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Débats

Juin 1940 : armistice ou capitulation ?



Reynaud entre Pétain et de Gaulle



Sur Histoforums "D’un après-guerre à l’autre" (ex-SGM)

A propos du téléfilm Le grand Charles

Armistice ou capitulation ?

de François Delpla

(03/04/2006 06:50:13)

en réponse à Re :Un "grand Charles" moyen de Roy-Henry (30/03/2006 11:22:38)

Un certain nombre de personnes ont reproché au dialoguiste d’avoir mis dans la bouche de De Gaulle, peu avant l’armistice de 1940, qu’il serait une "capitulation".

Le motif de ce curieux reproche tient tout entier dans une polémique qui avait opposé Paul Reynaud, président du conseil, à Maxime Weygand, général en chef, qui lui réclamait un armistice car une capitulation serait "contraire à l’honneur de l’armée". Comme Reynaud tenait alors pour la capitulation et comme de Gaulle passe (beaucoup trop) pour avoir épousé ses positions à cettre époque, du moins contre le duo Pétain-Weygand, passez muscade : on se figure que de Gaulle a plaidé à un moment pour la capitulation... et qu’il a du culot de reprocher à l’armistice d’en être une. Ce qui rejoint une des thèses pétainistes les plus anciennes. Ce n’est pas pour cette raison que je refuserais cette idée, si elle était juste. Or elle est archi-fausse. Mais à quelque chose, comme toujours en internautiques débats, malheur est bon et, en me penchant de plus près sur la question, j’ai pu établir ce qui suit.

La prise de position de Reynaud en faveur d’une « capitulation de l’armée », par opposition à la demande pressante d’un armistice formulée par Pétain et Weygand depuis le 12 juin, apparaît pendant une conversation avec Weygand, à Bordeaux, dans l’après-midi du 15. Lors du conseil des ministres qui suit, une position unanime se dégage... englobant Pétain, lequel est désigné pour aller expliquer à Weygand qu’une capitulation ordonnée par le pouvoir civil n’est nullement contraire à l’honneur de l’armée. Il revient au bout d’un quart d’heure, retourné par le général. Il exige à nouveau l’armistice.

C’est alors que la « proposition Chautemps » vient semer le trouble : elle consiste à sonder les Allemands sur leurs conditions d’armistice pour faciliter une position unanime, soit en faveur de l’armistice si les conditions sont jugées acceptables, soit, si elles sont jugées trop dures, en faveur de la résistance à outrance. Reynaud, qui mesure bien que tout contact pris avec l’ennemi sonnerait le glas de la lutte et qui ne veut pas s’y résoudre sinon de concert avec les Anglais, s’en sort en disant qu’on attend une réponse de Roosevelt à son télégramme de la veille, et le conseil décide de statuer le lendemain matin sur la proposition Chautemps. Laquelle va dominer la journée du 16, concurremment avec le projet d’union franco-britannique venu de Londres l’après-midi à titre de contre-feu.

Le moment « armistice ou capitulation » a donc été des plus brefs : deux heures tout au plus ! Et dans une confusion telle qu’il est tout à fait impossible par exemple de dire qu’un Mandel, un Marin ou un Dautry ont pris une position ferme en faveur de ladite capitulation. On a encore moins délibéré sur la question de savoir si cette capitulation allait être immédiate et totale, ou progressive et partielle en fonction des situations locales. De ce point de vue seul Reynaud est compromis : il a bel et bien dit à Weygand qu’il était prêt à lui signer un ordre de capitulation générale, dès cet après-midi-là.

Il y a donc une opposition absolue entre lui et de Gaulle. Au fait que fait-il, lui, pendant ce temps ? Il est en Bretagne, en train d’essayer de mettre en place le fameux réduit. Donc aux antipodes de tout esprit de capitulation. Et le soir il s’embarque pour l’Angleterre, avec la même préoccupation. C’est Eden qui, très gêné, lui apprend que la veille au soir Churchill, pressé par ses propres militaires, a renoncé au réduit breton et consenti à l’embarquement de ses troupes. De Gaulle, un instant désemparé, rencontre alors Monnet, qu’il ne connaissait pas (quelle épique époque !) et qui lui « vend » le projet d’union.

