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Un livre fondamental sur la direction SS



avant-propos de François Delpla



En librairie le 18 mai 2006

Editeur : Patrick Robin

Auteurs : Arno Kersten, résidant à Copenhague, et Emmanuel Amara, journaliste français

Titre : Felix Kersten, le dernier des justes

Une première approche d’historien

Vous avez dans les mains un des ensembles documentaires sur le nazisme les plus importants qui soient jamais venus au jour. Parmi les pièces qui ont fait surface au cours des dernières décennies, seul le journal de Goebbels peut lui être comparé, non point certes par le volume, mais par la qualité de l’information. En cours de parution intégrale depuis 1987, le journal de Goebbels est en train de produire des effets dévastateurs pour beaucoup de préjugés et d’approximations. Avec Kersten, nous sommes aussi dans le premier cercle du pouvoir et peut-être encore plus près du centre car, si Goebbels était chargé de la propagande, Himmler l’était de l’action, et ce de façon croissante jusqu’aux derniers jours de la guerre. Toutefois, il ne s’agit ici que d’un avant-goût : il faut souhaiter que le journal du masseur de Himmler soit mis prochainement à la disposition du public dans son état intégral d’origine.

Ce dossier fait apparaître, de la façon la plus intéressante, un faux pli pris par l’histoire au lendemain d’un événement (comme il est de règle, presque toujours, pour les faux plis : plus ils sont précoces, plus ils sont durables ). Les contacts entre Himmler et les puissances occidentales à la fin de la guerre, via la Suède, ont eu pour vecteurs principaux, outre le comte Folke Bernadotte, Félix Kersten et Norbert Masur. Bernadotte, membre de la famille royale suédoise, avait tiré la couverture à lui, entraînant l’adhésion des spécialistes, dans un ouvrage paru dès juin 1945. Les documents présentés ici montrent à quel point le rôle de Kersten et celui de Masur, représentant de la Suède à la direction du Congrès juif mondial, avaient été gommés ou minorés. D’autre part, ils aident à distinguer deux niveaux habituellement confondus : Himmler sondait les Occidentaux en vue d’une paix séparée et d’une alliance contre l’URSS, et sur ce chapitre Bernadotte jouait le rôle principal, du moins en mars-avril 1945 (et du moins dans la filière suédoise, car il y en avait au moins une autre, passant par la Suisse) ; le même Himmler utilisait, pour créer une atmosphère favorable à la discussion, le sort des prisonniers et surtout des déportés, menacés de mort par Hitler, en affirmant qu’il pourrait éventuellement préserver leur vie et les envoyer en lieu sûr, globalement ou par petits contingents : à ce propos les intermédiaires principaux étaient Masur et, surtout, Kersten.

En conséquence, outre un travail critique sur les documents et les témoignages, il restera aux historiens une tâche essentielle : expliquer l’oubli de ces deux noms. De ce point de vue, les considérations développées à la fin du livre sont loin d’épuiser le sujet. La vanité de Bernadotte et son prestige de martyr de la paix en Palestine sont au mieux des facteurs anecdotiques. Avec le jeu trouble de la Suède, pressée de souligner ses mérites « humanitaires » pour faire oublier ses collusions avec le Troisième Reich, nous nous rapprochons d’une explication de fond. Mais elle reste très incomplète.

Une guerre mondiale ne s’explique, même dans ses détails, que par une vision d’ensemble du tableau. S’agissant de la Seconde, la seule méthode féconde consiste à mesurer le comportement de chaque acteur à l’aune du défi hitlérien.

Qui donc est Félix Kersten, à en croire les matériaux mêmes de cette enquête ? Un médecin aux méthodes originales, qui s’est assuré une clientèle huppée et cosmopolite et qui tout d’un coup, en mars 1939, se fourvoie auprès d’un patient qui se révélera progressivement, au cours des trois années suivantes, comme l’individu le plus sanguinaire depuis l’aube de l’humanité.

