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Eté-automne 2000

Méandres abetziens

Si je radote faut me le dire mais tout ça est une question, encore une fois, de chronologie ! Hitler prépare pour la fin octobre un très gros coup : des rencontres avec Pétain, Franco, Molotov et Léopold III (les deux dernières seront reportées et remplacées par un voyage plus banal chez Mussolini). Chose rarissime, il compte se dépacer (vers Franco, Pétain et Léopold). Le but : faire croire à la planète (du dictateur soviétique à l’électeur américain en passant par le député britannique) qu’il tient bien en main le continent européen, n’y comptant que des sujets, et que si on n’est pas gentil avec lui il va partir à son grand regret vers de nouvelles chevauchées, du côté de Gibraltar et de l’Afrique (alors que la campagne de 1941 contre l’URSS est déjà décidée).

Le tout dans la foulée du pacte "tripartite" avec le Japon (27 septembre) qui montre son aptitude à susciter des tracas aux Etats-Unis, côté Pacifique. C’est donc le défier vainement et dangereusement que de voter Roosevelt (le 5 novembre), de garder Churchill au pouvoir, de soutenir de Gaulle, de spéculer sur une rupture du pacte g-s...

Abetz, dans tout ça ? Petit pion, dans tous les sens du terme. Il exerce la surveillance rapprochée de Pétain et singe son maître par l’usage, certes moins subtil, de la carotte et du bâton. Il agit en liaison étroite avec Hitler (qu’il a visité début août). Sa mission est de donner espoir à la France et aux diverses sensibilités politiques de celle-ci, y compris les communistes, en les opposant au maximum.

De toute évidence et même si nous n’en avons pas pour l’instant de preuve directe, à partir de la fin septembre sa mission essentielle est de préparer Montoire. Notamment, il suit de près les deux dossiers par lesquels Vichy entend mettre la rencontre (dont il est demandeur sans savoir où ni quand ni si elle aura lieu) sous les meilleurs auspices : la proclamation de la Révolution nationale (9-10 octobre) et le statut des Juifs (18 octobre -faussement daté du 3 dans une kyrielle de publications alors que c’est seulement la date à laquelle le JO du 18 dit qu’il a été adopté en conseil des ministres). Il y a des traces, rares mais éloquentes, de discussion entre Abetz et des représentants de Vichy sur ces deux sujets.

Il est donc faux de dire, comme on le fait encore trop souvent, que ce sont des initiatives de certains milieux français de droite prises à la faveur de l’Occupation mais sans lien avec les Allemands (certains argumentent en disant que "ce n’est pas sur leur ordre", ce qui est une tout autre question -et une preuve qu’on ne veut pas savoir comment le Reich fonctionne -cf. plus bas).

Cependant Abetz n’est pas un simple exécutant qui fait ce que Hitler lui dit de faire. Car ce n’est pas comme cela que le Reich fonctionne. Hitler manipule tout le monde, à commencer par les ministres et les généraux, à plus forte raison les ambassadeurs. Abetz envoie le 8 octobre à Berlin un rapport croustillant (reproduit dans mon livre Montoire) où s’étale à la fois ce qui précède (un grand cynisme dans la volonté d’écraser la France et un malin plaisir à diviser ses forces politiques en fractions nombreuses et antagonistes) et une sorte d’approche de type syndical, consistant à essayer de convaincre ses maîtres de souscrire à certaines revendications de Vichy, dans le domaine économique en particulier.

Donc Nicolas a, je crois, raison sur ce point : Abetz donne aux vichystes des espoirs que Hitler va doucher. Mais c’est voulu ! Lui-même, Hitler, prend note à Montoire de ce que Vichy lui demande, sans prendre position. Ce n’est qu’une dizaine de jours plus tard (dans une concordance frappante avec la fin de la campagne électorale aux Etats-Unis) qu’il jette le masque de la conciliation et provoque Vichy par de secs refus, assortis de la purification ethnique en Moselle : 100 000 habitants qui refusent de se reconnaître allemands sont mis brutalement dans des trains -annonce faite à Vichy le 3 et exécutée le 11 novembre, avec ce sens des dates qui est l’un des charmes du personnage.

En conclusion, pas complètement d’accord pour dire que Hitler fait comprendre à Pétain qu’il n’a aucune marge de manoeuvre. Il laisse toujours des illusions à tout le monde, même aux Juifs (voir le fractionnement extrême des formes et des étapes de la persécution). Dix jours après Montoire les illusions vichystes sont brutalement douchées mais Montoire même, et la compromission que la rencontre implique, lient Pétain davantage et permettent de l’humilier sans pour autant se l’aliéner. C’est effrayant, mais le nazisme c’est ça, et pas du tout une affaire de brutes sans cervelle, du moins au sommet.

Cimetières et murs -

(à propos de l’éventuelle érection, en Normandie, d’un "mur de la liberté")

Si Savonarole, qui tient sans doute à mériter son pseudo, brûle pêle-mêle les ossuaires et les phallus idéologiques, notre ardent du peuple a bien tort de les mettre dans le même sac et de couvrir de la même bienveillance la préservation des vestiges de la folie meurtrière, qu’il met de manière convaincante au crédit du siècle qui s’achève, et les érections propagandistes.

On sera sévère un jour pour Clinton, d’avoir fait du 6 juin 1994 un grand show étroitement patriotard en ne faisant pas une allusion aux efforts soviétiques, ingrédient indispensable de la réussite du débarquement, en parlant UNIQUEMENT (je ne dis pas qu’il ne fallait pas le faire) de l’URSS comme de la "troisième dictature" qu’on était désolé de n’avoir pu abattre en même temps que l’Allemagne et l’Italie, et en omettant, juste conclusion de ce qui précède, d’inviter Eltsine. On le sera tout autant pour Mitterrand, d’avoir été le maître Jacques de l’opération alors que, puissance recevante, il avait un droit de regard sur la liste des invités.

Mais peut-être Jospin et Chirac sont-ils en train de négocier d’arrache-pied pour que le "mur de la liberté" d’Utah Beach stigmatise le gouverneur du Texas qui couvre la peine de mort, les organisateurs des JO d’Atlanta qui n’ont pas alors fait, au sujet des Indiens et des Noirs, le millième de ce que l’Australie vient de faire pour les Aborigènes (et dont on attend la suite, une fois les lampions éteints), les matraqueurs de Seattle, les éléphants dans la porcelaine du Kosovo, les bombardeurs par erreur d’une ambassade chinoise, etc. En résumé et pour qu’on n’ait aucune excuse à me comprendre de travers : oui à l’exaltation du souvenir des yankees antinazis, de Roosevelt au simple soldat, non à toute récupération idéologique ou nationaliste, destinée à figer la hiérarchie des forces actuelles.


Je passe mon temps à écrire, à démontrer, à trouver des confirmations que le nazisme n’a rien de spécifiquement allemand. Il est humain. Certes pas banalement. De l’extrême droite pangermaniste et antisémite telle qu’on la trouve entre Rhin, Alpes et Vistule dans les années 1910-1930 il tire son vêtement, sa coloration, ses accents, bref rien d’essentiel. Il aurait pu trouver l’équivalent au Japon, aux Etats-Unis, en Angleterre et en France, bref dans toute grande puissance où les couches dominantes sont à la fois arrogantes et inquiètes. Ce qui est spécifique à l’Allemagne, c’est, d’une part, une défaite totale que des vainqueurs divisés exploitent peu, par un traité "trop doux pour ce qu’il a de dur" (Bainville) et, d’autre part, un individu qui a l’âge, le caractère, les capacités requis pour faire appel de cette défaite en un temps record, par le plus inattendu des raccourcis historiques, en déployant un opportunisme et un art de la dissimulation inégalés. Responsable, le peuple allemand, certes, autant qu’un adulte est responsable de se laisser embobiner par la scientologie. Mais aussi tous les autres peuples, éternels neutres ou futurs belligérants, qui se laissent hypnotiser. C’est pourquoi les causes sont à chercher des deux côtés du Rhin et de la Vistule, de la Manche et de l’Atlantique.


