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Femmes d’outre-Manche dans la vie de Hitler



ch. 11 des "Tentatrices du diable"



le contexte

Si l’on met à part Winifred Wagner, dont les origines britanniques ne sont pas déterminantes mais ont joué un rôle dans les raisons qui ont poussé Hitler à la fréquenter, les sœurs Mitford, Diana et Unity, sont les plus connues des Anglaises de l’entourage du Führer, pour beaucoup de raisons. Ces admiratrices affichées de sa personne sont issues d’une famille aristocratique, excentrique et prolifique, dont d’autres rejetons féminins ont fait des choix politiques différents ou opposés, cependant que la sœur aînée, Nancy, se faisait connaître dès le début des années 1930 comme une grande romancière en transposant dans beaucoup de ses œuvres les remous de sa fratrie1. Néanmoins, en tant que passerelle féminine de Hitler vers le Royaume-Uni, une autre les a précédées, d’un niveau social comparable, d’une importance politique sans doute plus grande, et certainement pas inférieure par la complexité des sentiments qu’elle a inspirés au chancelier : la princesse Stephanie von Hohenlohe.

Née en 1894, juive, mariée en 1911 à un petit-fils de François-Joseph et de Sissi, qui l’abandonne avec un enfant au lendemain de la Première Guerre mondiale, elle collectionne quelques riches amants, notamment sur la Côte d’Azur, avant d’y rencontrer Lord Rothermere et de devenir, en 1930, sa salariée de luxe. Le magnat de la presse londonienne s’intéresse d’abord à la Hongrie et délègue la princesse (qui est, à cette époque, de nationalité hongroise, et le restera longtemps) auprès de l’ex-impératrice Zita et des dirigeants de Budapest. Peu après l’arrivée de Hitler au pouvoir, il l’utilise comme intermédiaire pour tenter de connaître « les vraies intentions politiques » du dictateur. Elle vient à Berlin à la fin de 1933 et ne tarde pas à être reçue à la chancellerie.

Le 2 septembre 1942, son hôte conte l’affaire en ces termes :

J’ai vu la princesse de Hohenlohe pour la première fois le jour où elle m’apporta une lettre de Rothermere. J’avais fait demander à Neurath s’il jugeait souhaitable que je la reçoive. Il me répondit que ce serait une chose considérable de pouvoir compter sur Rothermere et qu’il fallait à tout le moins l’entendre. Quand l’épouvantail se présenta, je me dis : « Allons-y, pour Dieu et pour la patrie ! » [...] Rothermere alors vint me voir. Il était accompagné de la princesse (elle habitait la maison des Bechstein). Je dois dire que je préfère de beaucoup une accorte cuisinière à une femme du monde qui se mêle de politique - mais je serais injuste d’oublier, en l’occurrence, le service qui nous fut rendu. Car l’attitude du Daily Mail, au moment de la réoccupation de la Rhénanie, nous fut d’une grande aide. De même quand nous décidâmes de refaire une flotte de guerre. Les Anglais de l’entourage de Rothermere et de Beaverbrook m’ont toujours dit : « Dans la dernière guerre, nous étions du mauvais côté. » [...] Quelques années plus tard, la princesse essaya de tirer parti de cette correspondance au cours d’un procès. Elle avait fait établir des photocopies de nos lettres et elle prétendait obtenir l’autorisation de les faire publier. Le juge - et l’on voit à cela que ces gens-là sont des types corrects - déclara qu’il avait lu les lettres, que celles-ci faisaient honneur à ceux qui les avaient échangées et qu’il n’y avait pas de raison qu’elles fussent livrées à la publicité1.

Voilà bien un discours suspect. Il est empreint d’une rage et d’une rancune assez rares, dans ce recueil, vis-à-vis d’une femme. Seul le traitement de Martha Dodd (cf. supra, p. 14-15) est proche de celui-là. Dans les deux cas, nous pouvons soupçonner que Hitler n’est pas arrivé à ses fins et qu’il est bien mauvais joueur. C’est, du reste, le seul passage où il fait l’éloge des juges, cette profession étant ordinairement l’une de ses cibles favorites. Quant à l’aspect physique de la visiteuse, celui qui a trouvé belle une Cosima Wagner octogénaire devait avoir la vue brouillée, dans l’un et l’autre cas, à moins qu’il ne laissât ses sentiments guider sa perception... ou son souvenir.

Cette aventurière de haut vol devait être courtisée par des hommes influents jusqu’à un âge avancé : dans les années 1960, elle fut l’amie et la collaboratrice d’Axel Springer, qui dominait la presse ouest-allemande plus encore que les journaux anglais de l’entre-deux-guerres ne l’avaient été par Rothermere, lequel avait en Beaverbrook un sérieux concurrent. Sa classe la préservait des épithètes infamantes que l’on a tôt fait d’accoler à celles qui, abandonnées sans ressources, dédaignent les satisfactions obscures d’une misère vertueuse. Il est remarquable qu’on ait toute sa vie appelé « princesse » cette roturière de petite extraction qui n’avait fait qu’un court stage chez les Habsbourg. Comme Winifred et Leni, Stephanie se voit attribuer un rôle capital dans la partition nazie. Elle devra jouer de la flûte dans les oreilles de la presse anglaise pour retarder le plus possible le moment où celle-ci froncera le sourcil devant les appétits allemands. Elle surgit, elle aussi, auprès d’un Hitler qui n’a rien demandé, à un moment charnière. Au pouvoir depuis dix mois, il a, pendant la première moitié de la période, établi sa dictature totale puis, pendant la seconde, posé les bases de la mensongère politique extérieure qu’il va pratiquer pendant cinq ans. Il s’est délivré de ses principales entraves juridiques en quittant la SDN et la conférence du Désarmement (14 octobre 1933), tout en protestant de ses intentions pacifiques et en sapant par un référendum triomphal (le 12 novembre) les velléités de sanction des grandes puissances. Or elles auraient été fondées à réagir par un ultimatum, avec des arguments de droit que pourraient envier des auteurs plus récents de guerres préventives. Mais, en raison même de son audace, le perturbateur de l’ordre international devient alors un interlocuteur fréquentable pour le gratin de la société européenne, qui lui envoie, pour le sonder, l’un de ses plus avenants fleurons.

