Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

Débats

Himmler : un suicide assisté ?




si vous trouvez ce site inutile, pensez à vous désabonner !

Du nouveau sur la mort de Himmler

de François Delpla

sur Histoforums, 20/6/2005, 15h 30

J’ai reçu ce matin le dernier livre de Martin Allen, Himmler’s Secret War, et avant d’en causer sur le forum bibliographique quand j’en aurai pris une connaissance plus générale, je voudrais indiquer tout de suite que le scoop de la fin me semble imparable. Himmler ne s’est pas suicidé et d’ailleurs, si on relit le récit officiel de sa mort, publié dès le lendemain avec visite de la presse au cadavre, on ne peut que se demander comment la chose est passée aussi facilement.

Prenons le récit des mémoires de Churchill :

Il fut conduit dans un camp situé au voisinage du quartier général de la 2ème armée et se fit alors connaître au commandant. On le plaça sous bonne garde, il fut dévêtu et un médecin le fouilla pour voir s’il ne portait pas de poison sur lui. Au cours de la dernière phase de cet examen, il mordit une ampoule de cyanure qu’il avait sans doute disimulée dans sa bouche depuis quelques heures.

Il y a là, outre des difficultés pratiques, un manque évident de mobile : puisqu’on l’a arrêté sans le reconnaître et que c’est lui-même qui a fini par donner son nom, il faut croire qu’il espère quelque chose (un interrogatoire par les Américains, présumés plus cléments, ou une promesse de ne pas être jugé, ou, si jugement il y a, de ne pas être condamné à mort, etc.) et pour qu’il se suicide il faudrait qu’on lui ait refusé ce quelque chose. Or il n’a encore rencontré personne d’important.

Allen reprend (sans d’ailleurs le dire) un récit fait à Padfield pour son livre de 1990 par le premier officier en charge de Himmler, suivant lequel il l’avait non seulement fait fouiller très à fond, mais fait manger, pour vérifier qu’il n’y avait pas de poison dans la bouche. Il ajoute quelques considérations techniques sur la forme et la dimension des ampoules de cyanure en usage dans la haute hiérarchie nazie, fort peu dissimulables dans une bouche (c’est le moins convaincant, car la SS disposait de suffisamment d’équipements pour faire des expériences et livrer au chef des fournitures innovantes).

Surtout, il a trouvé trois textes aux archives de Kew (à côté d’une foule de télégrammes non déclassifiés). Le premier est un mémorandum de Wheeler-Bennett à Bruce Lockhart, daté du 10 mai 45 et faisant suite à une conversation des deux hommes (le second directeur général du Political Warfare Executive, et le premier spécialiste de cet organisme pour l’Allemagne). Le texte dit qu’on ne peut se permettre de laisser en vie "Little H" et qu’il faut donc "eliminate him as soon as he falls into our hands". Raison invoquée : on ne peut pas le laisser paraître à un procès, ni être interrogé par les Américains. (NA, FO 800/868)

Le second document (ibid.) est un télégramme chiffré du 24 mai à 2h 30 du matin, adressé au même Lockhart par un "Thomas" non identifié, qui dit s’être aquitté de la mission (Himmler est mort le 23 vers 23h) et s’être assuré que sa présence sur les lieux ne serait pas signalée. Il emploie le "nous", ce qui fait supposer à Allen qu’il avait un accompagnateur.

Enfin il produit une lettre du 27 mai, adressée par Brendan Bracken (ministre de l’Information -sic !- et très proche de Churchill -comme l’est Lockhart-, le 27, à lord Selborne, ministre de la Guerre économique (en charge du SOE), qui dit "impératif de maintenir un silence complet sur la mort de Little H" et ajoute :

Je suis sûr que s’il venait à la connaissance du public que nous avons trempé dans le décès de cet homme, cela aurait des répercussions dévastatrices sur l’image de notre pays. (NA, HS 8/944)

Le défaut d’Allen, à mon avis, c’est qu’il ne s’interroge pas sur le jeu de Hitler. Car il attribue au geste britannique un mobile précis : puisque Little H (il n’interprète pas ce nom de code, qui selon moi veut sans doute dire "petit Hitler") faisait des propositions de paix depuis le début de 1943 et que Churchill y était fermé, le laisser en vie attirerait l’attention sur le fait que les Anglais ont gâché une chance d’abréger sérieusement la guerre.

D’après moi, cette intransigeance tenait au fait que ces ouvertures étaient pilotées par Hitler et que Churchill faisait plus que s’en douter. Et le danger que les Américains fussent mêlés à un interrogatoire de Himmler résidait davantage dans le fait qu’ils avaient été contactés aussi, et sans doute plus que les Anglais, et n’avaient pas toujours réagi d’aussi vertueuse manière, ce qui aurait pu provoquer, dans un après-guerre où il s’agissait de rester unis face aux Russes, de bien fâcheux tiraillements.

Il faudrait aussi resituer les choses dans le contexte de la préparation du procès de Nuremberg. L’exécution sommaire, par "décision politique", des chefs nazis avait été longtemps envisagée dans les discussions interalliées, les premiers à prendre clairement parti pour des procès avaient été les Soviétiques (moins soucieux, il est vrai, d’offrir toutes garanties à la défense !) et les derniers à s’y rallier les Anglais : ils ne le font que le 3 mai, lors d’une rencontre Eden-Stettinius-Molotov en marge de la conférence de San Francisco... tout en disant espérer que beaucoup des chefs nazis mourront dans l’intervalle ! (source : mémoires de Truman. "Eden fit alors savoir que son gouvernement avait récemment modifié son point de vue, étant donné que beaucoup des principaux chefs nazis s’étaient déjà suicidés ou avaient été tués, et que sans aucun doute beaucoup d’autres disparaîtraient encore avant qu’il fût possible d’organiser un procès quel qu’il soit. ").