Plus je le lis à petites doses, plus je suis ébloui par la clarté du journal de Raymond de Sainte-Suzanne, qui vient de paraître chez Viviane Hamy. Collaborateur d’Alexis Léger (n°1 de la diplomatie française, quand il n’est pas poète sous le nom de Saint-John Perse, entre 1933 et 1940, il était pour l’historien une énigme, qui s’éclaire tout à coup). Léger, comme tout le gratin politico-militaire français, est certes obnubilé par Hitler, mais ne fait pas le plus petit effort pour le comprendre. Comme Chamberlain, Halifax, Roosevelt, Pie XII, etc., etc., il n’a rien d’un nazi mais se croit plus malin et pense qu’avec de bonnes mesures défensives il peut se permettre de voir venir, et de guetter la bonne occasion de flinguer le malfrat. MEME EN LUI FAISANT LA GUERRE ON LUI LAISSE LES COUDEES FRANCHES. Non, vraiment, du jamais vu !


Hitler, son enfance, Versailles et les Juifs -

Je commencerai par un double coup de gueule sur l’actualité. La page du Monde daté du 13 sur la prise de conscience par les Suédois des ambiguïtés de leur pays pendant la 2de GM souffre des mêmes défauts que la plupart des articles parus en Occident sur le conflit du M-O : l’idée que " les Juifs " ont eu un compte particulier avec Hitler (et ainsi seraient fondés à traiter férocement " leurs " actuels ennemis palestiniens).

Si on ne peut que se réjouir de voir le royaume scandinave s’interroger enfin sur la réalité de sa neutralité, il serait triste qu’il s’arrête à ses complaisances envers " l’Holocauste " (moitié de l’article) et persiste à ne rien voir de sa responsabilité principale (totalement absente de l’article), d’avoir joué le rôle d’un pion essentiel dans bien des manipulations hitlériennes, de la crise polonaise à la " trêve " de la libération de Paris (j’ai de solides billes sur le premier point et tout le début de la guerre, je pose la question, pour le second, de savoir si le consul Nordling s’interposait dans les combats pour de pures raisons humanitaires et culturelles, ou si Berlin avait guidé, via Stockholm, sa démarche).

Ayant quelques raisons de désespérer du courrier des lecteurs du Monde et de ses prétendus " médiateurs ", quand je lis ça je crie : Internet, au secours ! Horizontalité, sauve-nous des pouvoirs verticaux de toute nature, qui confisquent le débat et trient l’information ! Parmi les démarches les plus intelligentes des juges de Nuremberg (dont nous avons été plusieurs anglo- et francophones à pousser les détracteurs dans leurs retranchements lors d’un des plus longs débats chez Pipes, fin septembre-début octobre), figure la caractérisation du nazisme comme criminel, non contre l’insaisissable " peuple juif ", mais contre l’humanité. Dire autre chose, c’est se laisser diviser, et ce serait aussi bête aujourd’hui qu’à l’époque.

Il n’y a pas de séparation possible entre le Hitler vengeur de la première guerre mondiale et déclencheur de la seconde, et l’ennemi des Juifs. C’est pourquoi il n’est pas anecdotique de relever que son antisémitisme (le sien, exterminateur, à mille lieues des vociférations peu suivies de passages à l’acte meurtrier des abrutis viennois ou bavarois) n’est absolument pas attesté avant la défaite, en dépit de nombreux récits et témoignages et, j’insiste, des écrits assez fournis de Hitler datant de ses trente premières années.

Donc l’historien peut affirmer, non pas en toute certitude, mais comme une immense probabilité, qu’il découle du traumatisme de novembre 1918, et encore, après une période d’incubation -le premier vestige d’une telle orientation datant de septembre 1919. Même chose pour le Hitler " manipulateur " et, en général, pour le Hitler méchant, immoral, antipathique.

Avant novembre 18, c’était un artiste, au moins à ses propres yeux et, désolé, pour moi cela n’a rien de péjoratif. Cela veut dire que toutes ses capacités créatrices, toute sa connaissance des hommes, son sens des équilibres, sa capacité de " penser en trois dimensions " (Speer), il les mettait au service d’une ambition architecturale dont j’ai montré qu’avant la guerre, après une période de désespoir à Vienne beaucoup plus courte qu’on ne l’a dit, il la servait avec cohérence.

Je ne suis même pas sûr que la défaite ait suffi à tout déclencher. La guerre civile en Bavière au printemps 19, et surtout le traité de Versailles (28 juin) jouent sans doute aussi un rôle de premier plan dans ce que j’appelle un " précipité " des raisonnements antisémites accumulés dans un coin de sa tête sous les influences de Wagner, Lueger, etc. (mais l’idée encore florissante qu’il se repaissait à Vienne, vers 1910, du magazine ordurier Ostara est une pure conjecture finaliste, découlant des 6 millions de morts en violation flagrante de la méthode historique).

Pour Hitler, peu féru de controverses biologiques, la définition du Juif est plus morale encore que " raciale " : c’est tout ce qui s’oppose à son projet de doublement du territoire allemand vers l’est. Corollaire : la vraie lutte contre cet antisémitisme-là et ses surgeons d’aujourd’hui, c’est de faire l’histoire vraie du nazisme et de répérer, mieux vaut tard que jamais, tous ses trucs. Et de dire : pas touche à Churchill ! Lui seul s’est mis en travers. Il fut un moment où il restait le dernier défenseur contre la réalisation pleine et entière du programme... et les Suédois Prytz, Dahlerus, etc., complotant dans son dos avec Halifax et Butler, pesaient de tout leur poids dans l’autre sens.


Et moi ? émoi ! -

Merci, Alain, mais il y a quelques cas où je préfère faire ma pub moi-même.

Il se trouve que demain sort des presses, pour être mis en vente progressivement la semaine prochaine, en particulier dans les FNAC, un livre de François Delpla intitulé Churchill et les Français (éditions du Polygone, BP 75, F67542 Ostwald cedex).

Le livre est sorti une première fois le 27 août 1993, chez Plon. Il a été retiré de la vente le 26 octobre suivant, alors que les ventes commençaient à démarrer, sur plainte des héritiers de Paul Reynaud, fort mécontents que je révise à la baisse la prétention de leur ancêtre, tout au long de ses discours et livres d’après guerre, d’avoir été un Churchill français ou un Clemenceau bis (s’il n’avait pas eu exactement la même efficacité, cela aurait tenu seulement à la moindre valeur de ses compatriotes, par rapport à leurs contemporains d’outre-Manche comme à leurs aînés de 1918).

Les assaillants avaient, mea culpa, un angle d’attaque : sur les quelque 80 documents du livre attribués à Paul Reynaud, un l’était à tort, car il émanait d’un homonyme. L’éditeur a alors un peu manqué de sang-froid. Il a cédé assez vite (mais non pas immédiatement, comme une fille de Paul Reynaud l’a écrit à l’époque dans le Figaro), au lieu de répondre tranquillement que ce document de 1935, cité dans les pages introductives et jamais repris ensuite, n’entachait en rien la vision des rôles respectifs de Churchill et de Reynaud en mai-juin 40, qui faisait l’objet du livre, que les 5 pages concernées (sur 800) pouvaient être facilement retirées lors d’un prochain tirage et que l’usage voulait qu’on mît simplement dans les exemplaires en vente un carton rectificatif.

J’ajouterai, parce qu’on a parfois dit ou écrit le contraire, que les deux Paul Reynaud ne se ressemblaient pas que par le nom, mais par bien d’autres traits et notamment un vif intérêt pour les négociations commerciales franco-allemandes en 1928 -un sujet qui obsédait peu, en 1935, le commun des mortels : cette coïncidence, jointe à la très grande abondance des faits nouveaux et surprenants brassés dans ce livre, expliquait l’insuffisance de vérification de l’identité de l’auteur, alors même que j’avais un instant soupçonné une homonymie, et l’avais d’ailleurs écrit dans le livre.

On a aussi écrit à tort que le document présentait Paul Reynaud comme "fasciste", "pro-allemand" ou "pro-hitlérien", alors que la seule conclusion que j’en tirais, concernant l’ardeur antinazie de Paul Reynaud, était qu’en janvier 1935 il "tardait à reconnaître le nouveau danger militaire allemand". En réécrivant ces pages, j’ai pu montrer, avec de nouveaux documents non utilisés lors de la première édition, que sa première expression publique sur le sujet datait non de janvier 35 (date du document erroné) mais de mars, date de son premier discours sur l’arme blindée, écrit par son conseiller militaire rencontré fin 34, un certain de Gaulle ! Ainsi, ceux, heureusement peu nombreux mais hélas parfois influents, qui ont pris parti contre moi dans cette affaire, se rendent exactement coupables de ce qu’ils me reprochent : traiter à tort de nazi un honorable citoyen nommé Paul Reynaud.