Avec Winifred et Leni, cependant, il s’agissait de spectacles et non d’affaires politiques, du moins au sens classique du terme. Lorsque, en ce début de décembre, la princesse arrive dans le salon de la chancellerie, elle est donc exceptionnelle à double titre : en tant que juive et en tant que femme venue causer de politique. Les premières rencontres ressemblent à des rounds d’observation. La visiteuse apporte des textes et des cadeaux de Rothermere et c’est de lui surtout, apparemment, qu’il est question. Cependant, avisé qu’elle est juive par son collaborateur chargé de la presse étrangère, Ernst Hanfstaengl, sans doute jaloux (puisque Hitler le court-circuite en traitant, en dehors de lui, avec une ambassadrice de Rothermere), Hitler confie à la Gestapo une enquête et se fait un plaisir d’annoncer que l’arbre généalogique de la visiteuse est « impeccable et en ordre1 » ! Ce mensonge contient une part de vérité, sise dans la formule « Ein Volk, ein Reich, ein Führer2 » : Hitler décide souverainement qui est juif et qui ne l’est pas. Cependant il y a peu d’exemples de cette sorte et, au contraire, la philosophie du régime enseigne à ne faire, en faveur de ceux en qui on serait tenté de voir « de bons Juifs », aucune exception à l’anathème général. Cette transgression montre l’importance que Hitler attache à Rothermere, et peut-être aussi à Stephanie. À vrai dire, on ne sait pas très bien ce qui s’est passé entre eux. Aucun compte rendu détaillé de leurs conversations n’est actuellement disponible et les récits qu’elle fait à des interrogateurs américains dans les années 1940 font surtout état des traits physiques du dictateur (dont elle aurait, comme Houston Stewart Chamberlain, aimé les mains et, contrairement à lui, détesté tout le reste) et de ses manières, qu’elle tourne en ridicule. Deux fois il aurait manifesté un peu d’intérêt pour son corps à elle : à la fin de leur troisième entrevue, le 3 mars 1934, il aurait gardé longuement sa main dans la sienne après l’habituel baisemain. Puis, au début de janvier 1937, lors de sa première visite au Berghof (leur neuvième rencontre), il lui aurait passé la main dans les cheveux et « même une fois » lui aurait « pincé » une joue, d’une façon suffisamment caressante pour qu’elle diagnostique qu’il n’était pas homosexuel3. Malgré son peu d’attirance physique, proclamé par ailleurs, pour le maître de maison, elle ne dit pas avoir mal accueilli ces familiarités et avoue même s’être sentie très bien dans cette retraite montagnarde dont le cadre lui avait beaucoup plu.

À cette date cependant, elle a déjà noué une relation personnelle (mais non encore physique ?) avec l’un des assistants du Führer, Fritz Wiedemann. Voilà encore une preuve, et des plus éloquentes, du mélange que faisait Hitler entre métier politique et vie privée. Cet officier de carrière, plus jeune que lui de deux ans, était, pendant la guerre, affecté à l’état-major du régiment où il servait comme estafette, après quoi il avait essayé, sans grand succès, de vivre d’agriculture avant de se rappeler au souvenir de l’ancien caporal en 1933 et de lui écrire pour solliciter un emploi. N’ayant jamais été nazi, il n’espérait guère que celui-ci serait politique mais il le fut, ô combien : prié d’adhérer au parti, il fut affecté le 1er février 1934 au siège de celui-ci, la Maison brune de Munich, dans l’entourage immédiat de Rudolf Hess. Après ce stage visiblement probatoire, il fut appelé auprès de Hitler dès le début de 1935 pour être l’un de ses quatre Adjutanten civils (les autres étant alors Julius Schaub, Wilhelm Brückner et Albert Bormann, frère de Martin). C’est à lui, on s’en souvient, que Hitler avait révélé, à sa manière, l’existence et l’importance d’Eva Braun en disant qu’il avait « pour l’amour une amie à Munich ».

Il installe donc d’emblée leurs rapports sur le plan d’une certaine familiarité (sans doute n’est-il pas indifférent, à celui qui prépare subrepticement une guerre de revanche, de côtoyer quotidiennement quelqu’un qui lui évoque la camaraderie des tranchées). Voilà qui permet à Wiedemann, dans les années 1960, d’écrire un livre de souvenirs prolixe sur ses rapports avec Hitler, tant pendant la guerre que pendant les années 19301. Cependant, à présent que Martha Schad a découvert dans les archives américaines à quel point il avait été proche de la princesse Stephanie, pendant une période assez longue (de 1937, au plus tard, à 1941), on reste perplexe face au mutisme quasi total du livre sur cette personne, comme sur la carrière diplomatique de l’auteur, qui quitte brusquement le service du Führer au début de 1939 pour un poste de consul à San Francisco - où Stephanie le rejoint un an plus tard. Peu avant Pearl Harbor, il sera muté à Tientsin, dans la partie de la Chine occupée par le Japon ; un poste qu’il rejoindra en passant par l’Allemagne, ce qui suffit à corriger l’impression qu’il cherche à donner dans son livre lorsqu’il insinue que la brusque fin de son service auprès du Führer signifiait une disgrâce. En fait, il n’avait jamais été plus en cour puisque son maître lui confiait une mission de la plus haute importance : à partir de cette année 1939 où il jette le masque, devenant de plus en plus méprisant envers l’Angleterre et la poussant à lui déclarer la guerre le 3 septembre, c’est surtout aux États-Unis qu’il cherche à apparaître comme un homme de paix. Wiedemann sera notoirement, sur le continent américain, le diplomate allemand le plus au fait des arcanes du pouvoir nazi et, s’il est affecté à San Francisco au lieu de Washington ou New York, c’est sans doute que Hitler ne veut pas avoir l’air, ni d’honorer particulièrement le président Roosevelt, ni de le défier ouvertement. Mais comme le transport aérien est déjà développé, San Francisco, qui présente l’avantage subsidiaire d’avoir de bonnes communications avec le Japon, n’est pas une mauvaise base pour une activité d’espionnage qui consiste moins à collecter des secrets qu’à prendre le pouls des milieux dirigeants et à tenter de les influencer. Wiedemann était à la fois un séducteur bien connu de la bonne société berlinoise (Martha Dodd l’évoque dans ses mémoires1) et un tranquille père de famille, qui ne semble pas avoir envisagé de quitter sa femme et ses trois enfants. C’est le type même du « prince charmant » que Hitler envoie en mission avec, avant tout, celle de ne pas s’attacher. C’est donc encore et toujours le « marieur » qui est à l’œuvre dans cette intrigue. On ne conçoit guère, en effet, qu’il n’ait rien su de cette liaison et n’en ait jamais parlé avec son assistant. Si un Goebbels, qui a déjà une forte position personnelle, s’assure que Leni Riefenstahl n’est pas amoureuse de Hitler avant de lui faire la cour, combien plus un Wiedemann, qui n’est rien sans la faveur du Führer, doit se sentir tenu à la réserve dans ses relations avec une personnalité de marque qu’il contacte de sa part (il sert d’intermédiaire dans la transmission de certains courriers) ! Il ne saurait la séduire sans, au moins, un assentiment explicite, et il est fort tentant de supposer qu’il le fait sur ordre - ce qui pourrait contribuer à expliquer la sérénité de sa vie conjugale. Dans ce cas, Mme Wiedemann serait à classer parmi ces Allemandes dont le charme du Führer obtient des miracles d’abnégation. Voilà donc encore un nœud affectif bien compliqué : Hitler se paye le luxe, pendant quatre ans, d’avoir pour proche compagnon un nazi de très fraîche date qui lui rappelle la fraternité du front, l’envoie en mission sentimentale auprès d’une très importante personne à laquelle lui-même n’est sans doute pas insensible, et finalement le projette à l’étranger pour tirer tout le parti politique possible de la situation. Rien ne semble plus proche, dans cette foisonnante galerie d’aventures, de l’intrigue de Ruy Blas :

Et que m’ordonnez-vous, Seigneur, présentement ?

-  De plaire à cette femme et d’être son amant.

Il ne faut pas oublier que Stephanie, malgré son nom et ses origines, n’appartient plus à l’univers germanique. C’est en Angleterre qu’elle réside ordinairement pendant les années 1930 et elle fréquente beaucoup les conservateurs britanniques favorables à un rapprochement avec l’Allemagne, notamment le fameux « cercle de Cliveden », animé par Nancy Astor. Quant à Rothermere, il met significativement fin à son emploi en février 1938, juste après la crise « Blomberg-Fritsch » qui voit la chute non seulement des deux principaux généraux, mais du chef de la diplomatie, Neurath, au profit de Ribbentrop, et, après un lent déclin, de celui de l’économie, Schacht, au profit de Funk. Il y a là un signe qui alerte le patron de presse : les nazis l’emportent trop à son goût sur les conservateurs et il ne veut plus voir associer son nom à celui de Stephanie, trop compromise avec Hitler à ses yeux et à ceux de l’opinion britannique. C’est alors qu’elle lui fait un procès, aussi médiatisé que perdu, dont on peut supposer que Hitler l’avait, au moins au départ, approuvé.

