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Débats

Une nouvelle mise en cause de Speer



sur Histoforums SGM (juillet 2005)



Solution finale : Speer parfaitement au courant ?

de François Delpla

(14/07/2005 14:29:05)

(JPEG)
DR

Le même site News. telegraph dont nous parlons plus loin à propos de la mort de Himmler a publié en mai des infos surprenantes sur Speer.

En résumé, une historienne allemande nommée Susanne Willems a découvert, on ne sait où, un projet d’agrandissement d’Auschwitz en tant que "camp de la mort", abondamment annoté par Speer. Plus deux ou trois bricoles un peu moins démonstratives mais faisant masse.

Ce qui me gêne, outre l’absence de travaux fiables novateurs et antérieurs de la collègue (du moins aucun n’est mentionné, et son "google" est des plus minces -cf. son site), c’est l’interview (de quelques phrases) de Gitta Sereny, qui nie que Speer ait été capable d’une telle chose, au lieu de causer des docs et de leur interprétation.

A vue de pifomètre, je suis un peu surpris. Non pas que Speer ait été au courant du massacre. Il est fort probable qu’il ait ouï le (pas assez) fameux discours de Himmler à Posen, le 6 octobre 43 et la manière pénible dont il s’en est défendu après que Goldhagen père eut soulevé le lièvre au début des années 70 vaut presque démonstration. Là-dessus, le livre de Gitta Sereny sur lui (1995) est plus éloquent que sa plate défense actuelle du personnage.

A priori je pense que Speer était, au plus tard ce 6 octobre, au courant du massacre, mais faisait tout pour se le cacher à lui-même et a presque réussi à se persuader du contraire, d’abord dans l’ambiance propice de Nuremberg, où tout le monde (du moins parmi les inculpés) niait avoir été au courant et où les procureurs ont peu creusé cet aspect, préférant traquer les crimes commis et les ordres signés en personne par les accusés.

Mais si les docs résistent à l’examen, et ne sont pas susceptibles d’une autre interprétation, il faudra bien s’incliner.

L’affaire est sortie ce printemps à l’occasion d’une émission (allemande), mais la matière se trouve dans un livre de SW paru en 2002... et rigoureusement ignoré : Der entsiedelte Jude, éditions Hentrich, juin 2002.



S’agit-il de ces documents ?

de Nicolas Bernard

(14/07/2005 19:27:20)

Voir



Re :S’agit-il de ces documents ?

de François Delpla

(14/07/2005 20:32:23)

Oui, à vue de nez ça ressemble. Il n’y a pas de reproduction du document que Speer aurait annoté.



Re :Re :S’agit-il de ces documents ?

de Nicolas Bernard

(15/07/2005 12:50:56)

Si j’en crois l’article angliche,

the documents uncovered by the Berlin historian Susanne Willems include a Third Reich report from May 1943 that refers to a "Prof Speer special programme" to expand the Auschwitz camp so that it could serve as a death camp. The report, on which Speer made copious handwritten notes in the margins and over the text, refers to the fact that Auschwitz’s role as a work camp had "recently been expanded to include the solution to the Jewish question".

Ne s’agit-il point de ce document ?



Ce serait inquiétant

de François Delpla

(16/07/2005 17:44:48)

merci d’avoir cerné de plus près la doc. et signalé ce fac-simile. J’espère que la réponse à ta question est "non", car ce compte rendu d’une discussion chez le commandant Hoess avec deux envoyés de Speer, Desch et Sander, le 21 mai 1943, colle assez mal avec le résumé du Daily Telegraph dont je donnais la référence dans mon premier message :

The documents uncovered by the Berlin historian Susanne Willems include a Third Reich report from May 1943 that refers to a "Prof Speer special programme" to expand the Auschwitz camp so that it could serve as a death camp. The report, on which Speer made copious handwritten notes in the margins and over the text, refers to the fact that Auschwitz’s role as a work camp had "recently been expanded to include the solution to the Jewish question".

Le document que tu signales ne contient pas cette phrase et n’a rien d’un rapport. C’est un brouillon de procès-verbal de discussion, raturé je ne sais par qui mais sans doute pas par Speer, qui n’était pas à ladite discussion. Il est question de travaux hydrauliques, pour lesquels les repésentants du ministère de Speer font des difficultés en raison de la pénurie de fer.

Il est bien possible que Hoess et la hiérarchie SS aient cherché par ce genre de discussion à mouiller Speer dans leurs propres projets d’agrandissement, ou à justifier les assassinats par le fait qu’on leur refusait des mesures d’hygiène (la fameuse logique nazie de l’assassinat humanitaire). Mais si c’est sur ce type de pièces que S. Willems se fonde pour accuser Speer d’avoir bien connu la SF, il s’agit d’une extrapolation assez monstrueuse.