Heureusement, je savais bien que mon livre était iconoclaste, je m’attendais à ce qu’il soit contesté et j’étais psychologiquement disposé à de rudes combats, même si je les imaginais plus loyaux. Derrière les plaignants (qui m’ont fait un procès, à moi seul, en arguant que Plon avait été trop peu zélé dans le retrait du livre !) se sont engouffrés toutes les paresses et tous les conservatismes. Témoin les parutions de cette année 2000 à l’occasion du soixantième anniversaire de la défaite de 40, fort peu novatrices et très en retrait de ce que j’avais découvert dès 1993. Certes l’héroïsme rétrospectif de Reynaud est un peu moins pris comme argent comptant, notamment dans les ouvrages sur de Gaulle, mais ses mémoires, et l’immense production académique qu’ils ont influencée, sont loin de recevoir les révisions qu’un grain d’esprit scientifique devrait imposer.

Cela dit, mon livre, impitoyable pour le Reynaud de 1945 et suivantes, est loin d’être une charge contre celui de 1940, que je ramène simplement au sort commun des dirigeants français ET BRITANNIQUES mis dans le vent par Hitler. Je mets aussi dans cette galère un Roosevelt, un Pie XII, un Staline, qui tous saisiraient avec empressement, autour du 18 juin (et déjà fin mai, au moment de Dunkerque) une bonne petite conférence de la paix censée limiter par la voie diplomatique, la seule qui semble encore ouverte, les gains hitlériens... ce qui permettrait, à brève échéance, la réalisation pleine et entière du programme de Mein Kampf. On va pouvoir le constater, puisqu’enfin, au désespoir probable de certains, la cible des calomnies refait surface (sans la moindre modification des passages sur le rôle de Reynaud en 40) : il ne s’agit nullement d’un pamphlet mais d’un livre généreux, présentant dans toute leur humanité les acteurs de cette terrible époque, et n’en distinguant que trois du lot commun : Hitler, instigateur et vigilant metteur en scène de la tragédie, Churchill et de Gaulle, les seuls à lui faire face, c’est-à-dire à prôner en toute vigueur et clarté une poursuite de l’effort militaire contre lui.

Aujourd’hui, je n’ai ni rancune, ni regret. Même sur l’homonymie : l’erreur est en tous points vénielle (il y en a d’autres, du même calibre, dans tous les livres d’histoire, y compris les miens -elles ne méritent que d’être signalées et corrigées dans les tirages suivants), alors que je me reprocherais durement d’avoir négligé des pistes, omis des hypothèses, manqué d’audace dans la remise en cause des idées reçues. Surtout, cette affaire m’a donné une vue imprenable sur beaucoup de milieux. Comme je ne suis pas laissé faire, ai bombardé les gens de circulaires, de demandes de soutien intellectuel et aussi matériel (les traitements d’enseignants n’étant pas faits pour affronter les familles de ministres), je sais bien qui est qui, quels défenseurs de la liberté sont sincères, quels intrépides journalistes d’investigation sont réellement intrépides, quels chercheurs préfèrent la découverte à la carrière, quels éditeurs sont autre chose que des marchands de soupe, etc.

Sans cette aventure, j’aurais probablement moins travaillé, je ne me serais sans doute pas lancé dans l’étude de Pearl Harbor sur la lubie d’un éditeur qui n’a finalement pas donné suite, je n’aurais pas en deux ans et demi éclairci l’affaire de Montoire, j’aurais peut-être été moins proche des époux Aubrac (exigeants lecteurs et vigoureux défenseurs de ma liberté de recherche) et n’aurais pas forcément travaillé sur la Résistance française et l’année 1943, condition pour que j’ose me lancer dans la biographie de Hitler...

C’est faire preuve d’une grande ignorance que de penser qu’ici je me pousse en avant. Je le suis par les circonstances, j’assume les conséquences d’une position de chercheur, encore très rare, sur le déclenchement et les débuts de la 2ème GM. 

L’objet Hitler reste chaud, peu s’en approchent vraiment. Alors, souvent, le seul argument de mes contradicteurs est (voir la note de Kershaw citée dans un précédent message) : il n’est pas possible que tous les autres se soient trompés ! Ben si c’est possible, c’est même le pain quotidien de l’avancée des connaissances, quand elles avancent. D’autre part, c’est prêter aux autres sa propre turpitude. Des soutiens de spécialistes, j’en ai, et sans eux je n’aurais ni produit, ni survécu à la bourrasque reynaldienne.

Cela dit, j’adore qu’on me critique, à la seule condition, dont je reconnais la grande immodestie, qu’on m’ait lu.


Hitler le mystificateur -

Je le savais mais pendant une semaine je l’ai touché du doigt : Hitler passe son temps à mystifier le monde, dès avant les années trente. Mais, pour prolonger notamment le débat sur les JO, je me limiterai à ces dernières. La plus importante de ses mystifications consiste à cacher son talent, et ce, bien avant la prise du pouvoir. Il y a ses exhibitions publiques, où il imite sa future caricature par Chaplin, et il y a d’innombrables exhibitions privées, directes ou non.

CETTE HISTOIRE RESTE A ECRIRE. Comme toute histoire, avant tout en établissant une minutieuse chronologie. Il faudra suivre de semaine en semaine et parfois d’heure en heure ses entrevues -pour la plupart relatées dans des archives désormais très accessibles- avec des personnalités étrangères ou d’autres, allemandes, ostensiblement chargées de cafter dans des oreilles étrangères. Pour m’en tenir au cas de Londres, on prend tôt l’habitude d’y scruter la moindre inflexion berlinoise, en la prenant invariablement au premier degré. Hitler s’énerve, Hitler se calme... cela devient la boussole de la politique étrangère, même chez des gens ultérieurement aussi bien notés qu’Eden.

Churchill est vraiment le seul à balayer tout cela d’un revers de main, en exigeant des actes. C’est sa ligne constante au moins depuis 1932 -même s’il a des oscillations qu’on peut trouver regrettables sur l’Espagne ou l’Italie. Il n’en a pas, en revanche, sur l’URSS. Il fait tout de suite et complètement abstraction de son anticommunisme pour privilégier l’éventuel ennemi allemand. Ce qui peut parfois donner l’impression du contraire, c’est qu’il y va doucement, parce qu’il a un électorat encore moins prêt à envisager une alliance avec l’URSS qu’une guerre contre l’Allemagne. Et aussi qu’il reste l’ennemi du communisme international, dont il redoute qu’il submerge l’Inde via la Chine. Car il reste un vieil Anglais colonialiste.

Mais il est clair que dans l’éventualité où on ne pourrait mettre l’Allemagne à la raison il recherche l’appui russe... comme en 14.

Sur ce j’en viens au débat sur les JO de Berlin. La question "y aller ou pas ?" n’a aucun intérêt en elle-même, dans ce cas. Certes, et notre chère Princesse est ici moins convaincante que d’habitude, sur le plan des principes le mouvement olympique n’aurait jamais dû accepter que les athlètes juifs fussent éliminés des équipes allemandes. Il n’y a là nul mélange entre sport et politique, mais une pure et simple application de l’idéal humaniste des Jeux. C’est ainsi que non sans mal, très tardivement, on a exclu l’Afrique du Sud et je ne crois pas qu’aujourd’hui grand monde ose le regretter -ou aime qu’on rappelle qu’il était contre.

Cependant, avec Hitler, le problème était tout autre. Il faisait son miel de tout, des acceptations comme des refus. Le problème, si on avait annulé les Jeux en 1933, n’était pas qu’on aurait eu du mal à trouver une autre ville organisatrice -ce sont des difficultés qu’un peu de volonté politique résout- mais que ceux qui caressaient dette idée craignaient, en toute bonne foi, de souder les Allemands frustrés autour de leur Führer.

Il avait donc enfermé le monde dans une alternative où il était gagnant à tous les coups... et personne ne s’en rendait compte ! Et personne n’avait raison, ni les pour, qui disaient que l’agressivité de Hitler serait submergée sous la grande fraternité des nations et des races, ni les contre, souvent confits dans un pacifisme qui croyait au miracle des sanctions non militaires. Bien sûr qu’on savait ce qui allait arriver... et bien sûr qu’on l’ignorait ! Le maître illusionniste avait créé un climat pourri, où il jouait une partition tout écrite, disponible en kiosque, et tellement grosse qu’elle secrétait un profond sentiment d’irréalité.