On dit souvent qu’il recherchait assidûment une alliance avec la Grande-Bretagne et que, bien avant de trouver Churchill en travers de sa route, il avait été déçu par les élites britanniques, peu réceptives à ses avances. C’est lui prêter beaucoup de sottise. Sans affirmer, à l’inverse, qu’il contrôle tout et n’est jamais déçu dans ses attentes, il importe de constater que la situation de mai-juin 1940 coïncide précisément avec l’objectif présenté dans les chapitres 13 et 14 du tome II de Mein Kampf : une France à terre, une Angleterre intacte mais qui semble n’avoir d’autre ressource que de signer la paix, une Allemagne n’ayant plus d’autre rival sérieux que la Russie, liée à lui par un pacte qui lui permet de choisir l’heure et la forme de ses coups. L’alliance anglaise est certes un but, mais Hitler n’a sans doute jamais espéré sérieusement que ce pays se laisse déposséder de son épée française sans entrer au moins en guerre pour essayer de la sauvegarder : tout dépendait, comme souvent en matière de nazisme, de la vitesse et de la surprise. Si Hitler pouvait annihiler rapidement l’armée française, l’Angleterre serait bien obligée de reconsidérer sa politique traditionnelle d’« équilibre européen », d’autant plus que des raisons idéologiques rendraient malaisé un rapprochement avec la Russie. Et Churchill devait, on l’oublie trop souvent, réaliser non pas une performance datée d’un 22 juin mais deux : en 1940, en maintenant l’état de guerre malgré l’annonce de l’armistice français et, en 1941, en balayant par un discours aussi immédiat que magnifique les velléités d’indulgence des classes dirigeantes occidentales, au nom de l’anticommunisme, envers l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie.

Ainsi, au début de 1938, les changements de personnel à la tête de l’armée et de la diplomatie allemandes commencent à préparer les esprits et, dès le lendemain des accords de Munich (30 septembre 1938), l’émergence d’une forte anglophobie dans le discours de Hitler dévoile sa nouvelle orientation. Il multiplie alors les provocations envers Londres et ne peut qu’être conscient, quand il perpètre sa provocation suprême en envahissant la Pologne le 1er septembre 1939, qu’une déclaration de guerre anglo-française va s’ensuivre. Il place donc toute sa mise sur un écrasement de la France qui ne laisse pas le temps à l’Angleterre, quasiment dépourvue d’armée de terre en temps de paix, d’en lever une comme elle l’avait fait en 1914-1918 après l’échec allemand sur la Marne. Il faudra, une fois la France à terre, trouver très vite le chemin d’une entente avec les milieux conservateurs britanniques pour signer une paix que Hitler présentera comme « généreuse » et « non déshonorante ». On voit par là que les contacts intenses avec la droite anglaise, dont la « chère princesse » est à un moment le vecteur principal, sont essentiels malgré leur apparente inefficacité. Et on s’explique la sortie vengeresse de Hitler contre Stephanie en 1942.

Les « propos de table » n’ont pas qu’une fonction récréative. Le dictateur peut difficilement ignorer qu’ils sont pris en note et servent donc aussi à enseigner aux générations futures ce qu’il faut penser de l’action du Führer. Qu’elles n’aillent pas croire qu’il avait eu des faiblesses pour cette mondaine de race impure ! Il s’était toujours méfié d’elle et ne l’avait reçue que par égard pour les vieux diplomates comme Neurath, sur leur conseil et dans le seul dessein de mettre de son côté la presse anglaise. Il s’en veut, en fait, à lui-même de n’avoir pas vu que Churchill était de taille à renverser la vapeur, à damer le pion à tous ces complaisants dont Stephanie lui rapportait la « volonté d’entente avec l’Allemagne » et à faire, vraiment, parler la poudre.

La carrière de Stephanie se poursuit donc sur le sol américain, de manière assez logique, à partir du 22 décembre 1939 : l’état de guerre entre l’Allemagne et l’Angleterre s’est vite révélé incompatible avec la présence d’un agent de cette envergure, aussi compromis dans les précédentes tentatives d’entente, perçues comme fallacieuses par une grande partie de l’opinion. Par ailleurs, l’effort d’apaisement de Hitler se concentre, de plus en plus, sur l’autre rive de l’Atlantique. Puisqu’il y a, au moins officiellement, une guerre avec l’Angleterre, il est vital que les États-Unis ne s’y associent pas et, après Rothermere, ce sont les Hearst, Lindbergh, Coughlin et toute cette droite américaine déjà fâchée par le New Deal de Roosevelt qu’il s’agit de séduire, en la convainquant que l’Allemagne ne nourrit toujours pas d’ambitions atlantiques - ce qui est d’ailleurs la stricte vérité.

La narration des contacts noués par Stephanie ou son amant nous entraînerait loin de notre sujet. Il suffira de dire que le consul allemand à San Francisco se présentait, à bien des interlocuteurs, comme un antinazi conspirant contre le Führer pour rétablir la paix, une assertion plus que douteuse mais une attitude assez répandue chez les diplomates allemands pendant la drôle de guerre, avec la bénédiction perçue ou non de Hitler : il détournait l’attention de sa prochaine et foudroyante offensive en faisant croire que c’était plutôt un coup d’État contre lui qui se préparait pour le punir d’avoir entraîné le pays dans « l’impasse » de la guerre. Après la chute de la France et devant l’obstination inattendue de l’Angleterre, eut lieu, le 27 novembre 1940, une rencontre entre Wiedemann, Stephanie et un Anglais, non des moindres, puisqu’il avait été chef des services de renseignements britanniques en Amérique avant d’y travailler pour une firme privée, Sir William Wiseman. Hitler utilisait probablement ce genre de contact pour tenter de faire renverser Churchill par des conservateurs britanniques inquiets de sa témérité, ou du moins pour mesurer ses chances d’y parvenir. Ces pages restent, largement, à écrire1.

En revanche, la fin rocambolesque de cette équipée est racontée par Martha Schad à grand renfort d’archives. Il apparaît que l’administration américaine a goûté modérément ces manœuvres sur son sol et que Roosevelt a été le plus mal disposé de ses membres envers celle qui passait toujours pour une familière de Hitler (bien qu’elle l’ait rencontré pour la dernière fois en janvier 1939). Le Président a pu être influencé par une note du chef du FBI, Edgar Hoover, prenant position en ces termes, en novembre 1940, contre le renouvellement de son titre de séjour :

[...] La princesse est présentée comme particulièrement intelligente, dangereuse et rusée, et, comme espionne, pire que 10000 hommes.

