir précis. La chose est plausible, mais n’explique pas une pareille déformation. Relevons cependant tout de suite que, si la libération de Raymond avait été le fruit d’une entente avec la Gestapo, il vaudrait infiniment mieux en laisser dans l’ombre les raisons que de la rattacher en surnombre, sur le tard, à une évasion dont les bénéficiaires sont déjà bien connus. Puisque Chauvy estime anormal, dans son article déjà cité du Figaro, que Lucie n’ait pas démenti en 1945 l’inexactitude publiée sous sa signature, profitons de l’occasion pour déplorer, de notre côté, qu’on ait tardé cinquante-deux ans à lui en faire la remarque, en mettant l’affaire directement sur la place publique dans un ramassis d’arguments dont aucun ne prouve rien, mais dont l’ensemble dessine une image infamante.

Pour débrouiller l’affaire, il convient d’examiner d’abord ce qui a pu se passer le 10 mai 1943 et les jours précédents. Le livre Ils partiront dans l’ivresse affirme que les autorités vichystes, maîtresses du sort des inculpés arrêtés en mars, ne manifestaient aucun zèle répressif, à l’exception du procureur. En supposant que cet auxiliaire de l’ennemi devait être un lâche, Lucie est allée le menacer de mort, et il a signé la mise en liberté provisoire.

Chauvy n’infirme en rien ce témoignage. Les documents qu’il invoque confirment au contraire la résolution du magistrat de garder les inculpés sous les verrous de Saint-Paul. Sur ses motivations lorsqu’il signe la mise en liberté ils ne disent strictement rien, et Chauvy en tire argument. Tout serait certes plus simple s’il avait daigné écrire que les menaces d’une jeune femme lui faisaient perdre le contrôle de ses entrailles. Sa discrétion nous oblige à nous contenter du témoignage de Lucie, du fait qu’une telle démarche est bien dans sa manière, et de l’absence totale d’éléments qui contredisent sa version.

Y aurait-il cependant quelque chose à tirer des variations du couple Aubrac sur la date de la mise en liberté ? Le 14 mai prévalait, dans les dépositions d’après-guerre comme dans le livre de 1984, avant, rappelons-le, que Vergès ne découvre qu’il s’agissait du 10 et ne fasse dire à Barbie qu’il avait, dans l’intervalle, retenu Raymond pour des "réunions de travail". Pour expliquer la présence de l’erreur dans Ils partiront dans l’ivresse, le directeur qui, aux éditions du Seuil, s’était occupé de l’ouvrage, Jean-Claude Guillebaud, avait expliqué dans la presse, quelques semaines après la révélation du "testament de Barbie" qu’il avait lui-même suggéré cette date du 14, pour mieux faire coller l’anecdote avec le folklore intime du couple, qui s’était promis d’être réuni tous les 14 mai. S’agissant d’un acte officiel, il serait suicidaire de le postdater de quatre jours pour masquer des agissements répréhensibles ; il est plus naturel de supposer que dans ses dépositions aux procès de Hardy, en 1948 et 1950, Raymond parle de mémoire, n’ayant pas spécialement vérifié cette date, comme tendrait à l’indiquer le fait qu’en 1948 il la donne à peu près : "le 14 ou le 15 mai". On sait qu’Aubrac avait après la guerre des activités absorbantes : lorsqu’il témoignait contre son ex-camarade Didot, on peut concevoir qu’il n’ait pu s’adonner à de longues révisions, surtout sur des faits antérieurs à ceux qu’on reprochait audit Didot. C’est Vergès, et lui seul, qui a fait de ce flottement chronologique un problème de fond, en y voyant l’occasion d’alimenter la thèse de la trahison. Imaginons un instant que Barbie ait réellement, dans l’intervalle entre le 10 et le 14 mai, précisé à Aubrac ses missions d’agent double : il faudrait être fou pour attirer l’attention sur ces quatre jours alors qu’en déclarant qu’il avait été libéré le 10 mai, il y avait peu de chances que quiconque s’intéresse à ce qu’Aubrac avait pu faire entre cette date et le 14. Certes, Chauvy ne dit pas qu’à partir de ce moment Aubrac est devenu un serviteur de l’ennemi ; il en laisse, entre guillemets, la responsabilité à Vergès. Tout le venim de son livre est là : s’attaquant au récit des intéressés et ne mettant rien à la place, mais citant la thèse inverse, il accrédite celle-ci tout en se couvrant par des guillemets qui l’attribuent à autrui. Il en ferait presque trouver Vergès honnête !

Relevons aussi une fois pour toutes, à partir de cet exemple, le peu d’efforts que fait ledit Vergès pour corroborer par des précisions le concours qu’Aubrac aurait apporté à Barbie. Si l’ex-bourreau se souvient aussi bien des trahisons et de leurs dates, que ne décrit-il les lieux et les conditions des "séances de travail" ? Que ne cite-t-il des noms ? Jouant un tel rôle, Aubrac aurait dû croiser de temps en temps Multon, Moog et Edmée Deletraz, les ressortissants français dont la coopération avec la Gestapo, dans cette affaire, est établie. Par un manque absolu de détails, le "testament de Barbie" ne se prête à aucun recoupement. Il serait un peu fort que cela le rende plus crédible !

En grand ténor du barreau, Vergès a prévu l’objection et il y pare ainsi : c’est surtout son adjoint Floreck qui aurait été en contact avec Aubrac (p. 33). Il va jusqu’à faire déclarer à Barbie que, dans ces conditions, il ne peut "dire quels sont les renseignements qu’a pu fournir Aubrac Raymond, car Floreck était chargé de suivre cet agent double". Mais cela, c’était en décembre 1989, lors d’un interrogatoire de Barbie par le juge. Quand il rédige le mémoire, Vergès corrige ce faux pas : plus question de soutenir que son client se désintéressait des renseignements obtenus auprès d’un espion capital par son plus proche collaborateur. Au contraire, Floreck acquiert alors le statut d’"officier traitant" d’Aubrac : ce qui veut dire qu’il rendait compte à son supérieur des informations recueillies, mais sans l’ennuyer avec les détails concrets. CQFD. Le talon d’Achille de l’avocat, si grand soit-il, c’est qu’ayant en charge de nombreux dossiers à la fois, il est souvent amené à improviser. Visiblement, le 13 décembre 1989, l’argumentation n’était pas au point : d’où cette absurde déclaration de Barbie au juge, laissant penser que Floreck gardait pour lui les renseignements livrés par Aubrac.

