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Dialogue avec les oeuvres

A propos du livre d’Edouard Husson "Nous pouvons vivre sans les Juifs"



(Perrin, 2005)



texte paru, à quelques détails près, dans le numéro 37 de la revue Aventures et dossiers secrets de l’histoire (juillet 2006)

Point de passage obligé de toute étude sur le génocide des Juifs par les nazis, la conférence de Wannsee (réunissant le 20 janvier 1942 une quinzaine de hauts cadres du Troisième Reich, dont la moitié de SS) a fait l’objet, ces dernières années, de plusieurs ouvrages anglais ou allemands. Celui d’Edouard Husson marque, par rapport à eux, un net progrès. Il fait suite, tout en s’y référant abondamment, au premier livre d’un historien français sur le génocide, Florent Brayard, paru moins d’un an auparavant . Or, si la rafle des Juifs par le gouvernement de Vichy avait fait l’objet, depuis les efforts pionniers de Serge Klarsfeld au début des années 80, d’une grande attention de la part des historiens français, les raisons et les attentes du commanditaire allemand restaient dans l’ombre, ou dans la lumière étrangère de publications anglo-saxonnes rarement traduites, ou encore d’un résumé de travaux allemands dû à Dominique Vidal . Il faut donc saluer ces débuts de la recherche universitaire française sur le groupe dirigeant nazi. Car les bonnes nouvelles ne s’arrêtent pas là : ce travail n’est que l’avant-propos d’une biographie de Reinhard Heydrich -et elles ne sont pas légion : nous avons donc affaire à une manière nouvelle d’aborder le Troisième Reich, en explorant des domaines jusque là négligés comme la carrière de ce cadre tôt disparu.

A une bonne connaissance des textes déjà connus, auxquels il ajoute des archives nouvelles (sans beaucoup de références : la biographie devrait y pourvoir), Husson joint l’art de lire entre les lignes -une pratique dont les risques, élevés mais ô combien payants en cas de succès, rebutent trop souvent ses confrères (pour ne prendre qu’un exemple, combien de temps devra encore s’écouler pour en finir avec la lecture au premier degré des propos de Hitler et de Göring censée expliquer, par leur incompétence et leur sottise, l’arrêt du 24 mai 1940 devant Dunkerque !). Il s’attaque essentiellement, de ce point de vue, à deux textes : le protocole de Wannsee, signé d’Adolf Eichmann, et les « propos de table » de Hitler dans la deuxième moitié de 1941. A partir d’une observation fine des mesures antisémites, il montre qu’au début de 1941 Heydrich élabore un plan de « solution finale » peu différent de celui qui sera présenté à Wannsee. Cependant, il ne s’agit alors que de rafler les Juifs et de les transporter vers des camps de travail à régime très sévère ; ce sont les survivants qu’il s’agira d’assassiner à proprement parler, car ces rescapés d’une sélection draconienne pourraient engendrer une « nouvelle race » redoutable. Heydrich a donc présenté à Wannsee un plan dépassé car, entre-temps, l’année 1941 a été marquée par une escalade : l’habitude de massacrer les Juifs, masculins et adultes d’abord, puis de tout âge et des deux sexes, s’est installée (sur l’ordre de Hitler et avec la stimulation personnelle, sur le terrain, de Himmler et de Heydrich) au cours des premières semaines de la campagne contre l’URSS.

La thèse centrale du livre est donc celle-ci : Heydrich ayant échoué à trouver des zones pour isoler et affamer les Juifs dans les territoires dominés en 1939-40, une « solution finale », consistant à rafler les Juifs européens tombés directement ou indirectement au pouvoir de l’Allemagne, pour les envoyer dans des endroits inhospitaliers où ils mourront en grand nombre, est planifiée à partir du milieu de 1940. L’objectif géographique varie en fonction de la conjoncture militaire : Madagascar peu après la chute de la France, puis des zones reculées de l’URSS (l’Angleterre poursuivant une résistance inattendue et tenant les mers, la solution « Madagascar » est abandonnée dans l’automne de 1940). Lorsque cette conjoncture vire à l’aigre, avec l’enlisement de la campagne de 1941 contre l’URSS, le calendrier est tout de même maintenu, et va s’accompagner d’un recours croissant au meurtre expéditif. Heydrich, qui au cours de ce processus a augmenté son pouvoir et son influence, expose néanmoins, à Wannsee, le plan d’« évacuation » qu’il a élaboré un an plus tôt, pour faire passer plus facilement le projet en estompant son caractère immédiatement meurtrier, sans le dissimuler tout à fait.

