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Dialogue avec les oeuvres

A propos de Sternhell (Zeev), "Les anti-Lumières"



Paris, Fayard, 2006



Ce livre qui se lit comme un roman (si ce n’est qu’on l’apprécie plus encore à la seconde lecture !) montre l’intérêt de l’histoire des idées, même sans la moindre référence au contexte de leur élaboration, comme si elles se transmettaient d’auteur à auteur. Elles se transmettent aussi comme cela, et c’est certes, en amont, un facteur important de leur genèse, de même qu’un éclairage non négligeable, vers l’aval, sur leur portée. Une telle méthode donne au chercheur une légèreté qui lui permet de se déplacer à travers les siècles plus facilement que s’il devait traîner les impedimenta des conditions économiques, sociales et politiques -auxquelles Sternhell ne s’interdit d’ailleurs pas de faire allusion.

Au cœur du propos, le repérage d’une double modernité : contrairement à l’idée commune suivant laquelle tout adversaire des Lumières serait un réactionnaire, ceux que présente le livre sont bien de leur temps et d’ailleurs, le plus souvent sans le reconnaître, ils profitent largement de l’apport des Lumières. Celles-ci postulent l’unité du genre humain : l’homme, animal raisonnable, vit en société sur la base d’un contrat le plus souvent implicite ; les philosophes français, inspirés par Locke et prolongés par Kant, travaillent à l’expliciter pour montrer qu’on peut l’améliorer, en diminuant la part des superstitions et en augmentant celle de la raison. « L’autre modernité », celle des anti-Lumières, ne consiste pas à ce que chaque auteur exalte les institutions de son propre pays ou demande qu’on les rétablisse dans leur état ancien si on vient de les changer : ces penseurs ne sont donc ni conservateurs ni réactionnaires. Ils sont, comme les Lumières, cosmopolites : c’est partout, d’après eux, que l’existant est préférable au changement, car il est légué par d’innombrables générations qui savaient ce qui était bon dans tel endroit pour tel peuple. Ce qu’il y a ici de moderne, c’est un relativisme moral et politique, qui tend à répudier toute norme générale.

Cette modernité initiée par Burke et Herder, relayée entre autres par Renan, Taine, Barrès, Sorel, Spengler et Meinecke, puis, après la seconde Guerre mondiale, par le professeur d’Oxford Isaiah Berlin et les néo-conservateurs américains, calomnie les Lumières en prétendant, par exemple, qu’elles conçoivent l’homme comme partout identique -alors qu’un Montesquieu ou un Voltaire se sont beaucoup penchés sur les différences entre les civilisations. On prétend aussi, avec beaucoup de mauvaise foi, que les Lumières sont « européocentristes » et exaltent la supériorité de la civilisation occidentale. Or Voltaire, peu indulgent pour le « fanatisme » qu’il avait sous les yeux, savait au contraire lui opposer de sympathiques manifestations de tolérance repérées sous d’autres climats.

Si le livre contient de savoureux passages sur Burke et sa condamnation intéressée de l’élargissement du suffrage, lui qui devait tant au système bien nommé des « bourgs pourris », il s’attarde surtout sur Herder, dont Sternhell montre à la fois qu’il a influencé plus de gens qu’on ne croit d’ordinaire, et qu’il a exprimé des idées qu’on attribue volontiers à des auteurs plus tardifs, notamment à propos des Juifs : la thématique antisémite d’un Drumont est déjà, pour l’essentiel, en place dans son œuvre.

Il y a donc, pendant un bon siècle et demi, une accumulation d’écrits qui préparent le fascisme, en habituant les esprits à penser en termes nationaux et à ne prêter d’intérêt qu’aux entreprises qui permettent d’augmenter la puissance d’un pays, plutôt que le bonheur des hommes. Dans « fascisme », il faut entendre aussi « nazisme », et moins que jamais Sternhell ne cherche à distinguer les deux. C’est là sans doute la principale faiblesse de sa construction. S’il les mentionne à l’occasion, il n’explique en rien les formes infiniment plus nocives prises par le phénomène en Allemagne et méconnaît le caractère local et transitoire du fascisme partout ailleurs : témoin le fait que l’antisémitisme fut, en dépit de la révérence des dictateurs envers les anti-Lumières, bien peu virulent en Italie, en Espagne ou au Portugal. Pire, l’une des rares occurrences du nom de Hitler (p. 575) consiste à accuser Ernst Nolte, qui a certes de gros défauts mais non celui-là, d’exagérer son rôle :

En faisant du nazisme un reflet du communisme et une réponse légitime au danger bolchevique, en le coupant de ses racines idéologiques et culturelles, en mettant un accent démesuré sur le rôle du Führer, le nazisme peut être quasiment évacué de l’histoire nationale.

Cette impuissance même à distinguer le cas de l’Allemagne en prenant en compte la personnalité exceptionnelle de son leader, montre la voie à suivre pour tirer pleinement parti de ce maître livre et prolonger ses découvertes. D’une part, Hitler, qui était peut-être moins inculte que Sternhell ne l’imagine, avait probablement lu Herder et assimilé son antisémitisme, pour en faire, avec la logique implacable qui le caractérisait, une dimension essentielle de sa politique. D’autre part et surtout, la doctrine nazie n’était pas banalement ni entièrement « anti-Lumières ». Hitler était purement et simplement pro-allemand et d’ailleurs il réintégrait dans le panthéon intellectuel de sa patrie deux auteurs vomis par Herder et consorts, à savoir Kant et Hegel. Plus largement, il faut le considérer, au moins en partie (et sans en faire un philosophe ni un intellectuel) comme un anti-anti-Lumières ou, en termes hégéliens précisément, comme l’auteur d’une synthèse qui prolonge, en les dépassant, la thèse et l’antithèse. L’idée d’un progrès l’intéresse, et non moins celle de l’unité du genre humain : c’est bien pour cela que les Juifs, ces parasites à détruire sans faiblesse, n’en font pas partie, et que les autres hommes forment des races et non des espèces.

Une autre différence irréductible entre le nazisme et les anti-Lumières apparaît lorsqu’ils pèsent les mérites de l’empire romain mais Sternhell, qui montre que les anti-Lumières le détestent pour son cosmopolitisme, ne paraît pas s’aviser que Hitler le porte aux nues, et omet en conséquence de se demander pourquoi. C’est que les nations n’intéressent précisément pas le dictateur allemand... si ce n’est la sienne. Il n’a donc rien contre un empire qui les étouffe et les mélange... pourvu que ses élites présentent un semblant d’unité « raciale ». Créé et dominé par des peuples indo-européens, cet empire maintient ceux qui ne le sont pas dans une double infériorité, par l’esclavage à l’intérieur et par le terme de « barbares » appliqué aux étrangers. Par ailleurs, il dégénère lorsqu’il devient chrétien, c’est-à-dire, pour parler comme Hitler, s’abandonne à l’influence juive. « Effacer 2000 ans de christianisme : voilà bien l’essence du projet nazi et ce qui le distingue le plus des régimes dits fascistes, tous plus ou moins tolérants envers les Eglises.

Les anti-Lumières eux-mêmes ont pour les religions les yeux de Chimène, à condition qu’elles ne soient pas trop missionnaires, puisqu’ils révèrent partout les traditions. Ils conçoivent l’homme comme inscrit dans la nature, et les sociétés comme des arbres. Ils n’ont que faire d’un jardinier volontariste qui révère aussi, à sa façon, la nature, mais en privilégiant une de ses leçons les plus inhumaines : tout est lutte et il ne faut pas s’opposer, au nom d’une vaine sensiblerie, à l’écrasement des faibles. Chez les anti-Lumières, montre Sternhell, il n’y a pas de contrat social mais un donné qui partout s’impose à l’individu et devant lequel il doit s’incliner. Parmi les passages les plus intéressants du livre figurent ceux qui montrent ces auteurs en extase devant les préjugés de caste ou de classe. Hitler en fait plutôt table rase : l’homme fort a tous les droits, et le devoir de plier tout ce qui existe à sa volonté. Loin de respecter l’état de choses existant comme une œuvre sacrée de la nature, il entend, en quelques années, remodeler la carte du monde en même temps que la biologie ! Or ce programme ne peut s’accomplir par la seule force brutale, sinon le réel se rebifferait immédiatement. Il faut apprivoiser et chloroformer les futures victimes, les diviser, sérier les questions, avancer à pas comptés et sous un masque, bref faire triompher la folie à grand renfort d’intelligence et de raison.

En conséquence, il convient de dialectiser non seulement le rapport de Hitler aux Lumières, mais l’usage qu’il fait des anti-Lumières. Il flatte tant et plus leurs aspirations, lorsqu’il se présente comme un conservateur raisonnable qui met au pas ceux qui transgressent les règles admises ou menacent de le faire : homosexuels, suffragettes, marxistes, artistes modernes etc. Il séduit et neutralise d’autant plus sûrement ses précurseurs, adeptes d’une « révolution conservatrice », qu’il cultive son personnage d’autodidacte brouillon et vociférant, semblant leur dire qu’il a besoin de leurs compétences et aussi que, s’il va trop loin et commence à leur déplaire, ils pourront facilement se débarrasser de lui. La violence nazie se fait admettre à la fois parce qu’elle est beaucoup moins meurtrière qu’elle ne s’annonçait elle-même (et va jusqu’à se retourner apparemment contre elle-même lors de la nuit des Longs couteaux) et parce qu’elle semble temporaire. Elle arrive à se présenter comme un instrument, apte à rééquilibrer un pendule qui penchait trop vers la réforme ou le débraillé, et à rentrer ensuite sagement dans la boîte à outils. De ce point de vue, on peut bien dire que les anti-Lumières allemands des années 1920 (Spengler et Carl Schmitt notamment) ont fait le lit du nazisme, à condition de préciser qu’ils croyaient le faire dans la chambre d’amis et qu’ils se sont à leur grande surprise (et à leur désappointement impuissant) trouvés prestement interdits de séjour dans les pièces principales.

Sternhell écrit là un livre de combat à l’usage de notre époque. Membre de la gauche israélienne (comme il le suggère dans une note de la p. 499), il exalte la démocratie en dénonçant ses contrefaçons et montre implicitement les Etats-Unis à la croisée des chemins. La guerre froide a vu l’Occident se réclamer de la liberté plus que de la démocratie, et ce n’est pas un hasard. Sternhell montre qu’on peut aimer celle-là en détestant celle-ci, à l’instar d’I. Berlin et de son œuvre la plus connue, une conférence de 1958 sur la différence entre liberté négative et liberté positive. Il y proclame que seule la liberté négative (freedom from) est à rechercher et à défendre : celle qui consiste à ménager autour du citoyen un espace où il fait ce qu’il veut, sans limite ni contrainte légales. La liberté positive (freedom to), c’est-à-dire le droit d’aménager la cité de concert avec ses semblables, serait le germe de tous les totalitarismes. Or la liberté positive seule, rappelle Sternhell, a partie liée avec la démocratie -que ce texte de Berlin répudie donc sans le dire. Il ne va pas toujours aussi loin. Il ne se proclame pas adversaire des Lumières et il faut souvent un œil exercé pour s’en rendre compte, ainsi quand il annexe aux Lumières Burke en personne, en jetant un voile pudique sur ses anathèmes contre le peuple, assimilé tout au long de son œuvre à une populace excitée. Il y a chez ces anti-Lumières tardifs beaucoup de confusion et, l’auteur n’hésite pas à l’écrire, de malhonnêteté, par exemple lorsqu’un disciple de Berlin reproduit ses articles en les réécrivant subrepticement (p. 521).

L’époque des Lumières est marquée par trois révolutions, l’anglaise de 1688, l’américaine et la française. Sternhell insiste sur leurs points communs et montre que l’effort d’une bonne partie des anti-Lumières consiste à les opposer, comme si la Manche formait une barrière idéologique : la mauvaise révolution française, trop démocratique, jurerait avec les deux autres, réduites à des mouvements d’humeur de portée locale contre les abus du despotisme. Sternhell dit après bien d’autres, mais en décryptant comme personne les efforts des anti-Lumières, depuis deux siècles, pour masquer cette vérité, que les révolutionnaires français puisaient aux sources anglo-saxonnes, mais poussaient plus loin sur la voie des droits de l’homme. Ce faisant, il rétablit le rôle majeur de la France dans la diffusion de la démocratie, tout en y associant le nom de Kant : l’ouvrage parle d’un bout à l’autre des « lumières franco-kantiennes » et les oppose, sur la scène allemande, au Sturm und Drang qu’anime Goethe aussi bien que Herder.

Ces rappels sont propres à doper le moral des démocrates d’aujourd’hui et le pourront d’autant mieux qu’on ne fera pas du nazisme le produit quasi-mécanique d’une accumulation d’idées obscurantistes. Le libre débat qui avait permis à la France de se doter d’une république stable en dépit de Renan et de Maurras était en passe de produire cahin caha les mêmes effets dans l’Allemagne de Weimar... si Hitler avait été un vulgaire Boulanger. Mais ce politicien à l’intelligence insoupçonnée, et encore aujourd’hui généralement sous-estimée, sut exploiter les affrontements idéologiques pour imposer ses propres thèses, d’une grossièreté radicalement inédite. Ce livre, en aidant à connaître le milieu intellectuel dans lequel a baigné sa formation et qu’il a, par la suite, manipulé, affinera la connaissance du Troisième Reich et les leçons tirées de ce moment catastrophique de l’histoire, à condition de reconnaître que le terreau n’a pas spontanément engendré son laboureur.

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