On apprend, par le dossier de cette demande de prolongation de visa, que l’Angleterre « refuse de récupérer » l’intéressée (effet secondaire mais emblématique de l’arrivée de Churchill au pouvoir) et qu’on envisage de l’expulser vers la Hongrie via le Japon et l’URSS. Elle s’obstine à vouloir rester sur le sol américain et l’obtient finalement, mais derrière une clôture ! C’est le 7 mars 1941 que Roosevelt intervient en personne. Il presse son ministre de la Justice, Robert Jackson (le futur procureur de Nuremberg), de procéder à l’expulsion, vers Tokyo ou Vladivostok. Il s’ensuit qu’elle est assignée à résidence, dès le lendemain, par un fonctionnaire de l’Immigration, Lemuel Bradley Schofield... qui, tombé éperdument amoureux, va lui rendre d’immenses services et partager sa vie après la guerre. Mais en attendant elle est, après quelques péripéties, enfermée dans un camp comme suspecte, dès le 8 décembre 1941, c’est-à-dire dès l’entrée en guerre des États-Unis. Malgré d’innombrables démarches de son nouvel amant, elle y restera jusqu’à la paix. Quant à Wiedemann, il est l’objet exactement de la même méfiance rooseveltienne : il offre ses services au gouvernement américain pour raconter les petits secrets du IIIe Reich, mais l’offre est déclinée et il est expulsé vers Lisbonne, avec tout le corps diplomatique allemand, en juillet 1941. Il transite par l’Allemagne, où l’on peut penser que Hitler le reçoit et que nul ne soupçonne ses velléités de trahison ou ne lui en tient rigueur (résultaient-elles d’une instruction supérieure ?), avant de gagner son nouveau poste en Chine1.

Hitler déclara à plusieurs reprises, pendant les années 1940, que tous les Anglais rencontrés avant la guerre lui avaient dit que Churchill était un politicien fini. Il s’en ouvre à Goebbels le 30 janvier 1941, à l’occasion du huitième anniversaire de son accession au pouvoir :

Les conservateurs jouent sûrement dans la coulisse, en Angleterre, un rôle déterminant. Churchill n’est vraiment jamais devenu un ami des conservateurs. Il a toujours été un franc-tireur et il passait, avant guerre, pour à moitié dément. Personne ne le prenait au sérieux. Le F[ührer] me raconte que tous les Anglais qu’il a reçus avant le déclenchement de la guerre étaient d’accord sur le fait que Churchill était un fou. Chamberlain lui-même le lui a dit en face.

Ce propos et bien d’autres suggèrent que Hitler interrogeait systématiquement ses visiteurs britanniques sur Churchill lorsqu’ils n’abordaient pas le sujet d’eux-mêmes. Ce n’est pas qu’il vît en lui un dangereux rival : peut-être simplement voulait-il mesurer, au jour le jour, l’isolement de cette Cassandre qui le présentait comme un fauve et prédisait des maux immenses si l’on ne trouvait pas le moyen de lui mettre une muselière. Stephanie a sans doute été longuement entendue sur le sujet. Et plus encore les sœurs Mitford. Car Stephanie devait avoir de Churchill une vision, si l’on ose dire, en creux : elle n’était pas persona grata au manoir de Chartwell où, dans les années 1930, n’étant pas ministre, il passait le plus clair de son temps. Elle devait croiser l’homme, de temps à autre, lors de réunions mondaines et, surtout, entendre parler de lui dans des cercles aristocratiques où l’on se payait volontiers sa tête.

La famille Mitford, elle, était apparentée à celle de Churchill (le père, Lord Redesdale, était cousin germain de son épouse, Clementine Hozier) et reçue assez souvent sur ses terres. Les deux progénitures avaient grandi ensemble : le seul fils Mitford, Tom, était très proche de Randolph, le seul fils Churchill. Diana Mitford était plus intime encore avec la fille de Winston qui portait le même prénom. Tom était né en 1909 et Diana, sa sœur préférée, un an après. Unity était venue au monde en 1914, et il n’y avait pas d’enfant Churchill de son âge. C’est surtout auprès de Diana (qui avait, de surcroît, la tête plus politique) que Hitler a dû tenter de s’informer sur les us et coutumes du député d’Epping. Il est à noter, bien que la faible curiosité des chercheurs sur ce point ne permette pas d’en dire grand-chose, qu’elle a pu aussi renseigner Hitler sur l’homme le plus important de l’entourage de Churchill, le physicien Frederick Lindemann, dont elle était aussi devenue une amie proche. Surnommé « le Prof » (il l’était, à Oxford), c’était aussi un passionné de technique militaire, connu pour avoir, pendant la Première Guerre, trouvé le moyen d’empêcher les avions de partir en vrille, ce qui avait sauvé beaucoup de vies et de matériel. Informé qu’il passait le plus clair de ses loisirs chez le marginal Churchill, Hitler avait de quoi être rassuré. Lorsque Winston, au début de la guerre, accède au ministère de la Marine, il peut encore estimer, à juste titre, que ce redoutable tandem n’est pas utilisé à fond par la molle Angleterre. Quand il devient Premier ministre, le 10 mai 1940, le temps presse, mais l’offensive lancée le jour même en Belgique et dans les Ardennes devrait amener la chute rapide de ce gouvernement. Finalement, lorsque, malgré l’abandon de la lutte par la France, Churchill maintient son pouvoir et l’état de guerre, Hitler sait que le temps travaille contre lui. Un autre aurait joué la montre et fait durer les hostilités tout en organisant l’Europe sous sa coupe, sans agression nouvelle et en calmant ses amis italiens et japonais, pour que l’Angleterre restât seule dans son camp et fût poussée par ses banquiers « juifs » à stopper un investissement d’une rentabilité désespérément nulle. Mais l’orateur Churchill excellait à brocarder tout immobilisme allemand comme un aveu de faiblesse et Hitler l’avait bien senti, ce qui suffit à expliquer l’attaque apparemment imprudente (pour des observateurs ultérieurs) de l’URSS en juin 1941. Il agit en homme qui a très longtemps tiré parti d’une Angleterre éprise de paix, même pendant la période baptisée, ô combien justement, « drôle de guerre », et sait que le décor a profondément changé.

C’est Ernst Hanfstaengl qui introduit dans les hautes sphères du IIIe Reich Diana et Unity, dès 1933. Ce bourgeois cultivé et cosmopolite, sans faire partie du premier cercle des dirigeants nazis, a été très proche de Hitler pendant les années 1920. Il le détendait en jouant du Wagner au piano et avait un entourage féminin auquel le chef ne restait pas insensible, qu’il s’agît de Helene, sa femme, ou d’Erna, sa sœur (Hitler vantait l’exceptionnelle beauté de l’une et de l’autre1). La première semble, d’après ses propres dires, avoir fait partie des femmes avec qui Hitler cherchait un simple contact physique et son mari en profite outrageusement pour développer sa thèse d’un Hitler asexué2.

De mère américaine, ayant étudié à Harvard (et fait alors la connaissance de Theodore comme de Franklin Roosevelt), Hanfstaengl était tout désigné pour occuper chez les nazis la fonction d’attaché de presse auprès des journaux étrangers. À ce titre, il avait introduit dans l’avion du Führer Randolph Churchill en personne, pour ses débuts de journaliste, en juillet 1932. En septembre suivant, Winston étant lui-même de passage à Munich, il avait tout mis en œuvre pour lui faire rencontrer Hitler : c’est ce dernier qui annule un rendez-vous déjà pris, sans doute parce que l’Anglais avait manifesté l’intention de l’interroger, de manière critique, sur son antisémitisme3.

