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Débats

Débat sur l’arrêt devant Dunkerque



sur le forum de ce site, 2006-2007



L’article

Le débat

Le chapitre de la Ruse nazie (1997) sur Frieser

[entre crochets, quelques remarques de l’auteur le jour où il met ce résumé en ligne (20 mars 2007)]

Le 16 août 2006, Alain Adam objecte :

"comment Hitler pouvait il prevoir un réembarquement de troupes de cette ampleur , jamais jusqu’alors cela n’avait été fait dans une telle mesure . N’etais ce pas plutot un moyen de reorganiser les troupes avant de donner l’assaut final ?"

Réponse de l’auteur, le 31 août :

Hitler lui-même n’envisage pas, au moment où il impose cet arrêt à ses troupes (24 mai, 12h 30, heure allemande) la possibilité d’un embarquement britannique.

La question de l’heure est tout autre : l’Angleterre et la France vont-elles signer la paix "généreuse" qu’il leur a d’avance proposée, le 6 mai, par l’intermédiaire de l’homme d’affaires suédois Dahlerus ? Cet arrêt leur offre un petit délai supplémentaire de réflexion. Comme un propriétaire qui a surpris un cambrioleur lui offre de se rendre avant de lâcher son bouledogue.



Le 3 septembre, Joseph Porta évoque la peur que les Allemands auraient eue de l’armée française. Réponse le lendemain :

Blitzkrieg Legende, de Karl-Heinz Frieser (1ère édition 1995) est un livre souvent contestable, voire hautement imaginatif, en ce qui concerne les questions d’état-major et les rapports entre les directions politique et militaire, côté allemand ; mais très utile et souvent exact en ce qui concerne la position des troupes sur le terrain. Or il a montré de manière convaincante et à mon avis imparable que si la crainte d’une contre-attaque alliée d’envergure pendant la poussée des blindés entamée le 14 mai avait un fondement jusque vers le 20, elle n’en avait plus aucun ensuite et que cela se savait à tous les échelons du commandement.

L’auteur en conclut que la suspension de l’offensive en vue de Dunkerque n’avait aucune justification d’ordre militaire, y compris dans l’esprit de Hitler, et qu’il s’agissait donc indubitablement d’une question politique. C’est ensuite que nous divergeons : il pense que le chancelier-commandant en chef veut simplement réaffirmer son autorité sur les généraux, alors que, d’après moi, il n’aurait jamais compromis une aussi belle victoire par un tel caprice. La vérité, qui n’est autre que la vérité profonde du nazisme lui-même, est la suivante.

La victoire militaire n’a en soi aucun intérêt, ce qui compte c’est une victoire nazie, permettant d’appliquer le plan de Mein Kampf : coup foudroyant contre la France, résignation de l’Angleterre à voir l’Allemagne maîtresse (mais non nécessairement occupante) du continent (donc paix immédiate et "généreuse" = évacuation de tout le terain conquis de Narvik à Dunkerque en échange des fameuses "mains libres à l’est"), présentation de la facture à Staline pour qu’il cède l’Ukraine, occupation et déjudaïsation de tout l’"espace vital" prévu en Europe de l’est, réduction des Slaves à un état colonial.

Ces objectifs sont tellement cohérents et poursuivis avec une telle opiniâtreté que l’arrêt devant Dunkerque ne peut avoir d’autre sens qu’un petit délai destiné à faire retomber l’étrange soufflé, monté depuis deux semaines, du volontarisme churchillien : que l’Angleterre fasse ses comptes, et tout va rentrer dans l’ordre !

PS.- et pour achever de liquider l’hypothèse de la crainte d’une contre-attaque, il y a cette remarque de bon sens que fait aussi Frieser si je me souviens bien : si angoisse il y a et qu’il manque 20 km pour boucler un encerclement, on accélère plutôt que de ralentir !



Louis Capdeboscq intervient le 21 décembre :

Ayant lu l’article mais pas les livres ("La Ruse Nazie" ni Costello, j’ai lu Vanwelkenhuyzen, Frieser et pas mal d’autres), je ne comprends toujours pas cette thèse.

En quoi l’ordre d’arrêt renforce-t-il d’une quelconque manière l’offre de paix généreuse (à supposer qu’elle tienne encore) ?

Pourquoi donner cet ordre le 24 mai ? Pourquoi pas avant ? Pourquoi n’y en a-t-il pas d’autres ensuite, par exemple avant de lancer l’offensive sur le reste de la France ?

Si Hitler ne pense pas que l’ordre d’arrêt va sauver la BEF - et je suis d’accord avec cette interprétation - alors quel en est l’intérêt ? Pour l’OKW, les troupes alliées en Belgique sont de facto prisonnières, politiquement il n’y a donc aucune différence entre poursuivre l’attaque ou pas.

Militairement bien sûr, ça fait une différence : les divisions blindées n’ont plus que la moitié de leur effectif disponible (c’est très provisoire, évidemment, mais qu’elles aient besoin de repos n’est pas en doute), donc passer d’une logique d’assaut à une logique de siège a sa logique.

Par ailleurs, la possibilité d’une contre-attaque alliée n’est pas à écarter : d’un côté on a Rommel rendant compte que ce n’est que son intervention personnelle qui a remporté la victoire face à une contre-attaque britannique mettant en jeu des centaines de chars. Oui, je sais, Arras c’est bien plus petit que ça, mais ce qui parvient aux oreilles de Hitler c’est d’abord le compte rendu de Rommel. Frieser en parle. De l’autre côté, les Allies montent effectivement des contre-attaques. Par exemple la 1st Armoured Division, et plus tard la 4e DRc emmenée par De Gaulle, avec le soutien des morceaux de deux DLC et un peu d’infanterie, attaquent la tête de pont d’Abbeville. En pratique, ces attaques sont très mal menées et n’aboutissent à rien de plus sérieux qu’à quelques pages lyriques dans les "mémoires de guerre". Il s’en est néanmoins fallu de très peu à Abbeville. Ce que ça prouve, c’est que les Alliés ont encore une capacité de contre-attaquer et que les Allemands doivent en tenir compte.

Je ne vois donc pas du tout de raison de disqualifier les raisons militaires qui président à cet ordre d’arrêt, mais c’est encore un autre débat.



Le même jour, Daniel Laurent répond :

***En quoi l’ordre d’arrêt renforce-t-il d’une quelconque manière l’offre de paix généreuse (à supposer qu’elle tienne encore) ?***

Trois jours de calme sur le front ou se trouve l’essentiel du BEF. Un "geste" qui renforce les propositions de paix que les pacifistes du gouvernement de Churchill ont recu. Pas le 1er Ministre, il ne voulait meme pas en entendre parler, mais les autres.

***Pourquoi donner cet ordre le 24 mai ? Pourquoi pas avant ?***

Francois vient de nous le dire, avec sa parabole du bouledogue. Pour que le cambrioleur envisage de se rendre, il faut que les dents acerees soient proches de sa gorge...

***Pourquoi n’y en a-t-il pas d’autres ensuite, par exemple avant de lancer l’offensive sur le reste de la France ?***

L’offre de paix concerne essentiellement la Grande Bretagne. La France, il faut la faire se coucher.

***Si Hitler ne pense pas que l’ordre d’arrêt va sauver la BEF - et je suis d’accord avec cette interprétation - alors quel en est l’intérêt ? Pour l’OKW, les troupes alliées en Belgique sont de facto prisonnières, politiquement il n’y a donc aucune différence entre poursuivre l’attaque ou pas.***

Mis a part l’espoir que les Britanniques, realisant eux aussi le "de facto prisonnieres", ouvrent les negociations de paix.

Pour les raisons militaires, 3 jours d’arret, je ne pense pas que cela change grand chose pour la Wehrmacht.

Quant aux capacites de contre attaque, si elles existaient, il etait donc urgent... de ne pas s’arreter et de continuer l’offensive vers Dunkerque ! Pour les briser au plus vite.

Pour la suite, ce qu’il restait a l’Ouest ne faisait plus le poids. Prive de l’essentiel du BEF et de ses meilleures unites egarees en Belgique, l’armee francaise ne pouvait plus grand chose, mis a part quelques barouds d’honneur, fort utiles pour certains, mais sans espoirs de victoire.

Je ne resiste pas au plaisir de citer l’un d’entre eux, Francois faisant partie des sources de cet article, il ne doit pas etre "heretique" de le mentionner ici :

Du 5 au 8 juin 1940

Quant à l’auteur, il prie Louis

de nous dire quel est, à son avis, le but de Hitler. Est-il ou non en train d’appliquer Mein Kampf, c’est-à-dire de donner à la France un coup destiné seulement à briser sa force militaire, de façon à conquérir en toute tranquillité, après une paix générale à l’ouest, l’espace dit vital ?

Si ce n’est pas cela, avouez que ça y ressemble... ... et que les tenants d’une explication militaire de l’ordre d’arrêt sont à cent lieues de se poser de telles questions. Ils préfèrent prendre les choses au jour le jour, comme elles se présentent, avec cette arrière-pensée (d’ailleurs volontiers et souvent exprimée noir sur blanc) que Hitler est un apprenti-sorcier tout dérouté par les processus qu’il a mis en route.

Au fait, quelques uns ont encore bon pied bon oeil, avez-vous entamé un débat avec eux ou comptez-vous le faire ? [cette question sera laissée sans réponse]



22 décembre. Réponse de Louis Capdeboscq (extrait), puis réplique de l’auteur :

les raisons diplomatiques ne me convainquent pas. Pas parce que je ferais partie d’une secte appelée "les tenants d’une explication militaire de l’ordre d’arrêt", mais parce que ne je vois pas de raisons diplomatiques à cet ordre. Tout le monde je crois s’accorde à reconnaître qu’il y a des raisons militaires valables, la seule question étant de savoir si elles suffisent à expliquer cette décision.

En ce qui me concerne, je retiens l’hypothèse militaire (voire celle de Frieser) faute d’alternative.

Par ailleurs, je ne pense pas qu’Hitler soit uniquement un apprenti sorcier. C’est quelqu’un de très intelligent et d’une volonté hors du commun. Ce n’est donc ni l’amateur hystérique que décrivent bien des mémoires de généraux allemands, ni un demi-dieu. Comme je l’ai écrit, je vois des raisons militaires valables à l’ordre d’arrêt - en gros : assurer le coup - et il y a d’autres cas où Hitler s’est comporté de la même manière (et ses généraux d’en profiter pour se moquer de ses nerfs dans leurs mémoires). Donc je ne vois pas la nécessité d’invoquer des explications exceptionnelles : les indices "classiques" me semblent suffisant. Evidemment, je serais prêt à accepter une explication diplomatique si elle avait pour elle des éléments supérieurs à l’explication militaire, par exemple si l’avantage diplomatique de l’ordre d’arrêt sautait aux yeux. Mais pour le moment, en ce qui me concerne du moins, ce n’est pas le cas.

Louis Capdeboscq

.....................

Bonjour Louis !

Permettez-moi tout d’abord de remarquer qu’il s’agit de la première contestation argumentée (celle de Vanwelkenhuyzen était entièrement sarcastique et récréative) subie par mon interprétation de l’ordre d’arrêt depuis sa première apparition, en 1992.

A titre d’exemple, lors de ma soutenance de thèse, un membre du jury s’était contenté d’un "je n’y crois pas".

Je rappellerai également que le livre La ruse nazie est indisponible en librairie mais que j’en ai récupéré un stock, que j’écoule à prix coûtant (chèque de 7,5 € -si vous habitez en France, sinon faites le calcul de frais de port à la louche- adressé 6 rue Auguste Renoir 95370 Montigny ; merci d’indiquer votre e-mail).

Ce que Göring dit à Dahlerus est précis : quand l’armée allemande aura atteint Calais, il faudra signer, très vite, faute de quoi nos "conditions généreuses" s’aggraveront. Le message est connu par Nordling, qui fait suivre à Paris, mais nul doute que Göring, qui s’est souvent servi de Dahlerus pour atteindre Halifax, s’adresse aussi à ce dernier. Or Calais est investi le 23 mai, l’ordre d’arrêt tombe en fin de matinée le 24 et les journées du 25 et du 26 sont riches en discussions sur la paix à Paris, à Londres et entre les deux capitales. Disons plutôt : discussions en France, tentatives à Londres, car Churchill y met autant que possible le holà. Cependant, Halifax prend sous son bonnet de recevoir l’ambasadeur italien Bastianini et de lui demander la médiation du Duce, le 25 à 17 heures... et il s’en ouvre à Reynaud le lendemain !

Comme chante Dutronc, on nous cache tout, on nous dit rien mais le dossier diplomatique est tout de même très riche. Alors que le dossier militaire est plus plat qu’une pancake bretonne, et surtout complètement bidonné par le Führer : des confidences de lui dans des oreilles choisies sur sa crainte d’une contre-attaque, un jeu de grand-guignol avec Göring pour faire croire qu’on veut laisser "l’aviation, arme nazie, finir le travail à Dunkerque", un enrôlement de Rundstedt à son corps défendant pour lui faire cautionner un bref arrêt...



Peu avant le réveillon de la St-Sylvestre 2006, Louis réagit sur le terrain culinaire :

En ce qui me concerne, j’ai lu à la fois sur papier et sur Internet bien des discussions argumentées de l’ordre d’arrêt. Je n’ai pas lu les deux bouquins de Vanvelkenhuyzen en référence à "la ruse nazie" mais par intérêt, et je les ai donc trouvés solides dans leur argumentation (mais une fois de plus, ils sont peut-être imparfaits comme contestation, il faudra que je relise les passages idoines).