Cela dit, j’ai déchiffré assez rapidement et il est possible que des points m’échappent. D’autres avis ?



Pourtant...

de Claudine Cavalier

(16/07/2005 18:38:27)

Bonjour,

je suis mauvaise germaniste donc je précise tout de suite que je peux me tromper : mais j’ai l’impression que le contenu du document colle assez bien avec le résumé anglais. La phrase (tronquée dans le résumé) sur la "solution de la question juive" s’y trouve en tout cas, ou quelque chose qui y ressemble beaucoup.

Dazu kam in letzter Zeit die Lösung der Judenfrage, wofür die Voraussetzung für die Unterbringung von zuerst 60.000 Häftlingen[, die] innerhalb kurzer Zeit auf 100.000 anwuchs [hs. anwächst], geschafft werden musste.

Par ailleurs, pour savoir si les annotations sont ou non de Speer, je suppose qu’il faudrait les comparer à un échantillon de son écriture... Mais je crois qu’on a bien là le document en cause.



Dont acte, mais...

de François Delpla

(16/07/2005 19:30:38)

J’avais, comme annoncé, parcouru un peu vite le texte (pour ne pas faire trop attendre Nicolas) et j’avais eu la flemme d’écarquiller les yeux en cherchant le mot "Jude" parmi les pâtés d’encre du § 2.

Je remercie donc la mauvaise germaniste, mais sans doute épigraphiste distinguée, qui s’y est collée... cependant, sauf son respect, est-elle aussi bonne angliciste ?

Ce texte :

Dazu kam in letzter Zeit die Lösung der Judenfrage, wofür die Voraussetzung für die Unterbringung von zuerst 60.000 Häftlingen[, die] innerhalb kurzer Zeit auf 100.000 anwuchs [hs. anwächst], geschafft werden musste.

A cela s’est ajouté dernièrement la solution de la question juive, pour laquelle les dispositions ont été prises pour (désolé, y a deux fois für !) l’hébergement de 60 000 prisonniers dans un premier temps, chiffre appelé à s’accroître à bref délai jusqu’à 100 000.

diffère très significativement du résumé du Daily Telegraph :

(...) a Third Reich report from May 1943 that refers to a "Prof Speer special programme" to expand the Auschwitz camp so that it could serve as a death camp. The report, on which Speer made copious handwritten notes in the margins and over the text, refers to the fact that Auschwitz’s role as a work camp had "recently been expanded to include the solution to the Jewish question".

un rapport du Troisième Reich de mai 1943 qui se réfère à un "programme spécial du professeur Speer" pour étendre le camp d’Auschwitz de telle façon qu’il puisse servir de camp de la mort. Le rapport, sur lequel Speer a fait de nombreuses inscriptions manuscrites dans les marges et parmi les lignes, fait référence au fait que le camp de travail a "récemment été étendu pour comporter la solution de la question juive."

Ce résumé est une manipulation. Outre le peu de logique qu’il y aurait à ce qu’un ministre absent d’une discussion à laquelle il a délégué deux subordonnés en corrige de sa main le compte rendu sur des points de détail (sinon, peut-être, à la rigueur, sous leur dictée, ce qui priverait l’article du journaliste anglais de toute pertinence accusatoire), outre l’emploi peu approprié du mot "rapport", on ne voit pas ici le moindre "programme spécial du professeur Speer" pour l’agrandissement du camp, bien au contraire, puisque ses collaborateurs traînent les pieds, et surtout rien n’indique que les participants à la réunion parlent clairement des exécutions à la descente des trains. Au contraire, il n’est question que de travail.

Merci donc à Nicolas d’avoir dégotté ce document et à Claudine d’avoir montré indubitablement que le journaliste du DT y faisait référence. Donc, il se fourvoie. Reste à savoir si c’est aussi le cas de Susanne Willems.



Re :Dont acte, mais...

de Claudine Cavalier

Bonsoir,

franchement, je ne suis pas qualifiée pour porter un jugement pertinent sur les travaux de Suzanne Willems. Le résumé anglais est très sommaire, mais ne me paraît pas globalement faux, sauf qu’il mélange deux documents : bon, c’est un résumé de journaliste et non un travail d’historien... Banal. Le "programme spécial du professeur Speer" apparaît dans une pièce de septembre 42, accessible à partir d’un lien de la même page web.

A tout hasard, je vous signale que les textes des deux documents sont intégralement transcrits... pas la peine de se crever les yeux sur les pâtés :-))). Et que l’article de Madame Willems est également accessible en ligne.