La décision du 10 mai, suite à l’échange Lockhart-Bennett, est une façon de dire : procès OK, mais sans Himmler !



Re :Du nouveau sur la mort de Himmler

de DENIS Eric

(21/06/2005 14:00:36)

Je ne remets pas en cause les éléments que vous avancez, d’ailleurs le « suicide » d’Himmler est effectivement très douteux. Mais l’attitude des alliés à l’égard de l’Allemagne est connue depuis longtemps. Capitulation sans condition et responsabilité des dirigeants sont clairement exprimées et répétées jusqu’au 8 mai 45 à tout Allemand qui tente une quelconque négociation.

L’attitude américaine est beaucoup plus nette que celle des Britanniques. Il me semble que Roosevelt croit sincèrement à la construction d’une paix durable et universelle. Les Anglais sont, comme toujours, plus pragmatiques et plus soucieux de leurs propres intérêts.

Je ne vois pourtant pas le risque matérialisé par l’éventuel témoignage de Himmler. S’il est certain qu’il tenta une négociation à l’Ouest, que j’imagine, moi aussi, comme téléguidée, l’élément principal qu’il pouvait proposer, comme base de négociation, est un cessez le feu à l’Ouest pour mieux se battre à l’Est. Sans doute avait-il autre chose en poche (technologie), mais quoi qu’en pensent les Britanniques, ils sont incapable seuls d’imposer leurs vues tant la disproportion des forces sur le front Ouest est à l’avantage des troupes américaines. Du reste, comme vous le mentionnez, ils ont eux aussi rencontré des « négociateurs ».

Je dirais même que l’assassinat d’un responsable nazi est un risque politique pour les Anglais. En effet, l’opinion internationale voit déjà d’un œil critique certaines actions alliées comme Dresde (quel que soit le nombre des victimes), et verrait d’une même façon ce type de répression sauvage. N’oublions pas, par exemple, que plusieurs dizaines de soldats américains ont été jugés et condamnés pour viol sur le territoire du Reich. Les alliés, qui se targuent depuis le début de défendre l’opinion démocratique et légale (le procès de Nuremberg en est un parfait exemple) prennent un gros risque en appliquant les méthodes de leurs ennemis.

Alors pourquoi ce meurtre ?



Nous défrichons !

de François Delpla

(21/06/2005 16:47:26)

Je suis moi-même ébahi, et j’avoue que, si la brouille Hitler-Himmler m’a toujours (enfin, depuis une dizaine d’années) laissé sceptique, il ne m’était pas venu à l’esprit de mettre en doute le suicide du second nommé.

Et j’ai honte ! Par exemple, je n’avais pas remarqué dans le récit de Churchill l’incohérence signalée hier : si c’est lui-même qui dévoile son identité, il n’y a aucune raison qu’il se suicide pendant la fouille. Sans doute avais-je auparavant fait ma religion avec des récits recomposés et plus logiques comme celui-ci, dû à John Toland (Les 100 derniers jours, tr. fr. Calmann-Lévy 1967, p. 625) :

Il fut capturé deux semaines plus tard par les Britanniques. Un médecin qui pratiquait un examen de routine remarqua quelque chose dans la bouche d’Himmler, mais quand il essaya de sortir l’objet avec le doigt, Himmler mordit dans la capsule de cyanure que lui avait donnée jadis Degrelle ( !) et mourut presque instantanément.

Là, nous avons affaire à un homme traqué, qui essayait de fuir, n’y avait pas réussi, pouvait avoir appris par les journaux qu’un grand procès allait se tenir et ne tenait pas plus à y figurer que son maître Hitler. Son suicide coule de source. Le problème, c’est qu’il s’était fait connaître sous son nom et aspirait à rencontrer Montgomery. Source : les mémoires de Montgomery, p. 377, dont l’auteur dit également -ce que ne disent ni Churchill... ni Allen- que Himmler avait été longuement interrogé et avait proposé ses services pour mobiliser les Allemands contre les Soviétiques. Il avait donc toutes raisons d’attendre, avant de commettre éventuellement le geste qu’on lui prête, la suite donnée par le gouvernement britannique à ses ouvertures.

En fait, mes propres recherches sur la fin du Reich étaient peut-être en train de me mettre sur la piste, puisque Himmler avait encore des cartes à jouer après la disparition de son maître comme le montrent aussi bien ses tractations avec Bernadotte que "sa" lettre à de Gaulle (voir ici, en fin de dossier)... et le film de Hirschbiegel, cf. notre débat sur lui il y a quelques mois.

Il pouvait espérer jouer un rôle (le dernier que lui ait donné Hitler, à mon avis) au moins tant qu’existait un gouvernement Dönitz à Flensburg -gouvernement auquel les Alliés occidentaux, pressés par les Soviétiques, mettent fin brutalement, en arrêtant ses membres, le 23 mai. Or Himmler, bien que déchu de toute fonction officielle, s’était montré à Flensburg, avant la capitulation du 8 mai et même un peu après (du moins son adresse était connue). Il n’était entré en clandestinité, en rasant sa moustache et en quittant ses lunettes et sa maison, que le 10 mai. Il essaie alors de traverser la zone britannique d’occupation, sans doute pour rejoindre l’américaine.