Objection ! -

Le négationnisme a un mérite et un seul : prospérant sur les failles de la recherche, il les met en évidence, et en avant les courageux. Pas toujours précoces ni pléthoriques.

Ainsi, Bacque pose un problème réel : quid du traitement des prisonniers allemands ? Part de la vengeance, du sadisme, etc ? Le premier devoir pour les dénazifier en cas de besoin était de leur apprendre les droits de l’homme. Certes les bichonner n’était pas une priorité économique, surtout avant que leur pays ait été mis hors d’état de nuire, mais a-t-on vraiment fait tout le possible ? D’autre part, Bacque (que j’ai lu il y a longtemps) me semble attaquer autant la France que les Etats-Unis et dans ce pays le sentiment anti-boche a nécessairement joué son petit bout de rôle. De Gaulle non plus n’a pas fait une priorité de cette affaire. Et si Churchill, lui, en a fait une, est-ce pour des raisons purement humanitaires, ou pour travailler à la réconciliation européenne, ou dans l’éventualité d’un scénario où il prévoyait que ces hommes pouvaient avoir à être réarmés rapidement ? Ne riez pas : il y a aussi un aspect "Aubrac" de la question et curieusement, ici, aucune mise en cause abjecte. Travaillant au ministère de la reconstruction après son limogeage par de Gaulle de la préfecture régionale de Marseille début 45, Raymond participe à une réunion sur le déminage, les volontaires ne se bousculent pas et il est chargé du dossier (réf. : ses mémoires, chez Odile Jacob, confirmés par quelques travaux universitaires et par son invitation récente comme conseiller... au Kosovo ! après l’avoir été au Vietnam). Il demande 50 000 prisonniers allemands comme main-d’oeuvre, on lui en accorde 45 000 et il va y avoir une certaine mortalité... pas scandaleusement supérieure à celle de leur encadrement français. Mais on est loin de la convention de Genève, qui interdit d’affecter les prisonniers à des travaux dangereux en liaison avec le champ de bataille. A l’après-guerre comme à l’après-guerre ! Voilà des questions aussi nécessaires que passionnantes. Un chantier que Bacque a ouvert et qui appelle certes une critique de ses chiffres quand il les multiplie ou de ses exemples quand il les extrapole, mais surtout un autre livre qui conte enfin la véritable histoire. Peut-être existe-t-il. Quelqu’un le sait-il ? Quant à Irving, cher Nicolas, il n’est hélas pas ici tout seul, ni entouré uniquement de crypto-nazis. Les bêtises sur "Hitler pas au courant" sont aussi le fait de la très universitaire, honorable et encore majoritaire école fonctionnaliste ouest-allemande (Broszat, Mommsen, etc.), et Kershaw en est encore, malgré des efforts certains de désintoxication, assez imprégné.


Le rôle de Sternhell -

René Rémond est-il de gauche ? c’est tout de même lui, le père des idées admises sur "la droite en France", suivant le titre de son chef-d’oeuvre sans cesse réédité. Si les auteurs de gauche mettent volontiers l’accent sur le Rassemblement populaire qui, tirant les leçons des expériences allemande et italienne, permit à la France des années trente d’écarter la dictature avant qu’elle ne revînt en force dans les fourgons de l’étranger, d’autres, qui étaient à droite, se sont tôt employés à montrer, dans ce qu’on appelait les ligues, l’infériorité des groupes proprement fascistes par rapport aux masses polarisées par le colonel de La Rocque, sous l’étiquette de Croix-de-Feu puis de Parti social français.

Dernièrement, Jacques Nobécourt, en une monumentale biographie du susdit, a creusé ce sillon, en montrant que La Rocque a maintenu d’une main ferme ses troupes dans la légalité... Je ne sais pour qui vote Jacques Nobécourt, mais le fait est qu’il a mis la dernière main (pour l’instant) à un processus tendant à montrer que, à droite aussi, on résistait aux sirènes du fascime. Tout cela restait au niveau des faits, sans prêter à la France une particulière capacité d’immunité, que lui aurait conférée un sens inné des droits de l’homme. C’est l’Israélien Zeev Sternhell qui, à partir de la fin des années 70, a mis le feu aux poudres, en faisant de la France non seulement un pays aussi en proie que les autres aux démons fascistes, mais le vivier de ceux-ci, avant 1914, par les plumes de Barrès, Maurras et Sorel, entre autres. Il est probable qu’alors certains de ses contradicteurs aient tordu le bâton dans l’autre sens et prêté à la France un antifascisme un peu trop viscéral, en oubliant ses contradictions.

On a peut-être négligé de se souvenir qu’un bon siècle avant la Russie, l’Italie et l’Allemagne la France a conquis la médaille d’or européenne de la violence politique, une réalité à laquelle était sensible Marx, qui disait qu’elle était "le pays où les luttes de classe sont menées jusqu’au bout". De la fusillade du Champ-de-Mars (17 juillet 1791) à la Semaine sanglante de 1871, en passant par diverses variétés de régimes musclés, il nous a fallu du temps avant que la Troisième République parvienne à calmer le jeu -et Barrès, Drumont, Sorel et consorts apparaissent plus comme des nostalgiques de ces mâles joutes que comme des prophètes du XXème siècle.

Mais il serait évidemment absurde de dire que pour réduire cette violence nous l’avons exportée. La Russie, l’Italie, l’Allemagne ont eu leurs propres laboratoires et n’ont pas acheté nos brevets. Burrin fait remarquer que Sternhell néglige, en Italie comme en Allemagne, des équivalents contemporains des prétendus pères français du fascisme. Bref, il a fait oeuvre utile toutes les fois qu’il a exhumé des penseurs trop oubliés, et rétabli leur place dans l’histoire idéologique et politique, mais il n’a pas clarifié le débat, et a manqué complètement la dimension européenne du phénomène qu’il prétendait analyser. D’où une réaction française globalement légitime.

Trouvant qu’un Serge Berstein va trop loin en parlant d’une "allergie" de la France au fascisme (XXème Siècle, avril 1984), Burrin écrit (p. 264) : "Si l’Etat avait donné l’impression d’une impuissance profonde face à une contestation active de l’extrême gauche, si les notables avaient été discrédités par leur impuissance et si des parties substantielles de la population avaient désespéré des solutions de raison, le cours des événements aurait pu être différent, à plus forte raison si un homme et une organisation avaient su les exploiter."

Je bois évidemment du petit-lait. Cela va dans le sens de ma réévaluation du rôle de Hitler, de son sens politique, de ses stratagèmes, dans le triomphe de la dictature en Allemagne. Mais Burrin lui-même, formé à l’école dite " fonctionnaliste " ou " structuraliste " qui efface consciencieusement du tableau des causes la personne du dictateur, où en est-il à cet égard ? Dans son livre, de telles remarques sont peu abondantes et les structures occupent l’horizon, notamment celles qu’il estime communes à l’Italie et à l’Allemagne.

Je trouve, quant à moi, l’analogie plutôt superficielle. Hitler manipule, trompe et trahit aussi bien Mussolini que n’importe quel autre politicien, ce qui suffirait à prouver qu’il n’est pas "fasciste ", et que son régime nazi est quelque chose de bien spécifique. Il est vrai que le rapprochement avec l’URSS, sous l’étiquette du " totalitarisme ", est plus décevant encore. C’est un mot employé par le seul dictateur italien... et une réalité mise en oeuvre par le seul soviétique. Hitler par calcul, Mussolini par impuissance, laissent subsister des secteurs entiers non alignés sur le parti, ce que Staline, dès qu’il en a les moyens, empêche absolument.


Définition du fascisme ? -

*** "Hitler manipule, trompe et trahit aussi bien Mussolini que n’importe quel autre politicien, ce qui suffirait à prouver qu’il n’est pas "fasciste ", écrivez-vous dans votre message plus haut. Pourriez-vous être plus explicite ? Notamment, peut-être, dans votre définition du fascisme ? ***

A l’époque, bien des gens, à commencer par ceux qui se disaient "antifascistes", voyaient le fascisme comme une "peste" uniforme, menaçant l’un après l’autre les pays d’Europe qui n’auraient pas secrété assez d’anticorps. Le corollaire était qu’on se battait aussi bien contre le "fascisme" en portant des coups à Mussolini ou à Franco qu’à Hitler.