Les ouvrages antérieurs ont disséqué tant et plus les faits et gestes des dirigeants nazis à l’automne de 1941, dans l’espoir de repérer le moment exact de la décision d’exterminer les Juifs européens, dont on s’accorde aujourd’hui à dire qu’elle a été prise par Hitler. Husson propose une datation nouvelle et l’argumente avec brio : la décision est sinon prise, du moins signifiée à un entourage choisi, le 9 novembre 1941. Pour preuve directe, un document généralement tenu en piètre estime, mais ici fort révélateur : le journal de Kersten, le masseur de Himmler, qui le 11 entend le chef SS dire que Hitler l’a chargé de l’extermination des Juifs. La chose doit donc s’être produite un peu avant, et Himmler était avec Hitler le 9. Or le Führer a le sens des anniversaires et le 9 novembre, qui verra beaucoup plus tard la chute du mur de Berlin, est dès ce moment la date la plus lourdement chargée de l’histoire allemande au XXème siècle : effondrement du Reich de Guillaume II au profit d’une République qui demande l’armistice (1918), putsch manqué des nazis à Munich (1923), nuit de Cristal (1938) -les deux dernières dates ayant été choisies déjà, très probablement, par Hitler, dans le dessein d’effacer les conséquences de la première. Husson propose de prolonger l’intuition de Philippe Burrin (1989), suivant laquelle Hitler, en décidant de la Solution finale, était obsédé par le souci qu’il n’y ait pas un « nouveau 9 novembre 1918 » -cet effondrement étant présenté, dans la mythologie nazie, comme le résultat d’un travail de sape des Juifs.

L’intuition est étayée par une analyse serrée des propos de Hitler dans la même période. Ainsi dit-il à Himmler, le 5 novembre, que pour éviter un nouveau novembre 1918 il faut « infliger sans hésitation la peine de mort aux criminels ». Voilà qui est explicite, dit Husson, « dans le mode hitlérien de la suggestion » (p. 146). Le même soir, il évoque l’engloutissement de Juifs dans des marais comme un fait accompli alors qu’en octobre il en parlait comme d’une éventualité. Puis il prononce la phrase qui servira de titre au présent livre. Le 9 novembre, précisément, à l’occasion de la rituelle commémoration du putsch, il dit aux cadres du parti, pour les rassurer sur la situation militaire, que « dans certaines circonstances » le Reich pourra combattre indéfiniment, tout en maintenant la cohésion des nations européennes : ces circonstances, dans la thématique nazie, ne peuvent guère consister qu’en l’élimination des Juifs, ennemis jurés du Reich et fauteurs de division.