Un an plus tard, lors du congrès de Nuremberg intitulé « Victoire de la foi », que Leni Riefenstahl filme, dit-elle, de mauvaise grâce, Hanfstaengl introduit Diana et Unity Mitford dans la tribune, encore bien restreinte, des invités étrangers. Diana avait épousé, quatre ans plus tôt, l’héritier des brasseries Guinness, et visité l’Allemagne en sa compagnie en 1931. Son frère Tom, étudiant à Berlin, les avait documentés sur les affrontements politiques en cours en ajoutant que, s’il était allemand, il serait sans doute nazi1. Deux ans plus tard, Diana a dépassé de loin le niveau de conviction politique de son aîné. Il est vrai qu’en 1932, tout en se séparant progressivement de son mari, elle a commencé une liaison, assez intermittente au départ, avec un jeune politicien britannique qui semble très prometteur, Oswald Mosley.

Né en 1896, combattant émérite de la Première Guerre dans l’aviation puis dans l’infanterie et réformé en 1916 pour des blessures graves aux jambes, il avait eu un début de carrière politique tonitruant, assez analogue à celui de Churchill vingt ans plus tôt - le brio littéraire en moins et les succès galants en plus. Il avait aussi de Winston l’aptitude à changer de parti, mais devait embrasser un spectre nettement plus large : alors que Churchill s’était contenté de revenir chez les conservateurs après une quinzaine d’années dans les rangs libéraux, Mosley, protégé du libéral Lloyd George lors de son entrée au Parlement en 1919, se sépare de lui en se rapprochant des conservateurs sur la question irlandaise, épouse au passage la fille de Lord Curzon, conservateur et homme politique le plus en vue après Lloyd George, puis fait en 1924 le grand saut vers les travaillistes. Quand, en 1930, l’originalité de ses idées de lutte contre la crise économique (qui doit beaucoup à la fréquentation de John Maynard Keynes) le fâche avec son parti, il fonde un « nouveau parti » qui attire des gens de tous horizons (dont le futur churchillien Harold Nicolson) puis, déconfit aux élections de 1932, tente de profiter du discrédit de la démocratie qui balaye alors l’Europe et crée encore un parti, qu’il baptise carrément « Union des fascistes britanniques » (UFB), en même temps qu’il entame avec Diana Guinness sa première liaison durable. Son épouse Cynthia, dite Cimmie, qui l’a suivi dans ses méandres politiques, s’efforce de sauver son mariage par la tolérance mais finit par se laisser glisser dans la mort, au cours d’une banale hospitalisation, en mai 1933. Diana et Oswald se marieront en 1936 dans des conditions que nous verrons et vieilliront ensemble après la guerre, pendant laquelle Churchill, les a mis impitoyablement sous les verrous. Hanfstaengl avait séjourné à Londres au printemps de 1933 et pu observer de près l’action politique de Mosley comme son évolution sentimentale - car le rôle de la presse people d’aujourd’hui était alors joué, sur un autre ton, par la presse tout court et les inconstances des notabilités étaient transparentes à qui savait lire les comptes rendus des réceptions. Croisant Diana dans l’une d’elles, Ernst lui avait promis de lui faire rencontrer le Führer si elle venait en Allemagne. Elle s’y décide au début de septembre et emmène Unity qui, depuis quelque temps, vouait à tout ce qui était fasciste une adulation adolescente. Non seulement elle tapissait les murs de sa demi-chambre (partagée avec Jessica, d’un an sa cadette et adepte de Lénine) de posters de Mussolini et de croix gammées mais, à l’occasion de ses premiers pas dans le monde, elle passait son temps à exhiber ses opinions politiques - ce qui jure particulièrement, quelles qu’elles puissent être, avec les usages mondains de la vieille Angleterre. Diana n’avait ni ne devait jamais avoir de telles impudeurs, qui devaient d’ailleurs aussi faire tache, plus tard, à l’Osteria, où Hitler cherchait surtout à se détendre et n’aimait guère qu’on l’entreprît sur des sujets politiques. L’une et l’autre fréquentaient alors les réunions de l’UFB, mais l’aînée maintenait tout l’éventail de ses relations sans les assommer de discours. Voilà d’emblée une différence entre les deux sœurs qui explique la disparité de leurs relations avec Hitler et les fins opposées de celles-ci. Profondément engagée dans le fascisme, Diana avait connu d’autres univers et pouvait survivre à l’écroulement de celui-là, Unity sans doute non.

Quant à leur aspect physique, une fois précisé qu’elles étaient grandes et blondes, nous en confierons la description à la plume acérée de Friedelind Wagner : Unity était une jeune fille séduisante, à la chevelure cendrée, aux yeux gris, qui ressemblait beaucoup à un Botticelli, mais il ne fallait pas la voir sourire car elle exhibait alors la plus déplorable denture que j’aie jamais vue. [...] Sa sœur Diana, divorcée de Lord Guinness, était réellement belle, de cette froide beauté aux yeux bleus particulière aux Anglaises. Les robes échancrées de ces deux jeunes personnes, et leurs bâtons de rouge, faisaient béer d’étonnement les membres du parti de Hitler1.

Comme, sur les photos conservées, Unity arbore généralement un air grave, nous pouvons estimer que les deux sœurs étaient très belles.

Arrivées à Munich au début de septembre 1933, elles rencontrent Hanfstaengl qui leur remet des billets et leur procure un logement pour le congrès de Nuremberg. L’affaire est peut-être moins improvisée que ne le suggère ce récit, dû à Diana2, puisque Unity figure, dans la chemise noire des cadres de l’UFB, sur une photo de « délégations étrangères ». Néanmoins, contrairement à sa promesse, Hanfstaengl ne réussit pas à leur faire rencontrer le chancelier. Diana semble3 attribuer ce faux pas au fait qu’il avait moins d’influence qu’il ne le prétendait, mais il est bien plus probable que Hitler, fort attentif à leur voyage, ait décidé de les faire patienter un peu. Il lui importe sans doute alors beaucoup plus de cultiver l’amitié d’Anglais influents et représentatifs, tel Rothermere, que celle d’aventuriers qui font scandale par leur vie privée aussi bien que politique, et qui l’admirent sans avoir apporté la preuve de leur capacité à faire partager cet engouement. Au printemps 1934, Unity s’installe en Allemagne, ses parents ayant, après beaucoup d’hésitations, consenti à la mettre en pension chez une demoiselle de Munich qui chaperonnait quelques jeunes Anglaises censées apprendre l’allemand - ce qu’elle fait, elle, avec sérieux, pour pouvoir converser avec son idole. Sa présence est, pour Diana, un prétexte à d’assez fréquentes visites. Lord Redesdale avait été jusqu’à écrire à cette dernière, après le voyage de ses filles à Nuremberg, que son épouse et lui étaient « horrifiés » d’imaginer deux de leurs filles « acceptant l’hospitalité de gens que nous considérons comme des vermines meurtrières ». N’ayant plus d’autorité sur la destinataire, ils allaient tout de même, concluait cette lettre, « essayer de tenir Bobo [Unity] en dehors de tout cela1 ». Ces formulations, qui devaient faire place dès 1935 à des sentiments beaucoup plus indulgents envers les nazis, montrent le rôle paradoxal, dans l’évolution d’une certaine opinion internationale, de la nuit des Longs couteaux. En faisant tuer spectaculairement une centaine de personnes, Hitler s’était lavé du péché d’être une vermine sanguinaire ! Il s’était certes vautré dans le crime mais comme pour clore, et non pour ouvrir, une ère de violence. On avait en effet massacré quelques dizaines de dirigeants SA, et c’est ce genre de personnages qui avaient inspiré le vocabulaire peu amène de Lord Redesdale. On veut voir dans cet événement la preuve que le réalisme prend le dessus chez les nazis et qu’ils consentent à partager le pouvoir avec les vieilles élites, notamment militaires. Il rassure, entre bien d’autres, les parents Mitford et leur permet d’être, jusqu’en 1939, beaucoup plus compréhensifs envers les frasques de leurs filles entichées du Troisième Empire germanique.