Plus que ce qu’il aurait pu raconter pendant l’instruction du procès, ou pendant le procès lui-même, ce sont peut-être des considérations de politique immédiate qui scellent son sort. En effet, si ce gouvernement fonctionne en pleine zone dévolue aux Britanniques, dans une espèce de no man’s land qui évoque assez bien la France de Vichy, c’est parce que Churchill en a besoin pour faire obéir les Allemands au moindre coût, comme il l’explique lumineusement et drôlement à Eden (qui est à San Francisco, et vraisemblablement en butte à de sévères représentations de Molotov sur le maintien du gouvernement Dönitz), le 14 mai (Busch était le général allemand qui formait le pendant militaire de Dönitz) :

Il est de la plus haute importance que la capitulation du peuple allemand s’effectue par des intermédiaires qui aient de l’autorité sur lui. Je ne connais pas Dönitz et ne me soucie pas de lui. (...) Pour nous la seule question est de savoir s’il est capable d’amener les Allemands à déposer les armes et à nous les remettre rapidement, sans nouvelles pertes de vies humaines. (...) Vous paraissez surpris que le général Busch donne des ordres. Or ces ordres semblent amener les Allemands à faire exactement ce que nous voulons d’eux. Nous ne pourrons jamais gouverner l’Allemagne sans les Allemands, à moins que vous ne soyez disposé à laisser le moindre petit écolier misérable poser sa tête lasse sur vos genoux déjà terriblement chargés. Il est parfois très avantageux de laisser aller les choses pendant un certain temps. Dans quelques jours, quand nous aurons trouvé des solutions aux questions les plus importantes (...), nous constaterons qu’un grand nombre d’affaires se régleront d’elles-mêmes.

Il ne faudra pas oublier bien entendu que si Dönitz est un instrument docile pour nous, cela viendra en atténuation de ses crimes de guerre. Voulez-vous avoir en main un levier qui vous permette de manoeuvrer ce peuple vaincu ou simplement plonger vos mains nues dans une fourmilière en émoi ?

Corollaire : il faut que les crimes de nos instruments soient atténuables. Pas question donc que ce soient des chefs SS et s’ils ne se font pas tout petits... vous m’avez compris !

Voilà donc où j’en suis cet après-midi : je pense qu’il faut explorer d’abord la question politique immédiate. Staline râle et il a raison, on va se débarrasser de Dönitz mais pas tout de suite, et il est d’excellente politique de décapiter, en faisant beaucoup de publicité à la chose, le mouvement SS, chargé depuis longtemps par Hitler d’enfoncer des coins entre alliés de l’est et de l’ouest... à la condition expresse de maquiller cette décapitation en suicide.



Un internaute ayant cité un article de David Irving, daté du 4 juin 2005, il lui est répondu :

Quand Irving récupère Allen

de François Delpla

(21/06/2005 17:51:50)

Le négationniste grand-breton se moque du monde : il reprend comme je l’ai fait hier les trois documents d’Allen... et il ne dit pas que ça vient d’Allen !

Il ajoute à mon avis une seule chose intéressante : un passage du journal de l’amiral Cunningham, daté du 13 avril 45 :

For a while Churchill was inclined to deal with him. Admiral Cunningham, Britain’s First Sea Lord, visited Churchill on April 13, 1945 and wrote this startling passage in his diary afterwards :

"During our interview the PM mentioned that Himmler appeared to be trying to show that he wasn’t so bad as painted & PM said if it would save further expenditure of life he would be prepared to spare even Himmler. I suggested there were plenty of islands he could be sent to."

(pendant un moment, Churchill fut disposé à négocier avec lui. L’amiral Cunningham, premier lord de la Mer, vint le voir le 13 avril et nota ensuite dans son journal ces lignes saisissantes :

"Pendant notre entretien le PM a annoncé que Himmler semblait essayer de démontrer qu’il valait mieux que sa réputation et le PM dit que si cela pouvait éviter de nouvelles effusions de sang il serait prêt à épargner même Himmler. Je fis observer qu’il y avait un grand nombre d’îles où nous il pourrait être envoyé."

Ce document est le seul sur lequel s’appuie le point suivant du raisonnement d’Irving :

On sait que quand Himmler prit son premier contact avec les Anglais, la première réaction de Churchill fut de traiter avec lui en dépit de sa réputation. Alors les services secrets s’en mêlèrent. Un communiqué truqué dit que Himmler avait proposé de trahir Hitler, ce qui causa beaucoup de confusion et de désordre dans les derniers jours au bunker -sans parler de l’angoisse infligée à Himmler lui-même.

Ah les braves gens ! Et les vilains Britanniques, qui sèment la zizanie et l’angoisse chez un ennemi si humaniste ! Mais en fait, Irving fabule complètement. Il n’a pas le droit de déduire que Churchill ait été le moins du monde disposé à traiter avec Himmler, puisqu’il y mettait comme condition qu’il fût réellement désireux d’arrêter la guerre et réellement meilleur que sa réputation, et qu’il en doutait fort.

En fait, Himmler ne proposait nullement l’arrêt des combats, mais un retournement des alliances contre les Soviétiques, avant comme après la mort du Führer.

Cette page ne fait que renforcer mon idée que Churchill n’avait vraiment rien à craindre de révélations sur un bon accueil initial que le gouvernement britannique aurait fait à ses offres.

On aura remarqué aussi avec quel empressement ce coucou essaye de profiter des révélations d’Allen pour recycler, sans le moindre élément nouveau, la vieille camelote d’un assassinat de Mussolini sur l’ordre de Churchill. C’est même tout le dernier gouvernement de la république de Salo qui aurait eu droit à ce traitement ! Le Da Vinci Code lui aura porté sur le système.



