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Dialogue avec les oeuvres

Sternhell



Ni droite ni gauche, troisième édition, Bruxelles, Complexe, 2000



mis en ligne en mars 2003

Cet ouvrage met en lumière les liens souvent inaperçus entre trois générations d’intellectuels et de militants critiques envers la démocratie, celle de 1890, celle de 1910 et celle des années 1930. Se rattachant, au départ, à la gauche ou à la droite, ils soutiennent tous, lorsqu’ils vivent assez longtemps pour le connaître, le régime de Vichy, au moins à ses débuts. Les deux premières générations ont une grande influence sur le fascisme italien, la troisième est fascinée par lui. Après la Seconde Guerre, beaucoup deviennent démocrates et tentent de faire oublier ce passé. Emmanuel Mounier, Hubert Beuve-Méry, Bertrand de Jouvenel et Maurice Duverger sont de ceux-là.

Parmi les ajouts de cette troisième édition figure une analyse du mouvement « Croix-de-Feu ». C’est l’occasion d’un des rares repentirs de l’auteur : il s’en veut d’avoir méconnu le caractère fasciste de ce mouvement et en fait désormais l’un des piliers de sa démonstration, en retournant contre le récent biographe du colonel de La Rocque,, Jacques Nobécourt, sa propre documentation. L’assagissement du colonel au moment de la transformation de sa ligue en parti n’était qu’une apparence et résultait d’une mesure du rapport des forces plus réaliste que celle des excités de la Cagoule. Il attendait beaucoup des élections de 1940, ressemblant en cela à Hitler et à Mussolini, qui tous deux avaient préféré au coup de force l’utilisation des voies constitutionnelles.

Le mouvement Croix-de-Feu est fort représentatif de « la nouvelle droite, une droite populaire, voire prolétarienne, mais violemment antimarxiste et secrétant un nationalisme organique, tribal, un nationalisme de la Terre et des Morts, de la Terre et du Sang. » (p. 43) Là-dessus je me garderai de trancher avant d’avoir relu Nobécourt. Tout de même, ce fascisme qui se met dans la naphtaline en attendant des élections, alors que le déclin du Front populaire offre une occasion de contre-attaque, analogue à celle que Mussolini a saisie, me paraît pour le moins contaminé par la démocratie libérale.

Un des arts que pratique le mieux Sternhell est celui de la nuance. Ainsi distingue-t-il soigneusement certains, qui sont fascistes, et d’autres qui, tel Mounier, partagent seulement quelques analyses avec Giovanni Gentile et n’admirent Mussolini que dans certains domaines. Le propos n’est pas manichéen, ne cherche pas à diviser l’espèce intellectuelle en méchants à vie et bons définitifs.

Cependant, lorsqu’il s’agit de mettre en rapport le monde des idées et la réalité politique, l’heure n’est plus à la nuance. Il y aurait une « imprégnation » de la société française par ces gens, dont l’immense influence se combinerait avec le choc de la défaite de 1940 pour expliquer l’installation facile et l’acceptation sans grands remous du régime de Vichy. Un régime identifié, sans la moindre distance critique, avec son principal slogan, la « révolution nationale » (or précisément ce slogan ne figure pas dans le discours initial du régime et son histoire sera traversée d’éclipses -j’y reviendrai). La situation serait donc exactement la même qu’en Allemagne et en Italie, où une imprégnation du même genre aurait rencontré plus tôt le « choc » nécessaire à sa traduction politique. Sternhell n’emploie pas cette métaphore, mais l’ensemble des passages où il décrit l’avènement des régimes fascistes semblent sortis tout droit d’un traité de chimie : il se produit soudain un précipité, quand le catalyseur requis entre en jeu.

L’auteur caricature Vichy et son historiographie, en France, depuis 1945. D’une part il ne décèle dans la capitale provisoire aucune influence allemande, du moins au début : « Durant la première année de Vichy, les autorités allemandes n’interviennent pratiquement pas dans les affaires intérieures françaises », lisons-nous p. 496. D’autre part il ne fait aucune nuance entre les cadres du régime et condamne ceux qui en font. Ainsi il s’indigne que Bertrand de Jouvenel, dans le procès très médiatisé qui les a opposés en 1983, ait fait état de son absence totale de collusion avec le maréchal, sinon dans le domaine du renseignement (p. 491). Pour Sternhell, si l’argument a porté (et contribué au jugement, qui lui fut défavorable), c’est qu’en 1983 « la légitimité des services rendus au gouvernement de la Révolution nationale n’était pas mise en cause » ; aujourd’hui, en revanche, le retentissement des procès Papon et Touvier rendrait impensable une telle argumentation. Ce que Sternhell ignore, c’est que ces services rendus par Jouvenel au gouvernement Pétain-Laval -que j’évoque dans mon livre sur Montoire p. 118 et 146-147- l’ont été en juillet-août 1940, sous l’égide d’un clan de Vichy hostile à la collaboration et tenu en suspicion par l’Allemagne : Jouvenel jouait précisément de son fascisme des années 30 pour aller aux nouvelles du côté d’Abetz afin d’essayer de percer son jeu. Une besogne d’espion, sous le contrôle d’officiers tels que Paillole (il me l’a confirmé en 1995) ou Navarre qui, eux, ne fréquentaient pas Abetz pendant les années 30. On peut parler, sans doute, de naïveté, et l’idée d’un clan résistant à Vichy prête à controverse, mais l’invocation des procès Papon et Touvier est peu éclairante.