En septembre 1934, Diana vient en Allemagne pour le congrès de Nuremberg, nantie d’une lettre de recommandation signée « Otto von Bismarck ». Il s’agit non du chancelier de Fer mais de son petit-fils, un diplomate qui jouera après guerre un certain rôle dans la construction européenne mais sert docilement, pour l’heure, son très nationaliste pays, dans un poste de conseiller à l’ambassade de Londres. Hanfstaengl, cependant, prétend n’avoir pas d’invitation pour les deux sœurs et leur en donne une explication curieuse : elles seraient trop fardées pour l’esthétique que le nouveau Reich recommande à ses sujettes ! Du coup, leurs tribulations ressemblent beaucoup à celles de Leni Riefenstahl l’année précédente : elles errent comme des âmes en peine dans les rues de Nuremberg jusqu’à ce qu’« un vieux membre du parti » endosse le rôle dévolu un an plus tôt à Speer, en leur trouvant au dernier moment des billets et une chambre. Tout est bien qui finit bien : les Mitford font partie du public enthousiaste que filme Leni dans Triomphe de la volonté.

Diana fait alors un saut à Londres et en revient très vite, car elle a elle-même décidé d’apprendre l’allemand de façon intensive. Mais elle est aussi en mission pour le compte de son amant, qui mendie perpétuellement des subsides auprès du parti frère. Elle aurait bien envie d’être avec lui et de consolider leur lien paradoxalement fragilisé par le décès de l’épouse (les enfants Mosley ont été recueillis par une sœur de sa femme, avec laquelle il a une liaison) mais elle sacrifie l’intérêt personnel à la cause, en ne sachant peut-être pas à quel point elle se conforme à un précepte hitlérien. Revenue tout de même à Londres après son séjour linguistique, elle reçoit à la mi-février 1935, comme le reste de la famille, un faire-part de bonheur : Unity a rencontré Adolf ! Elle hantait depuis de nombreux mois les établissements de Munich fréquentés par lui lorsque enfin, le 9 février, dans un salon de thé, il l’avait invitée à sa table. Il ne vient à l’idée de personne qu’il l’avait remarquée depuis des lustres et en savait déjà beaucoup sur elle, tant par Hanfstaengl que par ses services de renseignements, lui qui était si soucieux de sa sécurité et si prévenu contre les belles espionnes. S’il n’avait pas réagi plus tôt, c’est sans doute que, d’une part, il voulait voir combien de temps elle se confinerait dans l’adoration muette et si elle ne finirait pas par se décider à faire le premier pas (en gagnant ce concours de lenteur, Unity donne une haute idée de son abnégation et de sa docilité), et d’autre part que son calendrier politique ne l’incitait pas à se presser.

Il s’en est tenu jusque-là à une relative sagesse en politique extérieure, ne violant ouvertement aucune clause du traité de Versailles auquel, lors de sa prise du pouvoir, il avait déclaré se soumettre. Il est vrai que l’une de ces clauses jouait à son profit tout en lui offrant un magnifique terrain de manœuvre : celle qui disait qu’en janvier 1935 il y aurait un plébiscite en Sarre pour savoir si la population de ce territoire allemand, confié à la France par la SDN en 1919 au titre des réparations, désirait le statu quo, le rattachement à la France ou le retour à l’Allemagne. En se montrant conciliant, Hitler obtint l’organisation de la consultation et un résultat triomphal : bien que la Sarre fût devenue un refuge pour les Juifs et les antinazis, et bien que la présence d’une administration étrangère n’offrît pas aux nazis les meilleures conditions pour terroriser les votants, 90 % se prononcèrent en faveur du retour à l’Allemagne. Sitôt l’affaire réglée et les Français partis, Hitler commet deux transgressions majeures de la démilitarisation imposée par le traité : il fait annoncer par Göring, le 10 mars, que l’Allemagne a constitué clandestinement une armée de l’air redoutable puis, le 16, annonce lui-même au corps diplomatique le rétablissement du service militaire. Lui-même s’est offert le luxe, au début du mois, de décommander une visite à Berlin des ministres anglais Simon et Eden, sous le prétexte qu’il était enrhumé. Après ses transgressions, Simon déclare qu’il est toujours disposé à faire ce voyage « quand M. Hitler sera guéri de son rhume », et il se rend à Berlin avant la fin du mois. Cette excuse médicale était, bien entendu, un test de la patience britannique et le résultat est assez rassurant pour Hitler. Mais il a tout de même besoin de ses propres passerelles pour connaître le plus précisément possible les réactions de l’opinion anglaise. Et la raison principale de l’invitation d’Unity à sa table pourrait être le désir d’en savoir un peu plus sur Mosley et son parti.

Dans sa lettre, Unity invitait sa sœur à venir le rencontrer, et elle s’exécute bien vite : Hitler et Diana ont, le 11 mars, une conversation d’une heure et demie. Pendant les mois suivants, une bonne partie de la famille défile devant le Führer, dont Tom, qui est aussi pris par le virus et discute âprement sur le nazisme avec Randolph Churchill. Quant à Unity, elle est de plus en plus souvent l’invitée du chancelier et l’accompagne dans ses déplacements, au point que son entourage la surnomme « Fräulein Mitfahrt », pour indiquer qu’elle « voyage avec » (mitfahren).

Enfin, le 25 avril, Hitler invite Mosley pour une conversation d’une heure suivie d’un déjeuner en compagnie du couple Goebbels, d’Unity, de Winifred Wagner et de la duchesse de Brunswick, fille unique de Guillaume II et, comme lui, descendante de la reine Victoria ! Belle brochette d’admiratrices et belle démonstration d’anglomanie, à une époque où la diplomatie de Londres manifeste une certaine froideur, ayant notamment fait condamner l’Allemagne en termes assez vifs à la SDN pour son rétablissement du service militaire, le 16 avril. Hitler fait passer, pendant le déjeuner, son message pacifiste habituel en usant d’un lyrisme à connotation sexuelle : si l’Allemagne et l’Angleterre se battaient, ce serait comme « deux beaux jeunes hommes luttant l’un contre l’autre jusqu’au moment où ils tombent à terre, épuisés et sanglants, tandis que les chacals monteraient triomphants sur leurs corps ». Dans la conversation particulière avec Mosley, cependant, il avait introduit une autre idée : il ne souhaitait pas une guerre contre la Russie, mais tenait à être sûr que, dans le cas où elle aurait lieu, « l’Angleterre et l’Europe ne lui tomberaient pas sur le dos1 ».

Mosley fait mauvaise impression à Goebbels, qui le trouve cynique et arriviste. D’autre part, l’Union des fascistes britanniques, parvenue à son zénith en 1934, a amorcé un déclin qui va s’accélérer. Hitler ne peut la laisser choir complètement et lui accorde un soutien modéré (10000 livres sont remises à Diana le 19 juin). Ce parti reste l’un de ses vecteurs vers l’Angleterre parmi d’autres, et le fait même qu’il ne le mette pas trop en avant est un signe de connivence adressé à l’establishment conservateur.

