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Les femmes ont-elles été nazies ?



extrait du chapitre 10 des "tentatrices du diable"



Si Hitler ne prise guère, en principe, l’activité professionnelle des femmes, ce serait cependant une erreur de prendre ce réactionnaire pour un conservateur.

En effet, pour façonner la femme allemande selon ses vœux, il ne compte guère sur la famille ni sur la tradition. Un livre éducatif de Johanna Haarer, paru à la veille de la guerre et très diffusé, Mutter, erzähl von Adolf Hitler 3 !, montre que la mobilisation des esprits féminins n’était pas, pour ce régime, moins importante que l’enrôlement des ardeurs masculines, même si les méthodes pour obtenir l’assentiment différaient, tout comme les fonctions assignées. Une mère est censée raconter à trois enfants, deux garçons et une fille, la geste du Führer. Il est fort peu question de sa famille, sinon pour dire qu’il a été tôt orphelin et a dû gagner sa vie en différant la réalisation de ses ambitions d’architecte. L’histoire militaire et politique domine le propos et la conclusion, si elle différencie de manière classique les rôles sexuels, ne confine pas pour autant la femme dans le souci exclusif de son foyer :

Vous devez encore tirer, vous, enfants, une leçon de la longue histoire que je vous ai racontée : vous, Fritz et Hermann, devez d’abord devenir des jeunes gens pleinement allemands, qui occupent leur place dans la Jeunesse hitlérienne, et plus tard des hommes allemands capables et courageux, afin que vous aussi soyez dignes d’avoir Adolf Hitler pour guide. Toi, Gertrud, tu dois être une vraie jeune fille allemande, une authentique jeune fille BDM 1, et plus tard une vraie femme et mère allemande, afin que toi aussi tu puisses à chaque instant regarder le Führer dans les yeux.

Les derniers mots sont lourds de sens : les hommes sont guidés par Hitler, comme l’indique le terme même de « Führer », tandis que les femmes le regardent dans les yeux. Il est difficile de savoir s’il a lui-même inspiré cette phrase ou si elle émane d’un inférieur : quoi qu’il en soit, elle exprime à merveille la place éminente de la loyauté féminine dans la construction politique nazie, la fonction majeure du regard de Hitler dans son emprise sur son peuple et le fait qu’il était plus sûr de sa séduction envers les femmes qu’envers les hommes. Il compte davantage sur la crainte ou l’effet d’entraînement de la masse pour faire marcher droit ceux-ci, et sur la complicité pour enrôler leurs compagnes.

L’éducation des filles est donc une chose bien trop sérieuse pour être laissée à leurs parents. Il n’est nullement question de leur faire quitter l’école plus tôt qu’aux garçons : c’est seulement l’université qui leur est déconseillée. Mais elles sont invitées à rejoindre, après leur Abitur, un Service du travail féminin (Frauenarbeitsdienst) institué en 1934 1. Quant aux écoles « du Reich », cultivant le corps aussi bien que l’esprit et censées rivaliser avec les collèges britanniques2, elles n’étaient pas réservées aux garçons : dans le propos déjà cité du 12 avril 1942, Hitler dit qu’on doit y rassembler « des garçons et des filles issus de toutes les classes » et qu’elles ont vocation à former un jour « toute la jeunesse du Reich ». Il y a aussi des instituts élitistes de formation politique, les Napola (Nationalpolitische Anstalten) : on en crée un pour les filles, près de Vienne, en 1939. En 1942, l’ouverture du second donne lieu à une controverse sur laquelle on reviendra.

Le livre éducatif cité plus haut vouait toute jeune fille à l’entrée dans le BDM, branche féminine de la Hitlerjugend. D’abord volontaire, l’adhésion à ce mouvement devient obligatoire par une loi du 1er décembre 1936. De dix à quatorze ans, les garçons sont Pimpfe et les filles Jungmädel. Ce qui surprend, de la part d’un courant politique aussi attaché à la distinction classique des rôles sexuels, c’est la très large identité de la formation. En témoigne le manuel Das kommende Deutschland 3, qui présente les règles et programmes de toutes ces organisations. Il édicte, en ses pages 58 et 74, des exigences de performances sportives pour les Jungmädel à peine inférieures, voire égales, à celles exigées des Pimpfe : le 60 mètres doit être, par les deux sexes, couru en moins de 12 secondes et, au saut en longueur, les filles peuvent se contenter de 2,50 mètres, quand les garçons doivent bondir 20 centimètres plus loin ! Quant aux effectifs de 1939, donnés par le livre 1, ils montrent que les filles, moins embrigadées dans la période du volontariat, ont entièrement rattrapé leur retard : elles sont plus de 4 millions sur un total d’un peu moins de 8 millions. L’effort a donc été considérable. Plus curieux encore, l’éducation politique n’est détaillée que dans le chapitre sur les Jungmädel : peut-être considère-t-on que, pour les garçons, la chose va de soi ? En tout cas, le programme imposé aux filles n’est pas mince :