(...)

Rappelons que la thèse c’est "Hitler arrête Guderian le 24 pour donner un signal diplomatique aux alliés". [Cela n’a jamais été dit ! Il semble que Louis ait extrapolé l’image du "bouledogue". Malheureusement, il va s’attacher longtemps à répliquer qu’il n’y a pas de signal visible et prouvé dans la documentation, ce à quoi je souscris dès le début, et qui ressort clairement de l’article que nous sommes censés discuter] Mes questions sont donc :

1. Pourquoi le 24 ? Pourquoi ne pas lancer l’ordre d’arrêt avant de capturer Calais ? Pourquoi cet ordre ne concerne-t-il que l’avant-garde de Kleist ? La 6e armée continue d’attaquer, la BEF reste engagée par les blindés jusqu’au 28 il me semble, et l’assaut contre Boulogne, entamé le 22, se poursuit jusqu’à la capture de la ville le 25.

Si le but était d’adresser un signal aux alliés, pourquoi choisir cette date plutôt que, par exemple, le 20 - ce qui permettrait de dire "regardez, nous n’avons pas Calais, tout est encore possible pour peu que les bourgeois nous amènent les clés à genoux et la corde au cou" - et surtout pourquoi rendre le geste si difficile à interpréter en n’arrêtant pas le reste des troupes ? Une fois de plus, les troupes alliées et notamment les britanniques n’ont pas eu l’impression qu’on leur avait accordé un répit.

2. A quoi ça sert ?

En supposant que, pour une fois, on puisse croire Göring sur parole quant aux intentions allemandes - et l’histoire montre bien que se fier à la parole d’Hitler, comme de ses sous-fifres, n’était pas une bonne idée - alors pour quelle raison les Allemands pourraient-ils croire que l’arrêt d’une partie de leurs forces aurait un impact diplomatique ?

Après tout, ils peuvent supposer que Dahlerus a déjà remis son message au moment où l’assaut sur Calais démarre. Or les Britanniques défendent la ville pied à pied au lieu de proposer la paix. Qu’est-ce qui permet de supposer que faire un geste servirait à quelque chose ?

Mes questions sont donc : pourquoi les Allemands voudraient-ils faire un geste, et pourquoi choisir ce geste là et à ce moment là ? (...)

Je suis prêt à accepter une explication diplomatique, encore faudrait-il qu’elle se révèle supérieure à ces arguments militaires. Or pour l’instant, je ne vois rien qui vienne l’étayer. Je vais fouiller dans mes cartons pour voir si je n’ai pas "La ruse nazie", sinon j’enverrai un chèque. Mais j’aimerais quand même bien lire quelque chose de logique.

A la place, je lis comme explication que Göring a menacé que ça irait mal après la prise de Calais. Logiquement, si Reynaud est sensible à la menace, il va réagir dès le 15 quand Gamelin lui annonce que c’est fichu. Au lieu de ça, il vire Gamelin et le remplace par Weygand. Ce dernier ne lui dit pas que c’est perdu, il lui annonce au contraire que la situation n’est pas irrémédiable grâce au "plan Weygand". Il faut attendre ce fameux conseil de guerre, justement, pour qu’ils se rendent à l’évidence. Donc là encore, si Reynaud réagit en fonction de l’offre de Göring, il cache bien son jeu puisqu’il cherche à refaire la Marne sur le terrain au lieu de limiter la casse diplomatiquement. [en relisant cela en mars, je suis frappé par le fait que mon interlocuteur ne tient aucun compte du changement induit dès la mi-mai dans le comportement de Reynaud par l’arrivée de Churchill au 10 Downing Srteet cinq jours plus tôt]

Quant à évoquer l’agitation après le 25 mai, à partir du moment où les Allemands ont atteint la mer, pas besoin de Göring pour faire paniquer les états-majors alliés : un coup d’oeil à une carte suffit. Comme c’est la panique, on explore toutes les options : les achats d’armes aux Etats-Unis s’envolent, on évacue l’or, on replie l’armée de l’Air, etc. Evidemment, ça vaut aussi pour les pacifistes de droite dans la ligne "Mussolini est un bon gars qui peut modérer Hitler, il ne faut pas que la lutte contre l’Allemagne fasse le jeu du communisme". C’est une vision qui a connu un triomphe à Munich, représentée par les Halifax, Bonnet etc.

Donc là encore, je ne vois pas en quoi les traces - indéniables - de panique fin mai sont la preuve d’un plan allemand ourdi trois semaines plus tôt. Le dossier diplomatique est peut-être riche, mais de quoi ?

***Alors que le dossier militaire est plus plat qu’une pancake bretonne, et surtout complètement bidonné par le Führer : des confidences de lui dans des oreilles choisies sur sa crainte d’une contre-attaque, un jeu de grand-guignol avec Göring pour faire croire qu’on veut laisser "l’aviation, arme nazie, finir le travail à Dunkerque", un enrôlement de Rundstedt à son corps défendant pour lui faire cautionner un bref arrêt...***

1. Sur la contre-attaque :

1.a. Les alliés ont encore, sur le papier, les moyens d’une contre-attaque et les Allemands ont raison de s’en douter.

1.b. Les craintes d’une contre-attaque ne sont pas émises que par Hitler

1.c. Hitler a déjà fait part d’une nervosité équivalente au cours d’autres opérations risquées du même genre, notamment en Norvège.

1.d. Un autre argument à prendre en compte est l’usure des unités de pointe qui pensent (à tort, mais ça arrive souvent à la guerre) devoir livrer un assaut en règle pour capturer Dunkerque.

Quelles sont les signes que tout ça est complètement bidonné ? Quand Kleist réclame une pause, c’est parce qu’Hitler le lui a soufflé ?

2. Sur l’aviation.

2.a. Nous savons, nous, qu’on ne peut pas se rendre à un bombardier. Et encore, les Américains l’ont oublié à plusieurs reprises, la dernière au Kossovo en 1999. Donc ce n’est pas si invraisemblable que ça comme théorie, et à l’époque on y croyait vraiment.

2.b. Le bombardement aérien avait eu un effet décisif pour hâter la reddition d’au moins deux pays : la Pologne et les Pays Bas. Si j’étais taquin j’ajouterais peut-être Munich, et certainement la Tchécoslovaquie en mars 39. En l’état des informations disponibles à l’OKW, il n’était pas absurde de penser que la Luftwaffe pourrait amener la capitulation de la poche de Dunkerque.

Mais si c’est bidonné, alors quels sont les raisons de croire que Göring et Hitler savaient que la Luftwaffe n’avait aucune chance ? Et s’ils étaient si savants, pourquoi a-t-elle néanmoins engagé une action d’envergure contre la poche ?

3. Je ne dispose d’aucune information me permettant de conclure que l’ordre d’arrêt à été imposé à von Rundstedt à son corps défendant.

Au total, le dossier militaire me semble bien garni, mais c’est sans doute parce que la krampouze bretonne à laquelle j’ai été initiée dans mon enfance est bien plus copieuse qu’une simple pancake, et certainement pas plate avec les patates rissolées qui en dépassent. Méfiez-vous des imitations ! Cool



Réponse de l’auteur :

MessagePosté le : 05 Jan 2007 02:17 pm

en m’excusant d’être beaucoup plus bref et de ne pas entrer dans les détails de toutes vos questions (mais nous y reviendrons dans la suite si vous le souhaitez), je pense, surtout après les travaux de Frieser et en dépit du fait qu’ils convergent avec moi sur l’inexistence, le 24 mai, de justifications militaires objectives ou subjectives à l’ordre d’arrêt, qu’il y a deux écoles et pas trois (avec bien sûr, des classes et des cours de récréation différentes) :

-  ceux qui pensent que Hitler pense ;

-  ceux qui le voient comme un bouffon bouffi de vanité, de cruauté et de tout ce qui fait les mauvais chefs (thèse que Frieser pousse à un degré extrême en expliquant l’ordre d’arrêt par une bouffée d’autoritarisme vis-à-vis de Brauchitsch et de Halder).

Si Hitler pense, il ne se lance pas dans une guerre mondiale sans calculer comment il pourrait en sortir. Il a donc prévu une guerre à l’ouest très limitée, et dans le temps, et dans le terrain parcouru, puisqu’il veut le céder aussitôt en échange de la paix. Il donne donc le mode d’emploi à Dahlerus, via Göring, le 6 mai : quand je serai à Calais (= le 23), signez vite sinon adieu les "conditions généreuses". Tout ce qui compte donc, le 23 au soir et le 24 au matin, ce sont les signes de paix venus de Paris ou de Londres. Cöté Paris, ça baigne : promotions de Pétain et de Weygand, déculottades envers l’Italie et tentative de séduire Franco... Bref, c’est à Londres que ça ne va pas. Pourtant, avec Halifax et Chamberlain majoritaires au cabinet si on néglige les travaillistes qui ne pèsent rien au parlement, Churchill devrait se sentir un peu isolé, d’autant qu’il a plutôt jusque là une carrière de looser, à laquelle lui-même vient de mettre la dernière touche en envahissant la Norvège. Bon alors quoi qu’est-ce qu’ils foutent ?

On va leur laisser un peu de temps. Mais pas beaucoup. Car on ne dit rien aux généraux, on les abreuve de raisons militaires. Logique : si la paix à l’ouest ne vient pas la guerre à l’ouest continue au moins un peu, et il ne faut pas démobiliser ces imbéciles qui se croient en train de prendre une revanche sur leur reculade de 1918.

et un peu plus tard :

Göring dit précisément (d’après le seul document disponible, un résumé de propos tenus par Nordling à un membre du cabinet Reynaud le 20 mai) : "quand l’armée allemande aura atteint Calais...". Donc la prise de la ville n’est pas expressément prévue, au contraire c’est le siège mis devant elle qui est le signal que les Alliés doivent se grouiller de signer la paix.

En revanche, Louis, le fait que l’armée allemande continue à attaquer sur la plupart des fronts n’a rien de contradictoire avec le signal envoyé via les Suédois. Car ce n’est pas un ordre d’arrêt qui est annoncé, et l’armée allemande ne s’engage à rien, c’est au contraire aux civils de prendre la parole s’il leur en chaut, aux civils de Paris et de Londres.

L’arrêt est là pour signifier aux Alliés non pas que les Allemands deviendraient moins méchants, mais qu’il leur reste une chance, à saisir tout de suite, d’arrêter les frais avant qu’ils ne s’aggravent considérablement.



Réponse le même jour de Louis (fin) :

(...) Sur la "démonstration" de Frieser, je reviendrai une autre fois, livre en main. Itou sur la commission d’armistice dans l’autre fil.



7janvier, post d’Alain Adam et réplique :

MessagePosté le : 07 Jan 2007 04:25 am

je viens de lire dans un texte que l’arret etait en fait demandé par l’etat major de la heer , et a ensuite été repris sur son nom par hitler . Ceci coupe bien des images et idées . Kluge et rundstedt decident entrte le 23 et 24 mai d’un arret progressif . Hitler prends a son compte cet ordre le 24 .

Ou est donc l’aspect diplomatique ici ?

..................

MessagePosté le : 08 Jan 2007 07:54 am

Alain : ce que tu as lu ne se réclame pas, du moins je l’espère, de documents d’époque de première main, journaux de marche, télégrammes etc. C’est plutôt de dixième main, cela émane de gens qui ont lu et relu des interprétations militaires de l’ordre d’arrêt, avec des déformations croissantes. La vértié c’est que tous les généraux protestent contre l’ordre d’arrêt dès qu’ils le connaissent sauf Rundstedt, qui, l’ayant signé sous la pression, s’accorde 48h pour dire qu’il a assez duré.

Louis : la documentation actuelle ne fait pas apparaître que l’ordre ait été signalé aux Alliés. En revanche, ce qui pour eux est patent, c’est que le siège n’est mis que devant Calais et Boulogne, Dunkerque étant encore libre et son arrière-pays plus encore, d’où le dilemme : soit on s’accroche comme on peut à cette peau de chagrin en ne sachant pourquoi ni jusqu’à quand, soit on se dit, propositions de Dahlerus aidant, qu’il y a là une occasion de limiter la casse.

Nous verrons bien ce que vous tirerez de Frieser, en tout cas je le trouve convaincant quand il dit qu’une brusque interruption de l’offensive si bien partie à 20 bornes de Dunkerque était parfaitement inadéquate aux risques de contre-attaque tels qu’ils pouvaient apparaître le 24 vers midi.



Où une argumentation intellectuelle et générale devient une attaque personnelle et injurieuse

Louis, le 8/1 à 16h 34 ***il y a deux écoles et pas trois (avec bien sûr, des classes et des cours de récréation différentes) :

-  ceux qui pensent que Hitler pense ;

-  ceux qui le voient comme un bouffon bouffi de vanité, de cruauté et de tout ce qui fait les mauvais chefs (thèse que Frieser pousse à un degré extrême en expliquant l’ordre d’arrêt par une bouffée d’autoritarisme vis-à-vis de Brauchitsch et de Halder).***

C’est quand même la deuxième fois que je vois une tentative d’attaque ad hominem plutôt qu’une réponse à mes arguments. Evidemment, il est beaucoup plus facile et rapide de chercher à cataloguer ses interlocuteurs que de répondre sur le fond. Le fin du fin, c’est comme ci-dessus de cataloguer ET de caricaturer, là on est bon pour sa carte du Parti (PCF/LO ou FN, au choix).