D’où la perplexité du praticien et, très vite, sa résolution de lui arracher le plus de victimes possibles. D’où aussi une autre conséquence : la croyance, fondée sur tous les indices fût-ce les plus ténus, que la source du mal n’est pas dans le patient, mais dans un maître qui le terrorise, et qu’il s’agit donc, en une version du mythe de Faust assumée comme telle, de disputer cette âme à ce Méphisto. Kersten a soigné Himmler : en soulageant l’ordonnateur d’innombrables crimes de douleurs invalidantes, ne lui a-t-il pas permis d’être plus efficace ? Le médecin ressent-il alors une culpabilité diffuse ou garde-t-il en toute bonne conscience la position d’un soignant, qui prête assistance aussi bien à son patient qu’à ses victimes potentielles ? Toujours est-il qu’au fil de son journal il attribue à Himmler une certaine conscience morale, et que ce point pourra être discuté.

Les actes du procès de Nuremberg offrent un bon exemple des limites des analyses produites au lendemain de l’événement : on s’était ingénié à repérer les principaux bourreaux et à démontrer leur implication, bien plus qu’à cerner les motivations des crimes, et on s’était fort peu intéressé à ceux qui, disposant de moyens d’intervention, avaient laissé faire, des simples témoins aux dirigeants des grandes puissances.

L’ignorance du rôle de Kersten s’explique par cette atmosphère. Autant le monde était prêt à recevoir le livre de Bernadotte, montrant l’effort d’un héros sans passé (car ses actions antérieures, en liaison avec le gouvernement suédois ou le Comité international de la Croix-Rouge, étaient laissées dans l’ombre) pour assurer le sauvetage des déportés dans le chaos de la débâcle allemande, autant la mise en relief d’un homme qui avait fréquenté le pouvoir nazi de très près, longtemps et jusqu’au bout, n’était guère à l’ordre du jour, et moins encore la reconnaissance de ses mérites.

Ignorés du grand public comme des spécialistes, les efforts des supporters hollandais, anglais et israéliens de Kersten sont dignes à coup sûr d’être connus. Aurait-il, comme le gouvernement néerlandais l’a longtemps réclamé et comme le soutiennent les auteurs du livre, été digne du Nobel ? Peut-être, si on s’en rapporte à la liste des lauréats, dont plusieurs avaient été des défenseurs de la paix un peu intermittents... Mais dans l’absolu, s’agissant de la sauvegarde ou du rétablissement de la concorde entre les nations mise à mal par l’entreprise nazie, un seul pouvait décemment être couronné, et d’ailleurs il le fut (en 1953, non point toutefois par le prix de la paix mais de façon un peu biscornue, même s’il écrivait fort bien, par celui de littérature) : celui qui avait toujours vu venir le péril et prôné avec cohérence la plus grande fermeté, Winston Churchill.

Kersten, qui fait la connaissance de personnalités nazies de premier plan à une date aussi tardive que 1939, a sans doute usé au mieux de son influence -même s’il faut, et ce sera sans doute l’orientation principale des recherches induites par la présente publication, faire la part des manœuvres et des calculs de Himmler, Heydrich et consorts lorsqu’ils se confient à lui ou lui concèdent des libérations. Mais il a côtoyé de bien près l’innommable et il n’est pas évident que l’attribution à Kersten du prix Nobel de la Paix, commentée dans les médias du monde entier, aurait ouvert les yeux de ses habitants sur la nécessité et les moyens d’agir en temps utile contre le totalitarisme.

Avant de laisser le lecteur prendre connaissance des méandres de ce passionnant dossier, je terminerai par quelques exemples flagrants de manipulation. P. 70 , il est question d’une tractation entre des gradés de la SS et des émissaires occidentaux, en Suisse, pour échanger des Juifs contre de l’argent destiné à l’achat de machines agricoles. Kersten, informé, s’enquiert auprès de Himmler, qui dit tout ignorer de l’affaire et promet de se renseigner. Puis le Reichsführer SS confirme et justifie cette démarche, avant d’y renoncer sur les instances de son masseur. Il est évident que Himmler était au courant, depuis le début, de cette tractation qui présente d’ailleurs de fortes similitudes avec celle qui se déroule à la même époque entre Eichmann et Joël Brand, à propos des Juifs de Hongrie.