a) La Jungmädel doit connaître la date et le lieu de naissance du Führer, et pouvoir raconter sa vie. b) Elle est capable de raconter l’histoire du mouvement et la lutte des SA et des Jeunesses hitlériennes. c) Elle connaît les collaborateurs vivants du Führer.

De ce bagage obligatoire font aussi partie des quantités d’hymnes et de noms de martyrs, la capacité de dessiner de mémoire une carte de l’Allemagne et aussi, bien qu’elles soient fort dépassées lorsque le livre est publié, les clauses du traité de Versailles, assorties de la liste des pays qui auraient profité de l’occasion pour dépouiller leur patrie.

Ces directives trahissent éloquemment le besoin qu’éprouvait ce régime d’arracher très tôt les femmes à leurs familles, afin de les modeler à l’écart de leurs mères et de leur donner un horizon beaucoup plus vaste que celui de leur futur foyer.

L’emprise du régime et de son chef sur les femmes est médiatisée par l’une d’elles, Gertrud Scholtz-Klink, peu après la prise du pouvoir. Née en 1902, veuve d’un SA que l’on dit mort en héros (il a été frappé d’une crise cardiaque en 1930 au cours d’un meeting houleux), mère de quatre enfants, dotée d’une grande éloquence et d’une forte puissance de travail, elle devient en 1934 une véritable Führerin. Elle porte couramment ce titre dans la presse nazie, le plus souvent sous la forme développée de Reichsfrauenführerin : dirigeante des femmes du Reich. Elle dirige la branche féminine du Front du Travail, le syndicat nazifié, les femmes membres du parti (NS-Frauenschaft), ainsi que les filles embrigadées dans les mouvements de jeunesse - tout en étant sous la coupe respectivement, pour chacune de ces fonctions, de Ley, Hess et Schirach. Il y a même dans la direction du parti un intermédiaire entre elle et Hess, Erich Hingelfeldt, dont le secteur de responsabilité est dénommé « aide sociale1 » ! Une position inconfortable, qu’elle essaye d’affermir en recourant aux arbitrages de Hitler. Mais le fait n’est connu que par son témoignage, très postérieur2, et le reste de la documentation ne fait pas mention de la moindre rencontre entre eux, si ce n’est au milieu des foules de Nuremberg et d’autres lieux. Telle n’est pas la moindre surprise de cette étude : cet homme si friand de compagnies féminines fréquente très discrètement (et sans doute assez rarement) celle qu’il a placée à la tête des femmes allemandes. La trouvait-il peu attrayante ? Cette discrétion a-t-elle des motifs plus politiques et tient-il à ce que l’on pense que la Führerin n’a que des responsabilités subalternes, une fois que lui-même a imprimé la direction... et opéré la séduction ? N’oublions pas non plus ce qu’il dit à Goebbels de ses « femmes de parade » (cf. supra, p. 208) : c’est surtout à l’usage de l’étranger qu’il les met en avant.

Gertrud Scholtz-Klink, qui a vécu très vieille, a refait surface après s’être fait oublier pendant quelques décennies et, comme Winifred Wagner et Leni Riefenstahl, s’est alors exprimée sur le passé sans repentir aucun. Non seulement elle se targuait, en 1978, d’avoir élevé une digue qui, si on l’avait entretenue, aurait pu facilement contenir la bohème soixante-huitarde1, mais elle parlait de Hitler avec une admiration et une abnégation intactes, sans lui en vouloir le moins du monde de l’avoir négligée. Recevant Claudia Koonz en 1981, peu après les élections qui ont vu l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, elle dit à l’historienne américaine que François Mitterrand a eu raison de créer un ministère des Droits des femmes, mais prétend qu’elle-même avait été beaucoup plus puissante qu’Yvette Roudy :