Défaut symétrique de celui des gens (majoritairement de droite, eux) qui dans l’hiver 1939-40, en raison du pacte germano-soviétique, estimaient qu’on nuirait au maximum à Hitler en secourant la Finlande, attaquée par l’URSS. Et cette parenté dans l’erreur n’est pas le fait du hasard ! Elle est le fait de Hitler, expert ès-étiquettes, qui avait l’art de planquer sa camelote dans des ensembles plus larges.

Alors le fascisme est-il définissable ? Sans doute, et là-dessus je suis avec attention les efforts de Philippe Burrin, retracés dans un récent recueil d’articles en Points-Seuil. Un mode de gouvernement violent, exaltant la nation, la force et la guerre, dirigé par un homme providentiel au moyen d’un parti unique orchestrant, par des techniques de manipulation dernier cri, des mobilisations de masse... Ce qui permet d’écarter, malgré quelques passerelles, Pétain et Franco, peu friands de militantisme populaire et moins portés sur les "masses" que sur les élites traditionnelles, bref simplement "autoritaires". C’est donc une définition assez étroite du fascisme, limitée aux cas allemand et italien.

Dès lors je me demande si elle est très utile. Elle a en tout cas l’immense inconvénient, pour une grande partie du public actuel, d’estomper la spécificité du nazisme. On veut bien que celle-ci réside dans l’exaltation de la race, peu et tardivement pratiquée en Italie. Sans doute, mais c’est loin d’épuiser la question.

Mussolini ne se laisse pas seulement entraîner par Hitler à des mesures antisémites peu convaincues, mais bien à la violence externe. Avant 1933, sa politique extérieure est attentive à ménager la France, l’Angleterre et les Etats-Unis. Puis il défie la SDN en agressant l’Ethiopie -il faudrait voir quel rôle précis Hitler joue pour l’encourager, sujet encore à peu près vierge. Mais cette "victoire" semble suffire à Mussolini. S’il se gargarise de son "axe" avec Berlin, il ne prend de réels engagements qu’en mai 39 avec le "pacte d’acier"... puis s’empresse de se défiler quand Hitler attaque la Pologne (il n’avait signé ce pacte qu’en échange de l’assurance verbale qu’il ne jouerait que trois ans plus tard).

Convenez que tous ces points sont encore aujourd’hui mal cernés. Le terme de "fascisme", exactement comme celui de "totalitarisme" lorsqu’on a la fantaisie de brouiller encore plus le tableau en y incluant l’URSS, noient le poisson de la violence allemande spécifique, fondée sur le plan diaboliquement habile d’un individu prêt à tout pour redresser les actions de la superpuissance germanique après le krach de 1918, en doublant son territoire vers l’est et en le "purifiant" sur le plan "racial".

Alors fascisme si on y tient, avec la définition burrinienne résumée ci-dessus, comme un cas particulier de l’histoire du capitalisme au XXème siècle (quant au totalitarisme, je propose de l’appliquer à la seule URSS, et à ses imitateurs plus ou moins contraints), mais à condition de dire que pour Mussolini le fascisme était un système de gouvernement meilleur que la démocratie, alors que pour Hitler c’était un cache-sexe de ses desseins réels et l’une de ses nombreuses capes de torero.

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Le marionnettiste et les antifascistes

de François Delpla (13/03/2003 06:01:36)

L’une des principales leçons que je tire de mes quinze dernières années de travail, et celle, sans doute, qui explique le mieux les résistances que rencontrent mes thèses, c’est que l’antifascisme a beaucoup servi Hitler et lui a permis bien des manoeuvres. Et si je répugne à donner des leçons aux anciens, en revanche je considère comme la raison d’être du métier d’historien de découvrir les causes de leurs échecs.

Le pro-mussolinisme et le pro-franquisme temporaires de Churchill peuvent déplaire (et me déplaisent) mais cela ne dispense pas de les analyser, dans leurs causes comme dans leurs effets. La grande cause est indubitablement l’anticommunisme. Churchill a voulu à toute force émpêcher la contagion bolchevique et, craignant que les droits de l’homme ne servissent de paravent à la subversion, il s’est accommodé des Horthy, Mussolini, Pilsudski, etc. En cela il est le précurseur de l’utilisation des liberticides de tout poil droitier par le "camp démocratique" pendant la guerre froide, dont il faut aujourd’hui gérer les séquelles, particulièrement au Moyen-Orient.

Puis vint Hitler. Churchill le vomit dès 1930, non pas en tant que nazi mais en tant qu’Allemand revanchard et dès ce moment laisse entendre qu’il préfère Staline, non en tant que tyran mais en tant qu’allié. Alors, loin de régresser, son indulgence envers Mussolini atteint de nouveaux sommets : il ne faut pas que Hitler en trouve, lui, des alliés. D’autant qu’assez vite Winston se penche sur l’antisémitisme nazi... ce qui fait capoter, en septembre 1932, son unique projet de rencontre avec Hitler.

Face à un tel réaliste, les antifascistes (j’entends ceux qui identifient fascisme et nazisme), tel Eden en Angleterre ou Blum en France, sont des idéalistes fort dangereux. Ils divisent profondément les classes dominantes, dont beaucoup de membres voudraient être sûrs que la défense de la démocratie ne va pas déchaîner les élans des "partageux" : un vieux fantasme hérité de la Révolution française et matérialisé dans le massacre des Communards, dût l’affermissement de la République être retardé d’une dizaine d’années.

Mussolini a jusqu’à la veille de son entrée en guerre une politique extérieure relativement prudente, qui peut faire apparaître son rapprochement avec Hitler (à partir de 1936) comme tactique et temporaire. Je suis de ceux (rares) qui pensent que pendant la drôle de guerre (plus exactement jusqu’au triomphe allemand en Norvège) il hésite, non pas entre la neutralité et l’alliance allemande, mais entre la neutralité et l’alliance occidentale : il est littéralement effrayé de l’isolement de Hitler et, s’il admire d’un point de vue diplomatique le pacte germano-soviétique, il en mesure anxieusement le prix politique (car il ne sait pas que Hitler prépare une offensive foudroyante, ou n’y croit pas). Dire que si on avait fait ceci ou cela on aurait tué le nazisme en évitant la guerre, c’est faux si on laisse toutes choses égales d’ailleurs. Hitler est un stratège qui a toujours plusieurs fers au feu. En fait, il y a une chose et une seule qui compte, une condition nécessaire et suffisante pour endiguer le nazisme et y mettre fin rapidement : une trêve entre capitalisme et communisme, le temps d’éliminer ce régime qui tire tant de profit de leur affrontement ; en d’autres termes, un front antinazi intégrant l’URSS -et c’est bien ce que Blum et Eden, entre mille autres, ne prônent pas, ou prônent du bout des lèvres pour ne pas avoir l’air de rejeter trop brutalement la main qu’alors tend Staline. Churchill, qui est là-dessus d’une clarté de cristal pendant toutes les années 30, est alors hélas très utile à Hitler, qui par son isolement peut mesurer au jour le jour sa propre marge de manoeuvre. Cependant, s’il n’avait pas existé, ladite marge eût été plus grande encore, et ledit front antinazi, sans ce prêche fondateur et la présence fortuite du prédicateur aux commandes de l’Angleterre au printemps 40, sans doute bien plus tardif.


Justement, j’en doute ! (Une intervention française en Rhénanie en mars 1936 aurait-elle arrêté Hitler ?)

13/03/2003 15:22:55 en réponse à Re :Le marionnettiste et les antifascistes de Roy-Henry, qui écrit :

" Sous-entendez vous que rien n’était possible contre le nazisme sans un accord avec les communistes ?

Il me semble que l’intervention Française en Rhénanie en mars 1936 aurait résolu la question, n’était la pusillanimité d’Albert Sarraut et le défaitisme d’un Gamelin... Certaines forces -certaines réactionnaires- étaient prêtes à sauter sur l’occasion de l’humiliation de Hitler qui en serait résulté pour s’en débarrasser : occasion manquée !! "


"Accord avec le communisme ?" Une alliance défensive anti-allemande avec l’URSS aurait amplement suffi. En revanche, une intervention en Rhénanie sans clarifier ce point aurait mis les relations franco-anglaises dans un état proche de celui qu’elles connaissent en ce début d’après-midi du 13 avril 2003.