Normalement j’évite, parce que ça ne fait pas avancer le dialogue. Mais je peux faire : par exemple, Vois-tu Tuco, le monde se divise en deux catégories. Ceux qui étudient l’histoire pour comprendre la réalité, et ceux qui y voient un réservoir d’anecdotes qui, savamment combinées, permettront d’alimenter leurs lubies personnelles. Mein Kampf contient bien des exemples de cette dernière démarche.

(...)

Réponse :

Posté le : 08 Jan 2007 08:37 pm

Nous ne sommes pas d’accord et ce n’et pas un drame. En tout cas je ne voulais pas vous attaquer, ni vous classer, par exemple dans la catégorie de ceux qui ""ne pensent pas que Hitler pense". Je voulais juste indiquer où menait, selon moi, votre raisonnement.

Eh oui, Dahlerus et Göring causent le 6 mai. Nouveauté ? Pas vraiment. Il l’a dit dans ses mémoires, dès le lendemain de la guerre... en taisant l’essentiel. La conversation n’aurait porté que sur le "plan Dahlerus" de neutralisation du nord de la Norvège, pour mettre fin aux combats autour de Narvik en répartissant en frères le minerai entre les belligérants. Un comportement d’homme d’affaires plus que d’antinazi, soit dit en passant (et sans oublier, ce que peu font encore de nos jours, d’impliquer son gouvernement), mais ô combien plus avouable que le fait de se faire le commis voyageur d’une offre de paix allemande... en cas de victoire, et sur le dos des Polonais, bien oubliés dans l’affaire, c’est-à-dire en pérennisant l’occupation germano-soviétique de leur territoire.

Le double fond est révélé par Costello en 1991 dans un ouvrage beaucoup trop méconnu, Les dix jours qui ont sauvé l’Occident. Il a trouvé dans les papiers du cabinet Reynaud un document, que j’ai publié deux ans plus tard dans Churchill et les Français. Ce document fait état de cette conversation à partir du compte rendu que Nordling en fait le 20 mai à un proche de Reynaud (j’ai découvert depuis -et écris ici pour la première fois- qu’il s’agissait de Robert Coulondre, dont je possède un journal inédit).

Ici d’ailleurs Vanwelkenhuyzen a eu son utilité : Costello avait situé cette confidence lors d’une nouvelle rencontre Göring-Dahlerus survenue le 11 mai, et je l’avais suivi sur ce point -alors que le texte parle d’une future entrée en Belgique. Mais l’historien belge remonte trop la conversation dans le temps, la situant, sans aucun argument, à la mi-avril, comme s’il s’agissait d’un échange éthéré de vues théoriques. Entre-temps sont parus les mémoires de Nordling, qui permettent de conforter la datation du 6 mai : il s’agit bel et bien du volet diplomatique d’une offensive imminente.

On voit Hitler dans ses oeuvres, maniant son outil principal, à savoir la vitesse (faites-moi grâce pour aujourd’hui de la démonstration du fait que Göring fait ces déclarations en toute complicité avec le Führer). Annoncer le 6 mai que l’armée allemande compte se rendre à Calais ne peut apparaître que comme une rodomontade : personne ne pense à une percée sur Sedan et tout le monde (sauf les rares qui soient dans le secret des dieux) à un plan Schlieffen élargi, qui en cas de réussite amènerait les Allemands à Calais par le Nord. Côté allié, même si (ce que je crois) l’info va vite (au moins vers Halifax, interlocuteur favori de Dahlerus), elle ne peut provoquer qu’un haussement d’épaules moqueur. C’est le 14, jour de la percée, qu’on peut commencer à voir les choses autrement. Mais alors la grosse angoisse concerne Paris, jusqu’au soir du 16. Ensuite, les troupes allemandes glissent le long de la Somme et il n’y a pas de raison de penser spécialement à Calais. Guderian atteint l’estuaire le 21, ne sait pas lui-même s’il doit tourner à gauche ou à droite et attend quelque 24h pour recevoir l’ordre de fondre sur les ports du Nord. C’est alors seulement que l’idée d’une menace sur Calais peut prendre corps, et faire sens pour ceux qui ont reçu le message.

Mais il est bien évident qu’ils ont été secoués par tout ce qui s’est passé depuis le 14, et que leurs éléments les moins antinazis (cela fait du monde, des deux côtés de la Manche) s’affairent à trouver une sortie.

Je ne pense pas que Weygand ait eu l’espoir, à un moment quelconque, de redresser la situation ; dès le départ, il veut essentiellement "sauver l’honneur de l’armée", c’est-à-dire remettre le dispositif en ordre pour faire oublier les débandades de la Meuse. Lui-même dira plus tard que dans le haut commandement il n’a trouvé que Doumenc qui ne désespérât pas et les notes journalières de ce général le confirment d’abondance, outre son mémoire sur les combats rédigé dans l’été.

Quant à Churchill, méfiance, c’est un rusé ! s’il donne des ordres d’attaque cela ne veut pas dire qu’il croie à leur efficacité mais peut-être tout simplement que, politiquement, il ne croit pas devoir ou pouvoir en donner d’autres. C’est qu’il est aux prises avec ses pacifistes et dans un premier temps le plus dangereux n’est pas Halifax ni Chamberlain, mais Gort : dès le 19, le général commandant la BEF commet un rapport disant c’est simple, soit les Français contre-attaquent, soit nous rembarquons et Churchill, au prix, excusez du peu, du changement du général en chef, Ironside, donne des ordres de contre-attaque que la grande majorité de ses officiers trouvent absurdes. C’est là que la politique intervient : embarquer le 19, c’est donner raison à la propagande hitlérienne suivant laquelle l’Angleterre a fait prendre tous les risques à la France et désormais l’abandonne dans la m..., à tel point que le peuple anglais lui-même risque de le croire, ce qui ne serait pas du meilleur effet pour obtenir la continuation de la guerre par l’Angleterre seule... que Churhcill a pourtant annoncée à Roosevelt, sans consulter personne, dès le 15 !

Donc, puisque "plan Weygand" de contre-attaque il y a, l’Angleterre, du moins au niveau gouvernemental, s’y coule docilement, jusqu’au 26 après-midi, lorsque Churchill, qui s’y est décidé la nuit précédente, fait avaliser par Reynaud (toujours le souci primordial de la solidarité franco-britannique) un projet d’embarquement.

***Hitler est loin d’être un imbécile, il a calculé un certain nombre de choses mais tout ne se déroule pas selon ses plans. Par exemple, la guerre avec la France et l’Angleterre vient plus tôt que prévu.***

Ah non, pas du tout. En agressant la Pologne il sait parfaitement qu’on va la lui déclarer (cf. ci-dessus, discussion sur le dossier "Hitler")... et il n’a tout de même pas un besoin de Pologne si pressant qu’il ne puisse remettre l’affaire si elle ne lui semble pas mûre.

Cela dit, je ne pense pas que l’annulation de l’attaque prévue à la mi-novembre soit due à la météo. A mon avis (conforté par tout son comportement), Hitler voulait bel et bien attaquer au printemps et ses ordres prématurés avaient pour fonction, et de tenir les troupes sur le pied de guerre, et de tester les réactions des officiers.

La réponse de Louis fait de longs détours par la drôle de guerre et la déclaration de celle-ci, intéressants en soi (ils sont en ligne dans la version intégrale du débat et y resteront). L’auteur revient à ses moutons :

Posté le : 09 Jan 2007 04:54 pm

C’est votre tour de négliger beaucoup de mes remarques.

J’y ajouterai celle-ci : avant Costello, la conception militaire de l’ordre d’arrêt régnait sans partage, et sans mérite, car elle prenait pour repoussoir une conception diplomatique inepte, que son initiateur, Liddel Hart, ne présentait lui-même que comme une cause parmi bien d’autres : Hitler aurait voulu favoriser l’embarquement britannnique ou, plus généralement, "préserver les possibilités d’une entente avec la Grande-Bretagne". Personne alors ne tenait compte de cette remarque faite par Jodl à Nuremberg : Hitler voulait "signer la paix sur le sable de Dunkerque". LA PAIX, et pas des armistices ou des traités séparés dans le temps avec la France et l’Angleterre, et plus durs envers celle-là qu’envers celle-ci.

Le livre de Vanwelkenhuyzen Miracle à Dunkerque vous a fait, dites-vous, bonne impression. Or maintenant que vous connaissez un peu mieux mon point de vue, vous devriez reconnaître qu’il travestit la vérité sur ce point, qui n’est pas mince. Il nous inscrit, Costello et moi-même, dans une tradition initiée par Liddel Hart alors que nous rompons radicalement avec lui, en parlant d’une paix immédiate entre tous les belligérants.

D’une façon plus générale, vous me prêtez plus de science que je n’en ai, et voudriez, avant de renoncer à l’explication militaire, une théorie tout armée de l’explication diplomatique, détaillant au jour le jour les calculs hitlériens avec un grand luxe de preuves. Mais mon souci premier est de faire remarquer que nous ne savons pas grand chose et, si j’y parvenais, je mourrais content en laissant le reste à mes successeurs !

Ainsi, sur la date de l’offensive allemande, je constate que rien n’est prêt en novembre, alors que tout est réglé au quart de poil en mai : j’en conclus, connaissant mon Hitler et son horreur de l’improvisation, que l’ordre de novembre était destiné à être rapporté et que la météo a bon dos. Mais je ne prétends pas expliquer au jour le jour chaque report, seulement montrer que les auteurs qui parlent de la météo comme d’une cause sont bien naïfs.

Tout de même, sur le point que vous soulevez il y a une explication assez probable : le report sine die de janvier survient après la transmisison accidentelle des plans à l’enemi, lors de l’incident de Mechelen ; il faut donc refaire tous les plans, et cela explique qu’il n’y ait pas de nouvelle échéance (un accident bizarre et bien dans le style des manigances hitlériennes mais sur ce point, contrairement au Haltbefehl, Vanwelkenhuyzen a mouillé la chemise, produit l’expertise du moteur et montré que la panne était véritable).

Citation : Le 21 au soir, Guderian est arrêté pour 24 heures par son groupe d’armées, c’est l’effet de la panique créée par l’attaque d’Arras. Lui-même sait très bien ce qu’il veut faire : envoyer une division sur Boulogne, une autre sur Calais et la troisième sur Dunkerque.

Pas du tout ! Vous attribuez à Guderian une autonomie qu’il n’a pas. Il attend bel et bien des ordres, et n’a aucune idée de ce qu’ils vont être ni aucune préférence quant à ce qu’ils devraient être. Pas le temps de relire Frieser et de voir si c’est lui qui relie cette pause à une "panique d’Arras", et prête à Guderian ces désirs, mais quoi qu’il en soit c’est du roman.



Une incidente d’Arnaud Christen

MessagePosté le : 09 Jan 2007 09:22 pm

Pardonnez cette intrusion dans un échange fort passionant, mais je souhaite juste poser une question concernant une remarque de François : ***Si Hitler pense, il ne se lance pas dans une guerre mondiale sans calculer comment il pourrait en sortir. Il a donc prévu une guerre à l’ouest très limitée, et dans le temps, et dans le terrain parcouru, puisqu’il veut le céder aussitôt en échange de la paix. Il donne donc le mode d’emploi à Dahlerus, via Göring, le 6 mai : quand je serai à Calais (= le 23), signez vite sinon adieu les "conditions généreuses".***

Cette remarque peut être comprise comme suggérant que lorsque Hitler déclenche le conflit, il a non seulement l’idée d’une guerre courte à l’Ouest, mais a aussi une idée de la façon dont il compte obtenir cette victoire rapide. La genèse de ce qui sera, dans l’esprit de Hitler, le plan de percée dans les Ardennes suivie d’une exploitation vers le Nord, commence-t-elle déjà avant le 1er septembre ?

Réponsed : MessagePosté le : 10 Jan 2007 02:49 pm

Quel chantier !

Je ne m’étais même pas, moi-même, posé la question mais c’est vrai qu’elle se pose. Ce qu’on peut dire en l’état actuel des sources, c’est qu’il participe dès le début à la genèse du plan que beaucoup attribueront tout entier à Manstein, puisque dès la fin d’octobre il envisage une attaque dans la région de Sedan.



Louis, le 10 janvier 17h 07

(...)

***Citation : Le 21 au soir, Guderian est arrêté pour 24 heures par son groupe d’armées, c’est l’effet de la panique créée par l’attaque d’Arras. Lui-même sait très bien ce qu’il veut faire : envoyer une division sur Boulogne, une autre sur Calais et la troisième sur Dunkerque.

Citation : Pas du tout ! Vous attribuez à Guderian une autonomie qu’il n’a pas. Il attend bel et bien des ordres, et n’a aucune idée de ce qu’ils vont être ni aucune préférence quant à ce qu’ils devraient être. Pas le temps de relire Frieser et de voir si c’est lui qui relie cette pause à une "panique d’Arras", et prête à Guderian ces désirs, mais quoi qu’il en soit c’est du roman.***

Frieser est retourné rejoindre les mémoires de Guderian et autres bouquins sur la période sur une étagère encombrée, mais ce qu’il dit c’est que Guderian avait donné des ordres en ce sens. La 10e PzD ayant été mise en réserve contre sa volonté, il ne l’a pas envoyée sur Dunkerque comme il l’avait initialement prévu.