Vous, les jeunes, vous ne faites confiance qu’à ce qui est écrit. Mais, vous savez, Hitler ne prenait pas ses décisions avec un crayon et un papier. Je faisais comme tous les responsables. Quand je voulais quelque chose, je lui en parlais. Ou plutôt, je l’écoutais patiemment. Au bout d’une heure, il se fatiguait et je prenais la parole à mon tour. [...] Quand je n’étais pas d’accord, je le lui disais. Ma voix n’était pas des plus fortes, mais nous avons beaucoup agi en silence. Vos historiens sont toujours à la recherche de traces écrites ; le style de Hitler, c’était plutôt de nous faire comprendre ce qu’il voulait et de nous laisser agir.

Dans deux cas, il est vrai, elle a pu remporter une victoire sur le patriarcat ambiant. D’une part, elle a été en première ligne dans le combat pour l’ouverture, à Luxembourg, de la deuxième Napola féminine. Elle était cependant épaulée par son troisième mari, le colonel SS Heissmeyer, lequel avait sur ce dossier l’oreille de Himmler. L’affaire débute le 5 juin 1942 par un rappel à l’ordre du ministre des Finances, un dinosaure rescapé des gouvernements prénazis, le comte Schwerin von Krosigk, qui menace de couper les crédits si l’établissement prévu n’est pas transformé en un banal internat de jeunes filles. Après un an de palabres, l’arbitrage de Hitler tombe le 24 juin 1943 : ce ne sera pas une, mais trois nouvelles Napola qui seront créées pour former des cadres politiques féminins ! Les dés semblent donc quelque peu pipés : l’appareil nazi, dans son entier, dame le pion à un représentant des anciennes élites, attaché à une formation minimale des jeunes filles, tout en ménageant pendant un an ce point de vue conservateur. Et le caractère féministe de cette victoire est encore atténué si l’on songe que ces « cadres politiques féminins » ne sont nullement destinés à siéger au Reichstag ou à trôner dans les ministères clés, mais bien à s’occuper des secteurs de l’appareil d’État traitant des affaires féminines ou supposées telles1.

L’autre victoire est d’une portée encore plus limitée : il s’agit de sauver la mise d’une universitaire, Margarete Gussow, une astronome que ses états de service qualifient pour accéder à un poste vacant de directeur de laboratoire. Il faut dire que les femmes occupaient, sous la république de Weimar, 1 % des chaires universitaires supérieures, ce qui limitait d’avance les protestations quand les nazis, qui avaient laissé en place les rares titulaires à condition qu’elles ne fussent ni juives, ni proches de la retraite, ni émigrées, entreprendraient d’empêcher de nouvelles nominations féminines. Le 8 juin 1937, Hitler édicte qu’on ne peut plus nommer que des hommes, si ce n’est dans le domaine « social ». Ainsi, comme dans le cas des Napola, il y aura des cadres féminins pour les questions dites féminines. Et lorsque le 21 février 1938, après une vigoureuse bataille de la Reichsfrauenführerin, Margarete Gussow obtient sa chaire d’astronomie, il est bien précisé que c’est « à titre individuel et exceptionnel ». Il y aura, au total, une poignée de nominations comme chef de laboratoire mais, en 1942, s’agissant de la direction d’un institut, le refus est catégorique, malgré une nouvelle intervention de Gertrud Scholtz-Klink et une pénurie totale de candidatures masculines 1.

Cependant, Claudia Koonz lui ayant demandé de citer un exemple de son influence, c’est dans un autre domaine que l’ancienne Führerin le choisit : elle se vante d’avoir fait rapporter la décision, déjà prise par le gouvernement, de recruter les femmes dans l’armée, à la fin de la guerre :

- En 1944, on ordonna à mes femmes de mettre l’uniforme et de se porter volontaires pour le service militaire. Je leur ai dit que mes fils étaient déjà sur le front et que je n’avais pas l’intention d’y envoyer mes filles. Mes femmes n’ont pas mis l’uniforme.
Mais d’autres femmes l’ont mis.
Cela ne me regardait pas 2.