Mais si Vergès, après tous ces tâtonnements, a fini par justifier l’incapacité de Barbie à fournir le moindre détail concernant la trahison d’Aubrac, il reste que cette carence est, pour sa démonstration, des plus gênantes. On appréciera sur ce point aussi la différence avec les déclarations des résistants, prodigues de précisions, et le toupet avec lequel Vergès et Chauvy profitent des moindres variantes pour les accuser de faux.

Le sermon de Maître Fauconnet

Si nous relisons Ils partiront dans l’ivresse, nous y trouvons une clé qui rend compte de tout, ou presque. Contrairement à ce que montre le film, la libération de Raymond, le 10 mai, n’est pas pour Lucie un moment de joie sans mélange. Elle se fait rabrouer par Raymond, et tous deux rendent visite le jour même à l’avocat des inculpés, Me Fauconnet. Ce n’est pas une simple formalité. La jeune femme subit une dure mercuriale. D’après le livre, il n’est question que d’un péché commis contre l’institution judiciaire, et Lucie s’en tire en promettant de ne plus menacer les procureurs après la guerre. Mais elle précise tout de même que la séance l’a mise au bord des larmes, alors qu’avec l’irrespect que nous lui connaissons par ailleurs, c’est un fou rire qu’elle aurait dû avoir du mal à réprimer, devant un discours légaliste peu en phase avec l’époque. En 1996 encore elle déclare à Corinne Bouchoux (p. 89) :

Me Fauconnet, l’avocat de Raymond, me sermonna par la suite pour mon peu de respect de la justice. L’essentiel avait été de le faire sortir de prison !

Une fois de plus, elle n’a pas l’air très à l’aise avec le souvenir de ce sermon, elle est plus défensive que railleuse. Dans son livre, elle dit encore qu’elle se sentait "comme une enfant prise en faute". Prenons donc cette confidence au sérieux. Elle a agi d’instinct, tranchant le noeud gordien des hésitations des adultes masculins, tant ceux des milieux judiciaires que ceux de la Résistance. Tous prêchaient la patience et l’organisation. Lucie a vu une brèche et elle a foncé. Tout d’un coup, dans l’atmosphère de triomphe et de surmenage de la Libération (en septembre 1945, elle est à la fois membre de l’Assemblée consultative et mère de deux enfants en bas âge, le tout en région parisienne), voilà qu’on lui demande un article ou une interview pour un quotidien lyonnais, au sujet d’affaires lyonnaises : la conclusion de l’article célèbre, en cette période électorale, la mémoire de deux membres du groupe franc de l’Antiquaille, tués depuis dans d’autre actions. Lucie ne peut refuser la sollicitation, mais ne se sent pas le courage d’exposer, contre vents et marées, la manière dont elle s’y est prise pour faire sortir Raymond avant les autres.

Elle persiste lors du procès Hardy, en 1950 :

Dans cette affaire de Caluire, j’étais doublement intéressée, en tant que résistante d’abord, puis parce que mon mari avait été arrêté dans l’affaire. C’était pour moi doublement grave, car nous venions de le rescaper d’une prison française avec un certain nombre d’autres camarades de résistance. C’était exactement le 24 mai que nous les avions sortis.

Raymond n’a jamais partagé cette version. De ses dépositions londoniennes de février 1944 à son témoignage lors de ce même procès Hardy, il indique, avec une constance que Chauvy oublie de saluer, qu’il a été libéré "grâce à des démarches" faites par sa femme. Voilà qui est capital : même en supposant derrière l’article de la Marseillaiseune volonté de dissimulation, elle serait propre à Lucie. Elle aurait donc bien peu de chances de porter sur des choses honteuses. Imagine-t-on un mari qui, devant la liberté à sa femme, la laisse assumer toute seule la dissimulation d’un marchandage peu honorable, et donne des pistes pour qu’on le découvre ? Enfin, Serge Ravanel m’a fait remarquer une chose, et non des moindres. Le chiffre de quatre évadés n’est absolument pas dans le corps de l’article, mais seulement dans le titre de la "Une" et celui, légèrement différent, de la reprise en pages intérieures : toutes choses dont l’auteur n’est en général pas maître, et que se réserve le rédacteur en chef. Ainsi Lucie, même en supposant qu’elle a écrit tout le texte elle-même (et, personnellement, j’incline à y retrouver sa manière), n’a rien ajouté à la vérité. Elle se contente de ne pas mentionner son mari, ni chez les assaillants, ni parmi les évadés. Et comme au début elle parle de quatre arrestations, c’est en toute logique qu’un rédacteur qui ignorait ou avait oublié les détails déduit qu’il y a eu quatre évasions.

Voilà qui nous amène à une solution toute simple : l’accueil plutôt frais reçu par les méthodes de Lucie dans cette affaire, tant du côté de ses camarades que de Me Fauconnet, l’a amenée à éviter ce sujet avant qu’elle ne se décide à cracher d’un coup le morceau, dans son livre de 1984. Ajoutons que l’oubli de déclarations antérieures brouillant les pistes n’a rien d’invraisemblable.

Au total, le dossier montre que la Gestapo s’est bien, en mars, désintéressée du "menu fretin". C’est à partir d’avril qu’elle passe une vitesse supérieure, avec l’installation dans de nouveaux locaux, l’arrivée de Moog puis celle de Multon. Trop tard pour prévenir la fuite du gros gibier capturé le 15 mars.

L’évasion de l’Antiquaille

Si, entre toutes les prouesses démonstratives de Vergès, il fallait en distinguer une, on couronnerait sans hésitation la façon dont il met en doute l’évasion de l’Antiquaille.

Voilà une action racontée de manière concordante par trois de ses protagonistes, Lucie, Raymond et Ravanel. L’article de la Marseillaise lui-même est à cet égard un précieux jalon : s’il tait l’appartenance d’Aubrac au commando, il comporte, en des temps encore proches de l’événement, la plupart des points ultérieurement développés par les trois témoins. Mais surtout, l’évasion est connue par un document d’archives, daté du surlendemain : Le 24 mai, quatre individus se disant de la police allemande, dont l’un tenait en main une mitraillette, se présentèrent à l’hôpital pour réclamer ces trois inculpés . Ils leur furent remis. Le commissaire divisionnaire des services de police judiciaire s’étant mis en rapport à ce sujet avec les autorités de police allemande apprit qu’il s’agissait de faux policiers.

