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Du nouveau sur Geli Raubal



à propos du livre "Le dernier des Hitler" (éditions Patrick Robin, mars 2006)



présentation du livre

Ce livre du grand journaliste anglais David Gardner (The Last of the Hitlers, Worcester, BMM, 2001), traduit, présenté et annoté par François Delpla, comporte un document fort éclairant. Il s’agit d’une lettre écrite par William Patrick Hitler, en vacances en Allemagne, à sa mère Brigid Hitler, brièvement mariée à Alois junior, le demi-frère aîné d’Adolf, pendant les quatre années précédant la Première Guerre mondiale (ils résidaient à Liverpool et avaient eu un fils, William Patrick, en mars 1911). Le texte, non daté, mais figurant dans un dossier après une lettre relatant son séjour en Allemagne dans l’été 1930, est vraisemblablement de l’été 1931, c’est-à-dire qu’il précède de peu le suicide de sa cousine germaine, survenu dans la nuit du 17 au 18 septembre 1931 (Angelika Raubal était née en juin 1908 d’Angela Raubal, née Hitler, soeur d’Alois junior, et de son époux Leo).

Chère mère,

Hier ma tante Angela et Geli sont venues en visite. C’était la première fois que je voyais Geli cette année, et j’étais heureux de sa venue, car nous nous entendons toujours bien.

Tu sais, mère, Geli ressemble plutôt à une enfant qu’à une jeune fille, alors qu’en fait elle est plus âgée que moi. On ne peut pas vraiment dire qu’elle soit belle, mais elle a un grand charme naturel. Elle a juste la bonne taille, pas trop petite ni trop grande. Elle a de profonds yeux bleus et une ondoyante chevelure blonde. Elle n’a pas d’ordinaire de chapeau et porte des vêtements très simples, jupes plissées et chemisiers blancs. Pas de bijoux, si ce n’est une croix gammée en or donnée par Oncle Adolf, qu’elle appelle Oncle Alf. Elle m’a dit qu’elle s’appelait en fait Angelica , mais qu’Oncle Adolf l’avait surnommée Geli et que peu à peu, tout le monde avait suivi.

Nous avions pris rendez-vous pour aujourd’hui. Geli aime se promener, et a proposé de me montrer ses endroits préférés à Berlin.

Je suis passé la chercher à l’auberge Ascanischer, l’hôtel où elle descend avec Tante Angela chaque fois qu’elles vont à Berlin. D’habitude elles vivent à Munich . L’hôtel est plutôt bas de gamme et minable. On pourrait penser qu’elles en auraient choisi un meilleur. Quand je lui en ai fait la remarque, Geli a souri. « Tu ne connais pas Oncle Adolf, Willie ! » Elle m’appelle Willie, comme le reste de la famille. « Il veut que nous donnions l’exemple de la frugalité au peuple. Il ne nous permet jamais de dépenser un penny de plus qu’il ne faut. »

Pendant que nous déambulions dans la ville, Geli revenait sans arrêt sur son oncle Adolf. Il semble compter beaucoup pour elle. Elle était très jeune quand elle et sa mère sont venues vivre avec Oncle Adolf. Le père de Geli est mort à la guerre, si bien qu’Oncle Adolf lui a servi de père ainsi qu’aux deux autres enfants .

« Il était extrêmement strict, me dit-elle, mais plus avec les autres qu’avec moi. Il était toujours différent avec moi. Je suis sa chouchoute. Il n’allait jamais se coucher sans me dire bonsoir, même s’il rentrait alors que j’étais au lit depuis longtemps. Bien souvent il me réveillait en pleine nuit juste pour dire quelques mots. »

Je sens que Geli est le seul être pour lequel Adolf ait de l’affection. Elle m’a même dit que quand il était d’une humeur massacrante, tempêtant et brisant des objets, si elle se mettait à pleurer il se calmait et la consolait. Il y a eu de longues périodes où elle ne le voyait que rarement. Il n’avait de temps pour personne quand il se battait pour l’existence de son parti.

À cette époque, Geli commençait à étudier sérieusement la musique. Elle a une belle voix naturelle de soprano, et ses professeurs disent qu’elle pourrait se produire avec succès à l’opéra si elle y consacrait tout son temps. Mais Oncle Adolf ne veut pas que Geli fasse une carrière. Il dit qu’elle doit d’abord étudier pour être une bonne maîtresse de maison. En fait, je doute qu’il approuve quelque carrière féminine que ce soit.

