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Dialogue avec les oeuvres

La France trahie par ses élites ?



à propos du livre d’Annie Lacroix-Riz "le choix de la défaite" (Armand Colin, 2006)



pour en débattre

Annie Lacroix-Riz est une historienne engagée, qui revendique hautement son appartenance à une mouvance communiste radicale. Elle affronte bravement les critiques, qui virent parfois au procès en sorcellerie. Il faut en dénoncer autant que de besoin les excès, ce qui ne vaut pas approbation des siens propres.

Son dernier ouvrage reprend, sans s’en cacher, une vieille antienne, celle de la France trahie en 1940 par des gens qui ont ouvert la porte à Hitler par haine des classes populaires. Le militant des droits de l’homme Albert Bayet, le député socialiste Charles Dumas (le premier cité par A L-R, mais non le second) avaient embouché cette trompette, plus nettement, au demeurant, que les communistes, à la fin de l’Occupation et pendant les premiers temps de la Libération. Annie Lacroix-Riz, elle, tire un parti démesuré d’un texte peu connu de Marc Bloch, datant des dernières semaines de sa vie (avril 1944).

Les manichéismes s’appellent, se répondent et se confortent les uns les autres. Ainsi, tous ceux qui ne rejoignent pas son analyse sont traités par l’auteure d’"historiens du consensus". L’expression, reprise de Robert Soucy, n’est pas pour plaire à votre serviteur, même s’il n’est jamais nommé dans cette cohorte où Henry Rousso côtoie René Rémond, Raoul Girardet, Serge Berstein, Jean-Baptiste Duroselle, Jean-Pierre Azéma, Olivier Dard et Jean-Louis Crémieux-Brilhac. Certains d’entre eux peut-être ont eu tendance à édulcorer les compromissions de certains acteurs français de la finance, de l’industrie, du journalisme ou de la politique avec l’ambassade d’Allemagne, ou encore à sous-estimer le nombre et la pugnacité des fascistes français, mis en lumière par Sternhell. Sans doute l’"allergie française au fascisme" est-elle un mythe. Mais de même qu’il ne faut pas exagérer le consensus qui unirait les auteurs cités, de même leurs erreurs ou exagérations éventuelles ne sauraient servir de preuve à la thèse, inverse, d’un complot multiforme et permanent pour livrer la France à Hitler.

L’historien que je suis et que personne encore n’a songé à traiter de consensuel n’est point ennemi d’une recherche des motivations de classe dans les attitudes politiques. L’analyse du nazisme qu’il développe depuis quinze ans, plutôt que de susbstituer un autre point de vue à celui-là, entend montrer qu’il est surdéterminé par le jeu de Hitler en personne. L’autodidacte autrichien mué en dictateur allemand a réfléchi sur le marxisme, le mouvement ouvrier, la révolution russe... et sur l’ensemble des forces politiques auxquelles il faut damer le pion pour réaliser son plan de purification ethnique et d’agrandissement démesuré du Reich. Il sait comment les séduire, les duper, les opposer, leur apparaître comme un moindre mal, et anticipe leurs réactions avec une habileté consommée. Il est, par ailleurs, mystique et sentimental : ce contemporain de Bergson combine avec une rare efficacité l’intelligence et l’intuition. Il analyse beaucoup, et puis il sent qu’il est temps de foncer, et il fonce.

Le travail d’Annie Lacroix-Riz montre après bien d’autres, et comme eux à son corps défendant, qu’on ne peut plus aujourd’hui sans grand dommage négliger ces dimensions dans l’analyse des antécédents de la Seconde Guerre mondiale, ni dans celle de sa première année : ce coup expéditif contre l’instrument militaire de la France si exactement prédit par Mein Kampf et qui aurait ouvert la voie à la colonisation des terres slaves, si Churchill n’avait maintenu contre toute attente son pays dans la guerre.

Comme Gilles Perrault le fait remarquer amicalement dans sa critique du Monde diplomatique, la défaite de 1940 est sans doute portée sur les fonds baptismaux par des parrains un peu trop nombreux, et on ne comprend guère par quels détours une partie de la bourgeoisie française se retrouve à Londres. Et si les qualités de débusqueuse d’archives de l’historienne font une fois de plus merveille et souvent mouche, les documents sont en l’occurrence livrés bruts, plus souvent que confrontés et analysés dans leurs nuances.

Prenons l’exemple de Paul Reynaud : Annie Lacroix-Riz professe qu’il est tout aussi mou, face au danger allemand, qu’un Blum ou un Daladier ; voilà qui rejoint mes propres analyses, y compris quand ma consoeur évoque ses voyages des années 20 en Allemagne et son entente avec un riche aventurier, Arnold Rechberg, pour envisager une extension du Reich vers l’est au mépris des assurances que la diplomatie française prodigue alors à la Pologne. L’analyse complète et enrichit (p. 57-58) celle que j’avais esquissée en 1993 dans Churchill et les Français -même si le caractère antisoviétique de la manoeuvre est mis davantage en relief que son caractère antipolonais, tout aussi scabreux. Cependant les choses sont ici présentées comme si ce contact allemand avait été à jamais contaminant : point n’est besoin alors de suivre au jour le jour l’évolution de Reynaud et de constater que vers 1935, sous l’influence en particulier du lieutenant-colonel de Gaulle, il prend fermement parti contre le nazisme et, en conséquence, pour l’alliance franco-soviétique... avant de rechuter vers des attitudes beaucoup plus ambiguës et fâcheusement méconnues, tant au moment de Munich que, surtout, pendant la drôle de guerre.

Plus éclairant encore est le traitement d’un épisode hautement symbolique : l’assassinat de Louis Barthou à Marseille, le 9 octobre 1934, aux côtés du roi Alexandre de Yougoslavie. Or ce vieux compagnon de Poincaré, alors ministre des Affaires étrangères, est la personnalité française de droite la plus obsédée par le danger allemand, et il cherche à y parer par un encerclement diplomatique de la dictature hitlérienne naissante. Il était évidemment tentant de voir dans le crime la main de Berlin et beaucoup s’y sont essayés, sur le moment et jusqu’à nos jours. Mais leurs efforts étaient d’emblée contrariés par le déroulement des faits : les assassins ont visé le seul roi de Yougoslavie et Barthou, blessé au bras par une balle perdue, est mort bêtement à cause de la désorganisation des secours. D’autre part, les tueurs, des oustachis croates enragés contre la dictature de Belgrade, s’étaient entraînés en Italie et Mussolini n’était point alors un proche de Hitler. Il n’empêche : l’attentat est ici attribué à l’Allemagne, sa victime yougoslave est à peine évoquée et pour faire bonne mesure la complicité de Laval, le successeur de Barthou, est déclarée probable ! Le tout en invoquant des "archives allemandes" et en donnant leur cote, mais sans les produire ni les analyser.

D’autres documents sont heureusement cités avec plus de précision. L’ouvrage doit donc être utilisé comme une mine, à la fois d’hypothèses et de matériaux. Par ses excès mêmes il aidera peut-être à ouvrir certains débats.

le site de l’historienne

elle-même en vidéo

et l’historienne sur ce site

le 12 décembre 2006



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