C’est le procureur Ducasse qui écrit cela, dans son rapport du 26 mai. Pour mettre en doute un fait aussi bien établi, Vergès tire parti d’une seule chose : Ravanel a raconté l’épisode deux fois, avec des variantes. Or la plupart n’ont rien d’incompatible, puisqu’elles portent sur des points différents. Ainsi il mentionne une personne dans l’un des récits et non dans l’autre, sans dire pour autant qu’elle n’était pas là. Il n’y a donc pas le plus petit élément propre à nourrir un doute. Tout est dans la magie du verbe vergessien : Il ne distribue pas son tabac. Il n’y a plus de gendarmes. Il ne boite plus et il y a Raymond Aubrac.

La seule vraie contradiction, c’est que dans l’un des récits Ravanel, prévenu à l’avance de l’opération, fait semblant d’être contrarié par son transfert à la Gestapo, alors que dans l’autre il est surpris et, au début, réellement contrarié. Voilà une contradiction en bonne et due forme, de nature à mettre en doute.... l’un des deux récits, mais certainement pas l’évasion elle-même, comme Vergès affecte de le croire.

Or, là encore, l’historien n’a pas lieu d’hésiter et les règles de son métier l’obligent à privilégier l’une des deux narrations : celle que Ravanel fait à Henri Noguères pour les besoins de son histoire de la Résistance, dans les années 1970, et qui dit qu’il était prévenu de l’attaque. L’autre, il l’aurait faite sur le moment, à Lucie, qui la rapporte de mémoire en 1984. C’est donc un témoignage indirect, alors que l’autre est direct. Il importerait à tout le moins d’en faire la remarque. Chauvy, au lieu de jouer son rôle d’historien et de démystifier cette manoeuvre de Vergès, se conduit ici comme son parfait disciple. Consacrant à l’affaire tout son chapitre 5, il commence par constater "qu’il est pratiquement impossible de retracer, d’après les seuls témoignages, une histoire fiable". Alors que personne n’y songe, puisqu’il y a des documents écrits ! Il fait alors une de ses plus longues citations (2 pages) du "testament", propos des prétendues contradictions de Ravanel, puis se met enfin lui-même au travail. Comparant la liste des participants au commando donnée par Lucie dans l’article de 1945 puis dans le livre de 1984, il en trouve deux de plus et deux de moins... dont Paulette Valrimont, épouse de Maurice, alors que l’article ne la présentait nullement comme membre du commando, mais relatait une mission d’observation qu’elle avait remplie une heure plus tôt.

Puis, l’un des assaillants étant présenté par Lucie comme un Luxembourgeois déserteur de l’armée allemande, nous avons droit à une digression de plusieurs pages, digne des Mille et une nuits, sur un Allemand antinazi intégré à la Résistance lyonnaise, que rien ne relie, ni au Grand-Duché de Luxembourg, ni à l’évasion de l’Antiquaille. C’est simplement un ami d’André Lassagne. De proche en proche, on pourrait ainsi convoquer l’humanité entière pour éviter de parler des faits et gestes du 24 mai. Heureusement, Chauvy s’en tient là. Passons sur les détails concernant la marche d’approche vers l’hôpital, que donne le seul Alban Vistel dans un livre de 1970, et qui ne contredisent rien du tout, sur un interrogatoire d’Henri Frenay, le 30 juin 1943, qui, peu précis, ne fait que confirmer la parfaite organisation du coup, dont il rend hommage à Lucie, sur un récit des groupes francs lyonnais de 1946 qui parle de la lâcheté du directeur de l’hôpital alors que les autres récits le trouvent plutôt courageux, et nous en arrivons à la performance principale : le rapport du 26 mai du procureur Ducasse qui, en tête de chapitre, aurait rendu le reste inutile, arrive bon dernier. Comme, au chapitre précédent, le procès verbal de l’arrestation du 15 mars. Mais ici, la luxuriance des détails est encore plus forte et plus envoûtante. Le document d’époque, qui devrait faire foi, est présenté comme donnant une touche "finale" à l’entassement des contradictions (p. 89) :

L’accumulation des récits n’aide pas à se faire une idée exacte des faits (sic). Finalement (re-sic), un document apporte une relation assez sèche de cette opération dont il est difficile de connaître le déroulement avec précision.

Le rapport est alors cité sans commentaire, si ce n’est que la citation s’interrompt en son milieu, pour faire place à l’étonnement de l’auteur devant le fait que les forces de police françaises de garde à l’Antiquaille n’aient pas vérifié par téléphone la mission de la prétendue équipe gestapiste. Il pourrait en faire compliment à l’organisatrice du coup : Lucie s’était en effet assurée que le standard téléphonique de l’hôpital soit neutralisé. Mais tel n’est pas le souci d’un auteur qui ne cherche qu’à semer le doute. Et puis, sitôt après la reproduction du document décisif, on passe à autre chose : l’emploi du temps des libérés. La pièce qui aurait dû trancher les débats artificiellement placés avant elle a rempli son office : ce n’est qu’une version de plus, ajoutant à la confusion.

Sur cette première libération, les contradicteurs des Aubrac s’avèrent incapables de produire une version différente de celle qui a prévalu depuis l’origine : mise en liberté conditionnelle de Raymond par suite d’une démarche de sa femme, puis évasion des trois autres cadres grâce à une attaque de l’Antiquaille. Chauvy bricole un décor en carton-pâte, en dénichant un article au titre aberrant pour mettre en doute l’honorabilité de la mise en liberté, et en brouillant les cartes par des récits faussement présentés comme contradictoires, pour ne pas reconnaître l’attaque de l’hôpital. Mais il suffit de lire correctement ses propres documents pour voir qu’ils corroborent le récit consacré, et contribuent à lui donner un statut historique, désormais bien assuré. L’évasion de l’Antiquaille est attestée par une profusion de documents et de témoignages concordants sur l’essentiel. Les menaces de Lucie au procureur offrent certes une explication qu’on ne peut recouper, mais deux censeurs impitoyables se sont montrés totalement impuissants, non seulement à étayer, mais à formuler la moindre hypothèse rivale.