C’est par ce dernier exemple que j’entamerai la partie critique de cette recension globalement très positive. « Dans certaines circonstances », cela pourrait tout aussi bien renvoyer à des facteurs militaires, par exemple la prise de Moscou avant l’hiver, qui fait alors l’objet d’une offensive de la dernière chance, non encore handicapée par la neige. Tout en trouvant donc très intéressant le décryptage tenté par Husson, je relève qu’il est parfois un peu trop systématique. Mais surtout, cette manière « à la fois cryptée et suggestive » (p. 150) qu’a Hitler de s’exprimer est constatée (avec un rare mérite) plus qu’expliquée. On en retire l’impression que Hitler ne veut pas parler trop crûment d’assassinat, ce qui est certainement exact, mais la raison, pourtant évidente, n’est pas dégagée, ou trop fugitivement. Il y a tout un art nazi, et d’abord hitlérien, de mettre aux gens le pied à l’étrier sans les informer du but de la course. Et cela dans tous les domaines : Hitler étale volontiers des plans qui ne correspondent pas, ou pas tout à fait, à ce qu’il a en tête, et sont en fait destinés à tâter le terrain, ainsi qu’à préparer les esprits. On pourrait à tout le moins se poser une telle question à propos du projet de déportation des Juifs à Madagascar. Husson le prend au premier degré, comme l’hypothèse de base qui gouverne les travaux de la direction SS entre le mois de juillet 1940 et un moment, d’ailleurs assez mal défini, de l’automne, non sans que l’idée ait été avancée déjà avant la guerre. Or ce projet est-il autre chose qu’un ballon d’essai, destiné à vérifier que les cadres qui vont être chargés de la mise en œuvre du génocide sont psychologiquement disposés à rafler les Juifs et à les éradiquer du continent européen ?

Pour s’en convaincre, il n’est que de replacer cette question dans la stratégie d’ensemble du chef : a-t-il vraiment, à un moment quelconque, eu des vues sur l’Afrique et souhaité, par exemple, récupérer les anciennes colonies allemandes, tel le Tanganyika, dont un complice intime de Hitler pour les assassinats, Philip Bouhler, affirme au printemps 40 vouloir devenir le gouverneur (p. 61) ? Ou tout cela n’est-il que jeu de rôles, avec des acteurs plus ou moins conscients et complices mais un metteur en scène, en tout cas, qui sait où il va ? Husson cite beaucoup Mein Kampf, comme preuve des sentiments de son auteur envers les Juifs. Mais prendre au sérieux la solution « Madagascar » ou les ambitions exotiques de Bouhler, n’est-ce pas faire fi des passages de ce livre suivant lesquels l’Allemagne doit renoncer à toute ambition maritime pour se concilier l’Angleterre ?

Cet essai s’arrête donc, dans son entreprise de décodage, au milieu du gué : s’il néglige certains des axes stratégiques exprimés en 1925 dans la Bible nazie, il prend au pied de la lettre beaucoup trop de passages du discours hitlérien ultérieur. Ainsi, p. 35, relaye-il cette vieille idée qu’à Munich, en 1938, l’esprit de conciliation de Mussolini a privé Hitler d’une guerre qu’il désirait ardemment. Une guerre contre la France et l’Angleterre sans pacte germano-soviétique ? Comme cela lui ressemblerait peu ! L’affaire tchèque de 1938 se comprend beaucoup mieux comme une répétition générale de l’agression contre la Pologne, permettant de mesurer l’attitude peu belliqueuse de la France, de l’Angleterre et du reste du monde ; l’année suivante, fort de ces leçons, on aura simplement multiplié les chances de succès par la neutralisation de l’URSS, en y mettant le prix.

Voilà qui nous amène à la vieille querelle de l’intentionnalisme et du fonctionnalisme, qui est ici abordée à plusieurs reprises. Husson, qui après bien d’autres déclare ce débat suranné, garde en fait de grandes distances avec l’intentionnalisme et adopte encore fréquemment une démarche de type fonctionnaliste. S’il récuse la thèse provocatrice de Hans Mommsen suivant laquelle Hitler était un « dictateur faible » (p. 69), il reste, tout en lui rendant d’ailleurs un hommage appuyé, disciple de Kershaw et pense comme lui que l’appareil nazi était, sur bien des questions, en proie à d’intenses luttes inter-bureaucratiques jusqu’à ce que Hitler ait tranché : ainsi Heydrich aurait, jusqu’à la fin de 1940, préparé le génocide de façon quasi-privée, avant d’être autorisé à foncer.