Le second exemple se trouve p. 72 : après la bataille d’Arnhem, où les troupes allemandes ont repoussé un assaut aéroporté très dangereux des Alliés, principalement britanniques, Himmler dit à Kersten qu’il avait été prévenu de la manœuvre ennemie six jours à l’avance, ce qui avait permis de préparer les défenses. Or dans les nombreux ouvrages consacrés à cette bataille rien de tel n’apparaît, alors que, si un renseignement de cette nature avait été obtenu de quelque espion par le commandement allemand, de nombreux officiers qui n’avaient plus rien à perdre en auraient témoigné après la guerre. Cette information glissée dans l’oreille de Kersten ressemble fort à une intoxication, destinée à semer le soupçon chez les ennemis, et aussi, car les manœuvres nazies font souvent d’une pierre plusieurs coups, à présenter Himmler comme plus puissant et plus informé qu’il n’est. « J’ai appris... j’ai ordonné... ». Or le maître des SS, chef de toutes les polices, s’il avait récemment ajouté à sa titulature le ministère de l’Intérieur, n’était ni ministre de la Défense, ni premier ministre, ni chef de l’Etat, et n’avait donc pas d’ordres à donner pour la défense du front : alors que Hitler est resté jusqu’au bout à la tête de son régime, Himmler joue au Führer, dès ce mois de septembre 1944, pour que les Alliés le prennent au sérieux et aussi, suivant une habitude bien établie chez les dirigeants du Reich dans leurs contacts avec l’étranger, pour dissimuler les ruses et le pouvoir, absolu de bout en bout, du véritable patron.

On peut aussi s’interroger sur le degré de sincérité des confidences faites à Kersten, au printemps de 1941, sur l’imminence d’une déportation massive vers l’est de millions de Hollandais. Cela ressemble beaucoup à une métaphore de la déportation des Juifs, destinée à tester l’idée et les réactions qu’elle suscite.

Le passage le plus intéressant du journal, parmi tous ceux qu’on va lire, est sans doute le propos de Himmler sur les origines partiellement juives de Heydrich, p. 39 . Ce bruit récurrent a fait l’objet de recherches savantes, qu’a résumées Karin Flachowsky dans un article récent . L’arbre généalogique du deuxième personnage de la SS ne comporte rien de tel, et il va de soi que Himmler n’avait pas attendu les travaux des historiens pour le savoir. Il diffame tranquillement le disparu -non point lorsqu’il lui prête du « sang juif », mais lorsqu’il prétend que son zèle dans le massacre procédait d’un souci personnel de purification. A-t-il pour le faire quelque mobile privé, comme la jalousie envers un brillant second qui aurait fini par lui faire de l’ombre ? Une autre hypothèse, qui cadre parfaitement avec les arguments employés, serait que Himmler prépare déjà l’avenir : mettre ainsi la Solution finale sur le compte d’un fou, c’est suggérer que lui-même, certes coresponsable du génocide pour des raisons tenant à la « défense de l’Etat », ne nourrit pas une haine aussi profonde et pourrait mener, dans d’autres conditions, une autre politique.

Kersten est donc abusé, et ne paraît pas toujours s’en rendre compte. Il occupe dans la stratégie nazie une fonction : celle de maintenir un lien, au plus fort de l’affrontement militaire, entre l’Allemagne et les belligérants de l’Ouest, afin d’explorer sans relâche les voies et moyens d’un compromis sur le dos de l’URSS. Ses interlocuteurs utilisent cyniquement le sort des déportés en général, et des Juifs en particulier, pour créer un sentiment d’urgence propre à stimuler les diplomates. Dire cela, c’est dévoiler ce que l’époque avait de terrible, sans retirer son mérite à un homme qui tentait de sauver le maximum de vies, en exposant la sienne dans la fournaise de plus en plus ardente du Reich agonisant.

le 2 mai 2006

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