D’une façon générale, Sternhell intègre mal l’Allemagne nazie à ses analyses. Il n’engage aucune réflexion sur les différences entre le nazisme et les autres dictatures de type fasciste, se contentant de l’exclure de la liste en raison de la place dominante qu’y prend le racisme. Hitler, cependant, serait tout comme Pétain et Mussolini un « chef charismatique » -une idée reprise d’un ouvrage déjà ancien de Kershaw qui, semble-t-il, n’en est plus tout à fait là. Le fait que Hitler soit le chef, notamment, dudit Pétain et dudit Mussolini, n’entre pas en ligne de compte. L’ouvrage commence par une très longue « préface à la troisième édition », portant sur les débats que les deux premières ont suscités. L’auteur réplique surtout à ceux qui lui ont objecté que la France était, par sa Révolution et sa République, immunisée contre le fascisme. Cette « théorie immunitaire » n’est plus tenable : non seulement il faut accorder ce point à Sternhell et reconnaître son mérite en la matière, mais il faut constater que la bataille n’est pas entièrement gagnée puisque la théorie immunitaire s’étale dans le livre récent d’un journaliste, Jean Sévillia (Historiquement correct - Pour en finir avec le passé unique, Perrin 2003).

Mais Sternhell se défend beaucoup moins et, quand il s’y essaie, beaucoup moins bien, contre ceux qui lui reprochent d’isoler à l’excès l’histoire des idées du contexte dans lequel elles se déploient. Je développerai pour ma part cette critique sur un des terrains qui me sont les plus familiers, celui des débuts de Vichy. On lit p. 47 que ce gouvernement « se lance dans sa politique antijuive avec une extraordinaire vigueur et a priori lui accorde une priorité qui apparaît sans aucune proportion avec les problèmes réels auxquels la France doit faire face en 1940. » C’est méconnaître le caractère relativement tardif de la persécution antisémite si précisément on postule, comme le fait Sternhell, que ce régime a tout de suite les coudées franches. Si on ne peut guère faire grief à l’auteur de dater le premier statut des Juifs du 3 octobre au lieu du 18, tant l’erreur est commune, en revanche il devrait s’étonner que ce régime qu’il dit viscéralement antisémite, et fort bien accepté par le pays, mette des mois à accoucher d’un statut discriminatoire, et beaucoup plus de temps encore à l’appliquer systématiquement.

Sa vision est bien mécaniste. Du fait d’une imprégnation demi-séculaire et d’un choc brutal, la Troisième République est soudain effacée au profit d’un système opposé. Ses cadres restent-ils presque tous en place ? Cela prouve seulement à quel point ils étaient « imprégnés » ! Sternhell estompe le rôle de la défaite, simple pourvoyeuse d’un « choc », comme eût pu l’être une grave crise économique ; en revanche, pour expliquer l’amenuisement progressif des soutiens de Vichy, la conjoncture militaire retrouve tous ses droits. Surtout, Sternhell ignore l’habileté de Hitler qui, par Abetz (et Jouvenel !) interposés, suggère lourdement en juillet-août 1940 que la France doit être « révolutionnaire » et non « réactionnaire » pour trouver grâce à ses yeux. On lira avec profit sur les manipulations d’Abetz, sinon sur leur origine berchtesgadénienne, la biographie de Barbara Lambauer. Mais, si le « choc de la défaite » est loin d’être analysé dans toutes ses implications, un autre traumatisme, qui doit tout autant à Hitler, est carrément omis : celui de Mers el-Kébir. Le dictateur allemand ne laisse plus que cette carte à Churchill s’il veut enrayer la contagion anglaise et mondiale du défaitisme : prouver la détermination guerrière de son pays au détriment de la flotte française. Or cette canonnade est pour beaucoup dans la fabrication, par Laval, d’un semblant de consensus parlementaire autour du régime de Vichy (un point traité au chapitre 6 de ma thèse).