Ch. 5

Le chemin de Caluire

Une affaire claire : Hardy

Hardy ou Aubrac : l’idée prévaut que l’un des deux doit être coupable de l’arrestation de Jean Moulin. Le film de Claude Berri ne fait rien pour la dissiper : mettant en pleine lumière la trahison d’Hardy, il a pu involontairement créer un malaise, du fait que sa culpabilité passait pour probable plus que pour certaine et que la justice l’avait par deux fois acquitté. Que vaut cette gloire qui passe par le ternissement d’autrui ? Ne peut-on donc célébrer les Aubrac sans enfoncer Hardy ? Les deux affaires sont en apparence distinctes : dans la trahison, comme dans l’innocence, il y a de la place pour plusieurs. En fait, elles sont parentes : l’affaire Hardy est mère de l’affaire Aubrac. Ou plutôt, son absence de conclusion nette a fourni le champ nécessaire pour, avec un grand retard, mettre en cause l’inspecteur de l’Armée secrète.

Au point de départ, on trouve l’évasion d’Hardy, au cours même de l’arrestation. Lucie et Raymond la rapportent tous deux par ouï-dire. Sorti plus tard de la villa, Raymond se fait expliquer les coups de feu qui ont retenti pendant qu’il s’y trouvait encore, et il apprend qu’Hardy, le seul des arrêtés à ne pas avoir de menottes, a soudain échappé au soldat qui le retenait par une chaînette appelée "cabriolet" et a fui à travers la place, en essuyant un tir aussi sporadique qu’imprécis. Les résistants lyonnais, dont Lucie, en ont entendu autant, à partir du récit d’un cantonnier. Beaucoup ont instantanément suspecté Hardy d’avoir guidé la Gestapo jusqu’au lieu de la réunion. Auparavant, il passait pour un résistant de grande classe et personne ne l’avait jamais soupçonné de la moindre faiblesse. Le meurtre expéditif des compatriotes qui se sont mis au service de l’ennemi est l’une des besognes les moins exaltantes et les plus vitales d’un mouvement de résistance en pays occupé. Son caractère tragique est accentué par le fait que la décision est prise sur des apparences, dans des conditions qui rappellent de très loin celles d’une justice sereine. On rapporte cependant qu’il y eut des procès, tel celui de Davidovitch, le délateur des résistants communistes du groupe dit "Manouchian", ou même des acquittements au bénéfice du doute, comme dans le cas d’un paysan de Provence, dont l’exécution avait été demandée par un capitaine Alexandre qui dans le civil s’appelait René Char. Après discussion avec le chef départemental des groupes francs, Jean Garcin, prêt à lui laisser la décision mais trouvant ses motivations bien courtes, le poète avait conclu : "On laisse tomber".

Dans le cas d’Hardy, Lucie Aubrac raconte qu’une décision d’exécution a été prise par le directoire des MUR, formé de Copeau pour Libération, Bourdet pour Combat et Claudius-Petit pour Franc-Tireur. Dans une déposition de 1950, elle dit avoir confectionné un pot de confiture empoisonné, l’avoir inséré dans un colis de nourriture et avoir renoncé à le déposer à l’Antiquaille, car elle avait reconnu les personnes de garde, déjà présentes lors de l’évasion du 24 mai, et avoir craint d’être reconnue par elles. Le motif paraît faible. Ses deux livres, pour leur part, disent que l’opération a été menée à bien, mais plus tard, quand Hardy se trouvait à l’hôpital allemand de la Croix-Rousse. En 1997, Lucie indique que Me Garçon lui avait révélé, en 1947, qu’Hardy s’était méfié et avait fait analyser le colis, et qu’elle lui avait rétorqué que c’était le signe qu’il était du dernier bien avec les Allemands, ce qui avait troublé l’avocat. Fidèle à lui-même, Chauvy essaie de ridiculiser le témoignage de Lucie en lui opposant celui de Claudius-Petit, qui parle non de confiture mais d’un gâteau. Passons.

En août, après une nouvelle évasion peu vraisemblable de la Croix-Rousse, il apparaît qu’Hardy a définitivement échappé aux Allemands. C’est qu’il a repris contact avec ses camarades, qui, après l’avoir fait interroger par le commissaire Portes, ont décidé de réserver son cas et de le cacher dans un maquis de la région de Limoges. Hardy réussit donc à atteindre vivant la Libération. Arrêté en 1944 et jugé en 1947, il est acquitté au bénéfice du doute, car on n’a pu établir avec certitude qu’il avait été une première fois arrêté par la Gestapo avant Caluire, dans le train Lyon-Paris, le 8 juin, lui-même prétendant avoir sauté en marche. Mais voilà que peu après le verdict on retrouve le rapport du contrôleur qui indique qu’en raison de l’arrestation il a pu relouer la couchette. D’où un nouveau procès en 1950 et, cette fois, un acquittement à la "minorité de faveur", les juges militaires ayant voté la culpabilité à quatre contre trois. Dans les deux cas, Hardy est aidé par des camarades du mouvement Combat. Les Aubrac, dont la conviction n’a pas varié, témoignent à charge.

Sur son rôle dans l’affaire de Caluire, je renverrai à l’étude solidement documentée de Dominique Veillon et Jean-Pierre Azéma, tout en la trouvant excessivement prudente dans ses conclusions. Il apparaît que la partie allemande a toujours présenté Hardy comme un résistant arrêté et retourné une dizaine de jours avant Caluire, et ce, non seulement dans les témoignages liés aux procès d’après-guerre, dont ceux de Barbie, constants sur ce point, mais dans deux rapports contemporains : celui de Kaltenbrunner, daté du 29 juin 1943, et le rapport "Flora", du 17 juillet ; ces deux textes, rédigés par des cadres compétents de la Gestapo à l’usage exclusif de leurs supérieurs, indiquent noir sur blanc que Didot a donné à la police allemande la réunion de Caluire. On condamnerait à moins, et d’ailleurs, c’est la découverte du second de ces documents qui avait motivé l’inculpation, le premier venant la corroborer 1946. Ce qui surprend, dès lors, c’est l’acquittement.

