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Dialogue avec les oeuvres

Raoul NORDLING, SAUVER PARIS / Mémoires du consul de Suède (1905-1944)



édition établie par Fabrice VIRGILI, Bruxelles, Editions Complexe, janvier 2002



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Nordling devant l’arc-de-triomphe de l’Etoile, dans les ann ?es 1950
(droits réservés)

La mise à la disposition du public le plus rapidement possible des documents que nous trouvons, en vérifiant leur authenticité mais sans les garder sous le coude des années pour peaufiner nos thèses (dans tous les sens du mot) me paraît une innovation hautement souhaitable.

C’est ce que fait Fabrice Virgili en nous donnant ces mémoires de Nordling (écrits en 1945 et récemment retrouvés par sa famille), avec un appareil de notes minimal et, le plus souvent, très général.Or ce texte est important et à quelques égards capital, à condition d’être recoupé. La présente contribution est elle-même une pierre d’attente, faite pour donner une idée du gisement.

Raoul Nordling, né à Paris en 1881, hérite de la fortune et des fonctions de son père, consul général de Suède dans cette même ville et homme d’affaires important. Lui-même, tout en gérant l’entreprise familiale de papeterie, accède à un rôle influent chez SKF, la fabrique de roulements à billes qui est, avec le minerai de fer de Kiruna, la ressource économique du royaume scandinave qui intéresse le plus l’étranger, notamment en période de guerre ou de tension internationale.

Il était connu essentiellement pour avoir servi d’intermédiaire entre les belligérants en août 1944, à la veille de la libération de Paris -d’où le titre de l’ouvrage, fort réducteur. Cependant, ce rôle de go between avait débuté bien plus tôt. John Costello, en 1991, avait attiré l’attention sur une tentative de médiation entre Göring et Paul Reynaud, aux jours critiques de mai 1940 (Les dix jours qui ont sauvé l’Occident, Paris, Orban). J’avais creusé le sillon dans mes ouvrages sur Doumenc, Churchill et Dunkerque.

L’ex-collaborateur Benoist-Méchin, secrétaire d’Etat sous Darlan, avait soulevé ce lièvre en 1956, sans insister, en prêtant à Nordling un récit circonstancié, daté de 1942 (il se serait confié à Darlan ou à un de ses proches), sans être démenti par le diplomate, et en ne provoquant chez Reynaud, jusque là muet sur l’affaire, d’autre réaction que la reproduction sans commentaire du récit de Nordling en annexe de la dernière mouture de ses mémoires (1963). Il est vrai qu’il aurait, dans cette version, accueilli très fraîchement le tentateur, le traitant instantanément de défaitiste et menaçant de le faire arrêter. A se demander pourquoi il n’en avait pas parlé plus tôt !

Costello a retrouvé et j’ai publié (Churchill et les Français, p. 361-62) un document d’époque, rédigé le 20 mai par un proche de Reynaud. Pour d’évidentes raisons de méthode, j’avais tendance à arbitrer leurs contradictions en faveur du document de 1940. Selon celui-ci, Göring transmet ses offres de paix le 6 mai (1) à un autre homme d’affaires suédois, Dahlerus (connu par ailleurs pour avoir été un familier à la fois de Göring et du Foreign Office), lequel en fait part à Nordling, présent comme lui à Berlin. Dans le récit de 1942, Nordling conte avec un certain luxe de détails une entrevue de lui-même avec Göring, qu’il date du 15 mai. Le chef nazi lui annonce la percée de Sedan, lui dit que la France doit signer la paix d’urgence, que ses conditions seront « généreuses » mais seulement dans ce cas, et met à sa disposition toutes facilités pour regagner, par la Suisse, le territoire français.