Sternhell pourfend avec ardeur un certain nombre d’universitaires français, spécialistes d’histoire ou de science politique. L’un des plus injustement mis en cause me semble être Pierre Laborie, dont le travail sur l’opinion publique face à Vichy est dénigré en bloc et déclaré dépassé (sans qu’on sache très bien par qui, le seul livre cité, celui d’A. Grynberg sur les camps de Vichy, étant un peu léger à cet égard). Or Laborie suit précisément les avatars de la conjoncture en faisant toute leur place aux échos de la guerre. S’il diagnostique un début de désaffection envers Vichy à l’automne 40, ce n’est pas pour le plaisir de dédouaner une France imprégnée de fascisme, mais parce qu’à l’heure de la bonne tenue anglaise sous les bombes, les compromissions croissantes de Pétain avec l’Allemagne sont de moins en moins comprises par les Français, et qu’ils le disent à leur insu devant des agents des Renseignements généraux.

A la vision de Sternhell suivant laquelle Vichy est un régime fasciste aussi déterminé et solide que celui de Mussolini, il faut opposer celle d’un engrenage. Ce qui arrive à la France aurait pu arriver à n’importe quelle grande puissance dans sa situation. Menacée d’occupation totale par une armée qui semblait irrésistible à presque toute la planète, elle a préféré composer (non sans se diviser cependant ; la France libre, si infime soit-elle au départ, est une réalité qu’il convient de mettre quelque part dans le tableau... une tâche que ce livre néglige totalement). Une fois l’armistice signé, il était difficile d’échapper à ses conséquences et l’instauration d’un régime fascisant, présumé plus agréable à l’ennemi que la Troisième République, devenait inéluctable. Du moins si l’ennemi laissait croire qu’il était intéressé, ce qu’il fit jusqu’au lendemain de Montoire : d’où la proclamation de la Révolution nationale par les messages des 9 et 10 octobre.

Loin de moi l’idée de rejeter toutes les assertions de l’auteur sur la filiation entre ses trois générations d’intellectuels tendant au fascisme et le régime pétainiste (à cet égard, je lui donnerai davantage acte aujourd’hui que je ne le faisais dans le post cité du caractère "moderne" et non platement réactionnaire de la tradition ouverte par Barrès ; je continue cependant de penser qu’il méconnaît trop l’enracinement de ce courant dans les violences anti-populaires de la contre-Révolution à partir de la fusillade du Champ-de-Mars). Son apport doit désormais être combiné avec les autres facteurs ci-dessus mentionnés, pour expliquer la brusquerie, la netteté et la longévité de la mutation de juin-juillet 1940. Il dit lui-même que les travaux parus en France depuis la première édition de son ouvrage décrivent mieux Vichy que les précédents, et il y est sans doute pour quelque chose -de même que Paxton, dont il se réclame.

Cependant, si ces regards extérieurs ont aidé les chercheurs français à explorer plus hardiment l’attitude des pouvoirs publics et des diverses composantes de la société française sous l’Occupation, il est une question que l’historien doit trancher et qui ne l’est pas, chez Sternhell, de façon satisfaisante. Les gouvernants de Vichy sont-ils d’abord des idéologues, pressés de profiter d’une conjoncture militaire pour faire triompher leurs conceptions de politique intérieure, ou d’abord, à leur manière certes étriquée et criminelle à force d’illusions, des patriotes essayant de « sauver les meubles » ? En répondant implicitement par la première solution à ce problème que nulle part il ne pose, Zeev Sternhell manque une conclusion que son propre travail appelle : Doriot et Déat, dont il a décrit longuement l’évolution idéologique du marxisme au fascisme, ne tarissent pas d’insultes à l’égard d’un Vichy qu’ils trouvent trop mou et pas assez fasciste ; ne serait-ce pas là, justement, que passe la frontière entre les « imprégnés » et ceux que le patriotisme, malgré tout, maintient dans une certaine réserve ?

La période de Montoire est à cet égard très démonstrative. Déat, désespérant de Vichy, s’est installé à Paris en septembre 1940 et accable le gouvernement dans son éditorial quotidien de L’Oeuvre. Or tout d’un coup, après Montoire (24 octobre), il déclare qu’une évolution très positive est en cours... mais il déchante vers la mi-novembre, et reprend progressivement ses critiques. Or Pétain attendait de sa génuflexion devant Hitler des avantages immédiats ainsi que des promesses d’adoucissement du futur traité de paix et, ne voyant rien venir, il avait pris un virage fort net le 9 novembre en décidant que la collaboration serait limitée à la sphère économique. En estompant les distinctions entre les périodes et les tendances de la collaboration, Zeev Sternhell aide à prolonger les préjugés qui ont permis à des tournants aussi importants que celui du 9 novembre d’échapper longtemps à l’attention de tous.

un entretien d’octobre 2000 entre Zeev Sternhell et Sébastien Laurent

le 13 mai 2006



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