Elle dit qu’il a perdu une seule fois son calme avec elle. C’était un soir où elle était sortie tard et où un garçon l’avait ramenée, après un concert. Oncle Adolf était furieux et lui interdit de sortir avec quelque garçon que ce fût.

Ils voyageaient ensemble dans sa voiture. Quand il était à Munich, Geli vivait dans l’appartement de la Prinzregentenstrasse. Il l’emmenait même dans les réunions du parti à Berlin et à Nuremberg. Ils étaient inséparables.

Je sens que s’il n’y avait pas la musique, elle se laisserait probablement aller à être entièrement son esclave, car c’est là tout ce qu’il cherche. Il veut prendre entièrement possession d’elle. Il ne peut pas supporter qu’elle prenne le moindre intérêt à quelqu’un ou à quelque chose d’autre que lui-même. À tout moment elle doit être prête à aller où il veut, en arrêtant ce qu’elle est en train de faire pour se conformer à son moindre caprice. Parfois il la fait s’asseoir avec lui au cinéma toute la journée, et rentrer pour la soirée à la maison. Elle s’ennuie mais doit l’accompagner.

Elle ne se dispute jamais avec lui, mais il suffit qu’elle dise qu’elle veut sortir pour qu’il hausse le ton. Elle n’a jamais de temps pour ses leçons de musique. « Je pense qu’il est jaloux de ma musique », dit Geli.

Alors que nous causions depuis un moment, j’eus l’impression que l’Oncle Adolf était moins jaloux de la musique que du professeur, qui vient spécialement de Vienne lui donner des leçons. C’est un demi-juif et Oncle Adolf ne veut pas que Geli ait quoi que ce soit à voir avec lui pour cette raison.

Pour moi, ça ne tient pas debout. Comme dit Geli : « Quelle différence cela fait-il qu’il soit juif ? Il est bon professeur. » Oncle Adolf est vraiment obsédé par cette question. Geli dit qu’elle ne peut même pas en parler avec lui.

C’est vraiment un problème pour elle, car elle pense qu’elle a une grande dette envers lui, parce qu’il l’a élevée et a pris soin de sa mère, et elle est sûre qu’il est vraiment épris d’elle mais elle n’aime pas qu’il la surveille tout le temps et ne la laisse pas faire ce qu’elle veut.

Je lui ai demandé ce qu’elle voulait faire, et elle a dit : « aller à Vienne et étudier le chant ». Elle m’a dit que parfois, elle songeait à s’échapper. Tout vaudrait mieux que d’être ligotée comme elle l’est. Elle était au bord des larmes ce soir et très bouleversée par tout cela.

Je ne savais pas quoi lui dire. Elle a une très belle voix, mais si Oncle Adolf s’y opposait, il lui serait bien difficile d’en tirer parti et, bien sûr, elle n’a pas d’argent à part ce qu’il lui donne. De toute façon je pense que ça se présente mal.

Mais la lettre est déjà plus longue que prévu et il est bien tard, aussi j’arrête.

Ton fils aimant,

Pat.

Commentaire

(extrait de la postface du livre à paraître)

Un autre pan de l’histoire reçoit un éclairage intéressant : la relation de Hitler avec Geli Raubal, sa nièce de 23 ans, trouvée morte le 18 septembre 1931 sur le sol de la chambre qu’elle habitait depuis octobre 1929 dans le luxueux appartement munichois du Führer nazi, avec une balle dans le poumon tirée par un pistolet appartenant au maître des lieux et retrouvé non loin du corps.

Tout d’abord, son prénom subit une évolution notable. Elle ne se prénommait pas Angela Maria mais Angelika, ce qui concorde mieux avec son diminutif [1]. Cela dit, il est douteux que l’oncle soit à l’origine de ce raccourci comme William Patrick le relate dans la lettre, malheureusement non datée, qui raconte une journée de déambulation des deux cousins dans Berlin.