La France aurait certes pu faire valoir le traité de Locarno, que Baldwin aurait peut-être un peu moins ouvertement considéré comme un chiffon de papier que Blair les résolutions du conseil de sécurité, mais alors Roosevelt, que rien n’engageait, aurait condamné la position française encore plus sévèrement que Bush junior et Hitler, qui avait promis à ses généraux un ordre de retraite en cas d’avancée des troupes françaises, l’aurait peut-être donné en prenant son peuple à témoin d’une persécution intolérable, ou aurait ordonné résistance et guérilla en mettant l’occupant d’emblée dans une posture inconfortable. Tout cela pour dire que, s’il est vrai que la passivité a eu des conséquences catastrophiques, la décision à prendre n’était pas évidente, et le recours à la SDN pas nécessairement une mauvaise chose, à condition précisément qu’on y posât les vrais problèmes, et notamment l’association de la G-B au récent pacte franco-soviétique. C’était, comme par hasard, la position de Churchill.

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Quelle fermeté ? (de la nécessité de choisir, face au péril nazi, entre la fermeté et l’antisoviétisme )

14/03/2003 21:08:30 en réponse à Re :Justement, j’en doute ! de Roy-Henry qui écrit :

(...) quand on voit l’incapacité Franco-britannique de proposer un accord sérieux en 1939- on peut avoir des doutes sur cette possibilité en 1936, notamment auprès des dirigeants anglais, même avec un Eden pourtant l’un des mieux disposés, à l’exception de Churchill dont vous m’avez fait découvrir la prodigieuse aptitude à se projeter dans l’avenir...

Par conséquent, je persiste à penser que la réaction française en 36 aurait dû être ferme. Le refroidissement de nos relations avec la Grande-Bretagne n’aurait pas eu beaucoup de conséquences : celle ci aurait peut-être été plus attentive à la position d’un allié qu’elle considérera plus tard comme un valet. Bref, en 38 : Daladier-Blair, même combat !


Dans cet immobilisme et cette cécité des dirigeants britanniques on peut et à mon avis on doit lire, en priorité, l’effet des manoeuvres et des mimiques hitlériennes : je ne regarde que vers l’est, je ne suis qu’un bouffon inculte et vociférant, j’ai dû sacrifier mes chers SA dans la nuit des Longs couteaux pour ne pas m’aliéner les chefs de l’armée et je suis donc dans leurs mains, si je tombe mes successeurs ne peuvent être que les Rouges alors que je suis un si bon rempart contre eux...

On ne peut sauter à pieds joints de 36 à 38 ! C’est long, deux ans et demi inaugurés par une entrée des troupes françaises dans la Ruhr, une décennie après s’en être piteusement retirées. Que deviennent, pendant ce temps-là, l’Allemagne et l’Europe ? Le Front populaire n’arrive même pas au pouvoir, les élections étant reportées. Cela dans l’hypothèse d’une guerre et d’une occupation uniquement franco-belge de l’Allemagne, en butte à des attentats et à une désapprobation mondiale. Mais il se peut aussi que Hitler s’en tire avec une conférence du style de celle de Munich, d’où on écarterait soigneusement les Russes. Bref, je n’en démords pas, tant qu’on n’opte pas clairement pour une alliance avec l’URSS contre le péril nazi on ne saurait, précisément, prendre des décisions fermes.

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Pourquoi le Royaume-Uni et la France n’ont pas déclaré la guerre à l’Union Soviétique ?

en septembre 39, demande Al Germain le 18/03/2003

Réponse :

18/03/2003 18:26:45

Il y a dans votre question de départ un présupposé : que la France et l’Angleterre aient voulu défendre la Pologne. Dans ce cas, elles l’auraient mise devant ses responsabilités au mois d’août précédent, lors de la négociation tripartite de Moscou (négociation militaire où l’amiral Drax dirigeait la délégation anglaise, le général Doumenc la française et le maréchal Vorochilov la soviétique).

Elle a échoué devant le refus de la Pologne d’admettre, en cas d’invasion allemande imminente, les troupes soviétiques sur son territoire. Une demande de Vorochilov dès le début de la discussion (et d’autres autorités soviétiques depuis des années), militairement tout à fait justifiée. Drax s’est contenté de regarder le plafond et si Doumenc s’est démené pour faire plier Varsovie, ses supérieurs Daladier et Gamelin ont saboté ses efforts.

Staline, qui négociait en parallèle et secrètement avec Hitler, n’a finalement pas eu à choisir : seule l’Allemagne était prête à signer quelque chose. Et sitôt ce pacte signé, la France et l’Angleterre (qui malgré tout leur anticommunisme spéculaient que Staline n’irait pas jusque là) ne pouvaient plus défendre la Pologne et le savaient -mais étaient obligées de déclarer la guerre, ne serait-ce que pour pouvoir reprocher à Staline son abstention. Un piège hitlérien cousu main.

Et quand le 17 septembre Staline occupe sa part de Pologne, vous auriez voulu qu’on ajoutât à la non-guerre contre l’Allemagne voisine une non-guerre contre l’URSS inaccessible ? En fait, nos glorieux dirigeants occidentaux pensent alors que Hitler est au bord de la faillite, du seul fait qu’ils lui ont déclaré la guerre, et cette brillante analyse leur semble confortée par l’entrée soviétique en Pologne, clairement permise par une complicité nazie. La droite allemande va évidemment s’insurger contre cette collusion avec le diable. Ne pas se battre et attendre que les problèmes s’arrangent d’eux-mêmes est le dernier mot de leur attitude, à un Churchill près.



Antimuniquoi ? (à propos de la biographie de Pierre Cot par Sabine Jansen)

23/03/2003 17:55:55

Il faudrait se souvenir que les partis radical et socialiste ont imposé une discipline de vote absolue et que seul un électron libre de droite, Henri de Kérillis, s’est joint aux communistes pour voter contre les accords de Munich, le 4 octobre 38 (il y avait bien aussi un socialiste de la Côte d’Or nommé Bouhey, mais Blum l’a obligé à rectifier son vote).

Sabine Jansen fait d’ailleurs une erreur en parlant, pour Cot, d’abstention (p. 331). Ce qui vaut pour Cot vaut aussi pour Brossolette, Mendès France et quelques autres (comme Daniel Mayer, qui alors n’est pas député). On les crédite un peu facilement d’une hostilité aux accords qui n’est absolument pas attestée sur le moment.

On sait que je ne dis pas cela pour leur chercher des poux mais bien plutôt pour mettre en lumière le talent de Hitler, qui les avait bel et bien piégés.


Cot et de Gaulle

01/04/2003 13:33:57

Sur la fin de non-recevoir, unique en son genre, opposée par de Gaulle au désir de Pierre Cot de servir sous ses ordres fin juin 40, voici le seul élément précis que j’aie trouvé. Le général Béthouart, camarade de promotion de De Gaulle et, dit-il, favorable à son entreprise, ne peut à son grand regret rester en Angleterre car il doit suivre ses hommes (rapatriés de Norvège puis évacués de Bratagne) qui préfèrent aller au Maroc. Il permet tout de même à de Gaulle de haranguer lesdits hommes, mais il le met en garde.

Cela se passe le 30 juin, surlendemain de la première et chiche reconnaissance du mouvement gaulliste par le gouvernement britannique (de Gaulle reconnu comme "chef des Français libres qui se rallient à lui"). Béthouart raconte : "Pas un seul homme politique français ne s’est manifesté. Le bruit court cependant de l’arrivée de M. Pierre Cot. Cette présence auprès du général de Gaulle donnerait à l’appel du 18 juin un aspect politique qui risquerait de diminuer considérablement les possibilités de recrutement dans mes unités et je l’en préviens. Il me répond en termes vifs : ’Je n’ai rien à faire avec ces gens-là.’ " (Cinq années d’espérance, Plon 1968, p. 95) (cette citation a échappé à Sabine Jansen, qui cite en lieu et place une réflexion non référencée et non datée fournie par Crémieux-Brilhac (La France Libre, Gallimard 1996, p. 84) : "La moitié de mes aviateurs me quitteraient !"... ce qui, le 30 juin, n’aurait pas représenté un chiffre astronomique.)

