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Dialogue avec les oeuvres

A propos de "La nièce d’Hitler"



Une fausse Geli vue par le trou de la serrure et un bel exemple de ce qu’il ne faut pas faire, quand on traite de la vie privée du dictateur



Un roman de Ron Hansen, publié aux Etats-Unis en 1999 sous le titre Hitler’s Niece, vient d’être édité en français par Buchet-Chastel.

(JPEG)

C’est un catalogue des erreurs à éviter, aussi bien politiques qu’historiques. Car l’oeuvre a des prétentions dans ces deux domaines, comme en témoigne une postface. L’auteur prétend avoir eu besoin de présenter son travail comme une fiction pour pouvoir imaginer à son aise des scènes qu’aucune source ne relate, mais il tient à préciser qu’il s’est beaucoup documenté et n’a rien écrit qui jure avec sa documentation.

Il dit grand bien du livre de Ronald Hayman Hitler and Geli, dont la thèse est ainsi résumée, correctement hélas, dans une publicité :

L’enquête officielle conclut à un suicide, mais un tourbillon de rumeurs, certaines émanant de sources crédibles, font état d’une liaison entre Geli et "Oncle Alf" ; d’une grossesse ; du fait qu’il l’entraînait contre son gré dans des séances de sado-masochisme et la faisait poser pour des dessins pornographiques ; du fait qu’il l’aurait tuée lors d’une de leurs violentes querelles ou aurait ordonné son exécution.

Mais là où l’historien Hayman fait preuve d’un peu de retenue méthodologique, le romancier Hansen s’élance toutes voiles dehors. Il tranche entre les rumeurs, et sélectionne d’emblée la plus défavorable. A Geli comme à Hitler d’ailleurs.

Il tient le meurtre pour avéré, des mains de Hitler en personne. Or, si le bruit en a couru, c’est en jouant sur l’heure de la mort, et non en mettant en doute le déplacement de Hitler vers Hambourg, dont il fut rappelé en catastrophe par un coup de fil de Hess lui annonçant le décès -ce que personne, à l’époque ou depuis, n’avait mis en doute, notamment à cause d’une contravention pour excès de vitesse contre le chauffeur du chef nazi. Nous n’avons, dit Hansen, que le témoignage de ses compagnons pour affirmer qu’il était du voyage et nous ne sommes pas obligés de les croire. Certes, mais ce brave policier de la route ? La contravention ne mentionne sans doute pas les noms des passagers. Mais si la voiture ne roulait que pour lui donner un alibi, quelle idée de se faire ainsi repérer !! Et de se mettre à la merci d’un agent qui selon ses opinions et sa culture politiques allait ou non démentir la présence à bord de l’orateur-vedette. Même remarque pour le personnel et les clients de l’hôtel où la délégation avait fait escale.

Il est question aussi dans les rumeurs de traces de lutte et d’un nez cassé. Mais aucun témoignage des personnes ayant vu le corps n’en parle. Voilà qui n’empêche pas Hansen de décrire par le menu des brutalités, suivies d’une froide exécution. D’où il ressort que le souci de la vraisemblance ne l’obsède pas, ni celui de la cohérence psychologique. Ce serait bien l’un des rares meurtres avec préméditation et élaboration préalable d’un alibi qui se serait accompagné de violences propices aux cris, dans un appartement pourvu de voisins au-dessus et au-dessous à une époque où l’insonorisation laissait beaucoup à désirer !

L’auteur oublie complètement le contexte politique allemand, et aussi bavarois, de 1931. Les nazis sont loin d’avoir partie gagnée, particulièrement en Bavière où, tandis que la gauche forme un bloc d’hostilité, notamment par sa presse, la droite est fort divisée : le ministre de la Justice sympathise avec les nazis, mais celui de l’Intérieur ne leur fait aucun cadeau ! Et la parole est d’abord à la police.

Nul, pas même Hansen, ne nie que Hitler soit prêt à tout pour favoriser sa carrière. Donc, même s’il était pris d’une envie frénétique de tuer sa nièce, il est évident que dans une telle conjoncture il s’en abstiendrait.

A part celle, assez longue, de l’exécution, les scènes entre Hitler et Geli sont plutôt courtes et espacées, la majorité du livre consistant en descriptions très convenues du parti nazi et de sa direction, souvent décalquées des mémoires de Hanfstaengl (ou complètement fantasmées et invraisemblables, comme le sont les mains baladeuses de Göring sur Geli, qui lui valent la double humiliation d’être éconduit et d’avoir à supplier qu’elle n’en parle pas au Führer !). Ces scènes d’abus sexuel avunculaire sont à la fois précises et incohérentes : une fessée quand la nièce a 17 ans pour la punir de n’avoir pas bien lu Mein Kampf, une série de séances de poses avec vêtements puis sans (c’est là que Geli est la plus docile, laissant l’artiste dessiner à loisir son anatomie après avoir pris les poses souhaitées), et quelques séances où Hitler aime à se faire dominer et humilier... en mordillant parfois les seins de sa partenaire et en explorant régulièrement son sexe. Le sien, en revanche, reste absolument flasque, ce qui d’ailleurs n’a pas l’air de le contrarier.

L’incohérence psychologique de Geli ne le cède donc en rien à celle d’Adolf. On ne comprend guère pourquoi elle laisse tout cela advenir, alors que son caractère n’a rien de passif.

Ce livre est digne de la pire littérature antinazie des années 20, réactivée de nos jours par un Hayman ou un Rosenbaum (et insuffisamment combattue par un Kershaw). Hitler est un assassin très sournois mais aussi un impuissant. Ainsi d’infortunés militants, bien impuissants, eux, à enrayer quoi que ce soit dans l’ordre politique, ont-ils sombré dans la facilité tout en essayant de se donner du courage. Allons, tout n’est pas perdu puisque l’adversaire n’a pas ce qu’il faut dans le pantalon !

Geli sur ce site

et aussi

le 26 avril 2006

Post-scriptum

26 avril 2006

A ce jour (et à ma connaissance), aucune critique défavorable, ou simplement dubitative, n’est parue où que ce soit, sinon ici même !

Florilège :

Livres Hebdo - Jean-Claude Perrier (03 Février 2006) Le roman de Ron Hansen est remarquable, et il évite un écueil majeur : l’humanisation d’Hitler. Jusque dans ses moments d’abandon, on sent la folie meurtrière, le mal qui le hante. C’est du grand art.

The New Yorker "Fascinant... L’image que Ron Hansen nous donne d’Hitler, vue à travers le regard captivé mais non moins perspicace de sa captive, nous amène dangereusement près de l’homme à l’intérieur du monstre. Grâce à un mélange de détails historiques et de finesse psychologique, le livre sonne juste."

Chicago Tribune "Un exploit impressionnant : un auteur accompli se met à l’épreuve en regardant le mal droit dans les yeux."

New York Times Book Review "Hansen parvient à faire apparaître Hitler tel qu’il était probablement."

Booklist "Passionnant... Pénétrant, perspicace et terrifiant, le roman de Hansen réussit, mieux qu’une dizaine de biographies, à mettre en lumière la profondeur du mal qui animait Hitler."

Ce qui est terrifiant, c’est bien la complaisance de ces critiques, qui donne à penser que, même quand elle dispose d’un grand recul historique, l’humanité persiste très majoritairement à présenter les méchants (ou ceux qu’elle perçoit comme tels) sous des traits hideux, s’interdisant de soupçonner le mal derrière des apparences avenantes.



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