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Dialogue avec les oeuvres

Sur le travail de Laurent Joly



et plus particulièrement son livre Vichy dans la "Solution finale" / Histoire du commissariat général aux Questions juives



éditions Grasset, mars 2006

Laurent Joly est un chercheur courageux. Il s’attaque à une montagne : celle des écrits qui depuis la Libération, pour les raisons les plus variées, ont prétendu que la politique antisémite du premier Vichy était purement autochtone. Il se serait agi, en gros, de la revanche des antidreyfusards doublée de celle d’une droite mal remise de ses frayeurs de 1936, après la victoire électorale de Blum.

Dès les premières pages de son livre, n’y allant pas par quatre chemins, Joly écrit :

En réalité, dès l’été 1940 (...), l’antisémitisme vichyssois subit l’influence nazie. (p. 17)

Traitant de la genèse du statut (qu’hélas il s’obstine à appeler "du 3 octobre" sans même se demander si ce texte, publié au JO du 18, n’est pas antidaté pour complaire au patron de l’antisémitisme européen), il parle p. 76 (entre guillemets, on se demande pourquoi) d’une "pression" des autorités allemandes. Il interprète ainsi, et il est l’un des premiers à le faire, le projet allemand d’une ordonnance contre les Juifs en zone occupée, annoncé à Vichy le 10 septembre (et finalement mis en vigueur le 27). Cette annonce, dit-il, rend inévitable une grande loi antijuive en zone sud, en raison du souci de "l’unité administrative de la France" qui anime le gouvernement de Vichy.

Enfin, l’auteur met en relief le rôle d’Abetz en la matière, tout en le présentant comme le porte-parole du Führer.

Donc, l’essentiel est dit. Et pourtant, une impression de flou se dégage de ces cent premières pages. Car il y manque une réflexion, d’une part sur la politique de Hitler (dont on peut avoir l’impression qu’elle est brutale, purement et simplement), d’autre part sur le jeu du gouvernement Pétain en matière diplomatique, enfin sur le contexte général de la guerre. Par exemple, il n’y a pas la moindre allusion à Mers el-Kébir, ni à Dakar, ces deux moments clés des rapports franco-britanniques, essentiels pour jauger le positionnement de Vichy face à Berlin. Car c’est alors que se prend, en deux temps, le virage vers la politique de collaboration qui s’épanouit à Montoire.

Votre serviteur reçoit un coup de griffe dans une note, p. 85, à propos du présumé retard de la publication du statut. Joly affirme sans la moindre preuve que l’annonce à Vichy par l’occupant, le 9 octobre, d’une nouvelle ordonnance en zone nord, promulguée elle aussi le 18, aurait entraîné une nouvelle réflexion (devait-on modifier le statut en conséquence ?), au terme de laquelle le statut aurait été publié dans son état du 3 octobre. Joly ajoute :

L’hypothèse selon laquelle le statut aurait été conçu autour du 18 octobre, comme "monnaie d’échange" préparant la réunion de Montoire du 24, avancée par François Delpla, La face cachée de 1940, F-X de Guibert, 2003, p. 15-16 et 147-148, est totalement fantaisiste.

Digne de cet adjectif serait en effet un propos affirmant qu’un texte du 18 a été conçu autour de cette date ! Je n’ai évidemment jamais nié que le 3 octobre le texte ait été dans un état de préparation avancé. Joly commet ici, outre une erreur de lecture, une faute bibliographique : il se réfère à ma thèse, laquelle résume quatre ouvrages dont le Montoire, dans lequel il aurait trouvé une foule de détails rendant son contresens beaucoup plus improbable. En revanche, je suis pour ma part intéressé par cette affaire, que j’ignorais et qu’il a trouvée dans les archives, de nouvelle ordonnance soumise le 9. Il s’agit d’un texte de nature économique, ayant trait à la spoliation des capitalistes juifs. Vichy est résolument contre. L’adoption du statut, qu’Abetz ne demandait pas, pourrait donc être une manière de contre-proposition : nous voulons conserver les entreprises françaises en l’état, mais nous ne combattons pas pour autant votre politique antisémite, la preuve !

Joly a cent fois raison de souligner que tout cela se passe dans une concertation étroite avec les autorités occupantes. Il lui reste à situer ces tractations dans un contexte général (il ne parle d’ailleurs même pas de la Révolution nationale, proclamée les 9 et 10 octobre) et à pénétrer les subtilités de la domination nazie, en rompant avec le point de vue fonctionnaliste sur les rivalités bureaucratiques.

pour en débattre

le 12 juillet 2006



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