Voilà bien les limites du pouvoir, sous l’homme Hitler, de la « Führerin des femmes du Reich ». Elle dirige, en fait, les femmes conformes à la répartition officielle des rôles. Si d’autres sont embauchées par le régime pour des tâches qui n’exigent que peu de douceur maternante, elle ne proteste pas mais se tient à l’écart avec ses femmes, comme le montre encore mieux cet extrait de la conversation avec Claudia Koonz :

J’ai, un jour, visité un camp près de Berlin. Une inspection de routine. Certaines de mes femmes y travaillaient. On les avait envoyées là pour s’occuper des résidentes asociales. Tout paraissait normal, en ordre. Après que les résidentes avaient été rééduquées, on les renvoyait dans leurs foyers. Au moment où j’allais partir, une jeune femme m’attira à part et me supplia d’écouter ce qu’elle avait à me dire : « Comment pouvons-nous les aider à se réhabiliter, Frau Scholtz-Klink, alors que nous n’avons même pas un jeu de cartes ou du savon ? Comment pouvons-nous faire notre travail si nous n’avons pas de matériel d’artisanat ? Et les résidentes ont l’air tellement déprimées. À les voir, on ne dirait pas qu’elles vont rentrer chez elles. » Cette jeune femme avait risqué sa place pour m’avertir. Je donnai l’ordre de transférer mes femmes ailleurs. Et elles le furent. Nous ne participerions pas à de telles choses1.

L’organisation dirigée par Gertrud Scholtz-Klink s’occupe de convaincre les femmes allemandes de la noblesse de leur rôle familial : les seuls métiers conseillés à celles qui tiennent à en exercer un rappellent ces mêmes fonctions familiales, comme l’enseignement, l’assistance sociale et les fonctions hospitalières... subalternes 2. On cherche à les former au mieux pour remplir ce rôle tout en épousant les virages de la politique officielle, notamment lorsqu’au début de la guerre le gouvernement réhabilite, dans une certaine mesure, le travail féminin en usine ou aux champs. Mais la Führerin ne peut se résoudre à orienter ses administrées vers les besognes militaires ou répressives. Sans doute, lorsqu’il lui laisse dans ce domaine une marge d’appréciation et d’intervention, Hitler lui-même tâtonne. Et quand elle refuse qu’on enrôle ses femmes, il s’incline facilement. Il y aura bien des femmes sous l’uniforme, mais elles n’auront rien à voir avec la politique féminine du gouvernement nazi.

Il n’est pas faux que les camps de concentration aient surtout servi, dans les premières années, à la « rééducation » et qu’on y ait fait, en général, de courts séjours, en se faisant dûment laver le cerveau : la Frauenschaft avait ici toute sa place auprès des « résidentes asociales », c’est-à-dire des militantes de gauche, pour donner à ce fleuron de la LTI1 son véritable sens. C’est à l’approche de la guerre que le régime se durcit et que, pour les captives, l’espoir d’une libération s’estompe tandis que, depuis la nuit de Cristal2, la composante « raciale » de la population concentrationnaire grimpe en flèche. Le recrutement des SS est alors en pleine expansion et il fait une place aux femmes. Elles seront environ 10 % dans l’encadrement des camps, mais regroupées dans des unités auxiliaires et employées souvent dans des fonctions « féminines » telles que le secrétariat3. Certaines encadreront les détenues - et parfois ne seront pas en reste de cruauté, par rapport à leurs collègues masculins. Mais leur participation aux atrocités sera, somme toute, marginale. D’ailleurs, si elles sont présentes dans les camps de concentration et dans ceux, comme Auschwitz, où l’on inflige à la fois la mort lente par le travail et la mort brutale des chambres à gaz, on n’en trouve pas dans ceux où seule cette dernière est infligée, comme Treblinka ou Sobibor. D’autre part, les Juifs sont raflés par l’armée ou la police, qui utilisent à cet effet du personnel masculin. Si donc il est certain que les femmes ont été enrôlées par le régime et, par lui, plus que jamais politisées, quelques publications récentes tombent peut-être dans l’excès inverse des absolutions traditionnelles. Outre leur rôle dans les camps, on leur reproche, par exemple, d’avoir, autant que les hommes, dénoncé des voisins juifs pour pouvoir agrandir leurs appartements1.