Là encore, c’est une impression d’inachèvement qui prévaut. Entre certains intentionnalistes qui affirment que le génocide était prévu de longue date et les fonctionnalistes pour qui il résulte d’un mélange d’initiatives locales et de nécessités matérielles, Husson se situe dans un ailleurs mal défini. Il est vrai que la matière, au fond, est neuve. Une fois affirmé (ce qu’Edouard Husson fait fermement) que c’est Hitler qui donne l’ordre, en raison de ses obsessions (mais de manière probablement verbale, à l’adresse de Himmler), il n’est pas aisé de déterminer ce qu’il comptait faire s’il avait réalisé ses plans. Par exemple, le sort des Juifs eût-il été le même en cas de succès des manœuvres de paix en direction de l’Angleterre en mai-juillet 40, et en cas d’effondrement rapide de l’URSS l’année suivante ? Mais il faudrait commencer par affirmer, en tournant enfin le dos à la propagande d’un Rauschning , que le nazisme n’était pas un « nihilisme », et pouvait parfaitement se stabiliser en position victorieuse, si Churchill n’y avait pas mis le holà en 1940 (ce fut à deux doigts), voire si l’URSS avait cédé en 1941 (un événement qui aurait bien pu porter le coup fatal au gouvernement Churchill et amener une paix générale aux conditions nazies, ou à peu près). Réaffirmé encore récemment par Burrin, le goût de Hitler pour « l’apocalypse » n’est pas bien clairement désavoué par Husson, ni l’idée qu’au fond en tuant les Juifs il avouait son échec. Cependant on trouve aussi ici un autre thème, assez nouveau, mais peu convaincant : l’idée que Hitler aurait attendu de ce massacre un effet mécanique d’amélioration de ses affaires militaires et politiques ; on en a vu plus haut un exemple avec les « circonstances » permettant à l’Allemagne d’affronter une longue guerre : à lire Husson, on a l’impression que dans l’esprit du Führer l’anéantissement d’un train de déportés équivalait à un certain tonnage d’acier américain. C’est encore plus net lorsque les massacres de Juifs entrepris par les Einsatzgruppen peu après l’invasion de l’URSS sont censés (p. 165) favoriser la victoire militaire, parce que le bolchevisme est une affaire juive. Comme cette victoire était espérée, et estimée nécessaire, dans les trois mois au plus, on ne voit guère comment un massacre de civils en zone occupée aurait pu l’accélérer... sinon par quelque processus magique, et il resterait à prouver que Hitler donnait dans des superstitions de ce type.

Pour finir sur une note plus nuancée, je signalerai l’intérêt extrême de l’hypothèse suivant laquelle, à Wannsee, Heydrich utilise son plan de l’année précédente, qui parle de transport et de travail forcé meurtrier mais non de génocide immédiat, pour mettre le doigt dans l’engrenage, en douceur si l’on peut dire, aux cadres des ministères civils (p. 78 : « le génocide était soit de l’ordre du marginal, soit un horizon temporel encore éloigné »). Mais l’auteur fait la part trop belle à des thèses contraires, notamment en agréant (p. 162) le témoignage très postérieur et très intéressé d’Eichmann à son procès, suivant lequel il avait été question explicitement d’« extermination » pendant cette réunion. Là encore, il conviendrait de pondérer les choses et d’affirmer un peu plus nettement que le génocide immédiat n’était que suggéré. Encore une belle démonstration de la duplicité manœuvrière du nazisme dont, à n’en pas douter, ce livre et celui qui est annoncé aideront de nouvelles générations d’historiens et de citoyens à prendre de mieux en mieux conscience.

Car après ce galop d’essai la biographie de Heydrich devrait nous en apprendre beaucoup sur le trio de pointe Himmler-Göring-Heydrich, en discernant bien mieux que cela n’a été fait jusqu’ici la part d’autonomie de chacun et sa docilité cadavérique à un plan ourdi par le maître, afin de déterminer dans quelle mesure ils étaient rivaux ou émules.

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Le livre suivant d’Edouard Husson

Ma correction de trajectoire sur le projet "Madagascar" (en fin de page)

le 4 mai 2009



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