Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

Débats

L’antisémitisme de Vichy était-il autochtone ?




sur Livres de guerre, début 2007

dans le cadre d’une discussion sur le livre de Laurent Joly VICHY DANS LA "SOLUTION FINALE" / HISTOIRE DU COMMISSARIAT GÉNÉRAL AUX QUESTIONS JUIVES

prolonger le débat



Le Statut des Juifs d’octobre 1940

de Francis Deleu

24 janvier, 18h 02

(...)

La lecture attentive du livre de Laurent Joly et celui de Tal Bruttmann ancre ma conviction que l’arsenal législatif antisémite a été voulu et initié par Vichy sans intervention nazie. Vichy fut animé du souci constant de se démarquer des nazis et d’imposer sa propre législation antisémite. Vichy, en concurrence avec les Allemands, engagea une course de vitesse pour les devancer. En ce sens, peut-être, pourrions-nous parler de pression. Dans cette optique, s’éclaire également la déclaration de Du Moulin de Labarthète : "L’Allemagne ne fut pas à l’origine de la législation anti-juive de Vichy. Cette législation fut, si l’on peut dire, spontanée, autochtone".

Elle fut spontanée et autochtone. Une confirmation nous est suggérée par Laval. Nous avons montré que le Statut était latent dès la IIIème République. Nous avons vu que dès premiers jours de l’Etat Pétain, le processus d’adoption du Statut s’accélère. Pierre Laval, politicien expérimenté, freine la promulgation car *** il sait que l’adoption d’un "statut" serait perçue, dans l’opinion, comme un alignement de la politique de l’Etat français sur le modèle nazi (...) *** (Joly)

Nous avons vu que le Statut fut le point focal de l’arsenal antisémite. Sa promulgation va recouvrir toutes les lois qui ont précédé ainsi que celles qui vont suivre. Une courte chronologie s’impose ! Le projet d’un statut est sur la table du Conseil des ministres dès le mois de juillet 1940. La décision de promulguer un statut aurait été prise au Conseil du 10 septembre. Il en est discuté aux Conseils des 13 et 18 septembre. Enfin le conseil de Cabinet du 30 septembre, réunissant l’ensemble des secrétaires d’Etat finalise le texte qui sera présenté au Conseil des ministres le lendemain 1er octobre. Notons que ce n’est pas seulement le "Statut" qui est finalisé le 1er octobre mais tout un ensemble de lois s’inscrivant dans un plan global pour exclure les Juifs de la vie publique.

Une petite parenthèse ! L’occupant allemand a exigé et obtenu que tout texte de loi destiné à être appliqué en zone occupée lui soit transmis avant publication au JO. Sans objection au bout de 6 jours, les textes sont considérés comme étant approuvés. Notons déjà que les textes et décisions dont l’application est limité à la zone libre et aux colonies ne sont pas concernés.

Pour terminer cette première partie, notons encore que le texte du Statut fut transmis aux Allemands le 2 octobre. Ceux-ci lui réservent aussitôt un accueil favorable.

Avant de poursuivre et d’aborder le coeur du débat c’est-à-dire tenter d’éclaircir les zones d’ombre entre le 3 octobre, date de la signature du Statut, et le 18 octobre, date de sa publication au JO, laissons le soin à François Delpla, Nicolas Bernard et les autres de résumer leur position... s’ils le souhaitent.



Eh bien soit !

de françois delpla

mercredi 24 janvier 2007 à 19h11

Je commence par la fin : tu tiens décidément beaucoup à ce que le statut ait été paraphé le 3 octobre, et à ce que le JO de Vichy paru le 18 soit exact sur ce point, alors que de tous les documents enfin venus au jour dans les ouvrages de Joly et de Bruttmann aucun n’y fait la moindre allusion et que tous confirment le journal de Baudouin (par ailleurs très inventif) : conseil de cabinet le 30 septembre, des ministres le 1er octobre, point barre.