Dans le premier procès, il s’explique par la caution que, depuis les premiers interrogatoires algérois, les principaux dirigeants de Combat, aux notables exceptions de Chevance-Bertin et d’Aubry, ont fournie à René Hardy. A cette caution on peut attribuer, avec une grande vraisemblance, le mobile suivant : deux cadres importants de Combat, Aubry et Bénouville, avaient conseillé à Hardy de se rendre à la réunion, à laquelle il n’était pas invité, pour y renforcer le poids du mouvement. Ayant introduit, par maladresse et non par malveillance, le loup dans la bergerie, ils auraient pu tenir à ce qu’il ne fût pas reconnu comme tel, afin de ne pas passer pour des inconscients. Or, en l’absence de Frenay et de Morin, partis pour Londres, et de Chevance-Bertin, qui soigne une grave blessure, Aubry et Bénouville sont alors en France, avec Bourdet, les dirigeants les plus élevés de Combat. Comme ce mouvement nourrissait à l’époque de graves conflits de pouvoir avec Moulin, une enquête trop poussée sur Hardy risquait de faire germer l’idée que ses chefs avaient sciemment chargé la Gestapo de régler le problème en éliminant leur rival. Hypothèse absurde, ne serait-ce que parce qu’alors Combat aurait sottement sacrifié, avec Aubry, un de ses propres chefs, détenteur de secrets dont la divulgation rapide pouvait être fatale à toute l’organisation. Mais Combat aurait pu avoir, devant des apparences accusatrices, quelque mal à se disculper. Bref, pour ses dirigeants, l’affaire de Caluire était une boîte de Pandore, qu’il valait mieux garder bien close.

Un point presque final

Elle a été cependant ouverte, en 1990, par Maurice Chevance-Bertin. Son livre de mémoires, Vingt mille heures d’angoisse, s’avère, dès son titre, l’honnête récit d’une Résistance entamée presque au lendemain de l’armistice. Ce militaire de carrière ne craint pas d’avouer qu’il a, pendant quatre ans, "crevé de peur". Il rend justice à chacun, y compris à Henri Frenay, dont il fut en août 1940 "la première recrue", point confirmé par les mémoires du susdit. Généralement solide dans ce qu’il affirme, son livre est de surcroît, dans ses rares défaillances, démonstratif de la façon dont fonctionne une mémoire de militant, lorsqu’elle se met à trier pour écarter ce qui gêne.

En 1990, on est au lendemain duscandale déclenché par le premier tome de Daniel Cordier sur Jean Moulin. L’anciensecrétairede "Max", préférant résolument l’archive écrite au témoignage oral, a jeté dans la mare un fameux pavé, à propos des débuts du mouvement qui allait devenir Combat. Il a retrouvé un manifeste, qu’il attribue à Frenay et date de novembre ou décembre 1940. C’est un texte indulgent à l’égard de Pétain et, surtout, entaché d’antisémitisme : il y est dit que le mouvement admet la participation des Juifs s’ils ont combattu dans l’une des deux guerres mondiales. On a tout l’air d’appliquer ici le statut des Juifs, promulgué par Vichy le 18 octobre précédent : il les excluait d’un certain nombre de fonctions en admettant des exceptions pour services rendus à la France. Le sang des dirigeants survivants de Combat ne fait qu’un tour. Ils s’en vont à quatre, Chevance en tête, aux archives nationales examiner le document et certifient solennellement qu’il s’agit d’un faux. Quelques années plus tard, publiant un nouveau tome, Cordier indique que des chercheurs de différentes régions lui ont écrit pour confirmer sa découverte. En tout sept exemplaires du texte contesté ont été retrouvés, datant des premiers temps du mouvement de Frenay : s’il s’agit encore de faux, ce mouvement était gravement infiltré, dès sa fondation ! Mais l’information, cette fois, passe inaperçue. Le "Manifeste" a été digéré par les militants comme par les spécialistes, et la réflexion a progressé : oui, une partie de la Résistance a tardé à rompre son cordon ombilical avec un gouvernement de Vichy perçu comme ayant des aspects positifs. Et alors ?

Chevance, dans son livre, persiste à vouloir dédouaner Frenay sur ce point, en affirmant que lors de leur première rencontre, en août 1940, il lui a montré un manifeste, et en ne parlant d’aucun autre : une manière de rejeter dans le néant tout texte s’inspirant du statut adopté en octobre. Mais il passe très vite : le lecteur informé de l’ensemble du dossier voit comme distinctement la mémoire se fermer et glisser. L’auteur, dont chaque page est criante de sincérité, a sans doute oublié la disposition antisémite, qui n’a peut-être jamais été appliquée, et rien n’exclut qu’il la nie en toute bonne foi. L’historien serait sot de s’en indigner : c’est dans la distinction entre les souvenirs exacts et ceux que parasitent des impressions ultérieures que réside, pour une bonne part, son gagne-pain.

Or, sur l’affaire Hardy, c’est Chevance-Bertin qui jette un pavé dans la mare, et celui-ci a été regrettablement peu remarqué. Car le témoin est capital : c’est lui qui a recruté Multon.

Multon, c’est, à bien des égards, l’anti-Hardy. Il leur arrive tout d’abord la même mésaventure : militants importants de Combat, ils sont arrêtés par la Gestapo et acceptent de coopérer avec elle. Multon quelques mois avant Hardy, le 28 avril 1943 : Dunker, l’homologue de Barbie à Marseille, l’utilise d’abord sur place pour faire tomber des dizaines de combattants, puis la Gestapo lui fait sillonner la région lyonnaise pour qu’il lui signale les résistants. C’est lui qui dénonce Hardy et provoque son arrestation dans le train, le 8 juin, à la gare de Chalon-sur-Saône. Après un an de bons et loyaux services contre son pays, il échappe aux Allemands, parvient en Afrique et cherche vainement le trépas dans une unité combattante. Il se livre alors à la justice et Chevance lui rend plusieurs visites en prison. Il lui donne, sur Hardy, des précisions accablantes : notamment qu’il se sont rencontrés au Maroc au printemps de 1944, que Multon a fait part à Hardy de son désir d’aller voir Frenay à Alger pour tout lui avouer, et qu’Hardy l’en a dissuadé. Dans ses aveux à la DST, Multon avait été encore plus précis, indiquant qu’Hardy lui avait déclaré que la Résistance avait contre lui "des doutes mais pas de preuves".

Le repentir de Multon, tel que le recueille Chevance quelques jours avant son exécution, ne manque ni d’une certaine noblesse chrétienne, ni d’enseignements sur ce qui se passait dans la tête d’un résistant retourné :

Vois-tu, Maurice, je n’étais pas fait pour ce combat. C’était au-dessus de mes forces. J’aurais dû rester Multon, de Civray dans le Poitou, et ne jamais être Lunel de la Résistance. C’était écrit. Je crois en Dieu. Je crois qu’il y a des forces au-dessus de nous qui nous dépassent. Et Dieu nous juge.