Cette posture est d’ailleurs loin d’être réservée à la Grande-Bretagne. Codreanu et la Garde de fer en Roumanie, Szalasi et ses Croix fléchées en Hongrie, Degrelle et son « rexisme » en Belgique, comme plus tard un Déat ou un Doriot en France occupée, servent pareillement d’épouvantails. Ils impressionnent efficacement la droite traditionnelle et la rabattent vers Hitler, qui se présente comme un modéré peu indulgent pour ses brouillons imitateurs, ou encore (alternativement ou simultanément, suivant les humeurs et les interlocuteurs) comme un hésitant influençable qu’il faut retenir avant qu’il ne fasse un malheur...

Il semble, en particulier, que Hitler ait utilisé l’idolâtrie à son égard des fascistes britanniques pour susciter des craintes avant de les dissiper, en ce printemps 1935 où il jouait une de ses parties les plus délicates. Outre la condamnation précitée de la SDN, il était l’objet d’une hostilité opiniâtre du Français Laval qui, ministre des Affaires étrangères puis, à partir de juin, également président du Conseil, était en passe de créer contre lui un regroupement défensif intégrant l’Italie, l’Angleterre et même l’URSS, avec laquelle il signe début mai un pacte, avant d’aller rencontrer Staline à Moscou. Hitler contre-attaque en deux temps : le 21 mai, par le discours le plus doux et le plus pacifique de sa carrière, puis le 18 juin, en signant à Londres, par l’intermédiaire de Ribbentrop, un accord naval qui limite à 35 % le tonnage de la flotte de guerre allemande par rapport à l’anglaise. Ce texte transgresse, sans concertation aucune avec ses autres signataires, le traité de Versailles qui interdisait tout cuirassé allemand, et absout par là même les transgressions nazies passées en ouvrant la voie aux futures. Le calcul des dirigeants britanniques, qui ne sont pas des nazis ni, consciemment, des complices des nazis, semble être le suivant : comme il y a toujours en Allemagne (malgré la nuit des Longs couteaux) des forces dangereuses qui ne demandent qu’à se réveiller, montrons donc à Hitler la voie de la sagesse en signant avec lui des textes raisonnables. Cette politique de Gribouille avait pu être encouragée par la publication, début juin, dans le Stürmer de Julius Streicher, d’une interview d’Unity Mitford, appelant les Anglais à lutter aussi intensément que les Allemands contre le péril juif. La presse britannique avait largement répercuté l’information, le plus souvent d’une façon railleuse. Il s’agissait donc aussi, pour le gouvernement signataire de l’accord naval du 18 juin, de couper l’herbe sous le pied des excités anglais en montrant que la Grande-Bretagne n’était pas mal disposée envers les nazis mais entendait et savait leur fixer des limites. Hitler orchestrait tout cela de main de maître, maniant en particulier des truchements féminins, et sans se faire remarquer, du moins en tant que tireur de ficelles.

L’été 1936 est décidément très faste. Après le festival de Bayreuth qui permet de nouer beaucoup d’intrigues, après le triomphe politique et sportif des Jeux Olympiques, le congrès de Nuremberg est, on ne le remarque pas assez, l’un des plus fournis en hôtes étrangers de marque, notamment britanniques. L’entourage de Diana Mitford, en particulier, compte de plus en plus de sympathisants et de curieux qui, sans se déclarer favorables, trouvent qu’il faut « avoir vu, ne serait-ce qu’une fois, ce fameux Hitler ». L’expression est d’Irène Ravensdale, fille aînée de Curzon et jusque-là fort réservée envers son beau-frère Mosley. Ayant demandé une invitation pour une séance à Bismarck, elle se voit remettre un laissez-passer pour toute la durée du congrès, avec les compliments personnels du Führer. Plus proche encore de Diana est son frère Tom, dont les réserves ont bien fondu : il finira par adhérer à l’UFB en 1939 et, à la fin de la guerre, pour n’avoir pas à occuper l’Allemagne, ira volontairement combattre en Birmanie ; il y sera tué en avril 1945. Tout ce beau monde est reçu un soir par les dirigeants nazis dans un palace de Nuremberg. Mais les trois Mitford ont droit, en sus, à un souper au bivouac des SS, présidé par un Himmler empressé1.

Cet été voit aussi la visite de Lloyd George, reçu par Hitler au Berghof le 4 septembre. Il rédige à son retour, dans le Daily Express, un article enthousiaste et optimiste2, où il traite Hitler de « grand leader » dont « la décision de ne pas se battre avec nous est définitive ». C’est bien ce que pensent aussi toutes ces femmes qui n’ont plus aucune retenue à faire le pèlerinage de Nuremberg comme d’autres celui de La Mecque ou de Jérusalem, à se pâmer devant la beauté des mouvements de foule et à s’enivrer de l’éloquence du dictateur. Il y a d’ailleurs réciprocité : ces cautions britanniques largement médiatisées contribuent à faire croire à la foule allemande elle-même que de telles démonstrations bâtissent la paix. On ne s’interroge pas trop sur la présence, plus voyante d’année en année, d’engins militaires de plus en plus perfectionnés, ou on se persuade qu’elle a un rôle purement dissuasif, ou encore que les armes ne serviront que contre le bolchevisme, qui sera facilement vaincu ou au moins contenu...

Hitler cueille en petit comité le fruit de tous ces efforts lorsqu’il assiste au mariage de Mosley, son homme lige, avec Diana ex-Guinness. Voulant convoler en toute discrétion, ils s’étaient aperçus que la loi allemande offrait à cet égard des facilités. Ils sont unis secrètement dans la villa des Goebbels, le 6 octobre 1936. Le journal du ministre offre un indice intéressant quand il écrit qu’il s’est disputé à ce sujet avec Magda : de lui-même, il aurait refusé d’accueillir l’événement car il se méfiait de Mosley, et Hitler aussi. Cependant, ce Führer au zénith de sa popularité n’allait pas se laisser imposer par une Magda Goebbels un geste qu’il aurait estimé néfaste à sa politique et il aurait sans peine empêché la chose si elle ne lui avait pas agréé. Certes, il ne voulait pas gâcher son entente avec un Lloyd George en s’affichant avec un Mosley dont le parti, de plus en plus marginal, venait de se rendre plus impopulaire encore en déclenchant des bagarres à Londres le 4 octobre. Mais, puisque précisément l’affaire était discrète, il y trouvait son compte. Il lui plaisait de jouir en toute tranquillité d’une journée de détente passée à glorifier l’entente anglo-allemande en présence de deux beautés « aryennes » - Unity était de la fête et n’en parla pas, ce qui rend douteuse sa réputation d’indiscrétion - et d’un futur ministre. Car s’il n’avait que faire d’une Angleterre soumise à la dictature de Mosley, il voulait en revanche s’allier avec elle après l’écrasement de la France : une large carrière politique se serait alors ouverte devant le prophète incompris d’une telle évolution, flanqué d’une brillante épouse. Hitler lui-même aurait pu alors tirer gloire des noces secrètes de 1936. Il s’était donc, en la manipulant d’une manière ou d’une autre, servi de Magda pour mener à bien une intrigue concernant Diana.

