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Débat sur l’armistice



Article paru dans "Aventures et dossiers secrets de l’histoire" no 37 (juillet 2006)



Le magazine dirigé par Balbino Katz publie, à la suite des récentes déclarations du président Chirac, un dossier sur l’armistice. Il a posé les mêmes questions à moi-même et au général Le Groignec, président de la fondation pour la mémoire du maréchal Pétain. Ce dernier accumule les arguments d’autorité, allant jusqu’à dire que les historiens de toute tendance jugent désormais que l’armistice était inévitable ! Mon point de vue est un peu différent, tout en n’étant pas classique. Car la grande majorité des études sur le sujet continuent à mon avis de négliger une donnée essentielle : le découragement planétaire de juin 1940 devant le triomphe apparent de Hitler.

On trouvera successivement ci-dessous le texte brut puis, en cliquant sur "pdf", sa présentation dans la revue.

Les intertitres et les légendes des illustrations sont de la responsabilité de la revue.

Dans le même numéro est publiée ma recension du livre d’Edouard Husson sur la genèse de la Solution finale.



Quelle est la situation de l’Armée française le 15 juin 1940 ?

Elle est « submergée par la force mécanique » allemande mais celle-ci est tout de même limitée et inapte à s’assurer rapidement d’un aussi grand pays, s’il se défend. Les troupes font retraite partout et plutôt en bon ordre mais manquent de directives et d’objectifs clairs, l’exemple le plus flagrant étant l’encerclement de la ligne Maginot encore bien garnie de soldats, car le général Prételat avait vainement sollicité un ordre d’évacuation. Par ailleurs, à certaines remarquables exceptions près comme Doumenc, les grands chefs font surtout de la politique, dans un sens très précis : ils exigent du gouvernement la cessation de la lutte.

Qui propose le premier au gouvernement de demander un armistice ?

Pétain, lors du comité de guerre du 25 mai. Même un Weygand, ce jour-là, lui objecte qu’il s’agit d’une « question interalliée ». Le lendemain cependant, il s’affole d’avoir donné lors de cette réunion son aval au transfert du gouvernement à Bordeaux en cas de menace contre Paris. Il va trouver Reynaud pour tenter de lui faire rapporter cette disposition : il se résigne donc à la signature d’un armistice dès que la capitale sera sur le point de tomber, et ce, quelles qu’en soient les conditions.

L’armistice ne violait-il pas l’accord signé avec les Britanniques le 28 mars ?

Si. Le gouvernement britannique pose comme condition le 16 au matin, pour autoriser Reynaud à demander à l’Allemagne ses propres conditions, la mise à l’abri de la flotte de guerre française dans des ports anglais. Condition non remplie. Il est vrai qu’une certaine confusion règne ce jour-là, à Londres comme à Bordeaux. Mais il est incontestable que la France n’a pas été déliée de sa parole.

En quoi l’armistice différait-il de la capitulation ?

On s’appesantit trop sur cette question subalterne. C’est Reynaud qui propose à Weygand pendant une heure ou deux, le 15 juin, de lui donner un ordre écrit de capitulation. Le précédent hollandais du 14 mai hante les esprits : la reine Wilhelmine s’était exilée avec le gouvernement tandis que le général en chef signait une capitulation militaire. Weygand prétend qu’un tel processus déshonorerait l’armée, et que les civils cherchent, en refusant l’armistice, à fuir leurs responsabilités. Reynaud lui montre, par son offre d’un ordre écrit, qu’il n’en est rien. Mais la véritable alternative oppose l’armistice et la continuation de la lutte.

Choisir l’armistice n’était-ce pas une concession à l’armée aux dépens du pays ?

C’est là une vision politicienne teintée d’antimilitarisme. L’armée pèse certes, globalement, pour l’arrêt des combats, et en temps de guerre son avis a un certain poids, mais elle n’est pas toute seule. Il y avait d’innombrables civils qui n’avaient pas plus d’imagination que Pétain ou Weygand !

Existait-il une alternative à l’armistice, par exemple poursuivre la guerre hors de la France métropolitaine ?

Evidemment. Mais à l’époque, avec tout ce que Hitler avait étalé comme puissance et tout ce qu’il avait dissimulé comme cruauté, il fallait de bons yeux et surtout un esprit en éveil pour constater cette évidence, et pour comprendre que la France n’avait, contre un tel ennemi, d’autre choix que de disparaître ou d’essayer de retourner la situation en rameutant de nouveaux alliés. Comme allait le faire Churchill. En fait, dans le monde entier, toutes les personnes qui observent le déroulement de cette guerre, ou presque, pensent que son arrêt est une question de jours, ou de semaines tout au plus si Churchill s’obstine comme un gamin à refuser les réalités, et réussit à entraîner l’Angleterre dans ses errements. Dans ces conditions, il est clair que la poursuite de la lutte nuit essentiellement à la France et il peut apparaître conforme à l’intérêt national de mettre tout en œuvre pour son arrêt.

