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Dialogue avec les oeuvres

"Les Bienveillantes" de Jonathan Littell




Ernst Nolte, l’historien allemand, voit dans le communisme soviétique la matrice des atrocités qui ont jalonné le XXème siècle, à commencer par le nazisme. Je pense au contraire, et crois avoir démontré, notamment en quelques endroits de ce site, que la postérité du nazisme (qui prend sa source dans la défaite allemande de 1918 beaucoup plus que dans la révolution russe de l’année précédente) est plus abondante, multiforme et insidieuse. De ce point de vue, je ne m’étonne pas du succès de ce roman, que le prix Goncourt aujourd’hui décerné devrait amplifier encore, et je m’en réjouis. Car elle s’explique sans doute en partie par le besoin, plus ou moins conscient, de déchiffrer le monde actuel.

Raconter le judéocide, les autres atrocités de la guerre à l’est et le fonctionnement de l’appareil nazi du point de vue d’un cadre SS n’est ni une mauvaise idée, ni un procédé usé. Le précédent souvent cité, La mort est mon métier de Robert Merle (1952), n’en est guère un, puisque le personnage principal est inspiré de Robert Höss, le commandant du camp d’Auschwitz, un acteur du génocide -alors que Maximilien Aue, le héros de Littell, est plutôt un témoin : il exerce des fonctions d’inspection pour le compte du Sicherheitsdienst (SD) et met rarement les mains dans le sang... sinon pour des raisons privées.

C’est là que le bât blesse : Aue n’est pas un bureaucrate ordinaire, un de ces personnages romanesques ou même réels (tel Eichmann) dont on dit communément qu’ils auraient fait des carrières banales sous un autre régime. Il est lui-même, dès avant 1933, profondément perturbé par son histoire familiale : il essaie d’oublier le désir qu’il a pour sa soeur jumelle dans de furtives étreintes homosexuelles et vomit le ménage recomposé de sa mère, veuve putative d’un héros des corps francs d’après 1918... dont on apprend tout à la fin qu’il menait ses hommes de la façon la plus cruelle. De surcroît, Max, séduit sans plus par les idées nazies, est forcé d’intégrer le SD sous la menace d’un procès pour homosexualité -ce qui est à la fois bien peu vraisemblable et, en admettant que ce soit possible, bien peu représentatif.

Et pourtant, Littell s’est documenté. On retrouve la trace, parfois un peu trop apparente, des études anciennes et récentes sur le génocide. L’auteur a dépouillé beaucoup de témoignages et en donne une synthèse qui offrira aux lecteurs novices une approche correcte de l’état d’esprit des bourreaux comme des victimes. D’autres épisodes sont rendus de manière intéressante : l’ambiance du chaudron de Stalingrad dans les dernières semaines, l’atmosphère créée par les bombardements de Berlin, l’errance des soldats allemands égarés dans les lignes soviétiques...

Un tel investissement aurait mérité de meilleures finitions et quelques vérifications. Mais surtout, il est desservi par une vision du nazisme qui, tout en étant encore répandue, est terriblement datée. Celle d’un régime anarchique, où des milliers de cadres songent surtout à leur carrière, quand ce n’est pas à leur bourse. Alors que l’auteur nous introduit auprès de Himmler, d’Eichmann et de quelques autres sommités, on ne voit guère Hitler, sinon à la fin dans une scène de guignol désinvolte et plaquée, et on n’entend guère parler de ses ordres. Tout juste a-t-il donné celui de tuer les Juifs européens : une vérité devant laquelle l’école "fonctionnaliste" a été longtemps rétive et qui est aujourd’hui reconnue par tous les historiens. Mais cet ordre, et ici le fonctionnalisme revit dans sa splendeur, n’est pas le fait du seul Hitler : beaucoup de chefs, à beaucoup de niveaux, auraient pu s’en passer (ou même paraissent s’en passer, ainsi à l’occasion des "marches de la mort" du printemps 1945, où les SS ne tuent que pour fuir plus vite les Soviétiques), tant ils avaient de raisons fonctionnelles d’en venir là, notamment pour récupérer les logements des victimes ou éviter d’avoir à les nourrir.

L’affaire devient particulièrement scabreuse quand il est question, assez longuement, de la Solution finale en Hongrie. Aue est là, pour le compte à la fois de Himmler et de Speer, afin de diriger le maximum des Juifs hongrois raflés vers des postes de travail, et c’est Eichmann qui, pour d’obscures raisons, s’arrange pour qu’une grande majorité soient gazés à Auschwitz. Dans la même veine, l’Allemagne semble dirigée moins par Hitler que par le couple infernal que forment les sieurs Mandelbrod (un infirme vivant dans une constante et horrible odeur de flatulence) et Leland, qui reçoivent périodiquement Aue, évoquent avec de grands airs mystérieux leur influence sur Hitler et Himmler et finissent par se vendre aux Soviétiques.



Complément (26/4/2007)

Littell vient de donner une conférence à Normale Sup et Pierre Assouline de la commenter sur son blog . Mon grain de sel :

Ce n’est pas seulement la spécificité de la victime, le fait d’être juive, que gomme Littell avec une tranquille assurance devant son public ulmien après l’avoir fait sur 900 pages. C’est aussi la spécificité du bourreau : allemand, et propulsé par le plus extraordinaire aventurier de tous les temps vers une revanche en forme de hold-up de la plus lourde des défaites.

“Le Juif” étant le ciment idéologique à prise rapide.

le 27 avril 2007



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