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Sophie Scholl, Traudl Junge et Hitler



extraits du chapitre 10 des "Tentatrices du diable" intitulé "Les Allemandes"



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Parmi toutes les opposantes, le cas de Sophie Scholl est l’un des plus intéressants, pour la bonne raison que, à travers les tracts de son mouvement, la Rose blanche, comme à la lecture du témoignage publié par sa sœur Inge peu après la guerre1, on devine aisément que sa rébellion, conséquente et assumée jusqu’à la plus sereine des fins, avait été précédée d’un juvénile abandon aux charmes du dictateur et de sa politique. Pour s’en extraire, l’influence d’un père inflexible et celle d’un frère désabusé n’ont pas été superflues.

Nous sommes dans un milieu protestant et assez bourgeois de Bavière. Les cinq enfants, nés entre 1917 et 1922, du conseiller fiscal Robert Scholl et de son épouse Magdalena sont d’abord happés par la Jeunesse hitlérienne en raison du goût des veillées, de la nature et des feux de camp qu’ils doivent à leur éducation chrétienne2. Le clergé n’a pas l’air de les mettre en garde, ce que fait leur père dès l’arrivée de Hitler au pouvoir :

La politique entrait pour la première fois dans notre vie. Hans avait quinze ans, Sophie douze. On commença à nous parler de patrie, de camaraderie, de communauté populaire et d’amour du pays. Ces notions s’imposaient à nous et nous écoutions, enthousiasmés, ce qu’on nous en disait à l’école ou dans la rue. [...] Nous apprenions que Hitler voulait apporter à l’Allemagne la grandeur et le bien-être qui lui manquaient. Il entendait procurer à chacun du pain et du travail, en donnant à tout Allemand l’indépendance, la liberté et le bonheur. Ce programme nous plaisait et nous voulions consacrer toutes nos forces à le réaliser.

Autre chose nous séduisit, qui revêtait pour nous une puissance mystérieuse : la jeunesse défilant en rangs serrés, drapeaux flottants, au son des roulements de tambour et des chants. [...]

Nous appartenions corps et âme à ce mouvement [la Jeunesse hitlérienne] sans comprendre que notre père ne partageât pas notre bonheur et notre fierté. Il était, au contraire, très hostile et nous disait parfois : « Ne les croyez pas. Ce sont des brigands sans foi ni loi, ils trompent grossièrement le peuple allemand. » Quelquefois, il comparait Hitler au joueur de flûte de Hameln, qui avait charmé les enfants pour les emmener à la mort.

Hans est le premier des enfants à douter, en raison de la censure des chants puis de celle d’un fanion que son équipe avait confectionné, et consacré au Führer : il fallait que tout fût uniforme. Puis les enfants entendent parler des camps de concentration et demandent à leur père si Hitler est au courant. Ils ne s’en laissent pas moins entraîner dans la guerre, où Hans, étudiant en médecine, sert comme infirmier dans la campagne de France puis fait des périodes en Russie. Un groupe de résistance, la Rose blanche, est fondé à Munich, dans sa faculté, en 1942. Sophie s’y agrège à la fin de cette année, cependant que le père, dénoncé pour avoir dit du mal de Hitler, fait quelques mois de prison. Au début de 1943, à l’époque de Stalingrad, le groupe lance une campagne de tracts. Les textes, d’une haute tenue, reconnaissent que le nazisme a habilement trompé les gens et ne leur reprochent pas leur passivité, mais leur font un devoir de réagir :

Liberté et honneur ! Pendant dix longues années, Hitler et ses partisans nous ont rebattu les oreilles de ces deux mots, comme seuls savent le faire des dilettantes, qui jettent aux cochons les valeurs les plus hautes d’une nation. [...] L’effusion de sang qu’ils ont répandue dans l’Europe, au nom de l’honneur allemand, a ouvert les yeux même au plus sot. [...]

Nous nous dressons contre l’asservissement de l’Europe par le national-socialisme, dans une affirmation nouvelle de liberté et d’honneur.