C’est ce qui amène Pétain à commettre son acte le plus dommageable : il appelle les Français à la cessation du combat dans son premier discours, celui du 17 juin à 12h 30, alors qu’il n’a pas la moindre idée, non seulement des conditions allemandes, mais du temps que Hitler va mettre à répondre à sa demande d’armistice, adressée quelques heures plus tôt par l’intermédiaire de l’Espagne. Comme il laisse passer la journée sans répondre, on falsifie le discours le soir en transformant « il faut cesser le combat » en « il faut tenter de cesser le combat », mais un mal immense a été causé pendant ces quelques heures à la capacité française de résistance, déjà bien entamée. Et, pour reprendre votre question de tout à l’heure, la différence entre « armistice » et « capitulation » est ici assez impalpable ! Sauf qu’il ne s’agit pas d’une capitulation militaire mais bien de la reddition d’un pays tout entier, proclamée par son nouveau chef de gouvernement, qui est par ailleurs un prestigieux maréchal dont l’avis sur la situation militaire a quasiment force de loi.

Après la guerre, aucun défenseur du régime de Vichy n’a daigné reconnaître qu’en juin 1940 il avait le moral à zéro, non seulement sur l’issue de la bataille de France, mais sur celle de la guerre. Tous ont prétendu qu’ils espéraient une victoire anglaise, mais que la France avait besoin d’une pause, assimilant le Pétain de 1940 à celui de 1917 qui « attendait les Américains et les chars ».

Quelles ont été les conséquences immédiates de l’armistice ?

Un immense danger de paix, au cas où Churchill serait renversé, et l’effacement de la France le fragilise considérablement. Sa politique antinazie, reposant sur la valeur de l’armée française, avait connu en quelques semaines l’un des effondrements les plus rapides dans l’histoire mondiale des premiers ministres. Cette paix aurait été bénie par Pie XII, Roosevelt et même Staline, pourtant victime désignée et probablement prochaine du tigre non repu. L’agression churchillienne de Mers el-Kébir peut être interprétée comme une geste désespéré pour écarter le spectre de la paix.

Peut-on dire que Hitler a commis une erreur en accordant un armistice à la France ?

Non. Plutôt que la ténacité churchillienne, qui enrageait déjà Hitler à la fin de mai 40, lors de son arrêt devant Dunkerque, a commencé à creuser sa tombe en l’obligeant à occuper ce pays, alors que tout son programme de conquêtes était orienté vers l’est européen. Si nous observons la guerre dans sa durée, cet armistice se révèle, pour l’Allemagne, d’un rendement énorme : en maintenant une illusion de souveraineté française, il a rendu militairement économique et économiquement juteuse l’occupation du pays et ce, à travers toutes les vicissitudes, jusqu’en 1944.

Que se serait-il passé si la France n’avait pas demandé l’armistice ?

Hitler aurait été dans une position précaire, non point certes, dans l’immédiat, sur le plan militaire, mais politique. Cela aurait signifié, tout bonnement, que son enchantement se dissipait et qu’il n’était plus maître du jeu. Un pouvoir fondé à ce point sur la mystification ne saurait survivre bien longtemps au réveil des spectateurs. Car dans le domaine militaire, il aurait eu à choisir immédiatement entre l’immobilisme, qui aurait précipité le désenchantement, et une attaque contre l’Afrique du Nord, redoutablement protégée par les flottes française et britannique. Il aurait pu difficilement faire l’économie d’un enrôlement de l’Espagne, propre, comme l’attaque de l’Afrique du Nord elle-même, à fâcher tout rouge les Etats-Unis privés semaine après semaine, depuis l’agression allemande contre le Danemark et la Norvège en avril, de terres où poser le pied de l’autre côté de l’Atlantique : le raciste anti-slave se serait enlisé durablement à l’ouest et les conditions favorables à une attaque contre l’URSS se seraient éloignées à tire-d’aile.

Plus de soixante ans après les faits, comment a évolué l’analyse des historiens sur l’armistice ?

Lentement ! Comme toutes les œuvres de Hitler, celle-ci exigerait d’abord, pour être bien comprise, une bonne compréhension de l’auteur et de ses méthodes. Et aussi, bien sûr, la reconnaissance du fait que la puissance allemande apparaissait irrésistible à presque toute la planète fin juin 40... une chose que les laudateurs de Roosevelt ou ceux, moins à la mode, de Staline, sont encore moins prêts à reconnaître que ceux de Pétain ! Le sujet reste donc un peu tabou, voire miné, et les historiens, ces défricheurs professionnels, n’ont pas tous les jours toutes les audaces à la fois ni toutes les friches à leur programme.

Le président Chirac a-t-il raison de qualifier l’armistice de funeste ?

Oui, et aussi de regrouper dans un même verdict « le choix funeste de l’armistice » et « le déshonneur de la collaboration ». Son discours de 1995 à propos du Vél d’Hiv condamnait surtout la collaboration et avait l’air de reconnaître une certaine légitimité à Vichy. Je trouve intéressant qu’il en revienne aux fondements du gaullisme. On n’a pas à faire porter collectivement aux Français, déstructurés par la débâcle, la responsabilité des crimes contre la patrie et l’humanité. Pétain, il faut le reconnaître, a pris ses responsabilités lorsqu’il a dit : « Cette politique est la mienne... c’est moi seul que l’histoire jugera. » (discours du 30 octobre 1940). Il est temps de lui donner raison, sans dissimuler pour autant que bien des politiciens professionnels se sont abrités derrière son képi.

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le 8 août 2006

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