Il faut s’entendre. La raison d’être du nazisme, c’est de compromettre un peuple entier dans une politique pratiquant couramment le meurtre des populations considérées comme inférieures ou nocives. De ce point de vue, les femmes sont complices. Tel un Petit Poucet maléfique, Hitler laissait traîner des indices de sa violence, ne serait-ce que dans ses discours. Mais les rôles étaient, dans l’immense majorité des cas, bien tranchés et, en ce qui concerne l’exécution des basses besognes, les femmes allemandes ne peuvent pas être mises sur le même plan que leurs compagnons. Elles n’avaient pas une claire conscience du devenir des familles dont elles occupaient les logements, après les avoir dénoncées ou non. Le fait qu’elles n’aient été que 10 % dans le personnel des camps est éloquent.

Eleonore Baur2, que le Führer connaissait personnellement, est une exception qui confirme cette règle. Elle était, avant les mises au point d’A. M. Sigmund et d’A. Joachimsthaler, cantonnée dans les plus médiocres des biographies du Führer ou des études sur ses amours. Comme cette nazie précoce avait eu un enfant naturel, les auteurs de ces publications s’empressaient d’insinuer que Hitler en était le père, son surnom de « Schwester Pia » ajoutant un piment à la fois anticlérical et antiféministe. En fait, ce n’était pas une religieuse défroquée mais elle avait travaillé comme infirmière ou plutôt, faute d’études, comme aide-soignante. Elle avait connu un destin banal de fille pauvre, orpheline de mère peu après sa naissance, persécutée par sa belle-mère, placée très tôt et prostituée très jeune. Hitler ne pouvait être le père de son enfant en raison d’un hiatus chronologique d’au moins quinze ans : la naissance date de 1905 et leur rencontre de 1920.

Fascinée, comme tant d’autres, par ses discours, elle devient une activiste du parti et se trouve tout près de la tête du cortège arrêté par les balles, le 10 novembre 1923. Elle n’est pas blessée (et s’occupe des blessés) mais elle est la seule femme à recevoir « l’ordre du sang », la décoration, très prisée après 1933, qui récompense les survivants de cette manifestation. Si elle est distinguée par Hitler lors de cérémonies officielles (une photo les montre les mains dans les mains et les yeux dans les yeux, lors des cinquante ans du chancelier, le 20 avril 1939), il ne semble pas avoir noué de lien personnel avec elle. En revanche, elle est une familière de Himmler, qui la nomme colonel SS et lui donne un libre accès aux camps de concentration. Elle va souvent dans celui de Dachau, où elle se fait vite remarquer par les détenus. Elle rend service aux uns, ce qui lui sauvera la mise après la guerre, moyennant tout de même cinq ans d’incarcération, et persécute les autres en les exploitant de toutes les manières, y compris sexuellement. Elle se fait construire, avant et pendant la guerre, une somptueuse villa qu’elle réussira à habiter, sans verser la moindre indemnité réparatrice, jusqu’à sa mort survenue en 1981, par des détenus qu’elle met volontiers dans son lit. Bref, une caricature d’officier SS, concentrant un sadisme et une propension à l’abus de pouvoir qui n’avaient rien à envier aux pires de ses homologues masculins, et profitant en parasite des besognes répressives du régime. Au royaume de Hitler, décidément, le sort des femmes est plus aléatoire et se prête moins à la catégorisation que celui des hommes 1.

Dans l’ensemble, cependant, il faut reconnaître que, conformément à ce qu’il pensait de leur rôle dans la société et à l’usage qu’il faisait d’elles dans sa propre vie, il protégeait relativement les femmes des aspects les plus violents de son régime. Du côté des bourreaux s’entend, car, en tant que victimes des génocides, au contraire, elles étaient la cible principale puisqu’en elles reposaient les chances de survie et de vengeance de leur groupe. La destruction impitoyable de la femme visiblement enceinte ou pourvue d’enfants en bas âge était le symbole même de la fermeté requise, comme Himmler l’explique longuement, à partir du 6 octobre 1943, à des auditoires de chefs civils et militaires lorsque le régime a décidé d’élargir la base des complicités dans le cadre de sa politique de « guerre totale2 ». Femme protégée d’un côté pour qu’elle fasse des enfants, femme massacrée de l’autre parce qu’elle en fait : dans peu de domaines, la volonté de diviser à toute force l’humanité en races incompatibles développe des conséquences aussi tranchées et aussi absurdes.

dans le même chapitre

autres extraits du livre :

introduction

Leni Riefenstahl (extraits)

Geli Raubal

résumé des chapitres

interview de l’auteur

le 7 novembre 2005



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