Autant je suis prêt à critiquer Frieser quand il s’aventure hors de son domaine et se risque à de la haute stratégie, ou bien quand il enjolive son récit pour mieux faire ressortir la gloire de son armée, autant je lui fais confiance pour avoir fait un travail solide sur qui avait donné quel ordre à quel moment. Ce d’autant plus que ça correspondait à mes souvenirs d’autres ouvrages (j’ai lu pas mal de choses sur la période).

Donc avant d’accepter un olympien "quoi qu’il en soit, c’est du roman" je cherche le début du commencement d’un indice que c’en est un et je réponds "faites-en donc voir un peu la couleur !" Faute de quoi on peut toujours affirmer n’importe quoi.

................

Réponse :

Posté le : 10 Jan 2007 08:23 pm

Pour l’instant je ne suis allé chercher que Guderian sur l’étagère et voici ce que cela donne : Le soir de ce remarquable jour [le 20 mai], nous ne savions pas dans quelle direction notre avance devrait continuer ; et le groupe blindé von Kleist n’avait pas davantage reçu d’instructions à cet égard. C’est ainsi que le 21 mai fut perdu à attendre des ordres. (...) Le 21 mai, je reçus l’ordre de poursuivre l’avance vers le nord avec la capture des ports de la Manche pour objectif. J’envoyai la 10ème PD vers Dunkerque via Hesdin et Saint-Omer, la 1ère vers Calais et la 2ème vers Boulogne. Mais je dus renoncer à ce plan car la 10ème me fut retirée, par un ordre du groupe blindé daté du 22 à 6h, pour être versée en réserve de groupe. Ainsi il ne me restait plus que la 1ère et la 2ème Panzerdivision. En vain je demandai à être autorisé à conserver mes trois divisions pour prendre tous les ports rapidement, cela me fut refusé.

(édition anglaise, p. 113-114)

Il parle ensuite de la contre-attaque anglaise d’Arras en disant qu’elle avait surpris une division novice et créé de la "nervosité" à la direction du groupe Kleist, mais que les unités subordonnées "n’en furent pas infectées".

Il n’y a rien là qui permette de relier le retrait de la 10e PD à une "panique d’Arras" quelconque, ni de dire que Guderian avait ou aurait de lui-même choisi de tourner à droite plutôt qu’à gauche après son arrivée à la côte.

Vos formulations précédentes à ces divers égards sont donc, je le maintiens, très romancées. De votre fait ou de celui de Frieser ? Voilà qui reste à examiner.



Louis ayant maintenu (sans répondant documentaire, fût-ce les mémoires de Guderian), que le retrait de la division qui devait marcher sur Dunkerque tenait à la panique d’Arras, l’auteur réplique sobrement  :

MessagePosté le : 11 Jan 2007 06:19 am

Désolé, j’ai moi-même épluché les journaux de marche aux archives de Fribourg et je n’ai rien trouvé qui permette de rattacher la très mystérieuse mise en réserve de la 10ème PD à une crainte de contre-attaque. Cela fait partie des inventions de Frieser.

Et puis il reste une question, que je suis à ma connaissance le seul à poser (RN p. 204) : puisque Guderian n’a plus les moyens que d’investir deux ports, pourquoi choisit-il Boulogne et Calais au lieu de Calais et Dunkerque ? Mais est-ce bien lui qui choisit ?



Le 12 janvier, Louis commence à nier l’arrêt lui-même !

(...)

Je fais le lien avec la "panique d’Arras" à cause de la date, mais si invention il y a c’est la mienne, pas celle de Frieser. Pourquoi la mise en réserve de la 10e PzD est-elle si mystérieuse ? Après tout, le plan a fonctionné : les blindés ont atteint la mer, il faut maintenant attendre l’infanterie pour consolider. Par ailleurs, même en supposant qu’il y ait là-dessous un mystère, sommes-nous au moins d’accord sur le fait que cet ordre vient des canaux militaires normaux et pas d’une intervention directe de Hitler comme c’est le cas les 17 et 24 mai ?

Citation :

Et puis il reste une question, que je suis à ma connaissance le seul à poser (RN p. 204) : puisque Guderian n’a plus les moyens que d’investir deux ports, pourquoi choisit-il Boulogne et Calais au lieu de Calais et Dunkerque ? Mais est-ce bien lui qui choisit ?

Le choix me semble assez évident à partir d’une carte. Je ne suis pas arrivé à en afficher une dans ce message, donc voici deux liens que je conseille vivement d’afficher et de consulter en même temps qu’on lit ce qui suit.

Situation au 21 mai : http://www.dean.usma.edu/history/web03/atlases/ww2%20europe/ww2%20europe%20pages/ww2%20europe%20map%2012.htm

Du 21 au 26 mai (les Allemands atteignent Boulogne le 22 et Calais le 23, la carte a inversé les deux) : http://www.dean.usma.edu/history/web03/atlases/ww2%20europe/ww2%20europe%20pages/ww2%20europe%20map%2013.htm

Guderian atteint la mer à l’embouchure de la Somme avec les 1. et 2.P.D le 20 mai. La 10e descend la Somme un peu en arrière des deux autres : elle a initialement servi de flanc-garde et doit rattraper. Donc le corps est dans la région d’Abbeville, étendu sur une grande longueur, ouvrant des têtes de pont et reprennant son mouvement quand l’infanterie motorisée vient relayer les troupes blindées. Il est donc au sud des trois ports dont nous parlons. Au nord du couloir (plus près de Dunkerque, donc) et un peu derrière lui (donc au nord-est de Guderian) il y a le corps de Reinhardt avec les 6e et 8e panzer, encore un peu au nord et légèrement derrière il y a celui de Hoth avec les 5e et 7e panzer (celle de Rommel), toujours derrière et au nord-est il y a celui de Hoepner (3e et 4e PzD) qui vient de Belgique et a fait un crochet autour de la 1ère armée française pour rejoindre la fête.

A ce stade, Guderian a deux possibilités : soit il tourne à gauche et exploite vers le sud-ouest à partir de la tête de pont d’Abbeville pour démarrer l’enveloppement du reste de l’armée française vers la Normandie et Paris, soit il tourne à droite et remonte le long de la côte pour capturer les ports qui restent aux Alliés. Du sud au nord, donc du plus proche de lui au plus éloigné, ces ports sont Boulogne, Calais, et Dunkerque.

La première possibilité est brièvement envisagée par Halder mais Hitler et von Rundstedt tranchent en sens inverse : on finit d’abord l’encerclement des armées alliées du nord, le reste de la France sera pour plus tard, conformément au plan initial (celui de l’OKH, pas le projet de Manstein). Donc virage à droite.

Les ordres de Guderian : les deux divisions qui sont sur la côte (1e et 2e) vont se diriger vers les deux ports les plus proches, à savoir Boulogne (par la côte) et Calais (par la route qui "coupe le fromage" un tout petit peu à l’intérieur), tandis que la troisième (10e PzD) ira vers Dunkerque. Une fois de plus, c’est une disposition tout à fait logique à partir de la situation sur le terrain.

A ce moment là - 21 mai - a lieu l’attaque anglaise sur Arras. Elle a deux conséquences en ce qui nous concerne. D’une part, Guderian est immobilisé pour 24 heures (Frieser) à partir de la mi-journée. D’autre part, le corps de Reinhard - qui était le plus proche de Dunkerque - reçoit l’ordre de faire demi-tour et de se diriger *vers l’est* pour prendre en tenaille la percée (imaginaire) alliée tandis que les deux autres corps l’attaqueraient depuis l’autre côté. Guderian s’arrête, tandis que Reinhardt s’éloigne de Dunkerque.

Le 22 mai, comme dans la blague Guderian reçoit une bonne et une mauvaise nouvelle : il est autorisé à reprendre son avance mais la 10e panzer est mise en réserve. Il s’attaque donc d’abord aux deux ports les plus proches qui sont Boulogne et Calais, et il ne lui reste plus une division complète à envoyer sur Dunkerque. L’ennui c’est que les Anglais ont renforcé les ports pendant la journée de délai, donc au lieu de coups de main il va falloir maintenant lancer des assauts en règle. Boulogne est atteint le 22 mai et l’assaut commence, Calais est atteint le 23, le détachement qui lance une pointe sur Dunkerque ne pourra aborder l’Aa que le 24 au matin, là encore pour une raison simple : c’est plus loin.

Sur ce, le 23 mai Kleist fait une remarque sur le fait que son corps n’est temporairement pas en état de soutenir un combat de grand style. Il s’est défendu de ce que ça voulait ou ne voulait pas dire par la suite, ce qui est important c’est que ça tombe au moment où en haut lieu on est encore impressionné par la "contre-attaque" alliée. Même si les divisionnaires, qui sont plus jeunes, plus agressifs et surtout qui sont sur le terrain, s’accordent pour penser qu’il n’y a pas de danger sérieux, le haut-commandement voit les choses différemment.

Il faut voir - c’est une des forces principales du bouquin de Frieser - que "les blindés s’arrêtent pour attendre l’infanterie" c’est quelque chose que les états-majors d’armée et au-dessus n’ont cessé de réclamer depuis 10 jours, quand la Meuse a été atteinte (12 mai). Il fallait attendre l’infanterie pour passer la Meuse le 13 mai. Il fallait attendre une consolidation de la tête de pont avant de partir en exploitation le 14/15. Les Guderian et autres Rommel ont mis leur supérieurs devant le fait accompli, parfois en ignorant carrément des ordres directs (comme pour l’arrêt dans la tête de pont). Hitler balance un nouvel ordre d’arrêt, cette fois le 17. L’épisode de Guderian qui pique sa grosse colère avant de désobéir avec une "reconnaissance" est bien connu - n’empêche que l’ordre n’est officiellement reporté que le 19 mai, donc ce n’est qu’à cette date que les échelons arrière peuvent repartir : c’est pour ça que si des pointes ont atteint la mer le 20 mai, il ne faut pas imaginer que le corps de Guderian au grand complet a les pieds dans l’eau à cette date. Le gros de la troupe est derrière.

Au moment d’Arras ça fait un moment que le haut-commandement s’inquiète d’une réaction alliée et que ses subordonnés désobéissent. Et ce vantard de Rommel parle de centaines de chars qui attaquent. Donc quand le lendemain Kleist lui-même dit que son corps n’est pas au complet, von Rundstedt annonce que ça suffit et qu’il faut s’arrêter pour laisser l’infanterie recoller.

Le 24 au matin, donc, la situation est la suivante : le groupe d’armées A (von Rundstedt) a ordonné aux troupes blindées de ne pas dépasser l’Aa (en gros), l’OKH (Brauchitsch et Halder) viennent de le court-circuiter en lui retirant le commandement des blindés, et Hitler pour aller aux nouvelles chez von Rundstedt. Quand il apprend que le haut commandement de l’armée a osé prendre une décision 1/ qui va à l’encontre des ordres d’arrêt qu’il donne depuis une semaine et 2/ sans l’avertir, il pique une rage et annule l’ordre.

En quoi consiste sa réaction ? Il annonce que la 4ème armée, avec tous les blindés, restera sous les ordres de von Rundstedt ce qui veut dire que l’ordre d’arrêt donné par ce dernier sera appliqué et que ledit von Runstedt sera seul juge - pas sa hiérarchie l’OKH - de quand l’avance reprendra. D’après ce que nous savons, c’est tout.

Avec de l’imagination, on peut se dire que le père Adolf en a profité pour donner l’ordre oral et "off the record" à von Rundstedt de ne pas faire reprendre l’avance selon son bon plaisir (comme il vient officiellement d’y être autorisé) mais quand lui, Hitler, le voudra bien. Ce n’est pas impossible. Deuxième hypothèse : on peut aussi se dire que von Rundstedt a très bien compris que le message d’Hitler n’était pas "von Rundstedt a raison" mais "j’ai raison" et donc que l’OKH a été sanctionné pour avoir pris une décision sans consulter le Führer. Donc von Rundstedt a compris qu’il ne devait pas laisser les blindés reprendre leur avance sans consulter Hitler, c’est d’ailleurs ce qu’il fera le 26. Hitler compte bien là-dessus et, dès le 24, il sait qu’en pratique les blindés ne repartiront qu’avec son accord à lui parce que von Rundstedt ne prendra pas d’initiative à la Guderian. Dans cette deuxième hypothèse, qui pour moi est crédible, Hitler a délibérément arrêté les blindés en plus d’affirmer son autorité.

Maintenant, quelles sont les conséquences de cet ordre sur le terrain ? En fait, pratiquement aucune. [ souligné par FD]Guderian et Reinhardt, comme d’habitude, interprètent à leur manière l’ordre de s’arrêter sur la ligne Gravelines - Watten. Du style "bien sûr, on s’arrêtera sur l’Aa... mais l’ordre ne précise pas de quel côté, n’est-ce pas ?" Donc dès le 24 au matin, alors que l’ordre d’arrêt est là, le corps de Guderian attaque près de Gravelines le long de la route qui va de Calais à Dunkerque. Le problème c’est que ses deux divisions sont engagées dans de durs combats contre Boulogne et Calais, il ne reste donc que des éléments de la 1.P.D. et le gros du régiment LSSAH pour cette action, ce qui se révèle insuffisant : le passage est défendu par des Français de bric et de broc et un peu d’Anglais, et les défenseurs tiennent. Pour Frieser, le repli du LSSAH sur la rive sud le 25 est dû à l’ordre d’arrêt, mais à mon avis c’est parce que dans sa weltangshauung il est plus confortable d’accuser Hitler que d’admettre qu’une contre-attaque, menée par un vulgaire bataillon français de deuxième ligne, ait pu mettre en échec ne fût-ce qu’un petit morceau de l’élite de la Wehrmacht. Ce qui manque vraiment à Guderian, c’est sa 10.P.D. qui a été mise en réserve. Mais ce n’est pas le fameux haltbefehl, c’est deux jours avant par Rundstedt.

(...)

Que conclure de tout ça ?

1. Ce qui a véritablement ralenti Guderian, ce n’est pas le haltbefehl du 24, c’est d’abord l’ordre d’arrêt de 24 heures le 21 qui l’a empêché de prendre Calais et Boulogne par un coup de main. Sans cet ordre (pris par von Rundstedt et pas par Hitler), il aurait l’essentiel de deux divisions disponibles pour forcer le passage de l’Aa le 24 et aurait certainement poussé des "reconnaissances" en avant, peut-être jusqu’à Dunkerque.

2. Le deuxième facteur qui l’a ralenti, c’est la mise en réserve de la troisième division de son corps. Mais une fois de plus c’est un ordre qui, sauf erreur de ma part, émane du groupe d’armées 48 heures avant le fameux ordre.

3. Le résultat, c’est qu’au moment où le haltbefehl est lancé le 24, c’est déjà fichu pour une capture rapide de Dunkerque. Même si Hitler n’était pas intervenu et que la 4ème armée était passée sous les ordres du groupe d’armées B, même en supposant que ce dernier aurait laissé la bride au cou à Guderian, les forces nécessaires n’étaient pas au bon endroit. Il est certain qu’un assaut aurait pu être lancé par le corps de Guderian le 26 et qui aurait réussi (en gros : à cette date et sans l’ordre d’arrêt, Guderian pouvait lancer un assaut de même force que celui qui a percé le 27), mais à cette date il n’était plus possible de capturer Dunkerque dont les abords étaient déjà défendus par la 68ème DI dans un très bon terrain défensif. Les Allemands, après une tentative initiale, n’attaqueront d’ailleurs pratiquement pas dans ce secteur de tout le siège : c’était vraiment un endroit pourri...

Donc le haltbefehl n’a pas sauvé Dunkerque, CQFD.

Est-ce que Hitler (et pas son ordre d’arrêt) a sauvé Dunkerque ? Sans son ordre d’arrêt du 17 mai, les panzer auraient sans doute atteint la mer plus tôt. Les Alliés ne pouvaient pas vraiment se replier plus vite sur Dunkerque, ça c’est à peu près certain, en revanche les contre-attaques à la De Gaulle et Arras ne seraient pas venues buter dans les 10e et 7e panzer, von Rundstedt aurait certainement insisté pour un arrêt à un moment donné, il est difficile de savoir ce qui se serait passé. Donc peut-être Hitler a-t-il sauvé Dunkerque le 17. Peut-être même, mais là j’attends de voir des indices sérieux pour y croire, Hitler était-il derrière les ordres du groupe d’armées A qui ont arrêté Guderian et ses copains à partir du 21. A ce moment là, on aurait une action cohérente de Hitler à partir du 17 pour sauver Dunkerque, sauf qu’il n’y a ni preuves ni mobile et que l’arme du crime porte les empreintes du colonel Moutarde...

Hitler a-t-il sauvé Dunkerque pour lancer un message aux Alliés ? J’ai du mal à y croire. D’une part à cause de l’absence de preuves : on sait qu’il y avait une action diplomatique, mais même si on lui donne de l’importance rien ne montre qu’il y ait eu un lien avec les ordres donnés aux unités militaires. Ensuite parce que si on cherche un indice dans ces ordres, justement, alors la chronologie montre que le haltbefehl n’a eu qu’un effet négligeable et que l’action de Hitler, à supposer qu’elle ait été volontaire et cohérente (ce que je ne fais pas, mais je comprends que d’autres puissent le faire), a duré du 17 au 26 mai. Neuf jours pendant lesquels les Alliés se sont fait marcher dessus dans un des désastres militaires les plus stupéfiants de leurs histoires respectives : comment interpréter ça comme un message diplomatique ? Le point culminant de cette action supposée n’est, rappelons-le, nullement une trève : il s’agit seulement d’ordonner à la 4e armée, bordant la poche de Dunkerque vers le sud, d’arrêter sa progression sur une certaine ligne. Partout ailleurs, les Allemands attaquent à fond et les forces alliées mises à rude épreuve. Même sur la fameuse ligne où la progression est arrêtée, des attaques ont lieu soutenues par des blindés : le seul jour où on peut observer une pause localement, c’est le 26 mai, justement la date où Hitler accepte de rapporter l’ordre !



Un léger repentir

Posté le : 12 Jan 2007 02:35 pm

Feuilleter d’autres bouquins pendant le déjeuner m’a amené à nuancer mon propos, notamment voir le troisième point.

1. La 10.P.D. est mise en réserve par Kleist, elle est libérée dans la journée du 23 pour prendre la place de la 1ère devant Calais (Horne : "To Lose a Battle"). A priori ça ne change pas ma remarque sur le fait que le "haltbefehl" n’a pas fait de différence dans ce secteur (Gravelines - Watten, mais cf. plus bas pour ailleurs), surtout parce que des éléments importants des deux premières divisions panzer sont en train d’être relevées de leurs têtes de pont sur la Somme et sont en route à ce moment là.

2. Sur l’importance d’Arras, le 21 donc le corps de Reinhardt fait demi-tour, celui de Guderian est également alerté. Le 22 Kluge demande à quoi donner la priorité entre l’alerte du côté d’Arras (que les Allemands cherchent à capturer sans succès depuis le 20) et la capture de Boulogne et Calais, et von Rundstedt lui répond : " O.B. Heeresgruppe entscheidet, erst die Lage bei Arras zu bereinigen und dann erst mit Gruppe von Kleist auf Calais-Boulogne vorzustossen" (Ellis : "The War in France and in Flanders, p.383) : donc d’abord Arras, ensuite les ports.

3. En relisant Ellis sur le sujet, justement, je vois que le haltbefehl a eu plus d’effet dans le secteur britannique que je ne l’ai écrit dans mon message précédent : notamment les troupes du IIIrd Corps qui défendront la ligne du canal ne se mettent en place que le 25, avant ça Reinhardt et Rommel - qui a encerclé Arras par l’ouest - auraient sans doute pu avancer davantage sans cet ordre.

Donc le "haltbefehl" a eu plus d’effet sur le sauvetage de Dunkerque que mon message précédent ne le décrit (parce que je ne tenais pas assez compte des Anglais du côté de la 1ère armée).

Le reste de mes objections tient, notamment le fait que les ordres antérieurs ont eu plus d’effet que celui-là et que si c’est un message diplomatique il est inintelligible pour les Alliés.

[la tendance à voir dans la Haltbefehl un "signal", malgré mes démentis, sans compter l’article dont nous somes censés débattre, ne fait que croître et embellir]



Posté le : 13 Jan 2007 09:52 am

Un peu occupé en ce moment et un peu submergé par les fines analyses de Louis, je dépose avant tout ce message pour dire que je suis moi-même le débat avec un grand intérêt.

Je me contenterai donc aujourd’hui de deux remarques de méthode :

-  1) l’amateur, le journaliste, le poète, le militant de seconde zone... peuvent se permettre de négliger une part du tableau et de ne retenir que les éléments qui vont dans leur sens. Ils ont une idée, une intuition, et ne retiennent des documents en tout genre que ce qui s’y adapte. L’historien non : il doit absolument fournir un meccano qui ne laisse de côté aucune pièce et je dirais même que c’est son vice. Si, une fois qu’il a obtenu un superbe montage et le croit achevé, il découvre une vis oubliée sur le tapis, là est sa jouissance suprême. C’est encore plus subtil qu’il ne le croyait, il faut reprendre l’ouvrage, et il est là pour ça.

Il faudrait donc savoir par quelle méthode est élaborée l’explication militaire. Elle découle entièrement de propos rapportés des chefs nazis, souvent par des officiers antinazis de la dernière heure remâchant leurs rancunes dans des geôles américaines. Des propos montés à la va comme je te pousse en dépit de leurs contradictions par des gens comme Liddel Hart, Ellis ou Jacobsen. Beaucoup plus tard on y a inséré des pièces d’archives. Cependant celui qui à part moi s’y est collé le plus, Frieser, répudie précisément l’explication militaire, ce qui n’est pas décisif (ce serait un argument d’autorité, expressément banni par notre charte) mais n’est pas non plus bon signe. Louis est donc le seul, en fait, à ma connaissance, qui prétende déduire cette explication, en historien, de l’ensemble des sources, et montrer qu’elle en jaillit sans présupposé aucun. Je salue l’entreprise. Tout en me demandant si l’influence des fort peu méthodiques travaux antérieurs n’y joue pas, tout de même, un rôle déterminant.

2) Pour répudier l’explication rivale (la mienne, initiée en librairie par Costello -mais mon Doumenc disait indépendamment en gros la même chose), il ne faudrait pas la caricaturer. Je ne crois pas avoir jamais parlé de l’arrêt comme d’un message en clair et j’ai dit ici, déjà, que le message essentiel est celui-ci : je n’ai pas encore fermé toutes les issues, alors grouillez-vous de réagir aux propositions du 6.

__________


de Louis, le 15/1, 11h 39

(...)

Je ne trouve pas que Frieser "répudie précisément l’explication militaire", nous ne devons pas avoir la même définition. Pour moi l’explication que donne Frieser est d’abord militaire - von Rundstedt, puis Hitler, se trompent - à laquelle s’ajoute une dimension politique (Hitler en profite pour prendre encore un peu plus de contrôle sur ses généraux). Mais ça n’a aucune importance puisque la thèse exposée dans l’article de référence à cette discussion est signée "Depla" et pas "Frieser" Very Happy et qu’elle n’est pas militaire, elle est diplomatique. Je suis d’ailleurs prêt à l’appeler autrement ("machiavellique" ?) pour la distinguer des autres du même type.

Cette explication, je ne peux pas la répudier pour ne l’avoir jamais épousée Wink mais effectivement je n’y adhère pas. Est-ce que je la caricature ? Je ne pense pas : d’abord, ne caricaturons pas ma caricature : je n’ai jamais écrit "message en clair" mais "message clair".

Quelle est ma critique ? Je pars des éléments suivants identifiés dans votre explication : Axiome 1 : Hitler "pense", et même calcule, manipule, planifie à long terme et de manière subtile et efficace. Axiome 2 : Hitler arrête les panzers le 24 mai afin de donner aux Alliés une chance d’accepter ses propositions du 6 mai.

D’après le premier axiome, Hitler n’est pas un imbécile. Donc s’il arrête les panzers le 24 mai, c’est soit qu’il a des raisons de penser à cette date que les Alliés sont sur le point de demander un armistice ou un truc du style, soit pour leur envoyer un message sur le thème "il n’est pas trop tard, mais dépêchez-vous".

Je ne retiens pas la première hypothèse, d’une part parce qu’à ma connaissance Hitler n’a aucune raison de le penser - et il a raison parce qu’à la date du 24 il n’y a pas de tentatives diplomatiques alliées - et d’autre part parce que François lui-même a indiqué la seconde.

Seconde hypothèse, donc : Hitler se sert de l’ordre d’arrêt pour envoyer un message. Je pars toujours du principe qu’Hitler est non seulement intelligent (François et moi sommes d’accord là-dessus) mais en plus que c’est un planificateur qui a tout calculé dans le long terme (là, je suis beaucoup moins d’accord même si cette formulation simplifie un peu la pensée de François). Il sait donc qu’un message ne vaut que s’il est reçu et compris par ses destinataires.

Quelles sont donc ses raisons de penser que son ordre d’arrêt sera compris comme tel ? Voilà la question que je pose depuis le début, et à laquelle je ne trouve pas de réponse. Au contraire, je trouve des tas de raisons de penser que l’ordre d’arrêt ne sera pas interprété comme un geste diplomatique, et Hitler - s’il est si intelligent et calculateur - ne peut pas ne pas le savoir.

Pour ce que peut en savoir Hitler en date du 24 mai, à quoi va ressembler la situation du point de vue allié ?

1. La doctrine en vigueur au sein de l’armée française prévoit la possibilité de percées ennemies, lesquelles finiront par s’essouffler pour des raisons logistiques ce qui permettra de les contenir puis de les réduire (on dit "colmater").

2. Les Alliés ont déjà vu les blindés s’arrêter les 17 et 19 mai, et le 21 (pour Guderian). A chaque fois, ils ont dû se dire (ce fut d’ailleurs le cas, mais Hitler peut juste le supposer) que c’était l’essoufflement prévu, mais l’avance a repris soit après quelques heures, soit le lendemain. Donc l’arrêt du 24 ne va pas les frapper comme une divine surprise.

3. L’ordre d’arrêt n’offre nullement un répit aux troupes alliées encerclées qui sont pressées par le groupe d’armées B ainsi que par la Luftwaffe. Cette dernière a reçu un ordre de "destruction" de la poche. Qu’Hitler l’en croit capable ou non, il ne fait aucun doute que les Alliés vont subir de dures attaques aériennes.

4. Même sur le côté sud de la poche, les Alliés sont attaqués par des troupes blindées : par le corps de Guderian à Boulogne, Calais et Gravelines, par le corps de Rommel qui encercle Arras par l’ouest. Ils va leur falloir du temps avant de se rendre compte que les panzers se sont arrêtés.