Si on ajoute à cela que l’opposition entre un armistice politique et une capitulation seulement militaire ne se retrouve nulle part dans ses premiers appels et que le second mot y désigne constamment l’attitude du gouvernement Pétain on a une petite idée, et de la clarté de ses vues, et de la distance abyssale qu’il prend avec la confusion reynaldienne.

Nous sommes là très précisément à la source de la haine contre de Gaulle, qui va être si près de le tuer, soit politiquement en 1943 au profit de Giraud, soit physiquement lors des tentatives quasi-réussies de Pont-sur Seine et du Petit-Clamart. Ah bonne mère, s’il n’y avait eu que Reynaud ! Combien plus facile serait l’affirmation que l’armistice "sauvait" quelque chose, face à la capitulation qui livrait le pays à la discrétion de l’ennemi !

Et puis, en débordant un peu sur le forum suivant tout en respectant la limite des 10 ans : les successeurs du grand Charles ne sont-ils pas au fond, chacun à sa façon, des Reynaud ?

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rebond en 2013

sur ATF 40

La contestation de la présente page tend à transformer mes deux heures en vingt-quatre, l’affaire ayant donné lieu à palabres en début d’après-midi, le 16.

Le fond des choses ne fait pas l’objet à cette heure (4/12/2013, 17h 30) d’une contestation.

Je me demande, du coup, s’il ne faut pas renoncer purement et simplement à parler d’un débat où l’idée d’un armistice se serait heurtée à celle d’une capitulation.

Reynaud n’a jamais prôné une capitulation en lieu et place d’un armistice, ni prôné une capitulation tout court. Il n’en parle que de façon défensive, le 15 comme le 16, pour répliquer à Weygand qui, depuis trois jours, le presse de demander l’armistice.

Il finit par lui répondre que la situation militaire, si désespérée soit-elle, ne requiert pas automatiquement cette démarche, et par invoquer le précédent de la Hollande, dont les pouvoirs publics ont quitté la métropole pour continuer la guerre depuis l’Angleterre et les colonies néerlandaises, moyennant une capitulation de l’armée métropolitaine. Et c’est parce que Weygand réplique, de la façon la plus aberrante, qu’une capitulation serait "contraire à l’honneur de l’armée", et met en doute l’esprit de responsabilité du gouvernement, que Reynaud est amené à dire qu’il est prêt à en signer l’ordre.

En fait, il n’en est pas sérieusement question, ni le samedi 15, ni le dimanche 16. Weygand déclarant de la manière la plus nette, le 15 en milieu d’après-midi, qu’il désobéirait à un tel ordre, celui-ci passerait par un changement préalable de généralissime, qui lui-même ferait suite à une révolution de palais, la voie de l’armistice étant résolument exclue et celle de la continuation de la guerre dans l’empire adoptée.

Il est bien évident que le premier ordre du gouvernement au nouveau commandant ne serait pas la livraison de ses troupes à l’ennemi. La capitulation serait au plus locale, et progressive.

Comme quoi les débats sont utiles !



Sur La France continue

rubrique "discussions", Mar Déc 24, 2013 16:00

Il convient d’éclaircir le prétendu débat entre armistice et capitulation, qui n’a pas vraiment eu lieu.

"Pétain et Weygand partisans d’un armistice, Reynaud d’une capitulation" est une idée reçue qui fait la part belle au pétainisme et montre à quel point, malgré ses cris d’orfraie, ce courant a influencé l’historiographie d’après guerre.