Chevance fait alors une remarque accablante, non plus pour Hardy, mais pour la justice de l’époque : la disparition de ce pauvre diable privait le procès Hardy de son principal témoin à charge, et il n’est guère concevable que ceux qui ont précipité son exécution, alors qu’elle pouvait être différée sans inconvénient, n’y aient pas pensé.

A Multon l’influençable s’oppose Hardy, le battant. Comment s’est-il arrangé avec sa conscience ? Le fait est qu’il s’est arrangé, mais imparfaitement. Son aventure l’a conduit à devenir écrivain et il a même connu une certaine notoriété avec Amère victoire (1955), où il met en scène un guerrier qui a connu un moment de faiblesse et passe sa vie dans la terreur que sa défaillance ne soit découverte. Cette fiction l’emporte en franchise sur Derniers mots, le livre de souvenirs que l’arrestation de Barbie et les allégations de Vergès l’ont conduit à écrire en 1984. Il y plaide à la fois l’innocence et le fait que, Jean Moulin étant un sous-marin du parti communiste, sa mort n’était de toute façon pas une grande perte.

A son second procès il s’était défendu plus subtilement, par l’intermédiaire de Maurice Garçon, en avançant qu’il n’avait pas parlé à ses compagnons de sa récente arrestation -ce qui lui eût interdit ipso facto de participer à la réunion de Caluire- par peur d’être accusé par eux d’avoir trempé dans l’arrestation de Delestraint, avec lequel il avait rendez-vous au métro Muette lorsque la Gestapo l’y a cueilli. Effectivement, déclarer à des camarades qu’au lieu d’y être, on était avec Barbie, mais qu’on n’a pas livré le rendez-vous, eût été acrobatique, et pourtant c’était vrai. Mais le problème principal n’est pas là : il réside dans la monnaie d’échange promise à Barbie en contrepartie de la libération. Sur elle, Hardy est resté parfaitement évasif et aucun des deux procès n’a fait la lumière. Or tout se passe comme si cette monnaie d’échange avait été, non pas d’amener la Gestapo à la réunion de Caluire dont Hardy et Barbie ignoraient alors qu’elle aurait lieu, mais de lui permettre d’arrêter quelque dirigeant important de l’Armée secrète, ou encore Max en personne. Toujours est-il que la Gestapo, après les arrestations de Caluire, semble n’avoir plus rien obtenu d’Hardy. A-t-il réussi à échapper à son emprise, ou bien Barbie a-t-il effectivement tenu une promesse de le laisser filer dès qu’il aurait permis une arrestation importante ? Revenons aux preuves de sa culpabilité :

-  le rapport "Flora". Pourquoi donc Dunker le Marseillais traite-t-il d’une affaire lyonnaise ? Par un souci évident de faire valoir ses propres coups de filet, en montrant qu’ils ont permis des arrestations capitales dans d’autres régions, dont celle de "Max". Ainsi écrit-il, dans ce rapport dont le nom dérive de celui du premier résistant marseillais arrêté, Floiras, pris le 14 avril 1943 :

(...) par la surveillance de la boîte aux lettres de la section sabotage ferroviaire, Multon a eu connaissance d’une rencontre entre Didot et Max, prévue le 9 juin 1943 à Paris. C’est ainsi que dans le train de Paris, sur l’instigation de Multon, fut arrêté et remis à l’EK de Lyon : n° 106-Didot (pseudonyme), chef national Sabotage des trains des MUR qui, utilisé par la suite comme contre-agent par la section de Lyon, a fait arrêter, le 26 juin 1943, au cours d’une réunion à Lyon, Moulin (Jean) (alias Max, alias Régis), délégué personnel de De Gaulle, président du comité directeur du MUR ainsi que cinq chefs du MUR.

-  le rapport Kaltenbrunner du 29 juin : Hardy a pu, en raison de ses amples déclarations et de sa volonté de collaborer, être employé déjà plusieurs fois avec succès pour des rendez-vous et il a en plus reconstitué de mémoire le plan de sabotage des chemins de fer au bénéfice des services allemands. Au cours d’un jeu d’agents réalisé avec lui, l’Einsatzkommando de la SIPO et du SD de Lyon, en collaboration avec le Sonderkommando mis à sa disposition par le RSHA afin de combattre l’Armée secrète, a réussi à mettre la main à Lyon sur une série de personnes dirigeantes des "Mouvements de résistance unis" et de l’Armée secrète et a arrêté en cette occasion les personnalités suivantes (...).

Le jeu de Me Garçon consista bien sûr à écarter ces pièces du débat, en profitant du climat de l’époque : comment croire un texte allemand et, de surcroît, gestapiste ? Or pour la critique historique, il n’y a que deux questions à examiner : le scripteur peut-il avoir été induit en erreur ? A-t-il intérêt à mentir ? Beaucoup ont répondu positivement à la première interrogation, en arguant que les rapports, surtout celui de Dunker, contenaient de nombreuses inexactitudes. Sans doute, et le lecteur en aura constaté plusieurs rien que dans l’extrait ci-dessus, mais pas sur cette catégorie de données. Dans le rapport Flora, la liste des cinq agents retournés s’avère exacte et aucun nom n’a été mis en doute... si ce n’est celui d’Hardy. Remarquons au passage qu’Aubrac figure sur ce rapport, dans la liste des personnes arrêtées, mais sans la moindre mention d’une coopération avec la Gestapo : une preuve de plus qu’il a refusé de coopérer, du moins à la date de rédaction du texte, expédié le 17 juillet.

Il ne faut pas tourner autour du pot : la culpabilité d’Hardy est certaine pour l’historien, sinon pour les juges de l’époque. Et il lui appartient également de rechercher pourquoi les juges ont refusé l’évidence. La seule chose qui ait vraiment pesé, pour sauver Hardy, ce sont les attestations de Frenay et de Bénouville, dont on peut cependant relever que, s’ils se sont démenés lors du premier procès, il ont lâché Hardy au moment du second, sans pour autant se muer en accusateurs. Lorsque la localisation de Barbie en Bolivie au début des années 1970 a relancé l’affaire, ils se sont montrés très circonspects. Ainsi Frenay, dans La nuit finira, en 1973, réduit rétrospectivement son aide au minimum : il a défendu en Hardy "l’honneur de la Résistance", estimant qu’il n’y avait pas de "preuves accablantes" ; cependant, il s’étend sur les airs louches qu’avait Hardy pendant les brèves semaines de sa première libération, et sur le soupçon qu’il avait conçu, lui Frenay, et asséné en 1946 à l’intéressée, que Lydie Bastien, la compagne d’Hardy, était, elle, un agent de la Gestapo, et ce avant même de le connaître.

