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Dialogue avec les oeuvres

Un portrait subjectif de Ségolène Royal



à propos du livre de Marc Lambron "Mignonne, allons voir..." (Grasset, novembre 2006)



L’auteur se présente comme un romancier issu de la rue d’Ulm et de Sciences-Po, très vaguement de gauche et spectateur cynique de la comédie politique française. Devant l’ascension de Ségolène Royal, il a soudain l’impression de ne plus comprendre, et prend quelques semaines de vacances pour étudier le phénomène en toute subjectivité.

Ce qui le fascine, c’est la "tueuse d’éléphants". L’arme du crime serait la vérité, dont elle serait, depuis Rocard, la première personnalité socialiste à "sentir les avantages" (p. 29). Ségolène serait désinhibée, défierait tranquillement les vieux dirigeants socialistes en s’appuyant sur le "pays réel" et surferait, au sens à la fois nautique et internautique, sur sa propre ignorance, avec le seul appui de son sourire conforté au miroir des sondages. Elle conquerrait le parti socialiste par les marges, révélant sa fragilité d’édifice vermoulu.

C’est donc le refus prolongé de la vérité qui aurait causé la ruine de cette vieille maison. Ses deux patrons récents, Mitterrand et Jospin, auraient accumulé à plaisir les zones d’ombre, l’un sur son passé vichyste prolongé en dîners avec Bousquet et en promotion de quadras fils de collabos, l’antigaullisme cimentant le tout, l’autre sur son entrée "entriste" au PS, en service commandé du conspirateur trotskyste Pierre Boussel, dit Lambert. Point commun : le totalitarisme. L’usage, même frauduleux, des voix communistes pour conquérir ou garder le pouvoir et l’ascension, bienvenue à cet égard, du Front national, complètent le tableau : "l’oiseau social-démocrate volait avec des ailes totalitaires". (p. 72)

Mais à cette sauce, en France, on peut accommoder n’importe qui ! Quel gouvernement s’est assuré qu’il n’embarquait aucun suppôt de l’OAS, aucun enfant de massacreur colonial ? Et cette façon même de coller des étiquettes indélébiles et de dresser des camps, fussent-ils seulement classificatoires et dépourvus de barbelés, n’est-elle pas au principe même de la démarche totalitaire ?

Elle est, en tout cas, des plus antigaullistes, le Général ayant été, pour liquider la Seconde Guerre comme celle d’Algérie, l’adepte des procès exemplaires suivis d’amnisties rapides à quelques fusillés près. Il est vrai que de Gaulle ici n’est guère aimé. Son mérite unique est de n’avoir point été à Vichy mais pour le reste il fut lui-même, il faut oser l’écrire, un Conducator, en raison, tenez-vous bien, de son amour de la France : "(...) la France était dans le monde la seule démocratie populaire réussie : un Conducator à l’Elysée, des autoroutes et des sous-marins, la Régie Renault fonctionnant en cadences, du lait dans les écoles et la télévision aux ordres, la paix civile cogérée par Matignon et la CGT."

Point de Bush dans ce livre, à peine un peu de Blair (pour mettre en doute l’adhésion de l’héroïne à ses méthodes) et une petite allusion au 11 septembre. Des poncifs en revanche sur le référendum du 29 mai 2005, avec un gommage plus soigneux que jamais du fait que les électeurs étaient appelés à juger un texte, et libres de le trouver mauvais. On aura compris : c’est le plat de la France ringarde qui est ici réchauffé pour la cent- millième fois, sous le masque friable d’une prose plagiaire de Saint-Simon.

Dans le portrait manquent curieusement les deux hommes les plus proches : Hollande, et Mitterrand lui-même. Des sentiments du patriarche envers la jeune attachée de l’Elysée, il est dit expéditivement qu’il l’aimait bien, et rien du tout sur la captation qu’elle-même tente de l’héritage, en toute occasion. Mitterrand avait soin d’annexer Blum et Jaurès -sans doute parce qu’il n’était pas de la maison. Ségolène, Lambron le fait remarquer à juste titre, se tait sur les figures historiques du socialisme... mais non sur Mitterrand et cela, pour les besoins de sa démonstration, il l’omet. De même, "conquérir le parti par les marges", oui, sans doute, mais par le centre aussi ! Pour pouvoir prendre de haut les autres dirigeants, il n’était peut-être pas inutile d’avoir dans sa poche le premier d’entre eux.

La référence à Rocard, en revanche, est éclairante. Rocard, qui n’est pas mort, n’a pas dit son dernier mot et s’affiche avec Bayrou. En fait de vérité et de modernité, c’est bien une nouvelle mouture de l’alliance socialo-centriste qui se dessine, celle que de Gaulle a pulvérisée en 1958 et que sa République n’a point encore connue malgré de chaudes alertes, Defferre en 65, Poher en 69, Rocard en 79, Mitterrand II en 88, Delors en 94. La disparition, en bonne voie à l’heure où j’écris (20 décembre 2006), de tout contrepoids à gauche ne peut que précipiter le phénomène. Sans parler d’une présence possible de Le Pen au second tour, contre la gauche cette fois. Mais Lambron n’en dit rien.

Au total, il préférerait Sarkozy. On le sent inquiet de tout ce qu’il repère de souple et d’indéterminé dans la personne de Ségolène, et surtout, peut-être, dans la situation créée par sa brusque ascension. Avec Nicolas on saurait à quoi s’en tenir et Max Gallo, l’ancien porte-parole du gouvernement Mauroy, est admiré d’avoir franchi le pas (p. 42). Ce qui pourrait perdre le maire de Neuilly, c’est son "mauvais genre". Racaille et kärcher ? vous n’y êtes pas : Balkany. Les arrivistes-affairistes des Hauts-de-Seine, qui entretiennent autour de lui une atmosphère digne de Borsalino.

L’ouvrage s’achève sur l’espérance que Ségolène n’ait été qu’un "moment"... et qu’un vampire : "la ruse que l’air du temps aurait choisie pour vider les cadres du Parti de leur vieux sang socialiste". L’auteur retourne à ses romans en rangeant ses "polaroids" sur lesquels "on voyait courir les porcinets et les bourriquets, les petits gourous et les tigres fous."

Mais le réel est bien plus surprenant que les imagiers d’un politologue approximatif.

pour débattre

le 20 décembre 2006



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