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Les tentatrices du diable : introduction




résumé de la bio de Hitler

Avant-propos

Dans un livre récent regroupant des interviews de descendants de dirigeants nazis, on peut lire :

Curieusement, ces histoires semblent très loin de nous. Certes, les historiens ont exploré tous les recoins du Troisième Reich, mais on a parfois l’impression qu’en prenant connaissance des faits, personne n’a voulu voir réellement la substance humaine de ces histoires de criminels. D’ailleurs, ce fut longtemps le cas des histoires de victimes également1.

En sorte que la personnalité des dirigeants reste dans l’ombre, ou plutôt dans une lumière déformante qui, concentrée sur quelques traits, en masque d’autres, pourtant essentiels :

Les acteurs des crimes. C’est comme s’ils avaient été avalés par le brouillard et l’horreur qui furent répandus collectivement sur ces années sombres. Personne n’a voulu y aller voir, personne n’a voulu savoir si ces personnages sombres ne possédaient pas quelques-unes des caractéristiques que nous ne connaissons tous que trop bien. On pensait que la meilleure façon de se débarrasser de ces fantômes était de les enfermer dans une sorte d’horrible documentaire historique.

Cependant l’auteur de ces lignes lumineuses, Stefan Lebert, écrit un peu plus loin que Baldur von Schirach (créateur des Jeunesses hitlériennes et père de quelques-uns des personnages interviewés) avait dû batailler ferme à la fin des années 1920 pour convaincre Hitler de développer le mouvement nazi dans les universités : « Hitler fut tout d’abord sceptique, car il détestait tout ce qui était intellectuel1. » Or le chef nazi était doué pour la politique et possédait au plus haut degré la capacité qui seule, dans les sociétés développées, ouvre le chemin du pouvoir, de flatter simultanément les aspirations de diverses couches sociales. Aussi, bien avant de connaître, en 1925, l’étudiant Schirach, ce lecteur boulimique fréquentait-il des intellectuels, d’un certain bord sans doute, mais cultivés et reconnus comme tels. Il suffira de citer Dietrich Eckart, dont la traduction d’Ibsen continue d’être jouée, ou Karl Haushofer, le disciple le plus fécond du géographe Friedrich Ratzel. Mieux encore : un étudiant nommé Rudolf Hess, auditeur passionné des cours de Haushofer, avait adhéré au parti nazi en 1920 et Hitler l’avait chargé de fonder un cercle nazi dans son université2.

Tout se passe donc comme si, dès qu’il est question de Hitler, Lebert faiblissait dans l’effort qu’il préconise : s’il traite ses compagnons comme des êtres humains, il maintient sa personne dans un univers manichéen de carton-pâte. Il s’inscrit ce faisant dans une longue tradition, initiée dès le début du nazisme par certains journalistes. Elle consiste à ne voir en lui qu’une brute, dont les réussites sont dues à la chance ou à ses conseillers, ce qui d’ailleurs revient au même car cette école ne lui reconnaît pas non plus, dans le choix de ses collaborateurs, la moindre compétence ou le plus léger flair.

L’ambition du présent livre est donc d’intégrer Hitler lui-même au processus préconisé par Lebert. Il ne s’agit pas de le faire paraître plus humain, puisque cet adjectif signifie « généreux » ou « accessible à la pitié », qu’il se défend de l’être et qu’il y réussit fort bien, mais de le réintégrer dans l’espèce dont il fait partie et dont il condense la noirceur potentielle. Avant de donner la mort et de se l’infliger à lui-même, il a aimé la vie et beaucoup attendu d’elle. Méprisant toute idée de survie après le trépas, il prétendait consacrer son passage sur terre à un remodelage qui permît aux forts de s’épanouir et aux esclaves mêmes de trouver un certain bonheur dans l’acceptation de leur condition. L’entreprise relève du fantasme. De tous les superlatifs qu’on applique au dictateur nazi, le plus mérité est peut-être celui-ci : parmi les conquérants connus, il est celui qui se laisse le plus gouverner par le désir. Voilà qui pose d’emblée la question de sa sexualité.

Serait-elle entièrement sublimée dans son projet politique ? Une réponse négative s’impose : de l’enfance au suicide, la compagnie de la femme est recherchée. Disons aussi d’emblée que la thèse de son homosexualité, souvent évoquée par ses adversaires, n’est absolument pas étayée et que si elle a été récemment affirmée par un historien très érudit, sa méthode vaut démonstration du contraire, par l’absurde : il se borne à recenser dès son plus jeune âge ses camaraderies masculines et à extrapoler les documents et les témoignages qui font état de conversations ou de distractions ordinaires, en supposant qu’elles étaient l’occasion d’étreintes ou au moins de désirs. Il n’en apporte pas plus la preuve qu’il ne découvre, dans la biographie de ces amants (ou soupirants, ou objets de désir) présumés, une inclination envers d’autres personnes du même sexe1.