Si Hardy n’a même plus de témoins de moralité et si en plus de tout le reste la Gestapo le tenait par une femme, que reste-t-il des éléments qui lui ont permis de sauver sa tête ? Absolument rien, car la chute de l’empire soviétique a achevé de les rendre caducs.

Lors du second procès, en 1950, la cause judiciaire était absolument désespérée, n’eût été la guerre froide. La presse communiste tirait à boulets rouges contre Frenay, qui protégeait le "traître" Hardy. On imagine aisément la tempête sous le crâne des juges militaires contraints, soit de relâcher un coupable qui était par ailleurs un magnifique résistant et n’allait plus faire de mal à personne, soit de l’envoyer au poteau pour la plus bruyante satisfaction d’un parti "séparatiste", cinquième colonne d’une armée russe campée à "deux étapes du tour de France cycliste", pour reprendre des expressions qui fleurissaient alors sous la plume du général de Gaulle. Les juges ont préféré se réfugier dans la neutralité, face à ce qui pouvait apparaître comme "un règlement de comptes entre fractions de la Résistance" : du moins, c’est ce que l’un d’eux confia, avec son regret de ne pas avoir voté pour la culpabilité, à Maurice Chevance-Bertin, quelques semaines plus tard, devant les éléments à charge que son interlocuteur lui révélait. Frenay disparaît en 1989, année-charnière de l’effondrement soviétique. Les temps sont mûrs pour que Chevance-Bertin, qui n’a jamais cru à l’innocence d’Hardy, mais qui sur cette question s’est toujours incliné devant son chef, publie ses accablants mémoires. Cependant, les années suivantes ne vont pas voir les historiens conclure résolument que le brillant Hardy a eu un moment de faiblesse, et que lui seul a conduit les Allemands à Caluire, mais certains d’entre eux se mettre à trouver l’affaire de moins en moins claire, voire à dire que sa solution est affaire d’appartenance politique ! Le trouble semé par Vergès y est probablement pour quelque chose. Il aide, dans des conditions nouvelles, à la survie des vieux stéréotypes.

La maison était-elle vierge ?

L’idée prévalait jusqu’ici que la maison de Dugoujon n’avait jamais été utilisée par la Résistance avant le 21 juin 1943. Chauvy entreprend de la battre en brèche, et on comprend pourquoi. C’est encore une façon de révoquer en doute les propos des résistants, et de les présenter comme des amateurs, voués à devenir les jouets d’une Gestapo beaucoup plus forte.

Là encore, la distorsion est totale avec son livre précédent, Histoire secrète de l’Occupation. La villa y est présentée comme un lieu de réunion parfaitement vierge, sur la base du témoignage de Dugoujon recueilli par lui-même en 1982. Il rejette dans une note en fin de chapitre l’affirmation contraire des mémoires de Frenay. Dans le livre de 1997 (p. 130-131), exit le témoignage du médecin, et place, d’honneur, au livre de Frenay pour qui la maison Dugoujon était le "point C" de ses rendez-vous lyonnais... mais il ne dit rien de plus et n’évoque en détail que le point B, rue d’Enghien, où "nous sommes chez nous" et où, par manque de lits, il a "couché avec la plupart des chefs des services nationaux de Combat". Pour recouper cela, le témoignage d’un militant de Combat, Philippe Monod, en effet impressionnant de concordance : il parle d’une maison de Caluire sans autre précision, d’une seule réunion qui s’y serait tenue, en mars 1943, et d’un code qui aurait été "le point A". Dans les deux cas, il s’agit de rencontres internes au mouvement Combat ; or rien ne permet de rapprocher Dugoujon, recruté par Lassagne, de ce mouvement. Un seul témoignage parle de réunions plus globales, celui de Louis Martin-Chauffier dans le Figaro Littéraire du 3 décembre 1964. Sa propre maison était un lieu de rendez-vous et d’hébergement, où descendait souvent d’Astier, mais sa prose ne témoigne pas d’une attention bien grande aux détails institutionnels de la Résistance, jetant un doute sur ce qu’il pouvait savoir de ses habitudes géographiques :

"Ma femme recevait ce qui devait devenir, en mai 1943, le CNR, présidé par Jean Moulin, délégué du général de Gaulle. Ils se réunissaient tantôt chez nous, tantôt sur l’autre rive de la Saône, à Calluire, chez le docteur Dugoujon (..)".

Le CNR, en zone sud ! Encore une prose approximative d’ancien combattant parlant de ce qu’il n’a pas vu. Chauvy a-t-il au moins lu le livre de sa femme, que Martin-Chauffier présente comme plus impliquée que lui-même ? Cette amie de Lucie Aubrac, que nous retrouverons un peu plus loin, ne souffle mot d’autres réunions chez le docteur Dugoujon que celle du 21 juin 1943.

Entre résistants : des divergences mortelles ?

Si l’histoire peut servir à quelque chose, c’est bien à combattre le fatalisme qui souvent prévaut lorsqu’on envisage les événements passés. Ce qui est arrivé devait arriver, d’ailleurs tous les signes prémonitoires étaient là. Or les choses arrivent le plus souvent par hasard ou par raccroc, et ce qui est indifférent devient facilement prémonitoire, pour les besoins de la cause.

La fin de Jean Moulin est une belle tragédie. En lisant la plupart des récits qui en sont faits, on croit entendre retentir de ces musiques de film ou d’opéra qui rythment la marche d’un inexorable destin. Il s’attendait à être arrêté, il l’avait même écrit à de Gaulle le 7 mai. Cependant, cette lettre contenait des présupposés inexacts, par exemple que les Allemands connaissaient sa véritable identité. Impressionné par les saisies de documents du mois de mars, il surestimait l’information de la Gestapo, un peu à la manière de Chauvy, si ce n’est que lui n’avait pas l’occasion de faire des contresens sur les rapports de Kaltenbrunner. Mais il faudrait pouvoir faire la part de l’humeur du moment : son état d’esprit du 7 mai n’était pas nécessairement celui du 20 juin. Lorsqu’il renoue les fils après l’arrestation de Delestraint, il ne donne pas l’impression de sentir que ses heures de liberté sont comptées.