Pour transformer cette idée reçue en thèse historique, il conviendrait d’écrire l’histoire de son début et de sa fin. Me penchant sur la question en 2006 http://www.delpla.org/article.php3 ?id_article=227, j’ai constaté l’extrême brièveté des échanges sur ce sujet :

-  il n’apparaît pas avant le 15 juin ;

-  il s’agit moins, dans la bouche de Reynaud, de prendre parti pour une capitulation plutôt que pour un armistice que de faire jouer une soupape face à la pression de Pétain et de Weygand en faveur d’un armistice. Celui-ci suppose une entente avec l’ennemi, après une discussion politique. Entre le 11 et le 15, Reynaud est satellisé par Churchill, qui le convainc de faire un forcing auprès de Roosevelt pour obtenir que celui-ci se déclare plus nettement en faveur du camp allié. C’est dans ce contexte que Reynaud, assis entre deux chaises, en vient à dire que le transfert du gouvernement en AFN moyennant une capitulation de l’armée en métropole résoudrait les problèmes, notamment humanitaires, que Weygand met en avant ;

-  un texte et un seul, jusqu’à plus ample informé, évoque une date antérieure au 15 : le journal de Villelume, écrit de mémoire trois mois après ; il aurait trouvé en arrivant le 15 à son bureau un texte du commandant Vautrin écrit la veille sur instruction de Reynaud et comportant le mot de capitulation. Voilà qui correspond beaucoup plus à la journée du 15 et ne saurait en tout cas justifier l’affirmation péremptoire que le thème est apparu auparavant, sans nul souci de rechercher le moment, les conditions et les raisons de cette apparition ;

-  il convient de remarquer que Reynaud, le 15, prend parti pour la capitulation de l’armée métropolitaine en théorie, et en vue de la période où il faudrait trancher (celle de la réception du télégramme de Roosevelt le 15 au soir et de la réponse anglaise à la proposition Chautemps attendue d’une heure à l’autre). Ainsi on ne saurait interpréter ses propos de l’après-midi du 15 comme une tentative pour faire capituler l’armée immédiatement, en donnant un ordre dans ce sens à Weygand. Lequel aurait sauvé et l’armée, et l’armistice, par sa réponse infondée suivant laquelle l’obéissance à un tel ordre déshonorerait l’armée ;

-  de même, il ne faut pas faire dire plus qu’elle ne dit à une parole de Reynaud, tombant sur Weygand à la sortie du conseil et excipant de l’unanimité de celui-ci pour lui répéter son option en faveur de la capitulation ;

-  voir là une tentative de faire capituler immédiatement les troupes françaises de métropole serait, contre Reynaud, une accusation gravissime : pendant qu’il applique une décision du conseil avec effet immédiat (demander aux Anglais l’autorisation de demander aux Allemands leurs conditions d’armistice), il mettrait son allié devant le fait accompli d’un abandon de la lutte, du moins en métropole, par une annihilation immédiate de la force militaire française, alors que des Anglais se battent encore à ses côtés et sans rien tenter pour en évacuer la moindre fraction ;

-  il est infiniment plus vraisemblable que ce bref échange entre deux portes avec Weygand soit encore et toujours théorique, et que la capitulation ne soit pas envisagée immédiatement ;

-  en tout cas, le 16, il y a deux conseils des ministres entièrement consacrés à l’armistice, en fonction des réponses anglaises jugées insatisfaisantes, ce qui conduit tout naturellement à la démission provisoire de Reynaud en faveur d’un Pétain décidé depuis le début à des démarches d’armistice sans s’occuper des Anglais ; la question qui domine les débats entre les ministres est celle de l’armistice, sans que nul ne la mette en balance avec celle de la capitulation (abordée, en dehors des conseils, par le seul Weygand, lorsqu’il va présenter à Lebrun ses doléances contre Reynaud).

Pendant ce temps, de Gaulle se démène dans un sens opposé à la fois à l’armistice et à la capitulation : il cherche à faire entrer dans les faits sa note du 8 juin http://www.delpla.org/article.php3 ?id_article=553 , tendant à une évacuation en bon ordre de la métropole ; il s’appuie en particulier, mais pas du tout exclusivement, sur l’idée d’une résistance en Bretagne, qu’il a trouvée en arrivant dans les bureaux gouvernementaux le 6, et qui a le mérite de prendre Reynaud au mot.

le 27 janvier 2014



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