Si ce mariage finit par transpirer deux ans plus tard, en raison de la naissance du premier enfant du couple, une autre manigance où les Mosley apparaissent comme de purs instruments ne sera connue que dans les années 1970. Le chef de l’UFB, toujours à court d’argent, cherchait à créer une entreprise lucrative pour financer son parti et cultivait notamment le projet d’une radio périphérique. Il s’agissait d’émettre à destination du public anglais depuis un territoire voisin en contournant le monopole de la BBC. Celle-ci n’accueillant pas alors la publicité, les annonceurs se seraient précipités. Restait à obtenir l’autorisation d’un pays pour y installer un émetteur. Des négociations ont lieu à ce sujet entre le gouvernement allemand et le parti anglais, souvent représenté par Diana. Elles commencent à l’été 1936 et sont sur le point de se conclure lorsque Hitler lui-même oppose son veto en invoquant des raisons militaires, le 9 octobre 1937. Un veto signifié par Fritz Wiedemann, qui décidément se spécialise dans les relations avec les Anglais par l’intermédiaire des jolies femmes. Diana ne se tient pas pour battue, revient à la charge et apprend par le même intermédiaire, en février suivant, que Hitler reprend l’examen du dossier. Un accord est conclu en juillet mais l’installation d’une puissante station ne se fait pas en un jour et l’ouverture est prévue quatorze mois plus tard. Soit au moment de la déclaration de guerre ! Mosley ne le sait pas mais Hitler, si l’on examine la courbure du tournant vers une attitude hostile à l’Angleterre qu’il est en train de prendre, a déjà vraisemblablement calculé qu’après la crise tchèque de l’été, il fomenterait pour le suivant une crise polonaise, suivie d’une guerre européenne. Or le parti fasciste anglais fait, avec sa bénédiction, tout au long de cette période, du maintien de la paix germano-britannique son objectif central (on le comprend, vu les enjeux financiers !). La guerre le prendra complètement à contre-pied et il n’aura d’autre ressource que d’inciter le soldat britannique à faire son devoir, sans enthousiasme aucun évidemment, mais sans le plus petit soupçon d’appel au sabotage ou à la désertion. Et si Churchill met les dirigeants de l’UFB, dont sa cousine Diana, en prison, ce n’est nullement (et cela lui pose des problèmes juridiques) pour intelligence avec l’ennemi. C’est, dans le contexte dramatique de la fin de mai 1940 où l’effondrement français incite les couches dirigeantes britanniques à s’enquérir des conditions allemandes de paix, une manière d’avertir l’ensemble de ses compatriotes, et avant tout ses collègues ministres, que toute idée de solidarité avec l’Allemagne devient criminelle.

Cette négociation sur la radio, dont le contrat est bien évidemment annulé par la déclaration de guerre, ne serait-ce que parce que son maintien ferait précisément de Mosley le traître qu’il ne veut surtout pas être, apparaît donc comme une manœuvre particulièrement malhonnête de Hitler envers Diana. Il rechignait à soutenir le parti de son mari mais n’était pas mécontent de le tenir en haleine par des promesses, son propre calcul étant sans doute de lui donner un rôle important dans les futurs rapports anglo-allemands, mais après la réussite de ses projets militaires, nullement dévoilés et moins négociés encore.

Le festival de Bayreuth, en 1939, voit Hitler passer de longs moments avec les deux sœurs Mitford. Il déjeune en particulier avec elles le 2 août (jour de la fin de la première partie et, comme de coutume, de son propre séjour), les prend à part et leur annonce que la guerre est inévitable1.

La suite est connue, bien qu’imparfaitement. On dit toujours qu’Unity se tire une balle dans la tête le 3 septembre, à l’annonce de la déclaration de guerre britannique à l’Allemagne, assise sur un banc dans un jardin public de Munich. En fait, elle venait de passer remettre un pli pour Hitler à Adolf Wagner, Gauleiter de Munich, qui, comme de juste, l’avait fait suivre. Le rapport indique qu’elle est debout près d’un arbre quand elle tire deux balles avec le petit revolver qui ne quittait jamais son sac à main. Elle se manque avec la première et la seconde pénètre dans le cerveau sans la tuer. Prise en charge par les meilleurs spécialistes, elle survivra, assez diminuée, sans que l’on ose extraire la balle, qui en se déplaçant causera sa mort huit ans plus tard2.

On peut tenir pour certain que son geste n’a pas laissé Hitler indifférent. Certes cette jeune idéaliste, fille de lord, avant-garde d’une famille ralliée dans sa majorité à l’idée d’une entente anglo-nazie et capable, à la demande, soit de garder un secret, soit de le déverser dans les oreilles du personnel diplomatique de la Grande-Bretagne, lui était politiquement précieuse mais cet homme pressé la voyait, à cet égard, bien plus souvent que nécessaire3. Si le terme n’était pas, pour un être humain, péjoratif, on pourrait parler d’une mascotte. Mais c’était une femme, belle, émouvante, aimante et montrant dans ses sentiments beaucoup de constance et d’abnégation. Sur un autre plan, elle était peut-être devenue aussi importante qu’Eva Braun. Il faut aussi remarquer que, contrairement à la plupart de ses admiratrices célibataires, Hitler ne semble nullement soucieux de lui trouver un compagnon. Se la serait-il réservée ? Peut-être pour plus tard - et elle aurait été alors, vraiment, une redoutable rivale pour Eva ? Peut-être pour nourrir, au jour le jour, ses propres fantasmes ? Ou encore, sait-on jamais, pour avoir avec elle, en quelques occasions, un contact physique dont le caractère ordinairement platonique de leur relation aurait été le meilleur paravent ? Avec ce mystificateur, il ne faut rien exclure !

En lui disant dès le 2 août que la guerre était inéluctable, il cherchait sans doute à lui en atténuer le choc. D’après son journal, il l’avait encore vue le 4 et le 5, avant d’être happé par le tourbillon des réunions diplomatiques et militaires préludant aux hostilités. Ne recherchait-il plus alors ce genre de détente ou était-il, par exception, honnête en ne voulant pas, après avoir été si franc, lui jouer au jour le jour la comédie de celui qui mettait tout en œuvre pour écarter l’orage, efficacement servie aux Chamberlain, Ciano, Staline et Daladier ?

Les preuves abondent de l’intérêt qu’il a pris à son sort : avant le geste, comme on l’a vu, en essayant de la préparer ; ensuite, en prenant de ses nouvelles, en allant la voir au moins une foisà la clinique, en payant sur sa cassette les frais médicaux, en négociant avec elle son évacuation vers l’Angleterre par la Suisse et en la suivant de près - alors que la raison d’État aurait cent fois justifié de la garder en Allemagne. Mais il n’avait rien pu pour elle : avec toute sa conviction et sa résolution, elle s’était vouée à l’entente anglo-allemande et avait annoncé très clairement qu’elle ne pourrait survivre à sa rupture1. Hitler n’était tout de même pas disposé à dévoiler sa stratégie pour lui montrer, avec tous les détails requis, que ce n’était qu’un leurre. Il l’a donc sacrifiée sciemment sur l’autel de l’Allemagne, en s’efforçant de chasser tout remords... Son retour en Angleterre lui-même peut avoir une utilité politique, puisqu’il donne à penser que les ponts ne sont pas entièrement coupés et que les Anglais germanophiles restent ses amis. L’aventure ressemble fort, du moins dans sa fin, à celle de Geli, même si le geste automeurtrier de cette dernière est le fruit d’un drame personnel et celui d’Unity d’une déconvenue politique. Hitler est touché par l’attachement d’une jeune femme mais doit aller de l’avant dans la mise en œuvre d’une stratégie qui rend cette personne infiniment malheureuse. Il puise sans doute à nouveau dans le drame l’énergie nécessaire pour poursuivre une entreprise qui a coûté, et à lui tout d’abord, tant de sacrifices1-2.

le 19 octobre 2005



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