Rappelons que de Gaulle au contraire accueille, et impose à des antisémites grincheux, Georges Boris, socialiste et ancien chef de cabinet de Blum. Ce qui corrobore l’expression "trop voyant" par laquelle il explique sobrement dans ses mémoires le non-recrutement de Cot. Il semble donc bien qu’ilsoit acculé : entre le 17 et le 28 juin, il a poursuivi deux objectifs, la reconnaissance par l’Angleterre des Français qui continuent la lutte comme ses seuls interlocuteurs, et leur regroupement au sein et sous les ordres d’un "comité national" composé d’éminentes personnalités civiles et militaires. Echec sur toute la ligne. N’étant pas homme à renoncer, il fait avec ce qu’il a sous la main et ne peut pas ne pas tenir compte d’un ostracisme aussi radicalement exprimé.

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Contexte mondial (sur l’assemblée du 10 juillet 1940 à Vichy)

03/04/2003 11:29:06

Le sujet tout à fait passionnant de cette prétendue assemblée dite nationale remettant les pleins pouvoirs à Pétain les 9 et 10 juillet 1940 mérite d’être replacé dans son contexte, où on trouve un armistice, une occupation, une agression par la marine d’un ex-allié qui n’a pas clairement renié dix ans d’appeasement, un pacte germano-soviétique, une patte de velours américaine devant les triomphes nazis, une alternative gaulliste dont personne ne parle mais à laquelle tout le monde pense au moins un peu et par dessus tout un Hitler au faîte de son aptitude à tirer les ficelles.

Ce contexte, comme la composition des assemblées et les conditions de leurs convocations, évoqués dans les posts précédents, interdisent de dire que c’est "la chambre du Front populaire" qui abdique devant Pétain. Ce sont tout bonnement des élus rameutés, dessaisis depuis deux mois par deux gouvernements aux abois de toute prise sur les événements et soucieuxde ne pas "ajouter aux difficultés de l’heure".

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Symétries vraies et fausses (à propos des inscriptions anti-anglaises du cimetière d’Etaples)

05/04/2003 05:24:17

Notre forum a certes des limites chronologiques mais justement, cela nous impose entre autres devoirs de lutter contre les amalgames en expliquant en quoi la situation de la SGM diffère de celles d’autres époques.

"Réveille-toi, Churchill, ils sont devenus fous" serait un graffiti plus approprié. Je ne dis pas qu’il faudrait l’écrire sur les tombes des soldats anglais du jour J. En revanche, ces tombes et leurs consoeurs américaines, il serait bon de les honorer particulièrement, par opposition. Avec un mention spéciale pour les canadiennes, puisque cette fois le Canada ne marche pas.

Le plus gros défaut des inscriptions d’Etaples c’est d’être racistes : vous êtres vilains, nous ne voulons même plus des dépouilles de vos pères, bien qu’ils soient morts en combattant pour notre liberté. C’est un "droit du sang" à rebours. C’est installer une logique du "choc des civilisations" faisant le lit des extrémistes des deux camps. Ce qui reste et doit rester l’image dominante de la SGM, c’est l’union, transcendant leurs défauts, de tous les gens et de tous les régimes de la Terre contre un cancer galopant, ennemi de toute civilisation, et une victoire qui, de décolonisation en démocratisation, continue d’inspirer ce qui se fait de mieux et de freiner le pire.

C’est l’ONU et son conseil de sécurité qui au bout de 60 ans peinent toujours à empêcher les agressions mais se révèlent insubmersibles.


Sur l’incendie du Reichstag

(à propos d’un compte rendu du Nouvel Observateur sur les mémoires de van der Lubbe, récemment publiés aux éditions Verticales) http://www.nouvelobs.com/articles/p2007/a192471.html

25/04/2003 11:27:43

Le ton de cet article est très déplaisant. Il proclame une thèse en ne la démontrant que par des arguments d’autorité et traite quasiment les incrédules (dont je suis) d’imbéciles rivés aux thèses du Livre Brun communiste (que personne à ma connaissance ne défend plus). Il fait une impasse totale sur les talents mystificateurs de Hitler et de Goering.

25/04/2003 18:18:07

" J’ai lu que des gens avaient entendu Hitler arrivant sur les lieux de l’incendie prononcer ceci : Mon Dieu faites que ce soit les communistes.

Je ne tiens pas à dire que Göring est tout blanc dans cette histoire mais est-il possible que Hitler soit "sincère" à ce moment ? "


C’est possible si Hitler est un parfait imbécile et un catastrophique gestionnaire de crise. Car s’il croyait les communistes capables de brûler soudain un grand édifice public dans le centre de Berlin, il ne devrait pas commencer par se jeter dans la gueule du loup.

26/04/2003 15:07:51

Les contradictions que vous signalez se résolvent aisément si on suppose que Hitler manipule tout le monde y compris les plus hauts dirigeants nazis, à part Göring. Tout comme Hanfstaengl, Goebbels est là pour fournir un alibi.

Franchement : si le nazisme n’était que coups de sang et improvisation comme le pensent les tenants de la thèse "van der Lubbe acteur unique", aurait-il fait autant de dégâts ? Je déposerai sous peu ici même un extrait de mon dernier article sur la question (dans le trimestriel "Guerre et Histoire" sur le terrorisme, septembre 2002).

26/04/2003 15:24:23 Van der Lubbe, coupable ou mis en avant ?

Résumons d’abord les faits : La salle des séances du Reichstag s’enflamme spectaculairement dans la soirée du jeudi 27 février 1933, quatre semaines après la venue au pouvoir de Hitler. Son principal lieutenant, Hermann Göring, doublement concerné en tant que président de la Chambre et ministre prussien de l’Intérieur, arrive aussitôt sur les lieux, bientôt rejoint par le Führer et par une meute de journalistes -dont un seul, l’Anglais Sefton Delmer, est autorisé à pénétrer dans l’édifice. Devant lui, les deux dirigeants se répandent en accusations contre le parti communiste. On a justement arrêté sur place un jeune maçon hollandais, Marinus van der Lubbe, qui s’accuse de l’incendie en le présentant comme une initiative isolée. On a trouvé sur lui un document communiste, ou du moins la police le fai-elle aussitôt savoir.

Des mesures immédiates sont prises pour arrêter les personnalités du parti, occupées à faire campagne (des élections législatives étant prévues pour le 5 mars) et, le lendemain, un décret pris en conseil des ministres suspend toutes les libertés « à titre provisoire ». Elles ne seront jamais rétablies : la loi du 23 mars reprendra les termes de ce décret, et elle sera périodiquement reconduite... par un Reichstag désormais élu sur liste unique, après la suppression de tous les partis non nazis (mai-juillet) et la dissolution, en octobre, du Reichstag élu le 5 mars. Le gouvernement, pour sa part, se refuse à admettre que van der Lubbe ait agi seul et on procède bientôt à l’arrestation de Torgler, chef du groupe communiste auReichstag, censé avoir ouvert les portes à l’incendiaire, puis de trois Bulgares membres dela direction du Komintern et présents secrètementà Berlin, Dimitrov, Popov et Tanev.

On ne remontera pas plus haut dans lahiérarchie du communisme allemand ou international et les cinq arrêtés sont jugés à Leipzig, l’automne suivant, dans une ambiance internationale surchauffée. Dimitrov s’illustre en assurant lui-même sa défense et en poussant l’accusation dans ses retranchements, notamment lors de la déposition de Göring comme témoin. Seul le jeune Hollandais est reconnu coupable et il sera rapidement exécuté, en violation de la loi qui ne prévoyait pas une telle peine, sans qu’on lui ait jamais permis de rencontrer sa famille ou quelque personne indépendante du pouvoir (pendant les débats il paraissait hébété et répondait surtout par des monosyllabes). Torgler fera quelques années de camp avant d’accepter, en temps de guerre, d’animer de fausses émissions communistes. Quant aux Bulgares, acquittés comme lui faute de preuves, ils finiront par être expulsés vers l’URSS, après deux mois d’une attente propice aux rumeurs les plus alarmistes.

Un débat biaisé

L’accusation portée contre les communistes est vite retournée contre les nazis, non seulement par ceux qu’elle vise mais par un mouvement mondial d’opinion. Le communiste allemand exilé Willy Münzenberg, propagandiste génial, diffuse à des millions d’exemplaires un Livre brun de la terreur nazie en deux tomes, au moment du procès de Leipzig, et organise à Londres un contre-procès très couru : il en ressort que l’attentat, dirigé par Göring sur l’ordre de Hitler, a été exécuté par un commando de SA, utilisant pour ne pas se faire repérer un passage souterrain qui relie la Chambre à la résidence de son président. Cette mouvance n’est pas tendre non plus pour van der Lubbe, qui n’était pas communiste mais l’avait été, en Hollande, jusqu’en 1930, avant de rompre en reprochant au parti sa mollesse : c’est le thème du « trotskyste agent de la Gestapo », bientôt omniprésent dans les procès de Moscou, qui s’esquisse ici, redoublé d’accusations sexuelles aussi peu étayées que médiocrement révolutionnaires : le Hollandais a été l’amant du chef SA Ernst Röhm, et l’homosexualité, ce n’est pas beau du tout.