Dans ses mémoires, Nordling prend d’énormes distances avec Dahlerus. Il avait volé de Stockholm à Berlin le 10 mai, dit-il, dans le même avion mais non en sa compagnie. Dahlerus voyageait avec une mission comprenant, dit-il, outre son confrère, un chef de service du ministère suédois des Affaires étrangères (que Nordling traite de « conseiller d’ambassade »), un professeur Tunberg et "un autre dont le nom m’échappe". Ces messieurs ne semblaient absolument pas ravis de le côtoyer et lui battirent froid à Berlin, ainsi que l’ambassadeur suédois Richter, excepté lorsque Dahlerus le contacta pour lui faire rencontrer Göring -ce qu’il accepta, mais qui n’eut pas lieu.

Il partit finalement avec un message du Feldmarschall transmis par Dahlerus (il ne dit pas sous quelle forme). Le contenu diffère assez des deux documents précités : l’offre de paix (qui prévoyait un maintien possible de l’Alsace-Lorraine au sein de la France) était à la fois faite et présentée comme dépassée puisque la Wehrmacht fonçait vers Calais, qu’ elle y serait dans onze jours et qu’alors les conditions seraient plus dures. Par ailleurs il s’agirait d’une « paix séparée » -une expression qu’on ne retrouve pas dans les deux autres textes, qui laissent dans l’ombre la question de savoir si l’Angleterre s’y joindrait ou non. Ce message est censé avoir été transmis le 12. Le consul a alors regagné son poste par ses propres moyens, rusant pour passer la frontière germano-suisse, n’y parvenant qu’au bout d’une semaine, et arrivant à Paris le 18 au soir.

F. Virgili a raison de supposer que le personnage dont Nordling ne se rappelle plus le nom est l’amiral Tamm, chef des forces armées suédoises. mais il faut désormais aller plus loin, et tirer les enseignements d’un tel trou de mémoire. En fait, dans tout le livre, Nordling joue de sa qualité de grand patron privé pour présenter ses fonctions diplomatiques comme une espèce de bénévolat humanitaire. Cela l’amène à citer fort peu son gouvernement, son ministre et ses collègues diplomates, du moins ès-qualités.

Par exemple, lorsque peu avant Munich il se concerte avec le ministre suédois à Londres, Bjorn Prytz, lui-même fréquent courtier de messages germaniques vers le Foreign Office et inversement, il met en avant la qualité d’homme d’affaires de son collègue ! Marx voulait que le prolétariat supprimât, à terme, l’Etat. Il semble à lire de telles proses qu’en Suède, à cette époque, ce soit la bourgeoisie qui y soit parvenue.

Virgili, dans sa courte introduction, postule à juste titre que ces mémoires aideront à la réévaluation en cours de la neutralité suédoise entre 1939 et 1945, et du concept même de neutralité. Mais il n’évoque à ce propos que l’apport économique des neutres à la machine de guerre nazie et les yeux qu’ ils fermaient sur le massacre des Juifs. Il est temps d’évaluer la contribution de tous ces pays, y compris le Vatican, y compris les Etats-Unis et l’URSS avant leur entrée en guerre, à la manoeuvre hitlérienne elle-même, et non pas seulement à telle de ses conséquences.

Pour conclure provisoirement sur les propositions de paix de mai 40, sur lesquelles Reynaud s’est précipité et auxquelles il a vainement espéré rallier l’Angleterre, ce texte donne à penser que le document Benoist-Darlan de 1942 est, quoique mensonger, aussi instructif que celui, plus sincère, de mai 1940. En 1942, auprès de Darlan (et peut-être de Benoist-Méchin lui-même), il fait bon se vanter d’avoir été dans les petits papiers de Göring, et porteur, de sa part, d’un rameau d’olivier tendu à la France, que Reynaud, l’affreux politicien de la Troisième présentement sous les verrous, a dédaigné. Trois ans plus tard, il ne reste qu’une volée de moineaux, tremblant qu’on découvre leur rôle et se chargeant les uns les autres mais soucieux, avant tout, de dédouaner leur gouvernement des missions dont il les avait chargés et que de toute évidence il coordonnait.

Le film Diplomatie

un édito sur le sujet

le 2 septembre 2004

(1) La date ne figure pas dans le document lui-même, mais elle est établie par une confrontation de ce texte avec le reste de la documentation.



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