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Dialogue avec les oeuvres

Jean-Claude Milner et le nazisme



à propos de son livre "Les penchants criminels de l’Europe démocratique" (Verdier, novembre 2003)



Pour présenter ce livre admirable et odieux à la fois, commençons par un compliment : la quatrième de couverture donne une idée juste et complète de l’ensemble. On la citera donc :


Le couple problème/solution a déterminé l’histoire du nom juif en Europe. Le nazisme n’a fait qu’en disposer la forme ultime. L’Europe ne peut pas feindre l’ignorance. D’autant moins que son unification, tant admirée, est la conséquence directe de l’opération hitlérienne. Car il faut conclure. Dans l’espace que dominait Hitler, c’est-à-dire sur la quasi-totalité de l’Europe continentale, l’extermination des juifs a été accomplie. Ce que les experts politiques, depuis 1815, tenaient pour un problème difficile à résoudre avait, du même coup, disparu - en fumée. Les choses sérieuses pouvaient commencer. Aujourd’hui, le chemin est parcouru. L’Europe est présente au monde, au point de s’y arroger des missions. Une entre autres : faire régner la paix entre les hommes de bonne volonté. De ces derniers, cependant, les juifs ne font pas partie. C’est qu’ils portent en eux la marque ineffaçable de la guerre. L’Europe, héroïne de la paix en tous lieux, ne peut que se défier d’eux, où qu’ils soient. Elle ne peut qu’être profondément anti-juive. Les porteurs du nom juif devraient s’interroger. Depuis l’ère des Lumières, ils s’étaient pensés en fonction de l’Europe. La persistance du nom juif au travers de l’histoire, la continuité des haines qu’il soulevait, tout cela devait trouver une explication dont les termes soient acceptables par l’Europe. Si celle-ci a basculé dans un antijudaïsme de structure, alors tout doit être repris depui le début. Comment le nom juif a-t-il persisté ? Par un support à la fois matériel et littéral dont l’Europe ne veut rien savoir : la continuité de l’étude. Comment l’étude a-t-elle continué ? Par une voie dont l’Europe moderne ne veut rien savoir : la décision des parents que leur enfant aille vers l’étude. Pourquoi la haine ? Parce qu’en dernière instance, le nom juif, dans ses continuités, rassemble les quatre termes que l’humanité de l’avenir souhaite vider de tout sens : homme/femme/parents/enfant.


L’antisionisme assimilé à l’antisémitisme.

Les adversaires de la guerre d’Irak identifiés aux munichois de 1938.

L’islam confondu avec l’islamisme.

La démocratie criminalisée, tout comme les Lumières.

L’Union européenne, lorsqu’elle propose des "partenariats privilégiés" aux pays du sud de la Méditerranée, accusée de rêver minablement d’une restauration de l’empire romain, de surcroît illusoire.

La persistance du judaïsme à travers l’histoire expliquée non par des processus complexes mais par un invariant d’une simplicité biblique : un goût de l’étude supérieur à celui des peuples environnants, résolument obscurantistes.

Et Jacques Lacan enrôlé au service de tout ce bric-à-brac.

On aurait bien vu, à la rigueur, un Bernard-Henri Lévy, d’ailleurs favorablement cité, s’accrocher dans un moment de détresse inspiratoire à de tels expédients, au détour d’un article du Point. Mais Jean-Claude Milner ! Un des normaliens qui, en cette seconde moitié des années 60 où un Lévy prenait déjà la pose, s’abîmaient dans l’étude, assimilant fébrilement non seulement Lacan mais Foucault, Althusser et Lévi-Strauss, fondant à 20 ans et à quelques uns les Cahiers pour l’analyse qui resteront l’une des plus remarquables parmi les entreprises juvéniles qui ont façonné la culture française au XXème siècle, comment peut-il, sexagénaire, couler ainsi à pic ? En se trompant sur Hitler, tout bonnement.

En fait, il ne coule pas complètement. Car il y a là deux livres et dans l’autre, celui qui ne tranche pas les questions planétaires de la manière la plus affolée et affolante, on trouve un traité éblouissant de philosophie politique. Il pointe en quelques mots la différence entre Platon et Aristote, entre Aristote et ses commentateurs scolastiques, entre les Lumières françaises et Kant, etc., le tout dans l’éclairage du pastout lacanien.

Le Hitler de Milner est avant tout celui de Franz Neumann, le père du fonctionnalisme, qui voyait la société nazie comme un gros ectoplasme, animé des mouvements anarchiques de bureaucraties rivales. Certes Milner ne s’en laisse pas conter et, avec son intuition fulgurante, il repère que cette "anarchie" n’était que l’envers de la maîtrise hitlérienne. Mais le fonctionnalisme resurgit sous sa forme dite "modérée" (le leader charismatique de Kershaw plutôt que le dictateur faible de Mommsen), lorsqu’il est question de la "question juive", telle que l’ont formulée les Lumières : comme une question précisément, un problème appelant solution. Comme la différence juive était irréductible et qu’on ne pouvait instaurer la démocratie sans la réduire, on se contenta de poser le problème jusqu’à ce que la chambre à gaz apportât la solution. L’extermination (je trouve au traitement de ce sujet par ce livre une qualité secondaire mais appréciable : il ne parle jamais d’holocauste ni de shoah) des Juifs par les nazis serait donc la clé de voûte secrète, inavouée, impensable sinon par Jean-Claude Milner, de la construction européenne.

Une autre qualité de ce travail est sa critique, encore bien rare, de l’antifascisme des années 30, et la différence radicale qu’il établit entre fascisme et nazisme : la confusion des deux, montre Milner, était un paravent gracieusement offert à Hitler pour dissimuler ses desseins propres. Mais alors il faudrait savoir : ces desseins lui étaient-ils propres, ou rencontraient-ils une aspiration aussi sourde que générale ?

Hitler était avant tout un homme pressé. Le Juif qu’il vomissait ne se caractérisait guère par son amour de l’étude et encore moins par son goût pour la guerre (dont l’Europe actuelle, vue par Milner, se détournerait fâcheusement, au contraire d’Israël et des Etats-Unis !), mais bien par son pacifisme. Juif ventripotrent de l’Ouest, il défendait le traité de Versailles et la SDN, propices aux menées d’un capitalisme cosmopolite. Juif famélique de l’Est, il substituait à la lutte des nations celle des classes, propre à tuer lesdites nations. Le nazisme, c’est avant tout la ruine expéditive, à la faveur notamment de la crise de 1929, des timides tentatives d’organisation internationale des années 20 et le droit recouvré de chaque nation à l’agression contre ses voisines. La ghettoïsation des Juifs correspond en gros au temps de paix -il faut mobiliser les futurs combattants par la décantation ethnique-, leur massacre à la période de l’affrontement sanglant : le meurtre commis par au moins un membre de chaque famille "allemande", et sourdement connu des autres, embarque tout le monde dans la logique de la lutte à mort des "races".

Tout cela n’est précisément possible que par la décision, la planification et la direction au jour le jour d’un seul. Celui qui met les doigts des siens dans les engrenages est aussi celui qui les fait inexorablement tourner.

Certes, ce Hitler était diabolique, au sens où il savait fort bien, sur ce continent imprégné de christianisme, jouer sur la mauvaise conscience et les sentiments de culpabilité. Là est peut-être le lien le plus évident entre ce massacre et la création d’Israël. Il y avait tant de coupables et de complices à travers toute l’Europe qu’on a été bien content d’évacuer la question des réparations, par l’octroi d’une terre depuis longtemps arabe -que l’opinion occidentale de l’époque a facilement crue désertique et déserte.

Plus que jamais donc il importe de raconter cette histoire dans toutes ses nuances, pour ôter aux communautés qui s’attribuent "le nom juif" toute aura héroïsante ou diabolisante et pour favoriser la coexistence de tous, en Palestine comme en Europe.

Le point de vue de Jean-Marie Vincent

une intervention de J-C Milner

le 13 décembre 2006



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