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Halte aux caricatures de tout poil




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Une vague née en septembre au Danemark crée dans le monde entier, depuis une dizaine de jours, une tempête qui ne semble pas près de s’apaiser. Pour qu’elle cesse, une condition sans doute insuffisante, mais nécessaire, serait que les hommes prennent la mesure du danger et s’organisent pour lutter contre ce tsunami, à côté duquel celui de l’océan Indien, il y a un an, risque de s’avérer d’un coût humain dérisoire.

Un journal danois a publié une dizaine de caricatures assimilant l’islam au terrorisme. La plus célèbre représente le Prophète avec un turban noir, vaguement sphérique et pourvu d’une mèche en train de se consumer. Comment cet avatar provincial de la thématique de Bush peut-il déclencher, après cinq mois de calme apparent, une telle crise ? Tout d’abord le premier ministre danois, sollicité de s’expliquer par une dizaine d’ambassadeurs du Moyen-Orient, leur a refusé une audience, alors qu’il aurait pu étouffer dans l’œuf toute polémique en leur expliquant qu’une presse libre l’était, par définition, de publier des sottises et qu’il ne prenait nullement celles-ci à son compte. Si ses honorables interlocuteurs avaient insisté, il pouvait leur faire observer que dans les pays qu’ils représentent des faits comparables se produisent tous les jours, par exemple avec la vente en kiosque d’écrits négationnistes ou la vogue des Protocoles des sages de Sion, ce faux forgé par la police du tsar à la fin du XIXème siècle, afin d’insinuer que les adeptes d’une religion minoritaire visaient à la domination du monde. Mais il préféra invoquer la surcharge de son emploi du temps. Ce camouflet donnait aux intégristes toute latitude pour exciter des foules musulmanes en expliquant qu’en Occident on insultait le Prophète avec le soutien des gouvernements.

Lorsque l’écho de ces rassemblements parvint en Europe à la fin de janvier, les personnes influentes tinrent à peu près ce langage : certes nous sommes désolés si des croyants ont été choqués mais la liberté de la presse est sacrée, et la censure une chose abominable ; cependant, comme nous sommes très civilisés, nous avons des tribunaux aptes à décider s’il y a une faute méritant réparation : les personnes choquées n’ont qu’à porter plainte. Puis il s’est produit une chose encore bien pire : un grand nombre de journaux, dont certains emblématiques de cette presse dont nous sommes si fiers, se sont mis à publier les caricatures, dirent-ils, par solidarité. Dans l’enseignement, nous voyons ainsi de temps à autre se produire une réaction en chaîne d’élèves immatures, qui se solidarisent avec un cancre quand le professeur n’a pas bien su faire comprendre une sanction. Cela rappelle aussi un précédent historique : « Nous sommes tous des Juifs allemands ! », était-on heureux de crier le 24 mai 1968 alors qu’un gouvernement désemparé devant des manifestations et des grèves venait d’expulser un individu né en France et, à sa manière, fort intégré, nommé Daniel Cohn-Bendit, en profitant du fait qu’il avait conservé la nationalité de ses parents, contraints par Hitler à l’exil.

Depuis, près de quarante ans de mondialisation ont passé, dont plus de trente sur fond de crise, de montée des intégrismes et d’aggravation des inégalités. Le « nous sommes tous », qui pouvait et peut toujours avoir sa justification dans certains domaines, signifie en l’occurrence : « nous ne sommes pas tous ». Nous ne sommes pas comme ces bouseux, ces fanatiques, ces obscurantistes. Nous sommes l’élite et il faut qu’on le sache. Cet unanimisme sélectif inclut Bush et rejette les musulmans modérés.

Il me semble que, si je dirigeais une rédaction, je publierais en pages intérieures, une fois pour toutes, un échantillon des dessins, par souci d’information et pour désavouer ceux qui réclament une censure, mais qu’à la Une et tous les jours je me moquerais des moutons d’Orient et d’Occident, en stigmatisant leurs Panurge.

Surtout, je prendrais grand soin de ne pas isoler cette affaire de son contexte de violences à la fois militaires et symboliques, en mettant en relief les couples infernaux : 11 septembre et "bavures" contre les civils afghans, atrocités de Saddam et guerre d’agression contre lui justifiée par des mensonges, bombes humaines et mur saccageant la Palestine, meurtre sauvage du chef du Hamas et victoire électorale de celui-ci. Sans oublier le respect du Coran et de ses valeurs qui a notoirement cours, d’Abou Graib à Guantanamo, chez les gardiens de prison d’obédience occidentale.

Halte au feu et à l’huile sur le feu !

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le 7 février 2006



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