Si la thèse de la culpabilité des nazis laisse, l’anticommunisme aidant, bien des gens sceptiques dans les années trente, elle devient très majoritaire au lendemain de la guerre, bien que l’implication de Göring ait été envisagée lors du procès de Nuremberg, et n’ait pas été retenue. Un retournement spectaculaire se produit vers 1960. Un chercheur allemand amateur nommé Fritz Tobias, ancien officier de renseignement, écrit force articles, puis un gros livre, pour développer la thèse de l’Alleintäter : van der Lubbe aurait agi seul et le reste ne serait que mauvaise littérature politicienne, de quelque obédience qu’elle soit. Tobias affiche des opinions de droite et brocarde la RDA, où on réédite pieusement les Livres bruns. Il trouve des contradicteurs à gauche, et même dans la droite antinazie : un « comité de Luxembourg », parrainé entre autres par quelques ministres du général de Gaulle, s’attache à rassembler des preuves contre Hitler et son entourage. Cependant, en 1964, Tobias reçoit un renfort de poids. Hans Mommsen, héritier d’une lignée de grands historiens, est non seulement un universitaire d’envergure, mais un farouche antinazi, profondément engagé à gauche. En un très long article de revue, lui-même pieusement réédité dans les années 1990, il donne aux analyses de Tobias, à quelques détails près, des lettres de noblesse qui vont leur assurer une domination écrasante pendant plusieurs décennies, au moins chez les spécialistes. Tout d’un coup la science est censée apporter sagesse et lumière dans un débat jusque là gouverné par la passion.

Cependant, si on examine ce travail avec une parcelle de l’esprit critique dont lui-même accable la plupart de ses devanciers, on est vite intrigué par des curiosités méthodologiques. Il s’intéresse assez peu aux faits, et bien plus aux failles des théories adverses. Il écarte ce qui gêne sa démonstration avec une brutalité radicale : ainsi, tous les témoignages sont récusés, au motif que tous auraient été pollués par les théories en vigueur, et le corpus des sources se voit drastiquement réduit aux documents écrits . Ceux-ci consistant essentiellement en rapports de police, la démonstration s’en trouve fort simplifiée : il y a d’un côté des professionnels consciencieux, qui recueillent les aveux de van der Lubbe et lui font reconstituer ses gestes d’une façon qui cadre à peu près avec les horaires présumés, de l’autre des nazis surpris par l’événement mais doués d’excellents réflexes propagandistes. Il est vrai que le comité de Luxembourg ne donne pas, de son côté, l’exemple de la sérénité scientifique, après comme avant la réunification allemande : l’une de ses dernières productions, en 1994, voit dans les attentats anti-immigrés en ex-RDA le signe avant-coureur d’une résurrection du nazisme, dont les tentatives d’innocenter le Troisième Reich de l’incendie du Reichstag seraient un autre présage.

Des incertitudes... et une certitude

Il y a cependant du bon dans tous ces râteliers. Ainsi Mommsen m’a mis la puce à l’oreille en plaidant que la piste du souterrain avait été soufflée à la presse par Göring . Mais bon sang mais c’est bien sûr ! Les nazis jouent décidément avec beaucoupde coups d’avance. Ils écrivent eux-mêmes une bonne part des Livres bruns : la piste du commando, c’est eux qui la suggèrent, en esquissant non seulement son itinéraire, mais son équipement, puisque le même Göring parle d’un apport massif de matériaux inflammables. On peut d’ailleurs se demander si l’homosexualité, totalement imaginaire, de van der Lubbe, n’aurait pas été également suggérée par quelque fuite gestapiste, et remarquer qu’en tout cas cette prose servait merveilleusement les nazis en fournissant une rampe de lancement à leur manoeuvre suivante, l’exécution de Röhm motivée par un ensemble de griefs où la moralité figurait en bonne place (cf. infra).

Tobias et Mommsen, moins soucieux de démontrer que van der Lubbe a agi seul que d’établir qu’il a pu le faire, s’adonnent à des considérations pyrotechniques tout à fait intéressantes. Si le bâtiment s’est enflammé d’un coup, ce n’est pas parce qu’un commando dirigé par le SA Karl Ernst a répandu force bidons de liquides inflammables et allumé de nombreux foyers (thèse des Livres bruns) mais parce que van der Lubbe, errant dans les ténèbres et jetant partout des allumettes impuissantes, aurait par hasard mis le feu à un rideau dont la combustion aurait transformé la salle des séances en « cheminée ». Voilà certes démontrée la possibilité d’une agression individuelle (à la condition, non remplie par Tobias ni par Mommsen, d’expliquer comment son auteur a pu entrer sans se faire remarquer)... mais aussi, et combien plus, la possibilité d’un téléguidage discret.

Elu au mois d’août précédent président du Reichstag, un lieu que Hitler détestait au point de l’écrire dans Mein Kampf, Gôring avait eu tout loisir d’étudier les moyens d’en finir avec l’édifice, et de recruter ou d’infiltrer dans le personnel de très sûrs camarades. Tobias et Mommsen ne s’intéressent guère à la biographie et aux mobiles de leur coupable pourtant unique, au contraire d’Edouard Calic, l’un des animateurs du comité de Luxembourg, qui a montré sans être démenti que van der Lubbe était en contact avec un groupe d’ultra-gauche. En quatre semaines, une police nazifiée au pas de course avait largement le temps de pénétrer ces milieux si ce n’était déjà fait, notamment au moyen de quelque salarié du Reichstag. S’il a été introduit par un conspirateur de cette sorte, et persuadé par lui ou par d’autres que son geste incendiaire allait déclencher un réveil des masses allemandes, il est on ne peut plus normal qu’il ait pris toute la faute sur lui.

Spéculations, certes, que tout cela. Mais plus prudentes, ô combien, que d’affirmer que van der Lubbe a accompli seul son herculéen travail, sous prétexte que ses complices sont inconnus ! Confondre l’absence de la preuve avec la preuve de l’absence n’a rien d’une méthode historique et n’est qu’une prime octroyée aux effaceurs de traces, comme aux enquêteurs peu curieux. Il apparaît, par exemple, à la lecture de Tobias comme à celle de Mommsen, que la police a été bien aise de se concentrer sur le suspect qui lui tendait les bras et n’a pas accompli le geste qui seul aurait pu établir l’absence de complicité : interroger à loisir les personnes présentes à l’intérieur du bâtiment, qu’elles aient une raison professionnelle de se trouver là ou non. Le surgissement immédiat de Göring sur les lieux et son souci de mettre la main au collet des notables communistes avant toute investigation, ont compromis irréparablement le sérieux de l’enquête.

Reste que ce gouvernement n’est pas n’importe lequel. Depuis un mois il a, de manière quasi-quotidienne, étendu son pouvoir répressif et le décret du 28 février vient couronner un édifice. Prétendre qu’un hasard en a fourni l’occasion revient à peu près à dire que le toit d’une maison n’a pas été posé par le couvreur, mais amené par une tempête, qui a arraché à un autre bâtiment une couverture aux dimensions voulues. Témoin les gros titres du quotidien nazi le 25, soit deux jours avant l’événement : le Völkischer Beobachter faisait état de la découverte, à la faveur d’une perquisition au siège du parti communiste, d’un « complot » et d’un « gigantesque plan de subversion mondiale ». Puis Göring, dans une conférence de presse au lendemain de l’incendie, avait précisé que les pièces saisies, qui seraient bientôt publiées (et ne le sont toujours pas), faisaient état de futurs attentats contre des bâtiments publics. Entre-temps, un inconnu aurait fourni à la manoeuvre un concours fortuit ? Le bon sens commande à l’historien de conclure, avec une forte probabilité, que les nazis ont fomenté l’incendie du Reichstag d’une manière extrêmement habile, en s’arrangeant pour être soupçonnables sans que rien ne puisse être prouvé, de façon qu’un doute subsistât et qu’une culpabilité communiste fût envisageable, au moins dans un premier temps.

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le 18 décembre 2001



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