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Dialogue avec les oeuvres

A propos d’Ernst Nolte



et de son livre "Les Fondements historiques du national-socialisme"



Pocket - Agora 2004. Première édition française en 2002 (Le Rocher). Première édition tout court I presupposti storici del nazionalsocialismo, Milan, Marinotti, 1998.

A l’origine de la « querelle des historiens » des années 1980, Ernst Nolte passe souvent pour avoir privilégié, dans l’histoire politique du XXème siècle, la menace bolchevique et les réactions de défense contre elle. Le nazisme, en particulier, serait fondamentalement une réaction à la révolution soviétique, motivée par la peur de la voir imitée en Allemagne.

Invité en 1998 par Massimo Amato à l’université Bocconi de Milan, Nolte y donne quatre cours (dont les trois premiers déjà professés à l’Université libre de Berlin) puis se prête à un débat. Cet opuscule, qui reproduit les cours et le débat, est donc une bonne introduction à son oeuvre, et un résumé de celle-ci par la personne la plus autorisée qui soit.

Il trace dans les trois premières conférences un tableau impressionnant d’érudition, et souvent convaincant, de l’évolution politique des trois derniers siècles. A le lire, quiconque a en mémoire la "querelle des historiens" en viendrait presque à se dire qu’il a été injustement caricaturé et que sa pensée est à la fois plus informée et plus nuancée qu’il n’y paraissait. Serait-il donc coupable, tout au plus, d’une coquetterie qui l’aurait poussé à laisser dire des horreurs sur son compte ? Tout en se disant victime d’une cabale, il ne semblait alors pas gêné d’apparaître comme un maniaque de la causalité unique et un homme dont l’oeuvre tendait à excuser le nazisme en le présentant comme une réaction certes disproportionnée, mais compréhensible, à un danger "asiatique".

Il insiste beaucoup, ici, sur trois sources idéologiques du nazisme : le pangermanisme, le social-darwinisme et l’antisémitisme, incarnées chacune, d’après lui, par un auteur emblématique ; il s’agit respectivement de Heinrich Class, d’Alexander Tille et, dans le rôle de l’antisémite allemand le plus influent, d’un homme plus inattendu, Eugen Dühring, surtout fameux comme cible d’un ouvrage d’Engels.

Cependant, après avoir ainsi diversifié son approche, Nolte fait de la révolution russe non point le facteur unique, mais bien le principal et de loin, au moyen d’une série de tours de prestidigitation. Tout d’abord, il prétend qu’il s’en fallait de peu que les trois sources recensées, fort actives avant 1914, ne se rejoignent alors en une synthèse dévastatrice. Le nazisme, donc, était possible sans la Première Guerre mondiale ? Nolte conclut que non, tout de même, et intitule son troisième cours "Les catalyseurs : la Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique". Il fallait donc ces bouleversements, et même un peu plus : il fallait, pour attiser les passions, "un homme qui ne fût pas simplement un être passionné, mais aussi une passion faite homme". Fort bien. Mais quelle était cette passion ? L’anticommunisme, bien sûr ! Comment donc est-ce démontré ? Eh bien cela ne l’est pas, mais bien plutôt suggéré : la passion de Hitler a la même intensité que celle de Rosa Luxemburg ; cet équivalent quantitatif devient vite, qualitativement, un double parfaitement symétrique et l’antibolchevisme est censé tenir la même place chez le fondateur du nazisme que l’anticapitalisme chez les communistes, en vertu de quelques citations isolées de Mein Kampf... toutes antisémites, mais une seule, en sus, antibolcheviste. Oui mais... Marx, certes beaucoup moins violent que Lénine ou Luxemburg, était juif, et la majorité de la social-démocratie, derrière Bebel et Kautsky, bien assagie... il n’empêche, elle n’avait pas nommément renoncé à la révolution ! Bref tout est dans tout... et les amalgames de Hitler lui-même, voyant dans les marxistes de toute nuance de vulgaires Juifs, passent avec armes et bagages dans la prose du prétendu historien.

Non point qu’il soit antisémite, lui. Il est bel et bien, purement, anticommuniste, et mobilise le réel autour de son obsession : le fait d’avoir accouché du nazisme est pour le bolchevisme une circonstance aggravante, et c’est tout ce qui intéresse l’auteur. Il n’apparaît pas qu’il veuille excuser Hitler et il se pourrait bien qu’on lui en ait fait indûment le reproche. Il cite Hilberg et reconnaît dans toute son ampleur le génocide, sans lui trouver le moindre fondement utilitaire. Mais il est tout bonnement un très mauvais historien du nazisme, auquel il ne s’intéresse pas vraiment et qu’il ne comprend pas.

Ainsi il ne prête à aucun moment à Hitler un amour fou et exclusif de l’Allemagne, pas plus qu’il ne s’attarde sur son antisémitisme, en dehors de ce qui l’intéresse, c’est-à-dire la folle assimilation faite par Hitler entre communistes et Juifs. Le fait qu’il haïsse les Juifs en eux-mêmes et leur prête un rôle néfaste tout au long de l’histoire ? Il suffit, pour ne pas s’y attarder, de citer le nom d’une brochure de Dietrich Eckart, Le bolchevisme de Moïse à Lénine : vous voyez bien qu’il projette du communisme sur tout le judaïsme (tiens, et pourquoi pas l’inverse ?). Mais au fait, Eckart n’est pas Hitler et on cherche vainement la formule sous sa plume ? Qu’importe, puisqu’Eckart est le mentor reconnu de Hitler ! Bref, l’amalgame tient lieu de raisonnement, du moins dans ces pages de la troisième conférence qui prétendent montrer que la révolution russe est le déclencheur principal du nazisme.

Une convergence cependant avec mon propre travail : Nolte dit grand bien de la thèse de Brigitte Hamann, qui affirme avec force, contrairement à Kershaw et à des milliers d’autres, que Hitler ne devient vraiment lui-même qu’en 1918-19. Il n’y a qu’un ennui : pour Hamann et moi-même, cela signifie qu’il se donne alors seulement une mission de "sauveur", tout en désignant "le Juif" comme l’ennemi principal. Pour Nolte, cela veut seulement dire qu’il a attendu la révolution russe ! A ce degré, il ne s’agit plus seulement d’une explication monocausale, mais d’un véritable tic explicatif.

L’auteur, et surtout son préfacier, Massimo Amato, tirent des affrontements du XXème siècle la leçon qu’il faut développer une conception non idéologique de l’histoire, fondée sur la "compréhension". Beau programme ! Mais, tant qu’il privilégie l’anticommunisme dans l’explication des idées de Hitler et de ses actes, la façon dont, actuellement, Nolte exécute ce programme est des plus perfectibles. A moins de donner au verbe "exécuter" une signification assassine.

le 20 octobre 2006



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