Pour le reste, je mets en doute les plaidoyers d’après guerre, émis dans une atmosphère judiciarisée même si tous n’étaient pas des plaidoiries d’avocats (beaucoup l’étaient). Le système de défense de la plupart, consistant à charger Laval notamment après sa mort (i fsait que dcauser avec les Boches m’sieu même qu’i nous disait rien du tout) convergeait sur ce point avec celui de Laval lui-même : aucune pression allemande (Laval, lui, chargeant Alibert et Peyrouton... d’une manière un rien plus digne que ceux qui le chargent, lui, car il leur donne raison : le statut était une heureuse initiative française, destinée à éviter des initiatives allemandes plus dures -cf. Chambrun, Le "procès" Laval, France-Empire, 1984, p. 115).

Outre les trouvailles des deux précités, il convient de signaler le travail pionnier de Barbara Lambauer dans sa bio d’Abetz .

Elle y taille gentiment des croupières à Paxton comme à l’historien allemand Eberhardt Jäckel. Je cite (...) : Là précisément on touche une question délicate mais centrale pour notre étude : l’interdépendance franco-allemande en matière de politique antisémite, incontestable à notre sens. Il y a un consensus général sur le fait que Vichy cultive son propre antisémitisme, qui n’a pas besoin d’être animé par les Allemands. De ce fait, le gvt français peut poursuivre une politique antisémite autonome. Il n’y a pas lieu ici de contester cette judéophobie purement française, et dans ce contexte nous devons confirmer ce que formulent Marrus et Paxton : "toute idée d’un simple ’diktat’ allemand peut être écartée sommairement". Cela dit, nous estimons que l’on ne peut pas non plus parler de l’absence complète d’une quelconque pression du côté allemand ; thèse aussi éloignée de la réalité que celle d’un diktat allemand. Car les deux thèses méritent d’être nuancées et rapprochées. (livre de 2001 à partir d’une thèse soutenue en 2000, p. 197)

Pour ma part, je la trouve un rien timide, comme souvent les pionniers, soit qu’ils ne veuillent pas faire trop de peine aux anciens, soit qu’eux-mêmes avancent d’un pas titubant dans la voie de la nouveauté. L’antisémitisme autochtone me paraît bien trop circonscrit à certaines sphères (les maurrassiens essentiellement, dont fait partie Alibert) pour ne pas avoir besoin, chez un Peyrouton, un Laval ou même un Pétain, de vitamines d’outre-Rhin (non point que le nazisme convainque intellectuellement, mais parce qu’on cherche comment lui plaire).

Quant à franciser encore plus les choses en disant que le statut était en germe sous la IIIème finissante, cela me paraît tout à fait improbable. Du moins si nous parlons bien du statut, c’est-à-dire de l’apartheid à l’encontre de tous les Juifs, même issus de familles assimilées depuis des siècles. Pour les rafles et les internements de suspects il en va différemment, la xénophobie des années 30 ayant sans doute quelque peu déteint sur les élus en quête de réélection, fussent-ils de bons républicains.



Statut en gestation

de Francis Deleu

le mercredi 24 janvier 2007 à 23h04

Bonsoir François, bonsoir à tou(te)s,

Tout d’abord, en acceptant de reprendre un débat interrompu pour cause de trêve des confiseurs, que François Delpla reçoivent mes remerciements.

*** Je commence par la fin : tu tiens décidément beaucoup à ce que le statut ait été paraphé le 3 octobre, et à ce que le JO de Vichy paru le 18 soit exact sur ce point, alors que de tous les documents enfin venus au jour dans les ouvrages de Joly et de Bruttmann aucun n’y fait la moindre allusion et que tous confirment le journal de Baudouin (par ailleurs très inventif) : conseil de cabinet le 30 septembre, des ministres le 1er octobre, point barre. *** (François Delpla)

Que le Statut ait été paraphé (ou non) le 3 octobre m’importe peu ! Il porte la date du 3 octobre. Ce n’est pas une erreur typographique mais un fait et vraisemblablement un choix délibéré. Point d’exclamation ! Conseil du cabinet, le 30 septembre. Conseil des Ministres, adoptant le texte, le 1er octobre. Soumission du texte aux nazis le 2 octobre. Ces derniers ayant d’emblée approuvé le texte (officiellement le 8), le Conseil promulgue la loi en date (ou en choisissant la date) du 3 octobre.

En supposant que le texte ait été signé plus tard - suite au grain de sable dont nous parlerons plus tard (aryanisation des biens) - le choix de la date du 3 octobre indique que le texte, publié le 18 octobre, ne fut pas modifié.