Hitler refuse certes de se lier de trop près à une femme. Cependant, cette attitude n’est attestée qu’à partir du moment où il voue sa vie à la revanche de l’Allemagne contre ses vainqueurs de 1918. Et si, auparavant, il ne noue pas de relation sérieuse, c’est pour une raison qui, s’agissant de tout autre, serait jugée honorable : il veut s’assurer d’abord une situation, et il n’a que vingt-cinq ans en 1914, quand la guerre lui dicte d’autres urgences. Il fait donc bien le sacrifice d’un bonheur bourgeois, dont il a longtemps caressé l’idée, à la mission politique dont il se croit investi.

Le nazisme étant une entreprise malfaisante, dirigée par un homme des plus autoritaires, il n’est guère étonnant que se développent, au sujet des penchants sentimentaux de Hitler ou de ses pratiques sexuelles, des rumeurs assez variées. Car le bien et le mal sont loin, dans ces matières, de faire l’objet d’un accord unanime et chacun est porté à mesurer le mal nazi à l’aune de ses idéaux ou de ses phobies : si Hitler n’est pas homosexuel, il sera pour certains un don Juan1, pour d’autres un impuissant, voire un être exempt de tout désir, pour d’autres encore un sadomasochiste, une petite touche de scatophilie étant ajoutée çà et là. Ces imputations ne nous instruisent que sur leurs auteurs, même lorsqu’ils se piquent de science. Nous ne les croiserons dans cette étude que si, contemporains de Hitler, ils ont contribué à brouiller les enjeux véritables, comme Otto Strasser, Ernst Hanfstaengl ou encore, sur un tout autre plan, Thomas Mann.

Il s’ensuit qu’il y a encore sur notre sujet bien peu d’études historiques, si l’on définit l’historien comme celui qui, embrassant la totalité des sources disponibles, s’efforce de les hiérarchiser et de les combiner de façon rigoureuse, afin de dégager des conclusions claires. Malgré un important travail de défrichage mené en Allemagne et en Autriche au cours des dix dernières années1, on en reste presque toujours à des visions sélectives, éliminant arbitrairement ce qui ne s’accorde pas avec une théorie préétablie, ou à une juxtaposition peu conclusive de versions incompatibles. D’autre part, les auteurs de ces travaux se contentent d’aligner des monographies au sein d’un même volume ou dans des livres indépendants, et aucune synthèse sur la vie affective du Führer n’est parue depuis longtemps. On trouvera ici, par ordre d’entrée en scène, une dizaine de chapitres sur les femmes qui ont le plus compté dans sa vie, cependant que d’autres seront regroupées par catégories, telles les femmes d’outre-Manche ou celles des compagnons. Mais on trouvera aussi des renvois et des rappels montrant que, dans cette histoire assez brève, beaucoup d’épisodes se chevauchent et que, pour comprendre les relations de Hitler avec Mme X, il est utile d’avoir un œil sur ce qu’il fait dans la même période avec Mlle Y.

Ce personnage atypique avait, dans ce domaine, beaucoup d’idées et de comportements ordinaires. Nous allons donc voir à l’œuvre le mélange étonnant et détonant d’une sexualité masculine banale de la première moitié du XXe siècle et de l’entreprise militaire la plus audacieuse et la moins scrupuleuse de tous les temps, bien près d’aboutir, en 1940, à un triomphe.

Au commencement est la mère. Hitler forme avec la sienne un couple primordial et durable. Elle meurt à quarante-sept ans d’un cancer à évolution rapide lorsque lui-même en a dix-huit. Sans profession ni instruction, gérant une maisonnée relativement nombreuse avec un dévouement que n’avait pas altéré son veuvage survenu quatre ans plus tôt, elle lui a légué (une photographie en atteste) son regard, qui sera l’un des instruments de son emprise sur les êtres. Adolf était son seul fils vivant (plusieurs autres étaient morts en bas âge) et il l’avait jalousement veillée pendant son agonie. Il lui voue un souvenir chaleureux, comme en témoignent maintes confidences, depuis une phrase de Mein Kampf (« j’avais respecté mon père ; ma mère, je l’aimais ») jusqu’à ce « propos de table » de 1942 :

L’intelligence chez la femme n’est pas une chose essentielle. Ma mère, par exemple, eût fait piètre figure dans une société de femmes cultivées. Elle a vécu rigoureusement pour son mari et pour ses enfants. C’était son seul univers. Mais elle a donné un fils à l’Allemagne.

Ce dernier trait prend place dans un développement sur les femmes dont nous pouvons aussi extraire ces lignes :

Je juge inadmissible qu’une femme puisse être appelée à témoigner en justice sur des questions d’ordre intime. J’ai fait supprimer cela. J’ai horreur de l’inquisition et de l’espionnage. [...] Je ne me suis jamais servi moi-même de tels moyens et jamais je n’accorderai une audience à un mouchard. Il y a là quelque chose de tout à fait répugnant. Quant aux espionnes, n’en parlons pas ! non seulement ces femmes se prostituent, mais elles jouent à l’homme qu’elles sont prêtes à livrer la plus immonde des comédies. [...] Au temps de ma jeunesse, j’étais plutôt un solitaire et je me passais fort bien de la société. J’ai bien changé, car maintenant je ne supporte plus la solitude. Ce que je préfère, c’est de dîner avec une jolie femme. Et plutôt que d’être seul chez moi, j’irais dîner à l’Osteria1.

Cette conception on ne peut plus tranchée des rôles sexuels va jusqu’à une assimilation, classique mais formulée ici avec une rare radicalité, du baptême du feu pour l’homme et du premier rapport physique pour la femme, professée dans la nuit du 25 au 26 septembre 1941 :

La révélation que constitue pour la jeune fille sa rencontre avec le premier homme est comparable à la révélation que connaît le soldat qui affronte pour la première fois la guerre. En quelques jours, l’adolescent devient un homme1.

Ces « propos de table », dits aussi « monologues nocturnes » et recueillis, en fait, à tout moment de la journée2, sont d’une authenticité certaine. Notés pour l’essentiel entre 1941 et 1943, ils constituent une source jusqu’ici sous-exploitée, pour les raisons que l’on a dites : dans les études sur Hitler, le jugement de valeur précède souvent l’analyse et conditionne la recherche des documents, ainsi que leur lecture. La banalité même de tels propos, réduisant la femme à son rôle familial et lui dédiant un respect déjà, en ces années 1940, un peu suranné, n’incite pas à leur accorder une grande attention. Mais si on songe que cette virilité protectrice, et par là même dominatrice, s’est mise après 1918 au service d’un programme d’agression et de remodelage « racial », par les moyens les plus expéditifs, des régions conquises, il y a quelques enseignements à en tirer :

1) Le prophète de ce « nouvel ordre mondial » lui sacrifie largement sa vie privée : intéressé par la compagnie des femmes et jugeant que seule la maternité donne un sens à leur vie, il accepte, sans doute avec une grande frustration, qu’elles ne tiennent dans la sienne qu’une place secondaire et ne lui donnent aucun enfant - en quelque sorte, il « entre en religion » patriotique et épouse l’Allemagne.

2) Cette position même confère à la femme, en dépit du respect qu’il lui voue, un rôle d’instrument. Il dit souvent (et là, les chroniqueurs l’ont lu !) que la foule est femme et que les masses aiment à être dominées comme des épouses. C’est également le cas dans ses rapports individuels : les femmes qu’il fréquente sont souvent instrumentalisées et l’attirance qu’il leur inspire mise sans grand scrupule au service de ses desseins politiques et militaires.

Cette instrumentalisation est exprimée avec un grand cynisme dans une tirade où il dénigre son propre ministère des Affaires étrangères. Si Hitler s’interdit d’utiliser des agents féminins, en revanche, pour arracher des secrets aux notables étrangers, il prône l’envoi en mission de princes charmants... à condition qu’ils ne se laissent pas eux-mêmes charmer :

Une légation à la page devrait comporter avant tout une demi-douzaine de jeunes attachés qui s’occuperaient des femmes influentes. C’est le seul moyen d’être renseigné. Mais si ces jeunes gens sont des sentimentaux à la recherche de l’âme sœur, alors qu’ils restent chez eux !

Mais ce n’est pas seulement à l’étranger que l’amour doit servir de vecteur à l’espionnage, puisqu’il ajoute :

Dire qu’il n’y a eu personne dans ce ministère pour mettre le grappin sur la fille, pourtant facile à aborder, de l’ancien ambassadeur américain Dodd. C’est là leur rôle et cela s’imposait. En peu de temps, cette fille devait être subjuguée. Elle l’a été, mais malheureusement par d’autres1.

Hitler pousse donc à l’extrême la contradiction qui est au cœur, dans bien des cultures, du discours dominateur masculin : la femme est à la fois sacrée et maudite, digne de tous les égards et de toutes les méfiances. Il est immonde de l’utiliser comme agent de renseignement en lui faisant feindre le désir et l’amour mais, si elle éprouve de tels sentiments, on peut sans déchoir (et donc, dans la logique nazie qui consiste à saisir toute occasion de faire progresser la cause, on doit) exploiter cette faiblesse pour obtenir des informations. Dans cette apparente contradiction, un tabou est à l’œuvre, celui qui sacralise la virginité des jeunes filles ou la vertu des épouses : chaste, la femme est un ange. Mais si elle a une fois glissé de ce piédestal, sa souillure est indélébile et elle est marquée d’une telle honte qu’aucun comportement à son égard ne saurait plus être honteux. C’est parce que Martha Dodd (1908-1990), la fille de l’ambassadeur américain en poste à Berlin de juin 1933 à décembre 1937, n’était pas chaste qu’on pouvait et devait l’utiliser comme un instrument, un objet public devenu la propriété légitime du premier qui mettrait sur lui, comme l’orateur dit si élégamment, son « grappin ».

Il ne faudrait pas projeter sur ce texte la vie de Martha Dodd après la guerre, période où, fuyant les persécutions maccarthystes en 1953, elle s’installa en 1957 dans la Tchécoslovaquie communiste pour ne plus la quitter et y décéder juste après la chute du régime. C’était, dans sa prime jeunesse, une passionnée de littérature allemande et russe, que s’arrachaient, dès ses vingt ans, les pages culturelles des journaux américains. Et lorsqu’elle quitta l’Allemagne en même temps que son père, ce ne fut pas pour suivre quelque ténébreux kominternien mais pour épouser un milliardaire américain... qui devait plus tard l’accompagner à Prague. C’était donc, pour son époque, une femme particulièrement déterminée et autonome, et Hitler se révèle ici un parfait malotru. À croire qu’il était mortifié que les tendres relations avec Martha que lui prêtaient certaines gazettes1 n’aient pas eu un début de réalité. Il est clair, en tout cas, que c’est son indépendance qui lui vaut ce chapelet d’insultes.

Hitler a eu plus de succès dans l’instrumentalisation d’une autre femme en apparence indépendante, la cinéaste Leni Riefenstahl. Non certes qu’il ait cherché à la séduire pour lui soutirer les secrets de la fabrication des films ! Les études sur cette question dépassent rarement le niveau des proses courantes sur Fersen et Marie-Antoinette. « Ont-ils consommé ou non ? » serait la seule chose à savoir. En n’abordant pas directement cette question, on la résout au passage. La vedette de cinéma devenue réalisatrice, morte centenaire en 2003, s’était composé, de la plus banale manière, comme maints officiers, comme le philosophe Heidegger, comme son collaborateur et ami Albert Speer, un passé de spécialiste apolitique qui ne cherchait dans le régime nazi que des financements pour ses projets. Or elle a rencontré Hitler à de nombreuses reprises et il est évident que quelque chose s’est passé entre eux. Mais le Führer avait surtout en tête sa « mission », et la propagande cinématographique y tenait une place essentielle ; on peut tenir pour certain qu’il n’a pas mis en péril une telle relation en la compliquant d’un rapport physique, si fort qu’en ait été son désir. En tenant à distance celui que sa visiteuse aurait peut-être éprouvé s’il l’y avait encouragée, il l’attelait d’autant mieux à son travail, essentiel pour asseoir le rayonnement du régime et sa respectabilité.

Il en va de même avec Winifred Wagner, moyennant quelques nuances. Ce n’est pas une créatrice mais une gestionnaire. Elle est, d’autre part, membre d’une famille qui, pour Hitler, importe plus que toutes, celle de Richard Wagner (1813-1883), considéré par nombre de mélomanes comme le plus grand compositeur d’opéras et par nombre d’Allemands comme un fleuron de la culture de leur pays. L’indéfectible soutien de Winifred, épouse de son fils Siegfried, permet au parti puis au régime nazis d’annexer l’œuvre du maître de Bayreuth et de paraître incarner sa mythologie. Son admiration pour la personne et les idées de Hitler a à la fois fortifié sa confiance en lui et étendu le rayonnement de son action. Beaucoup d’autres égéries ont été mises à contribution : à Munich, dans les premières années du mouvement, Helene Bechstein, Hermine Hoffmann et Elsa Bruckmann, des bourgeoises qui lui ont procuré un vernis d’éducation, un soutien financier et des introductions mondaines. Un peu plus tard, nous trouvons une kyrielle d’épouses de dignitaires du parti ou du régime, que Hitler avait souvent connues demoiselles, ou séparées d’un précédent conjoint, et dont il avait favorisé les idylles avec ses compagnons : Ilse Hess, Henriette von Schirach et Magda Goebbels offrent les cas les plus intéressants et les mieux documentés.

On sait que Hitler, une fois devenu chancelier, détestait changer de collaborateurs (à la différence d’un Staline). Dans le maintien d’un noyau dirigeant soudé et efficace, le rôle des épouses est primordial et Hitler ne le laissait guère au hasard : non seulement il oriente le mariage de Goebbels mais il empêche autoritairement sa dissolution. Ses rapports avec ses secrétaires sont du même ordre ; souvent il les marie, et plus souvent encore les utilise comme confidentes. Elles font partie du public très restreint des « propos de table », dont le rôle dans l’équilibre de sa personnalité est bien rendu par celui de la nuit du 16 au 17 janvier 1942. Il parle longuement de ses villégiatures des années 1920 à Berchtesgaden et, notamment, de sa maison, qui joue, on le voit ici clairement, le rôle d’un cocon maternel (rappelons qu’elle est toute proche de l’Autriche et domine sa chère ville de Salzbourg - une situation frontalière qui est aussi celle de son lieu de naissance, Braunau-am-Inn, comme le rappellent les premiers mots de Mein Kampf1). Il oppose cette ambiance à celle de son quartier général, à ce moment très tendu de la campagne de Russie :

C’est là que tous mes grands projets furent conçus et mûris. J’avais alors des loisirs, et combien d’amis charmants. Maintenant c’est l’abrutissement et les chaînes. Il ne me reste plus que ces quelques heures que je passe avec vous chaque nuit.

D’assez nombreux passages de ces propos font état des femmes qu’il rencontrait à Berchtesgaden dans la seconde moitié des années 1920. De plus, le 13 octobre 1941 (dans la période où il ordonne le génocide des Juifs), il précise le rôle assez prosaïque de ces « quelques heures » de délassement qu’il s’accorde le soir. Elles lui permettent de trouver le sommeil en le détournant de ses tâches immédiates :

J’ai pris l’habitude d’éluder toute contrariété le soir venu, sinon je ne pourrais m’en libérer pour la nuit. [...] En ce moment, je médite une dizaine d’heures par jour sur les questions militaires. Ce qui est heureux pour moi, c’est que je suis capable de me détendre. Avant d’aller me coucher, je m’occupe d’architecture, je contemple des tableaux, m’intéresse à des choses tout à fait différentes de celles qui m’ont occupé l’esprit durant la journée. Sinon, je ne pourrais dormir.

Ces moments de rupture, ajoute-t-il, sont possibles parce qu’il est entouré de collaborateurs de toute confiance, le meilleur étant

[...] celui qui sait prendre à ma place 95 décisions sur 100. Naturellement, il y a toujours des cas où je dois décider en dernier ressort.

Ainsi, la femme est à la fois tenue à distance et constamment nécessaire. L’homme est un collaborateur avec qui on mène le combat politique ou militaire et dont on souhaite qu’il soit, dans une large mesure, un alter ego, ce qui permet de le voir assez rarement - en l’occurrence, la décision du génocide étant prise depuis peu, il en laisse l’exécution à Himmler et à Heydrich. La femme est, bien davantage, une compagnie nécessaire. Sa douceur agit comme une berceuse, elle est l’antidote de l’affrontement viril. Elle est aussi son horizon. Le chef militaire continue de se vouloir un artiste, le destructeur un homme de paix et d’harmonie. Les femmes ne sont pas qu’un trivial « repos du guerrier » ; elles sont aussi, d’un bout de l’aventure à l’autre, des inspiratrices1.

résumé des chapitres

chapitre sur Geli Raubal (extraits)

chapitre sur Leni Riefenstahl (extraits)

interview de l’auteur

(JPEG)
Hitler, les femmes et la famille (carte postale, vers 1933)

Le célibataire voué à son peuple aime étaler son goût pour les enfants, notamment les petites filles (il feint paternellement de s’intéresser aux poupées qu’on devine dans les voitures d’enfant miniatures). La maison de l’Obersalzberg est présentée comme la demeure de sa soeur (en fait, sa demi-soeur Angela Raubal y est employée par lui).

Aucun détail n’est perdu pour la propagande : il est précisé que les petites filles habitent en Sarre, une région alors sous domination française en vertu du traité de Versailles. DR

le 30 septembre 2005



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