Il serait plus surprenant encore que les souvenirs d’enfance de Geli sur l’affection de son oncle, rapportés dans ce document, soient sincères. Car Hitler a quitté Linz quelque six mois avant sa naissance, et n’a point revu ses proches, ni ne leur a donné la moindre nouvelle, pendant toutes les années 1910, du moins s’il faut en croire sa soeur Paula65. A-t-il visité sans qu’elle le sache Angela, qui avait perdu son mari Leo Raubal et était restée sans ressources avec trois enfants en 1910, lorsque Geli avait deux ans ? C’eût été de manière fort épisodique, et on ne voit pas pourquoi elle l’aurait caché à Paula. En 1921, lorsqu’il se décide à reprendre contact avec sa famille, Geli a 13 ans, n’est plus à l’âge des câlins du soir et demeure à Vienne tandis que Hitler ne s’éloigne guère de Munich, et presque jamais vers l’Autriche. Nous prenons donc ici Geli en flagrant délit de prêter frauduleusement une vie familiale conformiste et responsable à un célibataire longtemps solitaire, qui brigue les suffrages du peuple. Certes Hitler interdisait dans le même temps à sa parenté britannique de parler aux journaux. Mais Geli ne réservait sans doute pas à son cousin cette leçon bien apprise. Elle n’était peut-être pas nazie (à vrai dire nous ne savons toujours rien de ses idées politiques au début des années 30, sinon qu’elle ne partageait pas l’obsession antisémite de son oncle : autre précision utile apportée par ce dossier), mais elle mentait à un jeune parent qui lui faisait confiance, pour apporter de l’eau au moulin d’une propagande qui présentait Hitler, dès son plus jeune âge, comme un héros sans tache.

Quant aux causes de sa mort, si les bruits de grossesse et de meurtre sont sans fondement, c’est justement, désormais, au moyen de cette lettre qu’on pourra le mieux le démontrer. Car elle donne largement la parole à la jeune fille sur ses relations avec cet oncle en pleine ascension vers le pouvoir, et les documents de ce type sont rarissimes.

Nous apprenons par exemple que sa vocation de cantatrice était solide... alors que l’historiographie l’avait traitée, elle aussi, comme une Hitler, lui inventant la même fainéantise qu’à William Patrick... et à Adolf. Là-dessus, l’auteur de ces lignes, qui est aussi celui du plus récent ouvrage sur les amours hitlériennes, mérite sa part de critique. La documentation, qui encore une fois donnait peu la parole à Geli, faisait surtout état de son désir de se marier, et ses cours de chant apparaissaient comme une fantaisie, presque aussi vite oubliée que la vocation médicale qui avait préludé à son installation à Munich en 1927.

C’était d’ailleurs Hitler qui, dans un communiqué publié peu après sa mort, avait déclaré qu’elle voulait aller à Vienne obtenir un diagnostic sur sa voix, dont elle doutait, et cela apparaissait comme une explication destinée à couper court aux questions. A présent nous pouvons dire qu’elle n’avait pas l’air de douter de sa voix, mais du consentement de son oncle à lui laisser apprendre un métier quelconque. Sa possessivité apparaît en pleine lumière. Le côté affectif des choses est moins bien éclairé. Geli pense qu’Adolf est « épris », mais elle ? Elle semble avoir une affection admirative et reconnaissante. C’est William Patrick qui dit que son professeur autrichien « demi-juif » pourrait susciter la jalousie de Hitler, ce n’est pas elle (contrairement à bien des rumeurs) qui a l’air d’en être amoureuse. Elle voudrait avant tout sortir, respirer - Hitler semble lui avoir brisé deux fois au moins des fiançailles, mais elle ne le dit pas au cousin anglais.

La fin est pathétique et prémonitoire. Puisque William Patrick vient surtout l’été, on peut presque déduire de ces lignes que la promenade est d’assez peu antérieure au coup de feu de la nuit du 18 au 19 septembre 1931 :

Je lui ai demandé ce qu’elle voulait faire, et elle a dit : « aller à Vienne et étudier le chant ». Elle m’a dit que parfois elle songeait à s’échapper. Tout vaudrait mieux que d’être ligotée comme elle l’est. Elle était au bord des larmes ce soir et très bouleversée par tout cela.

Je ne savais pas quoi lui dire. Elle a une très belle voix, mais si Oncle Adolf s’y opposait il lui serait bien difficile d’en tirer parti et bien sûr elle n’a pas d’argent à part ce qu’il lui donne. De toute façon je pense que ça se présente mal.

Chapitre des Tentatrices du diable sur Geli

collection de perles

pornographie militante

le 18 mars 2006

[1] On trouve « Angela » ou « Angela Maria » dans presque tous les ouvrages, sauf le dernier d’Anna Maria Sigmund, sur Emil Maurice, dont l’index porte curieusement : « Angela Maria, auch Angelika » (Des Führers bester Freund, Munich, Heyne, 2003). Le romancier Ron Hansen, dans son livre "Hitler’s Niece" (2001), l’appelle Angelika. Il a eu accès au dossier de la bibliothèque de New-York dans lequel se trouve cette lettre... qui ne l’empêche pas de prêter à l’oncle et à la nièce une relation sexuelle tourmentée



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