Remarquons que les textes de lois concernant les Juifs d’Algérie - textes n’étant pas soumis à l’approbation préalable par les Allemands - sont publiés au JO le lendemain ou le surlendemain de leur promulgation. Or ces lois s’articulent sur du Statut des Juifs ou y font implicitement référence... alors que le texte n’est pas encore publié.

*** Pour le reste, je mets en doute les plaidoyers d’après guerre, émis dans une atmosphère judiciarisée même si tous n’étaient pas des plaidoiries d’avocats (beaucoup l’étaient). Le système de défense de la plupart, consistant à charger Laval notamment après sa mort (i fsait que dcauser avec les Boches m’sieu même qu’i nous disait rien du tout) convergeait sur ce point avec celui de Laval lui-même : aucune pression allemande (Laval, lui, chargeant Alibert et Peyrouton... d’une manière un rien plus digne que ceux qui le chargent, lui, car il leur donne raison : le statut était une heureuse initiative française, destinée à éviter des initiatives allemandes plus dures -cf. Chambrun, Le "procès" Laval, France-Empire, 1984, p. 115). *** (François)

Pourquoi accorder plus de crédit au gendre et à la fille de Laval qu’aux témoins directs ? Vingt ou trente ans plus tard, l’accusation de "connivence avec l’ennemi" a perdu de sa puissance évocatrice. L’antienne des pétainistes "nous avons pris quelques mesures désagréables pour vous épargner des malheurs encore plus grands, imposés par l’occupant" est nettement plus porteur et exonère plus sûrement le régime de Vichy de ses ignominies.

*** Outre les trouvailles des deux précités, il convient de signaler le travail pionnier de Barbara Lambauer dans sa bio d’Abetz (...). Elle y taille gentiment des croupières à Paxton comme à l’historien allemand Eberhardt Jäckel. ***

François Delpla reproduit un extrait du livre de Barbara Lambauer :

*** Là précisément on touche une question délicate mais centrale pour notre étude : l’interdépendance franco-allemande en matière de politique antisémite, incontestable à notre sens. Il y a un consensus général sur le fait que Vichy cultive son propre antisémitisme, qui n’a pas besoin d’être animé par les Allemands. De ce fait, le gvt français peut poursuivre une politique antisémite autonome. Il n’y a pas lieu ici de contester cette judéophobie purement française, et dans ce contexte nous devons confirmer ce que formulent Marrus et Paxton : "toute idée d’un simple ’diktat’ allemand peut être écartée sommairement". Cela dit, nous estimons que l’on ne peut pas non plus parler de l’absence complète d’une quelconque pression du côté allemand ; thèse aussi éloignée de la réalité que celle d’un diktat allemand. Car les deux thèses méritent d’être nuancées et rapprochées. (livre de 2001 à partir d’une thèse soutenue en 2000, p. 197) *** (souligné par mes soins)

Je ne vois pas où Lambauer taille des croupières à Marrus et Paxton ? Et pour procéder à la manière Delpla, je renvoie vers l’une de mes contributions.

*** Pour ma part, je la trouve un rien timide, comme souvent les pionniers, soit qu’ils ne veuillent pas faire trop de peine aux anciens, soit qu’eux-mêmes avancent d’un pas titubant dans la voie de la nouveauté. L’antisémitisme autochtone me paraît bien trop circonscrit à certaines sphères (les maurrassiens essentiellement, dont fait partie Alibert) pour ne pas avoir besoin, chez un Peyrouton, un Laval ou même un Pétain, de vitamines d’outre-Rhin (non point que le nazisme convainque intellectuellement, mais parce qu’on cherche comment lui plaire). **** (François)

Et pourquoi tant de discrétion entourant la phase d’élaboration du Statut ? Pour plaire aux Allemands ? Pourquoi cette frénésie législative qui ira jusqu’à inquiéter les Allemands ? Pourquoi un Statut plus dur que celui imposé en Allemagne et qui surprend même Werner Best le plus antisémite des antisémites du MBF à Paris ?