Telles sont les dernières lignes du dernier tract que Hans et Sophie jettent du haut d’un escalier de la faculté le 18 février 1943. Dénoncés par un appariteur, ils sont rapidement jugés, et décapités quatre jours plus tard. Si Hans a été l’initiateur, c’est Sophie qui déploie alors le plus de sérénité et un humour froid parfois digne de Jeanne d’Arc. Au juge qui lui demande si elle regrette ses actes, elle dit qu’elle serait prête à les rééditer, « car c’est vous qui avez la mauvaise vision du monde ». À sa mère qui, lors d’une dernière visite, lui dit qu’elle devra penser au Christ, elle répond : « Oui, mais toi aussi ! » et surtout elle lui dit, à propos de son exécution : « Cela va faire du bruit ! »

Cela en fit, malgré la censure, et cela en fait toujours. Il existe près de Ratisbonne un monument appelé le Walhalla, une sorte de Panthéon de l’histoire allemande où l’on trouve non des corps mais des bustes. Commandé par Louis Ier de Bavière et inauguré en 1842, l’édifice honore peu de femmes, essentiellement des princesses. Hitler ne l’avait guère hanté mais ne l’avait pas boudé non plus, y faisant entrer en grande pompe, en 1937, l’un de ses compositeurs préférés, Anton Bruckner. En 2000 apparut une pétition pour « Sophie Scholl au Walhalla ». Elle fut suivie d’effet en 2003, pour le soixantième anniversaire du sacrifice. Le retournement du symbolisme hitlérien par la poignée des étudiants bavarois de 1943 trouvait là une sorte d’aboutissement. De même, sur un plan plus personnel, un autre objet commémoratif avait produit, dans cette période, un effet salutaire sur Traudl Junge.

Se décidant enfin, en 2001, à publier ses souvenirs écrits en 1947-1948, elle raconte qu’elle a soudain, dans les années 1960, pris conscience, grâce à Sophie, qu’elle avait, en suivant cette filière, fait un choix. Jusque-là, elle s’était donné l’excuse de la jeunesse :

Je dois être passée déjà souvent devant la plaque à la mémoire de Sophie Scholl de la rue François-Joseph. Un jour, je l’ai remarquée et quand j’ai réalisé qu’elle avait pris sa décision en 1943, au moment même où je commençais ma vie auprès de Hitler, j’ai reçu un choc terrible. Sophie Scholl était certes aussi, à l’origine, une fille du BDM, d’un an plus jeune que moi, et elle avait très bien reconnu qu’elle avait affaire à un régime criminel. D’un seul coup, j’avais perdu mon excuse1.

Et sur le moment ? Le pouvoir nazi avait un choix à faire : donner ou non de la publicité à l’action de la Rose blanche. Il choisit d’en donner, comme le prouve le fait même de juger et d’exécuter les accusés aussi rapidement. Goebbels écrit dans son journal, le 24 février :

À Munich, quelques étudiants ont été démasqués comme ennemis de l’État. Ils avaient développé une large propagande anti-guerre, ont été traduits devant le tribunal et condamnés à mort. [...]

Il est vrai que le jet de tracts et l’arrestation avaient eu lieu le jour même de son célèbre discours au Reichstag sur la « guerre totale », destiné à reprendre les esprits en main après le désastre de Stalingrad. On ne sait rien de la réaction de Hitler à l’action de la Rose blanche. Il fait lui-même, le 27 février, un discours à l’occasion de l’anniversaire de la « fondation du parti2 », qui appelle ses militants à combattre et à vaincre la conspiration juive mondiale comme ils ont jadis vaincu l’ennemi intérieur : ce n’est pas le moment d’avouer que celui-ci relève la tête. Cependant, le soir même de l’exécution, les étudiants de Munich furent réunis dans un grand auditorium pour une « affirmation de fidélité au Führer ». Ils entendirent un discours de leur « chef de Gau », affirmant que les condamnés étaient des « isolés » dont les « agissements criminels ne devaient absolument pas être généralisés ». L’appariteur dénonciateur fut longuement salué par une forêt de bras tendus. Il n’empêche : le régime avait choisi de donner du retentissement à l’affaire qui, par là, jouait son rôle dans l’évolution de la conscience de chacun1. L’honneur gâté par tant de femmes était sauvé par la tranquille simplicité d’une jeune fille2, très consciente de ses effets. Qui pourra dire les remous qu’un tel retournement, en plein Munich, par l’entremise d’une femme d’abord fanatisée par lui à la faveur de son enfance, a provoqués chez Hitler ?

des Scholl pas très catholiques

le 26 février 2006

La confession de Traudl Junge, prononcée par elle-même quelques mois avant son décès, fournit (ce que j’ignorais lors de la rédaction du livre) la conclusion du célèbre film d’Oliver Hirschbiegel, Der Untergang (La chute).



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