Pas de surprise : Irving hait Churchill...

de Nicolas Bernard

(22/06/2005 11:12:09)

... parce que c’est de son fait qu’Hitler a perdu la guerre.

Que Irving délire totalement (et sur l’objet des négociations entamnées par Himmler, et sur le rôle de Churchill, et sur l’identité du découvreur d’archives) s’explique à la fois par son incompétence crasse, et son indicible mauvaise foi. Normal, c’est un négationniste.

Par voie de conséquence, il récupérera le "meurtre" (sic) de Himmler pour convaincre ses lecteurs que les Alliés ont quelque chose à cacher s’agissant de la Solution finale. Car après tout, si "on" a fait taire le Reichsführer, c’est bien pour éviter d’entendre de sa part une toute autre version que celle retenue par le Tribunal de Nuremberg... CQFD.

Quant à la thèse du "meurtre" (sic), disons que je suis assez déçu : je m’attendais à ce que Martin Allen fît preuve de davantage de sérieux et de rigueur. Se baser sur deux ou trois pièces d’archives isolées pour conclure au complot me paraît passablement contestable. Je lirai le bouquin, mais il est peu probable que je sois convaincu. Ne serait-ce que parce que jamais les Britanniques n’auraient zigouillé un individu aussi haut-placé sans essayer de lui faire avouer quelques secrets historiques...



Aimons-nous l’histoire ?

de François Delpla

(22/06/2005 11:29:45)

Ne serait-ce que parce que jamais les Britanniques n’auraient zigouillé un individu aussi haut-placé sans essayer de lui faire avouer quelques secrets historiques...

************************

C’est cela qui est spéculatif ! Le fait est qu’ils l’ont fait et que loin d’être isolés, les trois documents montrent qu’ils en ont eu l’intention, qu’ils l’ont réalisée et qu’ils ont eu un grand souci d’effacer les traces. Et puis tout de même, Himmler est mort ! Alors comment et pourquoi ?

C’est le moment de faire de l’histoire, et pas simplement du militantisme anti-Irving. Il n’y a pas d’un côté des méchants qui tuent et de l’autre des gentils qui épargnent. Il y a un nazisme formidablement dangereux et un Churchill prêt à toutes les brutalités, et à tous les raccourcis, pour rétablir le droit et, surtout, la paix.



En attendant, la version classique...

de Nicolas Bernard

(22/06/2005 11:24:30)

... du suicide de Himmler, archi-connue depuis des décennies.

Le Reichsführer était en fuite depuis le 6 mai 1945, date à laquelle il avait été exclu du gouvernement de l’Amiral Dönitz. Il errait dans les environs de Flensburg avec ses adjoints, dans l’espoir de rallier la Bavière. Il se rasa la moustache, se mit un bandeau noir sur l’oeil, et, sous la nouvelle identité du simple soldat Heinrich Kitzinger, tenta de traverser les lignes alliées. Il fut néanmoins arrêté le 21 mai 1945 (justement parce qu’il était le seul à bénéficier de papiers en règle au milieu de la foule des civils en fuite, ce qui avait paru suspect aux Britanniques) et, conduit dans un camp de regroupement, y révéla son identité, demandant à entrer en contact avec le général Montgomery.

Les Anglais, après avoir vérifié, le conduisirent dans une cellule spacieuse au QG de la 2e armée à Lüneburg (charmante petite ville, soit dit en passant). Ils le fouillèrent pour découvrir ses capsules de cyanure, mais omirent la bouche, ce qui allait se révéler désastreux... Le colonel Murphy arriva du Quartier-Général de Montgomery le 23 mai, spécialement chargé de l’interrogatoire du prisonnier. Tenant à faire examiner la mâchoire de Himmler par un médecin, il se fit doubler par le SS : à peine le médecin militaire avait-il fait ouvrir la bouche de Himmler que ce dernier avait déjà croqué la capsule de cyanure...

C’est là une version crédible, psychologiquement vraisemblable (Himmler a vu son empire s’écrouler, se dit qu’au fond Montgomery ne voudra jamais lui parler, qu’il va être jugé pour ses crimes, voire finir pendu, donc prend les devants) et appuyée par de nombreux témoins.



Raisonnons, c’est tout !

de François Delpla

(22/06/2005 12:39:54)

Quels témoins, et de quoi ? Les officiers qui ont procédé à l’arrestation (dont un futur président d’Israël, Chaim Herzog !) témoignent d’une première fouille à corps, très méticuleuse. Ils sont complètement dessaisis par le chef des renseignements de Montgomery, le colonel Murphy, qui en début de soirée emmène Himmler dans son quartier général, une villa de Lüneburg. C’est là que le décès se produit, peut-être vers 23h. Murphy publie un communiqué et un de ses hommes, le sergent-major Austin, fait une déclaration à la presse. Seuls lui-même (Austin) et un médecin nommé Wells auraient été dans la pièce au moment des faits.

Il est à présent bien difficile de se fier à la parole de ces gens, qui ont d’ailleurs disparu de la circulation sans écrire, à ma connaissance et à celle de tous ceux qui ont disserté sur Himmler, de mémoires. En tout cas les traces d’un meurtre étaient on ne peut plus faciles à effacer -et le corps a prestement disparu, enterré dans une tombe anonyme.

Allen ne m’inspire pas en tant qu’historien (j’ai des divergences avec lui sur Churchill comme sur Hitler) mais en tant que détective et découvreur je lui tire mon chapeau et aucune de ses découvertes, en trois livres révolutionnaires, n’a encore été démentie. Argument indirect, j’en conviens, comme les tiens disant qu’on aurait, alors, eu davantage de raisons de zigouiller Göring.