*** Quant à franciser encore plus les choses en disant que le statut était en germe sous la IIIème finissante, cela me paraît tout à fait improbable. Du moins si nous parlons bien du statut, c’est-à-dire de l’apartheid à l’encontre de tous les Juifs, même issus de familles assimilées depuis des siècles. Pour les rafles et les internements de suspects il en va différemment, la xénophobie des années 30 ayant sans doute quelque peu déteint sur les élus en quête de réélection, fussent-ils de bons républicains. *** (François)

Et tout l’arsenal qui a précédé le statut, qu’en fais-tu ? Et les dénaturalisations de 1938 qui touchaient essentiellement les Juifs ? Le processus était en marche et s’accéléra dès la mi-juillet 1940.

Pour terminer, je reproduis le discours que Pétain devait prononcer dans le courant du mois de septembre. Son entourage l’en dissuada. Dommage car les Français aurait découvert le vrai visage de l’homme providentiel

*** Jour après jour, en dépit des reniements et des mensonges, les Francs-Maçons seront expulsés de l’Administration française, les Juifs recevront un statut. Ils cesseront d’être citoyens français pour devenir sujets français avec toutes les conséquences qu’entraîne ce dégraissement. Seuls parmi eux les combattants authentiques conserveront la qualité de citoyens. Quand aux immigrés indésirables, juifs ou non, installés en France depuis 1918, ils seront expulsés du territoire. ***

A chacun de juger !

Bien cordialement, Francis.



Quelques précisions

de françois delpla

le jeudi 25 janvier 2007 à 06h57

Nous avançons, mine de rien ! Tu reconnais que la date du 3 octobre n’a d’autre référence que le JO du 18. Reste à reconnaître que la dictature de Vichy ne recule pas devant le mensonge et nous serons rendus : lorsque ce JO est pièce unique, l’info est douteuse -> plus aucune raison de parler de statut du 3 ; on ne va pas non plus le dater du 1er, jour où il est secret et humblement soumis à la censure de l’occupant. "Statut du 18 octobre" reste seul en lice. Et on évite définitivement que des gens d’aussi bonne foi que Lucie Aubrac racontent des licenciements de collègues juifs, en application du statut, dans la première quinzaine d’octobre. Il y en a peut-être eu, mais pas en application du statut.

Tu ne vois pas où Lambauer dément Paxton ? Relis tranquillement la citation et trouve-m’en une où l’Américain évoque, pour l’année 1940, la moindre "interdépendance franco-allemande en matière de politique antisémite".

Tu te méprends sur la portée du livre de Chambrun à partir de sa date et de son auteur : il est publié en 1984 mais la citation est de 1945, et de Laval lui-même, répondant à l’acte d’accusation.

Les "dénaturalisations de 1938" me sont inconnues. Daigne éclairer ma lanterne.

Encore une fois, la politique des gouvernements Daladier et Reynaud a des relents xénophobes qui peuvent amener à persécuter (d’une manière très "soft" par rapport à ce qui va suivre) des Juifs fraîchement immigrés, mais rien de spécifiquement antisémite... et elle a d’ailleurs aussi des motivations de politique extérieure : le problème de ces gens c’est que la guerre ils ne la font pas et que l’hitlérisme ils ne font rien de concret contre, alors qu’il menace à très court terme la survie de leur patrie. Alors il faut bien faire semblant, au moyen de la politique intérieure : révocation des instits grévistes du 30 novembre 38 au motif que dans une période pareille la grève est un crime de lèse-patrie, surveillance des étrangers etc.

Bref là encore, prétendre que la IIIème République était en train de tourner à la dictature antisémite sans tenir compte du contexte international en général et des manoeuvres hitlériennes en particulier, c’est non seulement une assimilation très abusive de deux périodes que le cataclysme du printemps 40 rend radicalement différentes, mais c’est de l’histoire à courte vue, voire du racisme anti-français.

Ce qui peut-être contribue à t’abuser, c’est le besoin qu’ont les vichystes, vis-à-vis de leur propre opinion publique, comme des Anglo-Saxons, de ne pas paraître imiter servilement l’Allemagne. D’où une grande insistance sur le côté "français" des mesures. D’où peut-être aussi cette "aggravation" par rapport aux lois de Nuremberg, qu’il faut relativiser : il s’agit uniquement de la question du conjoint (qui n’a besoin que de deux grands-parents juifs pour l’être lui-même, si son conjoint en a trois ; en ces temps endogamiques, la portée concrète doit être assez restreinte). Dans ce cas l’avantage est double : accréditer la légende d’une législation spécifiquement française, tout en séduisant encore plus l’occupant. Ou en l’espérant, car tu as raison de dire que l’occupant n’est pas ravi. Mais attention, là encore, aux jeux de rôles et au jeu tout court ! Le jeu hitlérien n’est pas de nazifier la France de Vichy mais de la maintenir dans un entre-deux où elle bosse et ne bouge pas.