Pour ce qui est de sa qualité, je vous laisse juge.



Déformations et glissements

de François Delpla

(17/07/2005 06:15:53)

Bonjour !

Et merci pour ce guidage. S. Willems signalant elle-même le document du 21/5/43 comme le plus intéressant (impression donnée par l’article anglais, qui me faisait dire en commençant que le reste était là pour "faire masse"), je concentrerai mon énergie traductrice et commentatrice sur ce qu’elle en dit :

Speer interessierte sich kontinuierlich für den Bau des Zwangsarbeits- und Vernichtungslagers Auschwitz. Am 30. Mai 1943 garantierte er Himmler zu diesem Zweck die Zuteilung von Eisenkontingenten und veranlasste die Auslieferung von Baumaterial. [BArch NS 19 neu/994] Ein Aktenvermerk über den dieser Bewilligung vorausgegangenen Inspektionsbesuch der Speer-Mitarbeiter Desch und Sander in Auschwitz am 21. Mai 1943, das dritte, ausdrucksstärkste der hier vorzustellenden Dokumente, zeigt, auf welch umfassende und detaillierte Kenntnis der Verhältnisse in Auschwitz Speers Entscheidung sich gründete : Wie aus diesem am Tag nach dem Besuch entworfenen, in korrigierter Fassung erhaltenen Bericht der Zentralbauleitung hervorgeht, hatte der Lagerkommandant Höß die beiden Berliner Speer-Beauftragten und zwei Mitarbeiter der Breslauer Dienststelle des GB Bau, Schulz und Janson, über "Entstehung und Zweck" des Lagers unterrichtet. Dabei war ausdrücklich von der "Lösung der Judenfrage" die Rede gewesen. Gesprochen hatte man auch über die Aufgabe des KZ, die von 60 000 auf 100 000 anwachsende Zahl der Gefangenen der in der Nachbarschaft entstehenden Großindustrie - vor allem dem Bunawerk der IG Farbenindustrie AG - zur Verfügung zu stellen. Ziel der Besprechung von Seiten der SS war es, die Zuteilung von Eisenkontingenten für den KZ-Ausbau zu beschleunigen.

Speer s’intéressait sans trêve à la constuction du camp de travail et d’extermination d’Auschwitz. Le 30 mai 1943, il garantit à Himmler à cet effet une part dans la répartition du fer et fit livrer du matériel de construction. (Bundesarchiv NS 19 neu/994). Un compte rendu de la visite d’inspection des collaborateurs de Speer Desch et Sander à Auschwitz le 21 mai 1943, le troisième et le plus impressionnant des documents présentés ici, montre sur quelle connaissance d’ensemble et de détail minutieuse des conditions de vie à Auschwitz la décision de Speer se fondait : d’après ce rapport de la direction centrale des bâtiments jeté sur le papier le lendemain de la visite, sous une forme corrigée, le commandant du camp, Höss, avait renseigné les deux chargés de mission berlinois de Speer et deux collaborateurs du service de Breslau des bâtiments du Grand Berlin, Schulz et Janson, sur "la genèse et le but" du camp. Il avait alors été expressément question de la "solution de la question juive". On avait parlé aussi des fonctions du camp, de l’augmentation de sa capacité de 60 000 à 100 000 prisonniers, à tenir à la disposition de la grande industrie du secteur -avant tout de la fabrication de caoutchouc synthétique par la firme IG Farben. Du côté des SS, le but de l’entretien était d’accélérer la fourniture des contingents de fer pour l’extension du camp.

Ces derniers mots me dispenseront d’un long commentaire : c’est d’un bout à l’autre qu’il est question d’agrandir le camp, certes dans le cadre de la "solution" du problème juif, mais l’honnêteté oblige à remarquer qu’elle n’est nulle part dite "finale", qu’elle se présente constamment comme un enfermement pour le travail, et que les projets mêmes d’agrandir le camp et d’améliorer son alimentation en eau sont autant de leurres propices à la dissimulation de la sélection à la descente des trains et de l’envoi des invalides, ou déclarés tels, vers les chambres d’exécution.

Bref, les torts me semblent assez bien partagés entre l’historienne allemande et le journaliste anglais. Chacun en remet une couche, pour faire dire aux documents ce qu’ils ne disent pas.

Cela dit, ces documents me semblent de précieux témoins de la façon dont Hitler compromet Speer, et une foule d’autres cadres. Il leur met des demi-points sur des i esquissés.

Il est bien plus intéressant de le remarquer que de faire une histoire en noir et blanc, ne donnant à choisir qu’entre les cases "entièrement complice" et "pas du tout au courant".

le 17 juillet 2005



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