Seulement :

-  je ne dis pas que je me fie à Allen en général, mais simplement qu’il m’a l’air de savoir ce que c’est qu’un carton d’archives et que si Irving y a glissé des faux exprès avant son passage il est homme à s’en rendre compte.

-  Göring a eu l’opportunité et la présence d’esprit de se rendre aux Américains et si un comportement de Churchill est inconcevable, c’est bien celui consistant à venir leur tuer chez eux une telle prise.

-  le meurtre de Himmler n’a probablement pas le même statut que n’aurait eu le sien. C’est le chef d’un appareil encore largement intact et redoutable (cf. mon hypothèse, mise hier ici même en discussion, que c’est peut-être moins pour le faire taire qu’on l’a tué que pour l’empêcher d’agir).

Surtout, ce que tes répliques laissent intact, c’est ma remarque suivant laquelle le moment ne colle pas avec un suicide. Lui qui veut voir Montgomery, il vient juste de franchir un pas important dans ce sens, et c’est à ce moment qu’il perdrait espoir ?



Alors procédons par ordre

de Nicolas Bernard

(22/06/2005 13:48:25)

1) L’arrestation et la première fouille

Si j’en crois Edouard Calic (Himmler et son empire, Stock, p. 665-666), le capitaine Selvester a fait fouiller Himmler, ce qui a permis aux Britanniques de découvrir deux ampoules de poison. L’une d’entre elles était vide. Mais en dépit de ses efforts, Selvester, qui n’a pas procédé à un examen bucchal de peur d’alerter son captif, ne découvrira pas la capsule manquante.

D’après Calic (qui le tient de Selvester ?), Himmler aurait manifesté certaine inquiétude, pour ne pas causer de paranoïa. Il aurait tenu à conserver son uniforme allemand devant Montgomery : lui faire revêtir un uniforme britannique aurait offert un beau prétexte aux Britanniques pour le faire fusiller en qualité d’espion. Si elle est authentique, cette remarque révèle que le Reichsführer n’est pas à son aise, loin de là.

2) Himmler à Lüneburg : la seconde fouille

Le 23 mai à 20 h, Himmler est expédié à Lüneburg, dans une geôle dépendant du QG de la IIe armée britannique. Il est surveillé par le sergent-major Edwin Austin. Ce dernier lui demande de se déshabiller, en prévision de la visite d’un médecin. Himmler, après avoir manifesté son irritation, s’exécute. A cet instant surviennent le colonel Murphy et le capitaine Wells (médecin militaire). Seconde fouille. Wells veut examiner la mâchoire. Peine perdue : "Himmler en toute hâte sort une capsule noire de sa mâchoire. Wells veut l’en empêcher, enfonce deux doigts que Himmler, rentrant la tête, mord jusqu’à l’os. Le colonel Murphy et le sergent Austin se précipitent, trop tard." Wells constatera la mort douze minutes plus tard, après avoir tout tenté pour le sauver.

Sur les faits et gestes de Himmler à Lüneburg, nous avons donc trois témoins : Austin, Wells, Murphy. Contrairement à ce que tu écris, l’un au moins n’a pas disparu de la circulation, puisqu’à en croire Calic, Austin a causé de l’événement après la guerre, au cours d’une émission de radio (p. 666). Il a souvent évoqué la mort de Himmler par la suite - c’est d’ailleurs de cette manière qu’ont été connus les détails. Je vais fouiller parmi ma doc’, mais j’ai des raisons de penser que Murphy et Wells ont également parlé.

Quant au moment du suicide, je crois que tu te laisses aller à ce que tu me reproches à tort : la spéculation. "Lui qui veut voir Montgomery, il vient juste de franchir un pas important dans ce sens, et c’est à ce moment qu’il perdrait espoir ?" A quoi je réponds : et pourquoi pas ? Bormann, un gradé nazi pourtant assoiffé de vie, s’est suicidé alors qu’il avait encore de bonnes chances de s’échapper, qu’il n’était pas tombé aux mains des Soviétiques. Que sais-tu de ce qui se passait dans le crâne tourmenté de Himmler ? Quelques indices livrés par les témoins de sa dernière journée révèlent son stress, sa peur d’être fusillé. De toute évidence, il n’accorde pas une entière confiance aux Britanniques. Et s’ils le menaient en bateau ? N’a-t-il pas été arrêté, séquestré, surveillé comme un vulgaire prisonnier ? Et à quoi riment ces fouilles, s’ils veulent le laisser dialoguer avec le SHAEF ? Non, de toute évidence, il existe quelques chances qu’ils lui réservent le sort promis aux criminels de guerre. Or, après la mort de Hitler, Heydrich et Goebbels, la disparition de Bormann, il demeure indéniablement le numéro 1 de la liste noire. Conséquence : Himmler refuse de prendre le risque. Sa dernière carte à jouer - sa capsule de cyanure -, il ne peut se permettre de la perdre. Alors il l’utilise. Cette version, couramment admise, est cohérente, logique, crédible, s’intègre très bien aux faits connus, en un mot s’avère vraisemblable. Au contraire d’une théorie du complot qui fait appel à deux-trois documents d’origine douteuse (les faux existent même aux archives nationales !), expose l’histoire d’un tueur qui disparaît sans laisser de traces, implique que les témoins ont menti des années durant... La communauté du Renseignement britannique a eu un sacré bol de tomber sur un sergent-major aussi imaginatif !

Quant à Göring, je causais naturellement de la période précédant son arrestation par les Américains.



EMBRANCHEMENT

Le débat tourne à l’aigre... et devient riche d’enseignements sur les blocages de la recherche.