Les lois de 1938 de Francis Deleu le jeudi 25 janvier 2007 à 21h51

Bonsoir,

*** Les "dénaturalisations de 1938" me sont inconnues. Daigne éclairer ma lanterne. *** (François Delpla)

J’admets volontiers que l’emploi du terme "dénaturalisation" est excessif pour désigner les décrets-lois sur la situation et la police des étrangers. Sur fond de crise économique, l’afflux d’immigrés et surtout dans un climat d’antisémitisme virulent qui suinte dans tous les écrits de l’époque, ces deux décrets annoncent l’arsenal législatif antisémite du dernier semestre 1940. Les premiers concernés par ces textes à relents xénophobes - et, n’en doutons pas, implicitement antisémites - furent les Juifs. Notons que par exemple "l’élimination rigoureuse des indésirables" était laissé à l’appréciation de l’administration.

Les textes in extenso :

-  Décret-loi du 2 mai 1938 sur la police des étrangers : [http://pages.livresdeguerre.net/pages/sujet.php ?id=docddp&su=103]

-  Décret-loi du 12 novembre 1938 relatif à la situation et à la police des étrangers : [http://pages.livresdeguerre.net/pages/sujet.php ?id=docddp&su=103&np=780]

NB : Sous ces pages, en cliquant dans le sommaire en marge de gauche, le visiteur trouvera quelques textes de lois antisémites. D’autres suivront lorsque je trouverai un peu de temps.

*** des gens d’aussi bonne foi que Lucie Aubrac racontent des licenciements de collègues juifs, en application du statut, dans la première quinzaine d’octobre. Il y en a peut-être eu, mais pas en application du statut ***

Lucie Aubrac ne se trompe pas ! Les exclusions ont commencé dès le mois de juillet. Une chronologie incomplète sous les mêmes pages que ci-dessus : [http://pages.livresdeguerre.net/pages/sujet.php ?id=docddp&su=103&np=308]

*** Il y en a peut-être eu, mais pas en application du statut ***

Je suis convaincu que si ! Pas en l’état bien sûr ! Le statut était en gestation depuis juillet et le premier train de mesures antisémites s’y greffait (ou plus exactement devait s’y greffer). L’administration, les préfets ... attendaient des précisions sur la définition de "Juif" pour appliquer "correctement" les lois de juillet à septembre.

*** (...) prétendre que la IIIème République était en train de tourner à la dictature antisémite sans tenir compte du contexte international en général et des manoeuvres hitlériennes en particulier, c’est non seulement une assimilation très abusive de deux périodes que le cataclysme du printemps 40 rend radicalement différentes, mais c’est de l’histoire à courte vue, voire du racisme anti-français ***

Une frange de la société française, imprégnée notamment de la pensée maurassienne, était antisémite. Il suffit de parcourir la presse pour le constater. C’est cette frange qui prendra le pouvoir et libèrera sa rage antisémite à l’occasion (à la faveur ??) du cataclysme du printemps 40. Je serai peut-être d’accord avec François Delpla en ajoutant que cette "rage" s’inscrivait tout naturellement dans le cadre d’une Europe nouvelle où la France, celle de Pétain, aurait sa place aux côtés de l’Allemagne. Pour illustrer mon propos ci-dessus, j’ai vainement cherché (dans mes caves humides et glaciales) la bafouille de Lucien Rebatet publiée dans "Je suis partout".... au sujet d’un statut des Juifs ! Déjà en 1938 ! Grrrrr ! Ce texte, je l’avais sous la main reproduit dans l’ouvrage de Bruttmann. Le voici :