Les contradictions au sein de la Résistance sont complexes. Frenay et d’Astier sont d’irréductibles rivaux mais font souvent alliance contre Moulin, coupable de vouloir imposer des ordres londoniens inadaptés. A lire certains commentaires, on a l’impression qu’il n’y avait que des contradictions. Mais trois ordres de considérations s’opposent à cette vue simpliste :

-  certains seconds rôles arrondissaient les angles : on cite souvent, à ce titre, Copeau et Aubrac ;

-  l’objectif de libérer le territoire n’était pas perdu de vue ;

-  puisque les oppositions étaient complexes et déterminaient des alliances à géométrie variable, on n’avait pas intérêt à la disparition complète de rivaux qui demain pouvaient servir d’alliés.

Une lettre de Copeau à d’Astier, datée du 4 juin, est à cet égard éclairante. Il lui fait part du désir d’Aubrac de voir "l’élimination, par n’importe quel moyen, d’un certain nombre d’éléments, à commencer par Gervais (Frenay) lui-même" ; une préoccupation que Copeau fait sienne tout en trouvant la formulation d’Aubrac "un peu outrancière". Cependant, le moyen envisagé pour se débarrasser de Frenay n’a rien de barbare : il s’agit d’intriguer pour que les services de Londres le retiennent, lors de son prochain déplacement en Angleterre, et si possible ne le renvoient plus, ce qui arriva en effet. Et Max, dans tout cela ? Copeau se demande s’il faut réclamer son appui et répond par la négative, en invoquant encore l’avis d’Aubrac. Cependant, on va tenter dans ce sens une démarche indirecte, mettant à contribution le troisième mouvement de zone sud, Franc-Tireur, et son dirigeant Claudius-Petit :

Nous étions d’avis, Raymond et moi, que ce serait aller trop loin que de mettre Max dans la confidence (...). Claudius m’a pris à part pour me dire qu’il allait se rendre à Paris pour voir Max, lui faire comprendre l’erreur qu’il faisait en s’opposant au départ de Gervais et lui suggérer même de s’arrranger pour que G. ne revienne pas.

Si certaines formules de cette lettre peuvent, dans le contexte d’une réflexion sur Caluire, prêter à équivoque, l’ensemble tend à prouver l’absurdité de l’idée que les dirigeants de Libération-Sud auraient pu en appeler à la Gestapo pour les aider dans leur querelle avec Combat ; en revanche, elle est sur le point de les jeter dans les bras... de Jean Moulin.

En ce qui concerne l’arrestation de Delestraint, ses circonstances autorisent un doute. Il se rendait à un rendez-vous donné en clair, sur un papier saisi par les Allemands, et Aubry le savait une dizaine de jours à l’avance : sa responsabilité est directe et on est en droit de s’interroger sur l’implication des autres dirigeants de Combat. Y aurait-il eu une conspiration ? Aubry était-il très négligent ou très incompétent ? On peut aussi imaginer toutes sortes de solutions intermédiaires : Aubry a pu vouloir nuire à Delestraint sans en référer à quiconque, ou oublier vraiment de le prévenir, sa mémoire étant influencée par ses sentiments d’animosité envers le chef imposé par Moulin... En revanche, l’arrestation dudit Moulin ne se prête à aucune supputation. C’est la Gestapo qui a tiré par hasard les bonnes cartes.

Si, rejetant toute spéculation, on s’en tient à ce qui est solide, les faits sont simples : Barbie veut décapiter l’AS et les MUR mais il tâtonne. Après l’arrestation de Delestraint, il n’a plus aucune piste. Personne, dans l’entourage de Max, ne fait alors l’objet de la moindre filature. Mais Barbie tient Hardy. Il passe avec lui quelque marché, dans l’espoir qu’il le conduise vers de gros poissons. Il paye lui-même de sa personne et surveille de près, comme au pont Morand, le résistant qu’il a remis en liberté. Aubry, qui aimerait que la direction de l’Armée secrète n’échappe pas, cette fois, à Combat, l’invite à une réunion qu’il présente comme importante. Ici, une incertitude : on ne sait s’il lui dit que Max en sera. En tout cas il ne semble pas qu’Hardy le dise à Barbie. Celui-ci tente donc son coup de filet en aveugle. Il s’attend à prendre des cadres importants, mais pas encore le grand chef. Du moins si on retient le témoignage d’Aubry suivant lequel c’est pendant son interrogatoire, cet après-midi-là, qu’un policier aurait apporté avec une liasse de courrier la nouvelle : "Max est parmi eux", ce qui aurait amené sur le visage de Barbie une joie intense et déclenché un questionnement acharné pour savoir lequel des arrêtés était le délégué du général de Gaulle. Voilà qui montre les failles de l’information de Barbie et invite à nuancer l’idée, omniprésente dans le livre de Chauvy, que la Gestapo maîtrisait tout et qu’en face les résistants étaient un gibier démuni, promis tôt ou tard à la capture.

Certes, dans l’idéal, la réunion de Caluire aurait dû être protégée. Le groupe franc de Ravanel eût été mieux employé à prévenir les dégâts qu’à les réparer ; il ne délivrera qu’un dirigeant alors qu’il aurait pu en sauver huit. Cela prouve seulement que les rivalités internes engendraient une certaine précipitation et poussaient chacun à prendre des risques, qui semblaient bien pesés. La villa de Dugoujon était un lieu de réunion discret, inédit et parfaitement inconnu de la Gestapo, même si Chauvy s’efforce, comme il se doit, de semer le trouble aussi sur ce point. Qui aurait pu soupçonner Aubry d’amener un traître, et Hardy lui-même d’en être un ? Dans l’atmosphère de notre époque, l’idée d’une responsabilité consciente d’un clan de la Résistance dans l’arrestation de Caluire est vivace, et peut-être plus que jamais. Il faut dire clairement qu’elle ne repose sur rien, alors que le terrain a été (contrairement à celui de l’évasion d’Aubrac) retourné dans tous les sens par les enquêteurs les plus divers. La défaillance individuelle de René Hardy reste le seul point assuré.

suite

le 4 juin 2005



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