Re :Du nouveau sur la mort de Himmler

de DENIS Eric

(22/06/2005 14:09:18)

Bonjour,

Voilà la version proposée par Le dernier bastion de Arnim D. Lehmann et Tim Carrol (Calmann-lévy 2005), elle diffère quelque peu, en particulier sur le fait que Himmler aurait été reconnu immédiatement par les Britanniques :

« La fin de Himmler est peut-être la plus étrange de toutes. Pendant quelques jours, il continua d’organiser des réunions dans son QG de Flensburg, au Nord de l’Allemagne. Y assistaient les chefs de services aux noms ronflants, qui cependant n’existaient plus ou n’avaient plus aucun pouvoir. Hanna Reitsch et Ritter von Greim avaient fait état des dernières déclarations du Fuhrer à propos de sa traîtrise et l’amiral Dônitz lui avait écrit pour le relever de ses fonctions de Reichsführer. Cela n’émut pas Himmler, mais il ne savait plus que faire. Il demanda conseil auprès de ses anciens amis et eut la mauvaise surprise de constater qu’ils ne répondaient pas à ses appels. Himmler écrivit même au Field Marshall Bernard Montgomery, lequel ne daigna pas non plus lui répondre. Pendant deux semaines, Himmler vécut dans le désarroi. Il finit par quitter sa maison vêtu en simple soldat, un bandeau sur l’œil. Sa tenue était si peu discrète qu’on le reconnut immédiatement quand il se présenta à un poste de contrôle britannique. Dévêtu et soumis à une fouille au corps par un chirurgien anglais, il avala la capsule de poison dissimulée dans sa bouche. »

Cette version explique mieux son suicide, si c’est cela qui s’est passé.

Je trouve également un autre élément intéressant à propos de la trahison d’Himmler dans La chute de Berlin d’Antony Beevor (éditions du Fallois 2002). Je cite :

« Goebbels rédigea lui aussi son testament. Il y déclarait estimer de son devoir, « dans le délire de trahison qui entoure le Fûhrer en ces jours extrêmement critiques de la guerre », de rejeter l’ordre d’Hitler de quitter Berlin et de « rester avec lui inconditionnellement jusqu’à la mort ». L’une des copies du testament d’Hitler fut portée par un officier de confiance au maréchal Schôrner, le nouveau commandant en chef de l’Armée. La lettre d’accompagnement du général Burgdorf confirmait que « la dévastatrice nouvelle de la trahison d’Himmler » avait constitué « le coup ultime » pour Hitler. »

Il existerait donc un document tendant à prouver que la trahison d’Himmler aurait eu un impact sur le Führer.



Trahison ?

de Nicolas Bernard

(23/06/2005 00:24:00)

Il existerait donc un document tendant à prouver que la trahison d’Himmler aurait eu un impact sur le Führer.

***********************

Le problème est qu’il existe d’excellentes raisons de penser que Himmler n’a pas trahi Hitler et a agi sur son ordre, lorsqu’il a été question d’approcher les Alliés par le biais des Suédois.

Himmler, notamment, ne fait pas grand chose pour tenir secrètes ces négociations avec le comte Bernadotte, vis-à-vis de certains autres hiérarques nazis (dont Speer et Göring, et ce plusieurs jours avant l’annonce de sa "trahison"). Ces négociations durent depuis des mois. Et Hitler l’apprend à la dernière minute ? Peu vraisemblable. Ce d’autant qu’hormis une crise de colère qui peut avoir été simulée et quelques paroles sans conséquence dans le Testament politique (où il déclare le remplacer par un type totalement coincé dans Breslau encerclée par les Soviétiques depuis des mois : drôle de punition !), Hitler ne fait pas grand chose pour sanctionner Himmler. Fegelein est certes exécuté, mais Hitler ne donne pas l’ordre de faire fusiller son supérieur...



Justement !

de François Delpla

(23/06/2005 06:54:46)

Cher Nicolas, il conviendrait de préciser que nous ne sommes encore qu’une petite secte à penser ainsi, et que la congrégation pour la doctrine de la foi, sans aller jusqu’à nous excommunier, nous traite comme une piétaille sans avenir.

Or précisément cette façon de présenter Himmler comme un arriviste délirant, qui croit encore pouvoir piloter durablement le navire nazi alors qu’il fait eau de toutes parts, est pour beaucoup dans la crédulité générale au long cours qu’a rencontrée la version officielle de sa mort. C’était un mauvais, dans tous les compartiments de jeu. Il était traître, lâche, égoïste, bête et maladroit : rien d’étonnant à ce qu’il finisse par noyer dans le cyanure sa honte d’écolier pris en faute après une cavale minable.



Re :Trahison ?

de DENIS Eric

(23/06/2005 12:02:17)

Rassurez-vous, je suis comme vous, septique, en ce qui concerne l’autonomie d’Himmler, c’est ce que j’exprimais dans mon précédent post sur ce sujet. Mais il m’a semblé intéressant de citer ce passage, afin de mettre en valeur ce document, s’il existe.

Le même ouvrage fourni d’ailleurs d’autres éléments sur ce point :

« Le 28 avril, au milieu de l’après-midi, on rapporta à Hitler une information diffusée par la radio de Stockholm selon laquelle Himmler serait entré en contact avec les Alliés, L’idée que ‘’der treue Heinrich‘’ puisse jouer un tel jeu pouvait paraître, de prime abord, ridicule au Führer, mais celui-ci avait commencé à tenir les SS en quelque suspicion depuis ce qu’il considérait comme la défection de Steiner. Il téléphona à Dônitz, qui parla à Himmler. Le Reichsführer SS nia tout en bloc. Mais, dans la soirée, Lorenz, l’attaché de presse d’Hitler, apporta à celui-ci une dépêche de Reuter confirmant l’histoire. Alors, tous les ressentiments et les soupçons du Führer se donnèrent libre cours. Hitler était blanc de colère. Fegelein fut interrogé, apparemment par le Gruppenffihrer Müller, le chef de la Gestapo. Il avoua avoir eu connaissance de la démarche d’Himmler auprès du comte Bernadette. Freytag von Loringhoven vit Fegelein remonter, la mine abattue, sous bonne garde. Ses insignes de grade et ses décorations avaient été arrachés de son uniforme. Il fut exécuté dans les jardins de la Chancellerie.

Hitler, ensuite, se rendit tout droit à la chambre où Ritter von Greim, qu’il venait de nommer Marschall de la Luftwaffe, soignait sa jambe blessée. Il lui donna l’ordre de quitter Berlin par avion pour aller organiser des attaques aériennes contre les chars soviétiques qui avaient atteint la Potsdamer Platz et aussi pour s’assurer que Himmler ne reste pas impuni, ‘’Un traître ne doit en aucun cas me succéder comme Fûhrer ! clama-t-il à Greim. Vous veillerez à ce qu’il ne le fasse pas !’’ »



Questions factuelles

de François Delpla (

23/06/2005 14:49:21)

Plus je butine dans ma bibliothèque au sujet de cette abrupte fin de carrière d’un assassin multimillionnaire, plus je râle contre des négligences, y compris chez Allen. Ses prédécesseurs, quand ils évoquent le déplacement ultime du prisonnier, disent qu’on l’a emmené dans une villa ou une prison appartenant au QG de la 2ème armée britannique (général Dempsey), à Lüneburg. Allen écrit, sans référence et visiblement sans avoir fouillé la question, que Murphy l’emmène, toujours à Lüneburg, au 33 Ülznerstrasse. Il serait logique que ce local appartienne au bureau des renseignements de Montgomery, càd du 21ème groupe d’armées. Or celui-ci, d’après les mémoires du maréchal, a son QG à Lüneburg Heide, càd dans la campagne qui s’étend au sud-ouest de la petite ville.

Avons-nous en ligne un spécialiste capable de nous débrouiller ces questions d’implantations d’états-majors et de dire s’il y avait la moindre raison de faire transiter le prisonnier vers des locaux de l’armée et non du groupe d’armées ? Dans la négative, l’évocation de la 2ème armée peut-elle être interprétée comme une erreur, ou comme une volonté de détourner l’attention de l’implication d’une autorité plus haute ?



Re :Questions factuelles

de DENIS Eric

(24/06/2005 12:54:23)

En ce qui concerne le périple d’Himmler entre les mains britanniques, le Larousse de la seconde guerre mondiale (avril 2004) donne cela :

« Évincé du gouvernement par Donitz. Heinrich Himmler erre quelque temps dans le Schleswig-Holstein avec une douzaine de fidèles, puis décide de rejoindre la Bavière. La moustache rasée, un bandeau noir sur l’œil gauche, il troque son uniforme SS pour celui d’un simple soldat et emprunte l’identité d’un certain Heinrich Hilzinger. Le 23 mai, il est intercepté par les Britanniques. Emmené au PC de la IIème armée à Luneburg, l’individu révèle sa véritable identité. Il est fouillé afin d’éviter qu’il ne se suicide, mais quand le médecin Wells tente d’ausculter sa bouche, Himmler s’empoisonne en avalant du cyanure. »

Ce qui tenterait à démontrer que son transfert vers le PC de la IIème armée s’effectue avant son identification.

Mais le Larousse parle également d’un autre point qui pourrait nous éclairer sur l’attitude des Britanniques envers les dignitaires nazis. A propos de Göring, je site :

« Condamné à mort par le verdict posthume de Hitler du 23 avril, pour avoir tenté de négocier une paix séparée avec les Alliés, Hermann Göring craint que quelques SS isolés ne viennent l’exécuter. Il décide de se livrer aux Alliés. Le 9 mai, il se rend, serrant la main au général Stark, venu l’arrêter. Les quotidiens anglo-saxons titrent : « Poignée de main à un criminel ! » L’affaire coûte sa carrière à Stark. Goring pense pouvoir encore négocier avec les Alliés et occuper les devants de la scène politique allemande. Bien traité, il est logé avec sa famille dans une maison de Kitzbühel. Sans en avertir les autorités militaires américaines, il donne une interview. Eisenhower met fin à cette mascarade. Les dépêches sont interceptées tandis que Göring est placé sous bonne garde. »

D’une part, Il serait intéressant de dater les journaux qui ont écrit ce genre de titre, ainsi que la prise de décision d’Eisenhower.

D’autre part, la mésaventure du général Stark influencera certainement le comportement des officiers amenés à capturer un dignitaire nazi. De plus, l’attitude d’Eisenhower confirme sa volonté de ne pas négocier, donnant peut-être là un point d’arrêt définitif aux plans d’Himmler.

Enfin, un point qui à peut-être son intérêt, c’est la date de la reddition de Göring, qui correspond à celle de la cessation officielle (à 00h01) des hostilités en Europe.

En cherchant « tout azimut » je trouve aussi un élément troublant dans le témoignage de Traudl Junge, extrait de « Les derniers témoins du bunker » de Galante et Silianoff (Filipacchi 1989) :

« Le 28 avril, Hitler reçu le coup de grâce. Ce jour-là, une avalanche de mauvaises nouvelles s’abattit sur le bunker. On n’était pas encore tout à fait sûr de ce qui se passait avec Herman Fegelein, mais le doute s’installait de plus en plus chez le Führer qu’il était trahi et abandonné de tous. C’est alors que l’adjoint du chef de presse, Heinz Lorenz, lui apporta une nouvelle bouleversante : selon une dépêche de Reuter, le Reichführer Heinrich Himmler poursuivait des négociations avec les Alliés par l’intermédiaire du prince Bernadette de Suède. Je ne sais plus où je me trouvais lorsqu’il reçut cette nouvelle. D’après ce que j’ai entendu plus tard, il y aurait eu une dernière explosion de fureur, de tempête et de cris... Mais, lorsque je l’ai vu peu après, il était calme. Eva Braun avait les yeux rougis par les larmes car son beau-frère venait d’être condamné à mort. C’est dans le parc du ministère des Affaires étrangères, au milieu des fleurs et près de la jolie statuette en bronze qu’il fut abattu comme un chien. Elle avait tenté d’expliquer qu’après tout, Fegelein avait obéi à des motifs humains, qu’il avait pensé à sa femme et à son enfant nouveau-né en essayant de se sauver et de commencer une vie nouvelle. Mais Hitler était inflexible ; maintenant, il ne voyait plus partout que trahison et imposture. Le « fidèle Heinrich », qu’il tenait pour un parangon de loyauté au milieu de l’océan de lâcheté et de traîtrise avait sombré à son tour. Soudain, le comportement de Fegelein lui-même prenait une autre signification : il devenait le complice d’une conspiration. Hitler s’était forgé une image terrifiante des basses visées d’Himmler, il se demandait s’il n’avait pas projeté un nouvel attentat contre lui. Ou bien, de le livrer vivant à l’ennemi ? Ces pensées folles étaient poussées au paroxysme par sa profonde déception car Himmler était à ses yeux son collaborateur le plus loyal et le plus dévoué. Maintenant, il soupçonnait toutes les personnes de l’entourage d’Himmler (et Fegelein son homme de liaison). Sa suspicion allait si loin qu’il n’était plus sûr des ampoules de cyanure qu’Himmler lui avait procurées. Le Dr Stumpfegger, qui vivait dans le bunker, devenait peu à peu lui aussi l’objet de sa méfiance. Il le fit venir de la salle de chirurgie où il opérait sans répit. Le professeur Haase et nous fûmes les témoins de la façon dont il lui parla en lui remettant l’une des ampoules. Il se rendit ensuite avec lui dans la petite antichambre, près des toilettes, où l’on avait installé Blondi avec ses chiots enfin venus au monde, et, là, le docteur se pencha sur la chienne. Une odeur d’amande amère se répandit... Ce fut la fin de Blondi. Hitler se tourna vers nous, son visage ressemblait à son propre masque de mort. Sans dire un seul mot il alla s’enfermer dans sa chambre. »

Si c’est une mascarade d’Hitler (lorsqu’on le pense de connivence avec Himmler concernant les négociations à l’Ouest), il pousse jusqu’à feindre un test des capsules de cyanure sur sa chienne, qu’il adore. Du reste il se suicidera par arme à feu !

Bref, beaucoup de questions et peu de réponses....



Hiérarchisons ! (sur la "trahison" de Himmler)

de François Delpla

(24/06/2005 16:48:30)

Je commencerai par un constat : de Trevor-Roper à Kershaw ou Fest, l’immense majorité des historiens a tenu pour acquise, sans examen aucun, la parole hitlérienne suivant laquelle Himmler avait trahi. C’est ce que j’appelle remplacer l’histoire par un prêche moral : si une canaille nazie dit qu’un nazi est une canaille, on ne va quand même pas démentir !

Commencer, en laissant tout cela de côté, à faire de l’histoire, ce n’est pas en prendre le contre-pied, ce n’est pas dire que Himmler était un honnête homme ou Hitler un stratège égal à Napoléon, mais c’est y regarder de plus près et chercher la logique des comportements, sans rien plaquer, en essayant de faire tenir ensemble les éléments connus.

Pour commencer, si Himmler a trahi, je demande : à partir de quand ? Et là je me rends compte tout de suite qu’il est absolument impossible de fixer une date, ce qui pour un raisonnement historique est assez handicapant. Car c’est dès 1942 que Himmler, ou des gens de son entourage immédiat comme Eichmann ou Schellenberg, entament des démarches du même ordre que celles de février-avril 1945 : ils font dire aux Alliés de l’Ouest qu’il y a des Juifs à sauver, moyennant des gestes propres à fâcher les Soviétiques. Et c’est en cette même année 1942 que Hitler, pas fou (du moins pas sur ce chapitre), commence à placer tout son espoir dans une rupture est-ouest. A quelle date, donc, une démarche classique de division de l’adversaire, saupoudrée d’un chantage raciste, deviendrait-elle la politique privée d’un Reichsführer SS soucieux de sauver sa peau, et pourquoi, et comment ?

Il n’apparaît pas que vos auteurs de référence se soient arrêtés une seconde sur ces questions.

Quant à Traudl Junge, une fille de 20 ans toute chose d’avoir été remarquée par un grand homme et de lui être utile, est-elle vraiment en position de démêler la part de la comédie dans son comportement ? D’ailleurs elle fait ses déclarations après la guerre et parfois longtemps après, étant devenue une autre, dégoûtée du nazisme et influencée par la littérature qui a pris au premier degré la "trahison". Ni dans un cas, ni dans l’autre, on ne doit s’attendre à ce qu’elle résiste à la pression ambiante.



embranchement vers les blocages de la recherche

le 23 juin 2005



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations