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Une interview sur "L’appel du 18 juin 1940"



parue dans "L’Alsace", le" 18 juin 2000



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L’Appel, un moment fondateur

Il n’y a pas eu un appel du général de Gaulle en juin 1940, mais plusieurs, chacun reflétant les forces en présence à Londres. François Delpla, enseignant et chercheur, revient sur cette page d’histoire. Après vos ouvrages sur Hitler (Grasset, 1999) et Churchill (Plon, 1993), qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à l’Appel du 18 Juin ?

Je suis historien des débuts de la Seconde guerre mondiale. J’ai commencé en 1991 par éditer les papiers du général Doumenc, le n°3 de l’armée française, qui avait laissé des ouvrages inédits très importants, avec un tas de papiers autour. Cela renouvelle complètement l’histoire de cette défaite de 40. J’avais là une vision qui m’a amené d’abord à constater le talent de Hitler, qui est de mélanger constamment le militaire et le politique dans un projet qui mystifie tout le monde, parce que le commun des mortels a tendance à séparer les deux. Je me suis intéressé à ce découragement de l’armée française, notamment dans le haut commandement. Tout ça m’a mené vers de Gaulle, et surtout dans un premier temps à Churchill. J’ai écrit Churchill et les Français, dont le dernier chapitre était déjà un récit du 18 juin, très renouvelé. En l’écrivant, je suis tombé sur un dossier de la Revue historique et archéologique du Maine, dans lequel il y avait une étude très documentée sur le 18 juin, mettant en lumière les variantes entre ce qui avait été prononcé réellement au micro à 10 h du soir et deux versions différentes qui se trouvaient l’une dans les journaux français et l’autre dans les journaux anglais du lendemain.

C’est cette piste que vous avez suivie ?

J’avais déjà découvert l’ampleur de la brouille entre Churchill et Halifax, leur désaccord sur la continuation même de la guerre. On savait que Halifax traînait un peu les pieds, mais j’ai mis en lumière les coups qu’ils se portaient l’un à l’autre, en exploitant les discussions du cabinet britannique qui sont très accessibles depuis 1971 mais n’avaient jamais été prises en compte dans toutes leurs dimensions. Chacun combattait l’autre, l’un pour rester premier ministre, le second pour le devenir, chacun étant persuadé qu’il détenait le salut des intérêts de l’Angleterre dans le cas de Halifax, le salut de l’humanité dans le cas de Churchill.

A travers les différents textes de l’Appel, on aperçoit donc les interférences britanniques sur la position de de Gaulle...

Absolument, mais on est loin d’avoir des archives complètes sur la question. J’en appelle à l’ouverture des archives de la France Libre. Ce sont des archives privées déposées aux Archives nationales, avec une convention de consultation qui nécessite obligatoirement l’autorisation de l’amiral Philippe de Gaulle, qui ne l’a jamais donnée à personne. Lui-même a publié les volumes des Lettres, notes et carnets, dans lesquels on trouve une esquisse de l’Appel du 18 juin. Mais quels papiers l’entourent ? Petit à petit, des choses sortent, et j’espère que mon livre va montrer que les Français sont majeurs et peuvent accéder à ces vérités qui sont à mon avis loin de ternir la légende du général de Gaulle, qui au contraire ajoutent à sa gloire en montrant qu’il a dû se débattre dans un maquis britannique dont on avait jusqu’ici qu’une très faible idée.

Quels furent les enjeux derrière ces zones d’ombre ?

Les seuls qui ont dit qu’on nous cachait des choses sont des auteurs pétainistes, comme Louis-Dominique Girard au début des années 50, qui s’interrogeait sur des variantes, sur cette intention que de Gaulle avait eu de rentrer à Bordeaux le 20 juin... C’était toujours pour défendre la mémoire du maréchal Pétain, le but étant de dire que de Gaulle était au moins aussi perdu que lui, et sans doute beaucoup plus. Pour les pétainistes, il s’agissait donc d’insinuer que de Gaulle n’était pas clair, mais sans trop approfondir. Et du côté gaulliste, c’était un but de simplification. Dans ce qu’il racontait, le général avait raison sur l’essentiel : j’ai fait un geste exceptionnel, j’étais seul pour relever le drapeau français, je l’ai fait et j’ai fini par incarner la France... Tout ça est vrai, mais il y avait à entrer dans des détails qui n’étaient pas humiliants pour de Gaulle mais qui auraient compliqué les choses. De Gaulle était un peu prof vis à vis du peuple français, il lui fallait une pédagogie simplificatrice. Il n’y a pas la moindre dissimulation de choses honteuses.

La simplification favorise également le mythe : quel en est l’usage aujourd’hui ?

De Gaulle reste quelqu’un d’important dans notre mémoire, notamment dans le débat très actuel sur la super-puissance américaine et la place de la France en Europe et dans la mondialisation. Beaucoup lisent de Gaulle pour essayer d’y trouver une leçon, une ligne de conduite, des suggestions... Des questions sont posées auxquelles de Gaulle en son temps avaient répondu. Le 18 Juin, c’est le point de départ, le moment fondateur, où quelqu’un qui s’est préparé au rôle de sauveur national depuis son enfance prend en main ce rôle. Grâce au 18 Juin, durant toute sa carrière, il s’est posé en sauveur dans son rapport avec le pays, notamment dans toutes les crises de la Vème République.

Il a fondé sa légitimité sur cet appel : ce dernier ne fut-il pas davantage une chance pour de Gaulle que pour la France ?

L’ambition de de Gaulle s’est matérialisée avec une forte dose d’opportunisme, mais elle contient aussi une dimension affective. Il faut prendre au sérieux la première page des Mémoires de guerre (« Je me suis toujours fait une certaine idée de la France... Ce qu’il y a d’affectif en moi... »), c’est ce qui le préserve d’être trop ridicule, de se prendre au sérieux, d’être Mussolini... Il arrive toujours à garder un peu d’humour, de modestie. Il est facile de se moquer de son orgueil, mais il s’est finalement préservé d’un certain excès. Il est à la fois très orgueilleux et très modeste vis à vis de l’Histoire. Il s’oppose en cela à Hitler, qui cherche à la façonner en dépit d’elle-même. Chez de Gaulle, peut-être en relation avec son christianisme, il reste l’idée profonde qu’il y a des forces qui nous dépassent.

LIRE L’appel du 18 juin 1940, éditions Grasset, 314 pages, 129 francs

« Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français qui se trouvent actuellement en Grande-Bretagne, à se mettre en rapport avec moi. (...) Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas ».

AFP

PROPOS RECUEILLIS PAR OLIVIER BRÉGEARD

le 18 octobre 2005



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