*** Nous voulons donc rendre par un statut les Juifs à leur nationalité juive. Ce statut n’aura rien d’insultant ni de tyrannique. Il sanctionnera une réalité que l’on a vainement cherché à méconnaître. Les termes de ce statut sont à débattre. Mais il doit comporter nécessai­rement le retrait aux Juifs de la qualité de citoyens français, et de tous les droits politiques afférents. Il doit écarter les Juifs de toutes les fonctions et services publics français : représentation politique, enseignement (sauf cas spéciaux), magistrature, armée. Il doit limiter la participation des Juifs aux autres secteurs de la vie fran­çaise - et particulièrement les professions libérales - proportionnelle­ment au nombre de la population juive sur le territoire. Il importe que tous les nationalistes français se pénètrent de ces deux idées : hors d’un statut officiel, la question juive est insoluble en France. Résoudre la question juive ne suffira pas à sauver la France, mais c’est une des conditions indispensables de son salut. ***

Ce texte, signé Rebatet, date du 15 avril 1938.

(...)

PS. François écrit : *** (...) l’histoire à courte vue, voire du racisme anti-français *** Je ne vois pas ce que François entend par racisme anti-français ? Merci de m’éclairer !



L’antisémitisme français, parlons-en !

de françois delpla le vendredi 26 janvier 2007 à 10h36

racisme anti-français : attitude de dénigrement tous azimuts fort à la mode au début du XXIème siècle. Consiste en particulier à franciser de force des traits présentés (à tort ou à raison) comme négatifs, alors qu’ils ont fort communs à l’époque considérée en Europe ou dans le monde. Exemple : l’antisémitisme en 1938 comme à la fin de 1940.

(...)

Le texte, signé Rebatet, du 15 avril 1938, je parierais assez volontiers qu’il doit beaucoup à Hitler... mais n’étant pas omniscient je n’en suis pas tout à fait sûr.

Je lance donc un appel aux connaissances ou aux caves de tous : trouve-t-on un appel aussi net à la discrimination juridique chez un publiciste antisémite français avant 1933 ?



La Vieille France

de arcole le vendredi 26 janvier 2007 à 11h31

Voir à la BN la collection de ces petits fascicules, qui va du début du siècle jusqu’aux années quarante. Le rédacteur presque exclusif était Urbain Gohier, et dans sa frénésie antisémite, il attribuait aux juifs, selon les époques
-  le soutien au "traître Dreyfus"
-  la responsabilité de la révolution communiste
-  le soutien aux allemands revanchards menés par un certain Hittler (sic)



soyons précis

de françois delpla le vendredi 26 janvier 2007 à 11h50

Gohier ou ses coauteurs réclament-t-ils pour les Juifs, en France, un statut ? Si oui, ressemblances et différences avec celui du 18-10-40 ? Si oui encore, cette revendication survient-elle avant ou après la première mention du nom de "Hittler" ?



Et chez Drumont...

de René CLAUDE le vendredi 26 janvier 2007 à 12h35

On pourrait remonter à Saint-Louis ! Il faudrait voir dans la prose démente de Drumont et Cie... Je ne sais pas si le directeur de la Libre Parole avait défini "son" statut des juifs. Il y a une page ici : [http://fr.wikipedia.org/wiki/Publications_antisémites_en_France] Et aussi : [http://www.anti-rev.org/textes/Tarnero95a/histoires-5.html] Reste l’Action française. Là encore, il faudrait lire les textes de Maurras. ***** Il y a cette page sur la période que vous avez abordée (année 1940) : [http://www.matisson-consultants.com/affaire-papon/proces_bordeaux/piecessofficielles/docoffic12.htm]



Après une lecture...

de René CLAUDE le vendredi 26 janvier 2007 à 12h49

Après la lecture rapide de différents sites et pages consacrés à Maurras et aux publicistes antisémites en France de la fin du XIXe à 1940, je n’ai rien trouvé sur un projet de statut des juifs français et en France émanant de l’extrême droite antisémite française avant la WW2. Des pamphlets, des vitupérations, des "analyses", oui, mais pour ce qui est d’un statut légal, rien. (pour l’instant.) Mais cette recherche exige bien sûr des lectures et relectures plus importantes.