5. Même lorsqu’ils s’en rendront compte - c’est le cas à partir du 25 où Ironside dans son journal note que les Allemands, au moins dans le secteur du corps de Reinhardt, consolident leurs têtes de pont au lieu de pousser en profondeur - rien ne dit qu’ils attribueront cette pause à une manoeuvre diplomatique. D’ailleurs, Ironside ne le fait pas (ce n’est pas un indice qu’il n’y pense pas, je sais). Après tout, ce n’est pas la seule explication : récupération, logistique, regroupement avant un nouvel assaut. Rien n’indique que le calme relatif observé les 25 et 26 mai (et répétons-le, Hitler annule l’ordre le 26 donc il ne laisse pas aux Alliés le temps de tirer des conclusions de l’arrêt ce jour-là) est une manoeuvre diplomatique et pas simplement le prélude à un nouvel assaut.

Ces cinq points sont des faits observables par les Allemands sur le moment, et par Hitler en particulier. Donc soit Hitler pense bien à une manoeuvre diplomatique mais il ignore ces contradictions, soit il y a une réponse.

Le premier cas est l’excuse développée après-guerre par les généraux, von Rundstedt évidemment mais aussi Guderian. Dans ce cas de figure, Hitler est un amateur hystérique et ignorant dont la tentative mal pensée a eu des conséquences militaires sérieuses. C’est donc une bourde. Cette thèse a été réfutée de manière à mon avis convaincante, mais ce n’est pas celle de François.

Pour François, on est dans le second cas de figure où Hitler ne perd la tête à aucun moment (il peut lui arriver de faire semblant, pour les besoins de la cause) et où il effectue un calcul précis et rationnel. Mon problème, c’est que je ne vois pas lequel. Compte tenu des cinq éléments relevés plus haut, Hitler ne peut pas rationnellement conclure que l’ordre qu’il formule le 24 mai aura un effet diplomatique.

Donc soit j’ai raison et l’explication "Hitler arrête les panzers le 24 mai pour envoyer un message à Reynaud et Churchill dans la foulée de Dahlerus" ne tient pas, soit j’ai tort. Si j’ai tort, il n’y a que deux possibilités : soit les faits que j’ai exposés plus haut sont faux, soit il y a d’autres éléments factuels dont dispose Hitler à ce moment là et qui lui permettent de penser que son action sera quand même comprise comme un message diplomatique, comme un discours ou un nouvel émissaire.

En attendant, je vais avoir la vanité de penser que j’ai raison Laughing

Je ne suis donc pas un fanatique de la version militaire, ou de la version militaro-politique de Frieser : simplement ces versions permettent d’expliquer la réalité sans que j’y relève les mêmes contradictions qu’avec l’explication diplomatique (voir mon premier message sur le sujet).



Arnaud Christen

MessagePosté le : 15 Jan 2007 02:13 pm

Comment Hitler peut-il être sûr que son ordre va être compris par les Alliés comme une manoeuvre diplomatique ? C’est une question essentielle, je suis d’accord avec vous, "Bronsky". Par contre dans les facteurs sur lesquels repose votre argumentation, il me semble manquer une chose importante. Dans l’évaluation de ce que Hitler peut anticiper de la réaction britannique, vous ne donnez que des éléments militaires (doctrinaux, opérationnels...). Or, s’il y a une manoeuvre diplomatique de sa part, il faut qu’il ait aussi pris en compte des éléments diplomatiques, précisément (sans quoi aucune explication diplomatique ne tient) : le terrain diplomatique doit avoir été suffisamment préparé pour que l’ordre du 24 mai y prenne tout son sens. Je pense donc que votre question doit être complétée de la sorte : parallèlement aux considérations militaires, en quoi les actions diplomatiques de Hitler lui garantissent-elles que les Alliés pourront faire quasi immédiatement le lien entre l’ordre du 24 et ses propositions de paix, notamment l’avertissement du 6 mai ?

On peut même aller plus loin : l’ordre d’arrêt, si j’ai bien compris la thèse de François, est la conséquence de la "surprise" que cause à Hitler l’absence d’ouvertures alliées en faveur de la paix (conséquence de l’apparition du grain de sable churchillien). Ceci suggère donc que cet ordre du 24 mai était en fait superflu : les Britanniques auraient déjà dû comprendre le message, le Haltbefehl n’en étant qu’une répétition. L’idée était donc dans l’air... et pas besoin d’arguments militaires pour comprendre le sens de cet ordre ! Mais alors, au moment où il lance son offensive, sur quoi pouvait reposer la conviction hitlérienne que les oreilles anglaises (ou plutôt celles qu’il visait) l’avaient bien capté et surtout le comprendraient au vu de la percée ardennaise (une conviction finalement déçue et qui aurait donc rendu nécessaire l’ordre d’arrêt) ?



(...)

de François Delpla

Posté le : 15 Jan 2007 05:10 pm

à la bonne heure, si nous cessons de dialoguer, au sens étymologique, cela ressemble un peu plus à un forum !

Justement Arnaud fait une remarque que j’essayais de faire, sans y arriver aussi clairement. Hitler ne calcule pas qu’il va s’arrêter, pour la bonne raison qu’il pense que son chantage va fonctionner sans autre mode d’emploi fourni aux destinataires, par l’ampleur même de la catastrophe qui va se révéler aux gouvernements de Paris et de Londres vers la mi-mai puis, chaque jour, d’une manière de plus en plus désespérante. Le 23, la poire devrait être mûre et même blette. C’est le remplacement de Chamberlain par Churchill, strictement imprévisible quand le dispositif se met en place, et encore le 6 mai quand Göring reçoit Dahlerus, qui induit l’arrêt des 24-26. Je dis bien celui-là, et aucun autre.

Je vais mettre en ligne, j’espère, prochainement, d’amples passages de la Ruse nazie. En attendant, l’article http://www.delpla.org/article.php3 ?id_article=44 me semble clair sur un point, trop négligé par Louis : je n’assimile pas l’arrêt du 24 et celui du 17, bien que je les attribue tous deux à Hitler seul et montre que Rundstedt se contente de les endosser.

Une donnée que Jacobsen nie et que Costello néglige me semble capitale : le plan allemand, qu’on l’attribue à Hitler, à Manstein ou à qui on voudra, n’est précis que jusqu’à Sedan. Il est prévu qu’ensuite on s’adapte, en fonction des positions de l’ennemi. Tout au plus précise-t-on que la poussée devra s’effectuer vers "la Basse-Somme". Manstein lui-même, dans les nombreux mémoires qu’il a adressés à ses supérieurs pendant l’automne et l’hiver, n’a jamais dit autre chose : l’important était de percer sur la Meuse et ensuite, on hacherait l’ennemi dans des "batailles de rencontre". C’est ainsi que, très naturellement, le 17, le haut commandement, Brauchitsch et Halder en tête, veut bifurquer sur l’Aisne, vers le coeur de la France. L’idée d’un encerclement parachevé dans la région de Dunkerque n’effleure pas ces gens-là.

Mais elle est de toute évidence -je veux dire : si on se souvient que c’est lui qui commande, et l’observe sous cet angle- venue à Hitler. Le 17, avec la complicité de Rundstedt, il ne freine pas le mouvement, il le réoriente.

Louis demande comment il fait pour influencer les militaires. C’est très simple : d’une part en organisant de savantes rivalités, par exemple en mettant le moderne Kluge à la tête d’ une armée et le traditionnel Kleist au commandement des blindés de cette armée. Et surtout en s’assurant dans l’aile marchante, la seule qui compte, d’une chaîne de complicités, pas forcément mafieuses d’ailleurs ; il connaît, il a reçu souvent des gens comme Rundstedt, Guderian et surtout peut-être Busch, le commandant de l’infanterie (qui finira chef d’état-major de Dönitz) ; il vire (ou laisse virer... ou fait virer) Manstein, peu maniable, après l’avoir pressé comme un citron, et son remplaçant, Sodenstern, est comme par hasard une vieille connaissance de Keitel.

Eh bien oui, les choses ne sont jamais vues sous cet angle et par Frieser, thuriféraire de Manstein, moins que par tout autre. Mais il prend Hitler pour un apprenti-sorcier tout désemparé d’avoir déclenché une guerre européenne. Louis le dit, au contraire, capable. Mais sur ce coup il n’est guère conséquent.



[Pour garder à ce résumé un peu d’utilité, je passe sur un long moment consacré à des questions connexes -mais dont certaines ne sont point du tout secondaires : plan allemand précis seulement jusqu’à Sedan, Alistair Horne est-il ou non le premier à l’avoir dit, réorientation et canalisation de l’offensive vers l’ouest les 17 et 18 mai, diversité des interprétations militaires qui pour cette raison ne sauraient constituer un consensus et encore moins un acquis, discussion sur la notion d’encerclement et le fait qu’il était ou non consommé le 24, discussion sur ce que Hitler attendait de son offensive si ce n’était pas une victoire-éclair et la paix, interventions agressives d’un nouveau venu qui déserte au bout de quelques semaines en effaçant ses messages -ce qui sera désormais impossible- sans avoir rien apporté]

Reprenons lorsque la discussion embraye sur la genèse de l’embarquement britannique :

François Delpla

Posté le : 06 Mar 2007 06:17 pm

***Bronsky a écrit :

D’autre part, il est vraiment étonnant de lire que les mesures d’embarquement commencent dès le 17. Pour l’excellente raison que le premier ministre, ministre de la Défense, ne se range à ce parti que le 25 au soir.

C’est parce que Gort a, de sa propre initiative, entamé des mesures "préparatoires au cas où" il faudrait évacuer, et qu’il a commencé à replier les "bouches inutiles" et à faire répéter à son Etat-Major ce qu’il faudrait faire en cas d’évacuation.

"In the evacuation of non-fighting troops already in progress the Navy had begun by using Boulogne, Calais, Dunkirk and Ostend, and by midnight on the 26th of May they had brought to England 27,936 men who were no longer needed in France" (Ellis p.181)***

Mais je sais tout cela, c’est aussi dans mes livres et mon post ne les renie pas ! Relisez : il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas eu de mesures, mais que Churchill a efficacement freiné des quatre fers, pour des raisons politiques, de telle sorte que le 24 à midi l’affaire ne dépend plus que de Hitler.

(...)

***Citation : Maintenant, quid de ma question ? A quoi ça sert à Hitler de ne pas prendre Dunkerque ? Pourquoi pense-t-il que les alliés réfléchiront mieux avec leurs troupes virtuellement encerclées (puisqu’on n’estime pas que le rembarquement soit possible) qu’avec leurs troupes complètement encerclées ?***

On n’estime pas que le rembarquement soit possible ? A vrai dire on n’en débat guère... puisque précisément les Anglais ne montrent, avant le 26, guère de signes d’une telle intention. Dans la mesure où ils pensent, les états-majors politiques et militaires de Paris et de Londres s’attendent confusément à la nouvelle d’un encerclement complet... tout en s’efforçant d’espérer qu’il soit évité, par rupture des lignes ennemies puisque l’embraquement n’est pas envisagé.

Dans ces conditions, il me paraît éminemment logique que Hitler freine pour retarder un peu cette nouvelle... et de plus, figurez-vous, il le fait ! Il peut ainsi espérer attiser un sentiment d’urgence, qui stimulerait l’esprit de décision des bavardes démocraties. Toute sa carrière, du moins dans sa phase ascendante (et elle y est encore, pour peu de temps ) est faite de moments d’inertie apparente entrecoupés de coups foudroyants.

***Citation : D’où vient la théorie qu’il pourrait se montrer généreux ? Quand s’est-il montré généreux afin de s’assurer un avantage diplomatique avec des pays auxquels il voulait prendre quelque chose (donc pas les alliés de l’Axe) ?***

mais où avez-vous donc pris qu’il voulait enlever quelque chose à l’Angleterre ?

Quant à la France, il ne veut pas non plus son territoire ni ses colonies, seulement lui casser les reins sur le plan militaire et c’est déjà largement fait, pour des raisons morales plus encore que matérielles. Après une telle raclée suivant et annulant l’épuisante victoire de 1918 "le métier militaire ne serait plus à la mode", pour parler comme Stendhal après 1815.

(un peu plus tard)

-  l’embarquement, le 24 à midi, est impossible sauf générosité hitlérienne. Si vous m’accordez cela, un grand pas est franchi vers une approche nouvelle.

-  mais Hitler ne stoppe pas les blindés (qui ne sont pas à l’arrêt le 23 au soir, là-dessus nous divergeons fortement et vous régressez d’Ellis vers Jacobsen [c’est l’inverse : rectifié un instant plus tard], que je trouve malgré ses défauts plus rigoureux) pour favoriser un embarquement. Je suis là-dessus en désaccord total avec Liddel Hart et Vanwelkenhuyzen se trompe en me présentant comme son disciple.

-  Citation (Louis) : ***Avec 350.000 hommes capturés, il est urgent de faire la paix. Avec 350.000 hommes sur le point d’être capturés, il est urgent d’éviter leur capture.***

C’est ce que vous vous mettez en tête, c’est la logique que vous prêtez à Hitler. Or il ne l’applique pas... et il applique la mienne. Elle me paraît très cohérente, non seulement avec tout ce qu’il a dit sur l’Angleterre, et sur les limites d’une guerre à l’ouest, avant, mais avec ses rares et sibyllins commentaires sur Dunkerque après : ’Churchill n’a pas voulu comprendre mon esprit sportif’, etc.

Nous avons affaire à un fou raciste, qui est à la fois très rusé et opportuniste, et croit à son système : supériorité de la race aryenne qui comprend aussi bien les Anglais, partage du monde avec eux, identité entre la colonisation des Jaunes et des Noirs par les Anglais et le traitement que Hitler réserve aux Slaves, etc. Pour cela il est assez important d’humilier le moins possible une armée blanche, et la paix est à tout prendre moins humiliante que la captivité.



(...)

de Louis

MessagePosté le : 08 Mar 2007 10:31 am

Voici ce que je retiens de votre thèse sur l’ordre d’arrêt. Je la reformule non pour la critiquer ou pour la caricaturer, mais pour vérifier que je l’ai bien comprise, sous votre contrôle.

1. Hitler manipule et contrôle ses généraux.

2. Hitler envoie un émissaire afin de recueillir les effets diplomatiques du choc psychologique provoqué chez les gouvernements alliés par les succès militaires qu’il anticipe.

3. Le 17, il donne un premier coup de frein, en invoquant des raisons militaires mais en fait il s’agit de tester le contrôle qu’il a sur les opérations.

4. Entre le 20 et le 22, le groupe d’armées A donne une série d’ordres dont les effets sont aussi un freinage. Je n’ai pas compris si vous considérez les raisons militaires invoquées comme valables ou s’il faut y voir le Führer agissant en sous-main et pour quelle raison.

5. Le 24, les Allemands sont à deux doigts de mettre la touche finale à l’encerclement des armées alliées, la limite évoquée par le quasi-ultimatum du 6 mai (Calais) est atteinte, Hitler ordonne l’arrêt des formations blindées.

6. Cette mesure de clémence vise à maintenir un sentiment d’urgence chez les gouvernements alliés, lesquels seront plus tentés d’accepter les ouvertures diplomatiques proposées devant la menace d’encerclement qu’après un encerclement effectif.

7. Comme le but est de stresser l’adversaire, l’Allemagne ne lève pas le petit doigt pour annoncer "regardez, je viens de donner un petit coup de frein, dépêchez-vous avant que je ne change d’avis".

8. En conséquence, le message hitlérien n’est pas compris comme tel, et l’opération échoue. Par ailleurs, ledit message avait été conçu sur mesure pour Chamberlain, et son remplacement par Churchill, l’homme au canon de 380mm entre les dents, chamboule tout.

Ai-je bien compris ?

Maintenant, je suis tout à fait d’accord avec Alain sur un autre point qui est que je ne cherche pas à prouver que vous avez tort. Je trouverais même plus intéressant que vous ayez raison. En revanche, les faits sont têtus. Quelques questions qui restent en suspens :

-  Vous avez dit à plusieurs reprises que l’arrêt des blindés ordonné par Rundstedt à la demande de Kluge était faux. Moi je vois une chronologie assez précise, par exemple dans Frieser, qui fait référence aux journaux de marche des 4e armée et Hgr.A. donc je peux concevoir que ce soit faux, mais quels sont les éléments qui vous permettent de l’affirmer ?

-  En ce qui concerne la logique hitlérienne (le point n°6), mon interprétation de ce qui est logique est partagée par la majorité des intervenants ici (en tout cas la totalité moins une voix des suffrages exprimés Wink ) ainsi que par la quasi-totalité (en tout cas la totalité de ceux que je trouve) des exemples historiques. Ce n’est naturellement pas une preuve que mon interprétation soit meilleure que la vôtre, mais face à ce faisceau d’indices, puis-je savoir ce qui vous rend si sûr que vous lisez correctement la pensée de Hitler ?

Réponse :

MessagePosté le : 08 Mar 2007 12:31 pm

Bronsky a écrit :

***Voici ce que je retiens de votre thèse sur l’ordre d’arrêt. Je la reformule non pour la critiquer ou pour la caricaturer, mais pour vérifier que je l’ai bien comprise, sous votre contrôle.

1. Hitler manipule et contrôle ses généraux.***

ô que oui, et c’est fâcheusement ignoré de beaucoup !

***2. Hitler envoie un émissaire afin de recueillir les effets diplomatiques du choc psychologique provoqué chez les gouvernements alliés par les succès militaires qu’il anticipe.***

Jamais dit ça. Il utilise le gouvernement suédois et ses diplomates amateurs (Dahlerus) ou professionnels (Prytz à Londres, Nordling à Paris) pour intoxiquer et surveiller Paris et Londres, et cela au plus tard depuis juillet 39. C’est un pan de l’histoire complètement négligé, qui n’a jamais fait l’objet d’une étude d’ensemble. Parmi les choses que j’ai découvertes sans fierté particulière mais au contraire avec un certain étonnement, en raison du fait que dix au moins de mes devanciers auraient dû les remarquer et les publier bien avant moi, figure la mention dans le guide imprimé des archives anglaises qu’"une partie de la correspondance avec la Suède pour 1939 et 1940 a été détruite en 1940 devant la menace d’une invasion ennemie". Une mention absente en ce qui concerne la correspondance avec la France, l’URSS, les Etats-Unis et le Guatemala ! Alors c’est quoi ces secrets d’Etat qu’il était plus urgent de détruire que d’autres ?

Avec mon esprit retors, je ne me suis pas contenté de points d’interrogation, j’ai aussi écrit à Kew pour demander QUELLE ARCHIVE avait permis à l’auteur du guide d’écrire ce qui précède. Sans réponse à ce jour et pendant une décennie ! Hélas à tout moment un accident risque d’être fatal à l’archive en question.

Je suis bien sûr allé voir les effets du kärcher dans les cartons et j’ai vu que le nom le plus introuvable, et de loin, était celui de Dahlerus.

Mais ici évidemment je vous vois tous piaffer devant vos claviers : devant le vide archivistique il a inventé ce qui l’arrangeait ! eh bien non. Mais j’ai certes interprété quelques vestiges, qui m’ont aidé à inventer un de mes théorèmes favoris : la censure des archives est inefficace si on veut bien se donner la peine de la combattre, car pour ne rien laisser dépasser le censeur devrait être l’un des meilleurs historiens... et je ne crois pas que l’un d’eux ait encore accepté le job ! Vous voyez que, loin de les accabler, je leur attribue un certain sens de l’honneur et de la dignité.

Pour en revenir à la question, Dahlerus est chargé non d’une mission d’observation de l’ennemi, mais d’une commission précise, à l’usage de Paris (c’est sûr) et de Londres (ce n’est écrit nulle part, mais un contact avec Londres est prouvé et on ne voit pas pourquoi il aurait caché l’offre allemande).

A suivre !

Posté le : 08 Mar 2007 03:28 pm

Olivier Bacca a écrit :

***Je n’ai absolument rien du tout contre le fait qu’on puisse essayer de chercher ce qui a disparu, je trouve ça même plutôt sain et logique. Cette démarche en soit n’a donc rien de répréhensible et ce n’est pas du tout le problème que pose cette découverte. La réflexion que je me fais, à première vue, concernant ces correspondances, c’est qu’en général, elles sont archivées à deux endroits différents et l’on peut souvent recouper les correspondances d’un côté comme de l’autre. Donc, s’il n’y a rien à Kew, il doit bien subsister une trace de ces "correspondances" à Stockholm. Qu’en est-il ?***

Les archives de la SGM en Suède ont longtemps été gardées par un cerbère nommé le professeur Carlgren. Il en a d’ailleurs tiré un livre en 1973, digne pendant les "livres blancs" ultra-sélectifs émis par le ministère au lendemain de la guerre. Sur la fin de sa carrière, dans les années 80, il a fait bon accueil à John Costello et lui a montré le fameux télégramme de Prytz , mais rien, semble-t-il, sur les allées et venues de Dahlerus et en particulier celles de mai 40.

***S’il n’y a rien non plus à Stockholm, d’après vous, ce serait le résultat d’une manoeuvre conjointe des anglais et des suédois pour dissimuler un terrible "double-secret d’état". Dans ce cas, la question suivante que je me poserais serait : qu’est-ce que les anglais et les suédois pouvaient bien avoir de si terrible à cacher qu’ils en viendraient à se mettre d’accord pour dissimuler ou détruire tout ce qui pourrait avoir un rapport avec ces événements de 1940 ?***

Il me semble que l’affaire Prytz, si vous lisez l’article que je lui consacre, en dit long sur cette connivence, au demeurant conflictuelle. C’est Günther qui craque l’allumette : à l’automne de 1944, celui qui est ministre des Affaires étrangères sans discontinuer depuis la drôle de guerre, et a donc géré une neutralité bienveillante envers l’Axe ou les Alliés en fonction du vent, envoie un message clair, suivant lequel il ne faudra pas, lors de la victoire qui désormais se dessine nettement, chercher noise à sa gestion ni à celle de son gouvernement. Il y a dès lors une espèce de poker menteur où la Suède joue sur du velours : tant que les Anglais sont aussi réticents à dévoiler l’abîme de mai-juin 40 entre Churchill et Halifax, on ne risque pas de s’intéresser de trop près au jeu suédois.

Quant à l’Allemagne, il se peut que ses archives saisies n’aient pas été censurées : elles sont en tout cas la source la plus complète sur Dahlerus et les visites à Berlin d’un certain nombre de délégations suédoises. Mais elles ne sauraient tout dire et il y manque en particulier l’essentiel : la conversation Göring-Dahlerus du 6 mai. Il n’était pas utile que Ribbentrop ni ses services en sussent rien, et le Führer-bis a sans doute rendu compte directement à son maître. Sous forme écrite ou seulement orale ? Impossible à savoir, mais très vraisemblablement, si écrit il y eut, l’holocauste de papiers essentiels ordonné à Julius Schaub en avril 45 en aura eu raison.

Citation :

***- S’il s’agissait uniquement d’éléments développés dans votre thèse. Je ne vois pas bien de quoi, les anglais ou les suédois, pourraient avoir honte de ce que vous révélez. Comment l’expliquez-vous ?***

J’espère qu’à présent c’est clair : dans sa modestie politiquement très intéressée, Churchill prétendait n’avoir été en juin 1940, lors de "la plus belle heure" où le Royaume décida contre les raisonnables de toutes nationalités, à commencer par la sienne, d’affronter sans la France l’armée qui venait de triompher d’elle, n’avoir été dis-je que le rugissement du lion, et non le lion lui-même. Tout ce qui avait trait de près ou de loin à des sirènes de paix, du moins si elles avaient trouvé des oreilles attentives au coeur de White Hall, devait être implacablement enfoui.

(...)

Posté le : 08 Mar 2007 04:02 pm

Bronsky a écrit :

***3. Le 17, il donne un premier coup de frein, en invoquant des raisons militaires mais en fait il s’agit de tester le contrôle qu’il a sur les opérations.***

Pas seulement ! ce qu’il y a de plus extraordinaire dans ses manigances, c’est qu’elles visent presque toujours simultanément d’assez nombreux objectifs. Ainsi, l’incendie du Reichstag permet à la fois de frapper les communistes, de suspendre les libertés de tous et de suggérer vaguement que les nazis sont capables à la fois de tous les cynismes et de toutes les dissimulations. Mais tant d’auteurs vont encore répétant que les nazis ont été les premiers surpris et que van der Lubbe a tout fait tout seul...

Le coup de frein des 17-18 mai a pour fonction certes de tester le frein, mais aussi d’orienter toute la masse blindée vers l’ouest alors que Halder voulait en détourner une partie vers le coeur de la France. Ce qui à mon avis prouve que Hitler avait en vue un encerclement consommé dans la région de Dunkerque, et ne l’avait pas dit à grand monde (cf. tout notre débat sur le plan qui est précis seulement jusqu’à Sedan et le peu de gens qui le remarquent ; on m’a opposé Guderian : mais précisément lui le dit -enfin, uniquement pour ce qui le concerne : je n’ai plus eu d’ordres, sinon celui de ralentir- et aucune étude générale, ni Ellis, ni Jacobsen, etc., n’en tire des conclusions généralisantes).

Citation :

***4. Entre le 20 et le 22, le groupe d’armées A donne une série d’ordres dont les effets sont aussi un freinage. Je n’ai pas compris si vous considérez les raisons militaires invoquées comme valables ou s’il faut y voir le Führer agissant en sous-main et pour quelle raison.***

Il me semble que Hitler a ainsi entrelardé la chaîne hiérarchique : entre deux officiers modernes et acquis aux percées blindées, Kluge et Guderian, il a intercalé un conservateur frileux en la personne de Kleist, ce qui lui permet de contrôler en arbitrant.

Citation : ***5. Le 24, les Allemands sont à deux doigts de mettre la touche finale à l’encerclement des armées alliées, la limite évoquée par le quasi-ultimatum du 6 mai (Calais) est atteinte, Hitler ordonne l’arrêt des formations blindées.

6. Cette mesure de clémence vise à maintenir un sentiment d’urgence chez les gouvernements alliés, lesquels seront plus tentés d’accepter les ouvertures diplomatiques proposées devant la menace d’encerclement qu’après un encerclement effectif.

7. Comme le but est de stresser l’adversaire, l’Allemagne ne lève pas le petit doigt pour annoncer "regardez, je viens de donner un petit coup de frein, dépêchez-vous avant que je ne change d’avis".

8. En conséquence, le message hitlérien n’est pas compris comme tel, et l’opération échoue. Par ailleurs, ledit message avait été conçu sur mesure pour Chamberlain, et son remplacement par Churchill, l’homme au canon de 380mm entre les dents, chamboule tout.***

Ai-je bien compris ?

Le message de l’arrêt n’est pas émis et n’a pas à être compris (sans quoi il aurait été émis). Il s’agit simplement de retarder un peu un autre message, à savoir l’annonce de l’encerclement total et désespéré des armées du nord. Il s’agit surtout de laisser mûrir une situation créée successivement par la percée de Sedan, la menace qui a affolé Paris le 16 mai, la coupure nord-sud progressive et achevée le 20. Hitler a répété sur tous les tons depuis la crise polonaise qu’il ne voulait rien à l’ouest, il a mis les points sur le i le 6 mai, il se dit que ça doit bouillonner sec à Londres comme à Paris et il a raison : peut-être n’ont-il besoin que d’un petit délai pour se décider ?

Citation :

***- Vous avez dit à plusieurs reprises que l’arrêt des blindés ordonné par Rundstedt à la demande de Kluge était faux. Moi je vois une chronologie assez précise, par exemple dans Frieser, qui fait référence aux journaux de marche des 4e armée et Hgr.A. donc je peux concevoir que ce soit faux, mais quels sont les éléments qui vous permettent de l’affirmer ?***

Il y a deux choses bien différentes : un "ordre de regroupement" le 23, qui ne fixe pas de limites précises à l’avance des blindés, et un "ordre d’arrêt" du 24 midi, qui en fixe une, celle de l’Aa (pour ne parler que du secteur le plus stratégique).

Citation : ***- En ce qui concerne la logique hitlérienne (le point n°6), mon interprétation de ce qui est logique est partagée par la majorité des intervenants ici (en tout cas la totalité moins une voix des suffrages exprimés ) ainsi que par la quasi-totalité (en tout cas la totalité de ceux que je trouve) des exemples historiques. Ce n’est naturellement pas une preuve que mon interprétation soit meilleure que la vôtre, mais face à ce faisceau d’indices, puis-je savoir ce qui vous rend si sûr que vous lisez correctement la pensée de Hitler ?***

J’assume parfaitement ! On est dans une oeuvre unique, un grand opéra mis en scène par un fan de Wagner, et les parallèles historiques sont inutiles, ou démonstratifs, précisément, de la singularité du cas. Dans le même ordre d’idées, je ne me suis pas fait que des amis le jour où j’ai dit sur un forum que je me refusais à appeler la nuit de Cristal du nom commun de "pogrom", mais je ne l’ai pas regretté.



(...)

François Delpla

Posté le : 09 Mar 2007 04:13 pm

D’accord avec les attendus méthodologiques de Daniel, je voudrais enfoncer le clou en disant que c’est à l’historien d’apporter la preuve... de la parfaite indépendance de deux événements contemporains qui se produisent dans les mêmes heures, concernent les mêmes gens et possèdent, de surcroît, un lien logique des plus solides.

Autrement dit : c’est une inquiétante faute de méthode, dans toute la tradition qui court de Liddel Hart à Frieser (car LH n’est pas DU TOUT dans ma tradition, contrairement à une grave erreur de lecture de mes travaux par Jean Vanwelkenhuyzen, dont j’aimerais qu’à l’occasion mes contradicteurs me donnent acte), de ne se demander à aucun moment ce que Hitler attend de cette campagne, ou en d’autres termes à quel degré de son éventuelle victoire il compte essayer de signer la paix. Chez Frieser particulièrement, il apparaît comme un gamin incapable de maîtriser la guerre qu’il a déclenchée et sauvé in extremis par le plan Manstein, auquel il ne comprend d’ailleurs rien ! Tout ceci donné comme une évidence qu’il n’y aurait pas à démontrer. Il conviendrait d’ailleurs ensuite, toujours au nom des exigences de la méthodologie, de remonter de proche en proche jusqu’à la prise du pouvoir pour démontrer qu’il n’a jamais rien maîtrisé, ou expliquer qu’à un moment il a perdu la maîtrise, et pourquoi. Moment que je situe pour ma part en cette fin de mai 1940 quand Churchill lui dame une première fois le pion en le frustrant de la paix, ET VOUS ?

Pas de lien entre l’annonce faite à Dahlerus et l’ordre d’arrêt ? Elle est bien bonne !

Je précise pour le visiteur pressé que tout cela est dans l’article du site dont ce fil est censé débattre, même si le débat, heureusement, m’amène à préciser çà et là certaines formules. Et bien sûr, avec plus de détails dans le livre à commander pour quelques euros.

Hitler veut la paix, une paix prompte et propre, "sur le sable de Dunkerque" comme l’a rapporté Jodl. Il l’a fait dire le 6 mai par Dahlerus à Halifax (qui n’avait sans doute pas vocation à le cacher à son premier ministre Chamberlain) et (via Nordling) à Reynaud. Echéance : l’arrivée allemande devant Calais, soit finalement le 23 mai.

Ce jour-là, en milieu de journée, Halifax lance devant le cabinet une fusée : un "plan Dahlerus" de neutralisation du nord de la Norvège pour faire cesser le combat qui fait rage... à Narvik. PAS LA MOINDRE mention de cela, sinon dans les minutes dudit cabinet : en général, pour une délibération du cabinet sur un point diplomatique quelconque, il y a un gros dossier dans les archives du FO. Celle-là y a donc été victime d’une censure impitoyable, que tout invite à mettre en rapport avec la destruction selective de la correspondance diplomatique Londres-Stockholm avouée par le guide imprimé. Churchill met en échec ce plan et, mieux, fait décider par le cabinet que Halifax doit rompre le contact. Preuve qu’il existe, non ? Or ce plan Dahlerus, lui, est un peu documenté du côté suédois, dans les fameux "livres blancs" : preuve que, contrairement à une affirmation faussement prêtée par Olivier à votre serviteur, il n’y a pas, au grand jamais, de concertation anglo-suédoise en vue de la censure de ces contacts, et encore moins de "complot", mais un "chacun pour soi" borné qui permet à la postérité d’essayer de comprendre, si tel est son désir.

Je résume : Dahlerus dit que l’idée de la neutralisation de Narvik (avec partage équitable du minerai de fer entre les belligérants !) est de lui et qu’il l’a fait agrééer par son gouvernement, que dans un précédent voyage il s’est heurté à une fin de non-recevoir de Göring et que le 6 il l’a trouvé mieux disposé. Mais alors Dahlerus censure le reste de la conversation du 6, qui n’est connu que par l’intermédiaire de Nordling (non par ses mémoires récemment exhumés, où lui-même est muet comme une carpe, mais par le document du 20 mai émanant de l’entourage de Reynaud, retrouvé par Costello et publié par moi-même, en 1993 puis 2000, dans Churchill et les Français. Et agréé par Vanwelkenhuyzen, qui se contente de contester la date de la conversation Göring-Dahlerus qu’il relate, la situant à la mi-avril dans un bel exercice de wishful thinking).

C’est aussi un grand tort d’Olivier de m’attribuer l’idée qu’on a voulu, par ces censures diverses, masquer des choses déshonorantes. C’est à l’opposé de tout ce que je raconte ici et ailleurs ! Cela est tout sauf déshonorant, de s’incliner en 1940 devant le triomphe militaire de Hitler pour l’amener devant le tapis vert d’une négociation générale, où on peut penser raisonnablement qu’on a des chances de le freiner, alors que sur le terrain on n’en a apparemement plus aucune et que chaque heure qui passe affaiblit le camp allié en renforçant le sien. En revanche, cela peut passer pour déshonorant EN 1945, compte tenu de tout ce qu’on a su depuis... or la vertu la plus élémentaire de l’historien est de n’en tenir aucun compte !

Voilà encore une façon de démontrer que l’histoire de l’épisode, avant Costello, n’a rien d’historique. Elle néglige un nombre impressionnant d’informations, au nom d’un regard qui n’est pas celui de 1940 et qui est biaisé par le résultat de la guerre. Oublié, le désespoir planétaire de mai-juillet 40, tout le monde était churchillien, même Pétain ! Et, évidemment, Staline et Roosevelt, les deux grands profiteurs, qui au printemps 40 étaient assez loin d’entrer en guerre et même de l’envisager. Faudrait-il y insister ?

Si on redescend le regard du vitrail d’une Angleterre dressée comme un lion et applaudie par la planète à la réalité d’un Churchill tout près d’être renversé à plusieurs reprises en quelques semaines, on trouve, oui, quelque lien entre la paix proposée à Dahlerus et l’ordre d’arrêt.

Imaginons, ce qui n’a rien d’un scénario abracadabrant (j’y reviendrai s’il le faut) que l’offensive hitlérienne du 10 mai ait sauvé le fauteuil de Chamberlain comme elle a effectivement sauvé celui de Reynaud. Pas besoin d’arrêt le 24... car la paix est déjà signée ou en sérieuse voie de l’être. Il n’y a pas eu, le 19, une volonté politique de fer pour s’opposer au désir d’embarquement de Gort, l’alliance s’est donc délitée de fait sur le terrain militaire et comme la nature a horreur du vide, et que Paris et Londres ont reçu la même offre, elle s’est transférée (l’alliance) sur le front diplomatique. Sans doute on ne s’incline pas chapeau bas devant Hitler qui demande qu’on demande grâce, on va jouer cela de manière plus collective, en reprenant le chemin munichois d’une conférence présidée par Mussolini, qui empocherait des pourboires du côté de Malte, de Suez et de la Tunisie. Fiction ? Que nenni ! puisque c’est bien cela qui se dessine, malgré Churchill, du 25 au 28 mai. Le cabinet français fait des appels désespérés et des offres mirobolantes à l’Italie, tandis que le cabinet britannique manque de peu d’en faire, Halifax sortant de la tranchée pour le proposer, en mettant sa démission dans la balance.

En bonne logique chamberlainienne, le processus aurait été hâté d’une bonne semaine. Grâce à Churchill, le 23 au soir, Hitler n’a rien vu venir SINON LE RETRAIT ANGLAIS D’ARRAS, jamais étudé du point de vue allemand, comme par hasard. Certes, comme signe d’abandon de la lutte, c’est un peu léger. Et si nous donnions du temps au temps ? Juste un peu...




LE RESTE DU DEBAT, POUR L’INSTANT, PORTE ESSENTIELLEMENT SUR LA DESERTION D’UN INTERNAUTE -UNE ENIGME DONT L’EXPLICATION N’EST PEUT-ETRE PAS DE PREMIERE URGENCE POUR LES AMATEURS D’HISTOIRE ; LE LECTEUR INTERESSE EST DONC PRIE DE SE REPORTER A L’ORIGINAL.


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Trois ans plus tard : soixante-dixième anniversaire

Le débat s’est poursuivi notamment sur le site Passion-histoire, en partie avec les mêmes interlocuteurs.

J’y écris ceci le 24 mai 2010 (sans réponse à ce jour, 12 juillet)

François Delpla Sujet du message : Re : Hitler et Dunkerque ?

MessagePosté : 25 Mai 2010 8:56 Nous voici à l’anniversaire décennal !

Ce que je constate dans les livres et les magazines, comme dans les contributions ci-dessus que je viens de relire, c’est que la thèse militaire n’en est toujours pas une, digne de ce nom.

Voir ici

Personne, et notamment pas Vanwelkenhuyzen, récemment disparu, ne la documente à partir d’archives militaires allemandes... auxquelles je suis le seul, avec Frieser, à m’être frotté de près. Mais il suffit d’ouvrir le journal désormais bien connu de Halder pour constater un fait gênant : s’il y a bien des contradictions dans le haut commandement, notamment (sous l’influence évidente de Hitler) entre l’OKH et le Hgr A de Rundstedt, en ce qui concerne le rythme et la direction de l’offensive, c’est le calme plat de ce point de vue dans les heures précédant l’arrêt : rien dans les journaux (de marche ou personnels) ne fait état d’un souhait d’arrêt, à quelque niveau que ce soit, le matin du 24 : tout tient à l’irruption, vers midi, du dictateur à Charleville.

Et les protestations sont immédiates, à tous les niveaux de l’armée de terre, sauf celui de Rundstedt, qui a visiblement accepté d’endosser l’ordre... sans doute à condition d’être libre de le rapporter quand la pression deviendrait trop forte : il est en tout cas présenté, par Hitler lui-même, comme maître de la décision.

Des raisons militaires contre lesquelles protestent, avec des arguments militaires, tous les officiers de carrière sauf un visiblement acheté (car Hitler au passage lui rend le commandement des blindés, dont Brauchitsch venait de le priver dans la nuit ! l’échéance tombant en fin de journée), cela ne tient tout simplement pas la route.

Donc, place nette. Après, c’est vrai qu’on ne peut, faute d’archives, et d’honnêteté chez le principal décideur, suivre d’aussi près la piste diplomatique. Il faut relier des éléments disparates, des bribes survivantes de razzias dans les dossiers (dont j’ai mis la réalité en évidence... au moyen des bribes... et aussi, tout de même, d’un aveu des archivistes anglais). Mais l’hypothèse diplomatique (celle initiée en 1991 par Costello, qui n’a rien à voir avec Liddel Hart malgré qu’en ait Vanwelkenhuyzen), au moins, repose sur ce qu’on connaît de la documentation diplomatique, sans incohérence aucune.

Et puis, tout de même, arrêt il y a eu ! C’est lui qu’il faut expliquer, le plus logiquement possible, en laissant de côté les mille et une raisons pour lesquelles il n’aurait pas été logique !!

le 12 juillet 2010



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