Je souscris

de françois delpla le vendredi 26 janvier 2007 à 13h52

Je suis exactement dans le même cas : ce n’est pas ma période, je n’ai pas trop le temps de chercher mais ça fait quelques années que je me pose la question, que je la pose à l’occasion à des gens plus compétents et que je n’obtiens rien de précis. On peut d’ores et déjà en conclure que si des antisémites français ont posé le pb avant 1933 en termes de statut, ou encore de retrait de la citoyenneté, ils ont été discrets et n’en ont guère fait un cheval de bataille.



(...)



Antisémitisme sentimental et antisémitisme rationnel

de françois delpla le vendredi 26 janvier 2007 à 16h21

De qui est cette distinction ? D’Adolf Hitler, dans le premier texte antisémite connu qui soit sorti de sa plume, le 16 septembre 1919.

L’a-t-il trouvée chez quelqu’un d’autre ? A ce jour je l’ignore.

Il illustre sa pensée en condamnant les pogroms (c’est l’une des raisons pour lesquelles je rejette résolument, quitte à être momentanément mal compris, l’application de ce terme à la nuit de Cristal). Les Juifs ne doivent pas être combattus dans la chaude excitation d’un lynchage d’après boire, mais rationnellement éliminés.

Voyons maintenant Chamberlain, non pas Nevile mais Houston Stewart, le théoricien du racisme, par ailleurs gendre de Richard Wagner. Il reconnaît en Hitler, à la veille du putsch de 1923, un véritable messie dont il s’honorerait d’être le Jean-Baptiste. Il lui écrit dans sa prison quelques mois plus tard :

Il vous est imposible, par exemple, de partager notre conviction que le Juif est une plaie, que dis-je, un poison mortel pour le peuple allemand et de ne point agir. Puisque vous comprenez le péril, vous vous mettez en devoir de prendre au plus vite des mesures contre lui et ce que chacun voit, mais que personne n’ose formuler, personne n’ose le traduire en actes ; personne, si ce n’est Adolf Hitler.

La voilà, je crois, la différence fondamentale entre Hitler et les autres antisémites : paroles, imprécations, voeux, sentiments d’un côté, action mûrie et systématique de l’autre. Les lois de Nuremberg et le statut français me paraissent découler de là.



Le statut du 3 au 18 octobre 1940

de Francis Deleu le mercredi 21 mars 2007 à 18h39

Bonsoir,

Avant de poursuivre et d’examiner les motifs qui ont conduit Vichy à retarder la publication du "Statut", reprenons le bref résumé chronologique déjà présenté dans un autre fil :

[...] le Statut fut le point focal de l’arsenal antisémite. Sa promulgation va recouvrir toutes les lois qui ont précédé ainsi que celles qui vont suivre. Une courte chronologie s’impose ! Le projet d’un statut est sur la table du Conseil des ministres dès le mois de juillet 1940. La décision de promulguer un statut aurait été prise au Conseil du 10 septembre. Il en est discuté aux Conseils des 13 et 18 septembre. Enfin le conseil de Cabinet du 30 septembre, réunissant l’ensemble des secrétaires d’Etat finalise le texte qui sera présenté au Conseil des ministres le lendemain 1er octobre. Notons que ce n’est pas seulement le "Statut" qui est finalisé le 1 octobre mais tout un ensemble de lois s’inscrivant dans un plan global pour exclure les Juifs de la vie publique [...] le texte du Statut fut transmis aux Allemands le 2 octobre. Ceux-ci réservent aussitôt un accueil favorable. (Deleu)

Remarquons que les Archives Nationales détiennent la version définitive du texte du statut. Il est daté du 2 octobre et avalisé lors du Conseil du 1er octobre 1940. Nous savons également que non seulement le "statut" a été discuté lors des divers Conseils mais aussi tout un ensemble de textes qui s’articulent autour de cette loi.

Entre le 1er et le 3 octobre 1940.

On ne peut qu’émettre des hypothèses. La présence au Conseil de l’ensemble des ministres composant le gouvernement est requise pour l’examen et l’approbation d’un tel texte de loi. Mais pas seulement ! Sont conviés aux Conseils, les secrétaires d’Etat, avec voix délibérative, lorsqu’un texte de loi concerne leur département. Etaient-ils tous présents le 30 septembre ? Enfin, le projet de texte étant approuvé par les Allemands le 2 octobre, la loi pouvait être officiellement adoptée et promulguée dans sa version définitive dès le lendemain.

Entre le 3 et le 18 octobre 1940.

Le 8 octobre, date butoir pour l’autorisation de publication de textes législatifs qui concernent également les deux zones (zone occupée et non occupée), les Allemands réitèrent leur accord en ajoutant cependant que

certaines divergences entre les définitions du "juif" d’après la loi allemande et d’après la projet de loi français [...] elle ne voit pas de difficultés sérieuses à la coexistence des deux textes. Les représentants français laissent entendre que le projet de loi n’est pas définitif et que "le gouvernement [veut] examiner de nouveau son projet de loi."

Tal Bruttmann avance le motif suivant :

[...] on peut en trouver les causes dans l’autre point de l’ordre du jour : les mesures d’ "aryanisation", annoncées par les Allemands dès le 7 septembre mais absentes de l’ordonnance du 27, sont présentées aux Français et un avant-projet de la deuxième ordonnance allemande, en cours de préparation, leur est même transmis. Le fait que la délégation alle­mande soit dirigée par le docteur Elmar Michel, responsable des questions économiques au sein du MBF, montre très clairement que c’est cette question qui motive les Allemands, plus que le statut lui-même. Ayant trouvé en Vichy un partenaire en matière d’antisémi­tisme, l’occupant tente de le persuader - sans doute pour des raisons pratiques, afin de laisser cette charge de travail à l’administration française - de se lancer dans l’aryanisation économique. La proposi­tion est clairement formulée : "L’Autorité militaire allemande demande si le Gouvernement Français ne verrait pas d’avantages à en prendre lui-même l’initiative et à en étendre l’application à toute la France (zone occupée et non occupée)".

Il est difficile de savoir quelle fut exactement la réaction qui suivit cette proposition. Une nouvelle réunion, à l’occasion de laquelle les Allemands font cette fois part aux Français des failles pointées par leurs services au sujet du statut se tient le 14 octobre

Il s’agirait selon Bruttmann d’une tentative des Allemands visant à retarder la publication du statut en espérant que Vichy réexamine son projet pour y inclure l’aryanisation.

Vichy résistera aux pressions allemandes et déclinera la proposition d’inclure un texte visant à "séquestrer une part importante des actifs français et d’en transférer ensuite la direction à des ressortissants allemands."

Vichy, dans sa course de vitesse avec les Allemands, s’empressera de réactiver et de promulguer sa propre loi d’aryanisation "prévoyant nomination d’administrateurs provisoires des entreprises privées de leurs dirigeants". Datée du 10 septembre, elle sera publiée au JOEF du 26 octobre.... mais c’est une autre histoire !



Avec retard...

de françois delpla le mercredi 21 mai 2008 à 15h23

... mais Francis m’ayant rappelé au bon souvenir de ce post, je trouve surtout à redire ici :

Entre le 1er et le 3 octobre 1940.

On ne peut qu’émettre des hypothèses. La présence au Conseil de l’ensemble des ministres composant le gouvernement est requise pour l’examen et l’approbation d’un tel texte de loi. Mais pas seulement ! Sont conviés aux Conseils, les secrétaires d’Etat, avec voix délibérative, lorsqu’un texte de loi concerne leur département. Etaient-ils tous présents le 30 septembre ? Enfin, le projet de texte étant approuvé par les Allemands le 2 octobre, la loi pouvait être officiellement adoptée et promulguée dans sa version définitive dès le lendemain.

L’erreur de méthode est patente (et l’horreur de tes modes épatante !) : puisqu’on ne peut émettre que des hypothèses, on peut dire effectivement que le statut a peut-être été adopté en conseil des ministres le 3 ou n’importe quel jour où le conseil s’est réuni, entre le 3 et le 18.

Mais l’affirmer comme tu continues de le faire, alors que cette date ne figure sur aucune source à part le JO vichyssois du 18, c’est vouloir à toute force sauver une mauvaise habitude. Connaissant tes convictions par ailleurs, je ne dirai pas que tu fais une confiance excessive à la dictature de Pétain. Donc je dirai que je ne comprends pas pourquoi tu ne te rallies pas à l’expression "statut du 18 octobre", à l’exclusion de toute autre.



le 21 mai 2008



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations