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Les femmes des compagnons



Chapitre 12 des "Tentatrices du diable"



Magda Goebbels joue, dans le régime nazi, un triple rôle. Elle est la « première dame du Reich », d’abord sans rivale puis, à partir du 10 avril 1935, faiblement concurrencée par Emmy, la nouvelle épouse de Göring. Au premier rang de toutes les fêtes quand son état physique le lui permet, elle illustre l’aptitude du régime à séduire les classes dirigeantes. Elle est aussi, par ses six maternités et la solidité apparente de son couple, le symbole de la « mère allemande » telle que le Führer l’exalte (elle prononce même une allocution radiophonique à l’occasion de la fête des Mères, le 14 mai 1933). Elle est enfin, plus discrètement, l’une des principales compagnies féminines qui lui procurent une détente. Même s’il faut garder à l’esprit que, grâce au journal monumental de son mari, nous sommes mieux informés sur le nombre et la durée de ses contacts avec le Führer que sur ceux d’autres personnes qui, peut-être, le voient tout autant.

Les visites ne sont pas symétriques : Hitler est plus souvent reçu chez les Goebbels que l’inverse. C’est que le ministre de la Propagande n’est pas un confident très intime du Führer, qui le reçoit surtout quand ses décisions sont mûres et qu’il s’agit d’en orchestrer l’annonce. À cette raison s’en ajoute vraisemblablement une autre, peut-être depuis la fin de 1935 : Magda n’a pas bien accueilli la liaison de Hitler avec Eva Braun et, lors d’une visite au Berghof, a humilié celle-ci. Elle est, depuis lors, rarement conviée dans cet endroit1. Enfin, les Goebbels forment une famille - surtout, peut-être, quand ils accueillent Hitler, et il tire un plus grand bénéfice de les voir dans leur cadre habituel que de les en extraire pour les faire venir à lui.

Il s’intéresse de près aux enfants, qui portent tous un prénom commençant par un H. Il n’est pas sûr que ce soit uniquement pour rappeler l’initiale du dictateur puisque le premier fils de Magda, à une époque où elle ne savait rien du nazisme, avait été baptisé Harald. Mais cette raison explique sans doute au moins en partie une telle persévérance, et Hitler ne peut qu’y être sensible. D’autant plus que ces enfants ont le bon goût d’être des filles, à l’exception du quatrième, Helmut, qui n’est pas le plus épanoui2. Hitler passe, en particulier, beaucoup de soirées festives chez les Goebbels3. Ils font aussi ensemble un certain nombre de voyages récréatifs. En deux occasions au moins, peu avant un coup très risqué, Hitler fréquente le couple et, peut-être, se rassure obscurément auprès de Magda : l’épisode, déjà conté, de la Rhénanie (cf. supra, p. 181) avait été précédé par la soirée de l’incendie du Reichstag. Le 27 février 1933, Hitler dînait chez les Goebbels lorsque Hanfstaengl, qui habitait en face du parlement, téléphona qu’il était en feu. Le ministre refusa de le croire mais entreprit tout de même des vérifications téléphoniques, après quoi il partit avec Hitler « à cent à l’heure » vers le lieu du sinistre. Il consigna tout cela dans son journal et publia cette page dès le mois de janvier suivant dans un livre sur ses années de Gauleiter jusqu’à la prise du pouvoir1. Hitler était, de toute évidence, au courant de ce qui allait se passer, ne serait-ce que parce que, dans le cas contraire, il aurait attendu de plus amples informations pour se rendre dans un lieu qui aurait pu receler pour lui de grands dangers, par exemple si on y avait, de surcroît, dissimulé des explosifs. De manière tout aussi évidente, il utilise Hanfstaengl et Goebbels pour faire accroire qu’il n’était pas au courant. Voilà une belle occasion de constater que, quand il a besoin du soutien moral d’une femme, il ne la met pas nécessairement dans la confidence de ses machinations.

Hitler s’est occupé non seulement de marier ces conjoints, mais de les maintenir ensemble. Déjà, en juillet 1933, étonné de ne pas voir Magda à Bayreuth, il apprend de Joseph que c’est à la suite d’une dispute, la convoque et rabiboche le couple2. Surtout, à la fin de l’été 1938, en pleine crise des Sudètes, il se permet une intervention d’une rare violence mais non dépourvue de doigté. Magda, excédée par les infidélités de moins en moins discrètes de son mari, décide de divorcer. Il faut dire que Joseph, dans un accès de franchise, lui avait avoué sa liaison avec l’actrice tchèque Lida Baarova et dit que c’était elle, désormais, qu’il aimait, tout en entendant rester marié avec la « mère de ses enfants ». Si lui-même ne souhaitait pas divorcer, c’est parce qu’en bon spécialiste de la propagande, il pensait que Hitler s’y opposerait pour sauvegarder l’image d’une « famille allemande idéale » que donnaient ce couple et sa nombreuse descendance - une chose assez rare dans la haute hiérarchie nazie1. Tous deux recourent donc à l’arbitrage du maître suprême, bien que, dans un premier temps, Magda ait déclaré : « Il est le chef de l’État, mais non de mon mariage ! » Elle accepte finalement de recueillir son avis avant d’entreprendre les démarches judiciaires.

Hitler la prend par la douceur. Dûment documenté sur le comportement de son ministre, il impose un contrat écrit et signé, y compris par lui-même ! L’accord est en apparence très favorable à l’épouse. Le ministre doit rompre avec son actrice qui, d’ailleurs, en tant qu’étrangère, peut être expulsée et devra l’être immédiatement. Il ne s’agit pas d’une réconciliation mais d’une période probatoire d’un an, au terme de laquelle Magda sera libre de divorcer ou de reprendre la vie commune. Dans l’intervalle, les domiciles seront séparés et, s’il veut voir ses enfants, le père devra en demander l’autorisation.

Goebbels pleurniche, dans son journal, contre la dureté de Magda et présente à Hitler sa démission mais, rappelé au devoir patriotique, il cède. Sans avoir préparé Lida, il laisse la foudre s’abattre sur elle : il lui fait dire par un tiers qu’elle ne doit pas chercher à le revoir et laisse la Gestapo la reconduire à la frontière2.

Ce contrat est conclu en octobre 1938. Le Führer, qui a fait preuve de beaucoup de compréhension pour le point de vue féminin, est sans doute heureux de s’attirer la reconnaissance de Magda. Cependant, il l’a prise dans un piège. Il est le seul des contractants à savoir qu’en octobre 1939 le contexte aura radicalement changé : le pays sera en guerre, ce qui, sous tous les régimes, rend caducs bien des contrats. Le patriotisme aurait alors commandé, de manière plus impérieuse encore, la stabilité familiale du ministre de la Propagande si l’époux un moment déstabilisé n’avait réussi, par ses propres moyens et sa propre absence de scrupules, à rétablir sa position en tirant impitoyablement parti d’une liaison de Magda. Hitler pouvait-il le prévoir ? Peut-être, puisqu’elle va prendre pour amant le propre chef de cabinet de Goebbels, Karl Hanke, qui a pris son parti dans la querelle. Hitler lui avait dit qu’elle devrait, pendant un an, vivre « comme une nonne1 » : avait-il alors à l’esprit l’éventualité de cette liaison ?

Mais sa duplicité a aussi, et plus certainement, une dimension politique. Le contrat faussement favorable qu’il convainc Magda de signer est le pendant, dans la sphère privée, des accords conclus quelques jours plus tôt à Munich : le char de l’intérêt allemand, tel qu’il le conçoit, passera sur le cœur de Magda comme sur le corps de la paix et il le sait déjà à l’instant où il signe2.

Parmi les raisons qu’il avait de vouloir maintenir ce ménage, outre le souci de la propagande et le désir de continuer à voir Magda, il faut sans doute faire une place à sa conception du mariage, telle qu’il l’exprimait quelques années plus tôt devant Otto Wagener (cf. supra, p. 121) : il y voit une véritable cellule de la société, qui peut être assemblée par les sentiments, le désir sexuel ou tout autre facteur, mais doit ensuite « devenir ce que peut-être au départ [elle] n’était pas mais devait être en fait ».

L’anniversaire de Magda, le 11 novembre, ordinairement fêté dans la villa berlinoise du couple, est plusieurs fois honoré de la présence du chef - une fidélité d’autant plus remarquable qu’il se doit d’être, deux jours plus tôt, à Munich pour la commémoration du putsch, et qu’il aime agrémenter ce déplacement d’un séjour au Berghof. Il est présent en 1935 et 1936, adresse une « lettre émouvante » en 1937 et vient de 22 heures à 4 heures du matin en 1940. En 1936, le couple « se réjouit de lui faire une belle soirée » et en 1940, à un moment où l’on espère que la paix est proche, chacun parle de ses futures activités : le Führer, note Goebbels, aspire « à la paix, au bonheur et à la joie de vivre ». Or, les 12 et 13 novembre, il joue, pour tenter de parvenir à cette paix, un coup très délicat, à l’occasion de la seule visite qu’une haute personnalité soviétique ait jamais faite dans la capitale nazie.

En cet automne où Churchill prouve sa capacité de maintenir l’Angleterre dans la guerre en dépit d’un déluge de bombes, l’Allemagne, qui reste liée à l’URSS par un pacte de non-agression (valable jusqu’en 1949 !), se doit de faire peur à ce grand voisin, mais pas trop. Il faut que Staline se sente menacé par un déferlement des blindés qui viennent de submerger la France et choisisse d’apaiser l’Allemagne plutôt que de chercher son salut dans une alliance anglaise. Or le ministre des Affaires étrangères Molotov, que Hitler a invité, est un négociateur vétilleux, qui ne va pas se contenter de paroles creuses. Il est révélateur que le dictateur s’attarde, à quelques heures d’un rendez-vous aussi crucial, pour fêter une femme qui compte dans sa vie, au sein d’une famille qu’il a contribué à former et à maintenir unie.

« Hitler était un marieur impénitent » : c’est en ces termes qu’Emil Maurice commence son récit lorsqu’il raconte à Nerin Gun qu’il l’avait encouragé à prendre femme, ajoutant qu’ensuite il irait « manger tous les soirs chez lui1 ». C’est alors qu’il était allé présenter sa demande à Geli, avec les suites que l’on sait. Il s’agissait probablement d’un piège, mais d’habitude c’est en toute sincérité que Hitler, célibataire voué à son pays, souhaitait que ses collaborateurs et collaboratrices se détournassent de son exemple. Il encourageait les idylles, de préférence entre nazis fidèles ou, à défaut, avait soin de flanquer d’un(e) nazi(e) fidèle telle personne qu’il lui importait de contrôler. Les objectifs politiques se conjuguent ici avec l’intérêt personnel. Ces femmes qu’il disait n’avoir pas le temps d’honorer, du moins déléguait-il dans leur vie la plus secrète des hommes à lui. Et les enfants de ces idylles bercées par son discours étaient les siens, plus précisément et charnellement que les autres rejetons de son Allemagne, enrôlés dans ses Jeunesses et sa Ligue des jeunes filles.

À tout seigneur tout honneur : Hitler a deux complices, auxquels il délègue certaines besognes des plus délicates, Göring et Hess. Il n’est guère en position de se mêler de la vie amoureuse du premier, qui a déjà séduit et épousé, quand il devient nazi, la femme d’un riche Suédois, Carin, et qui, devenu veuf, trouve par ses propres moyens une actrice de théâtre plus toute jeune que rien ne rattache à Hitler, Emmy Sonnemann. Cette consolatrice ne songe nullement à faire oublier Carin et tolère sans contrariété apparente que son mari continue à lui rendre un culte (son luxueux domaine s’appelle « Carinhall »). Il l’épouse en grande pompe nazie le 10 avril 1935 et leur fille Edda, née le 2 juin 1938 et baptisée le 4 novembre, tient une certaine place dans les médias. Le prestigieux pilote est alors fort populaire, malgré son empâtement physique et son goût très peu hitlérien pour le faste ou les décorations - et peut-être aussi à cause de ces défauts, qui semblent l’humaniser : sans doute, conscient de cet effet, « en rajoute »-t-il un peu. La médiatisation de sa vie privée tend à faire rejaillir sur les chaumières le bonheur retrouvé, et classique, de celui qui a eu la malchance de se voir arracher par la maladie une jeune et sublime épouse. Il en va autrement de Rudolf Hess, à tous égards moins brillant. C’est plutôt un écuyer fidèle, que l’on verrait bien rester célibataire pour se vouer nuit et jour au service du chef. Il le faisait avant même de connaître son nom : il avait incité les hôtes de sa petite pension de Schwabing, au début de 1920, à se rendre à un meeting du parti national-socialiste pour découvrir un orateur dont il n’avait pas retenu l’identité mais qui lui semblait de taille à sauver l’Allemagne et à lui « rendre son honneur ». L’anecdote est connue par les mémoires d’Ilse Pröhl qui, arrivée dans cette pension depuis quelques jours pour préparer son Abitur, avait déjà été impressionnée par ce voisin de chambre aux épais sourcils noirs, dédaigneux des plaisirs de son âge, obsédé par le traité de Versailles et refusant de toutes ses fibres la défaite du pays pour lequel il avait combattu.

C’est donc à ses côtés qu’elle apprit, pour ne pas l’oublier, le nom de cet orateur dont le discours d’une heure et demie à la Sterneckerbräu les subjugua tous deux alors qu’elle était surtout venue pour Rudolf :

[...] avec des gestes remarquables de ses mains étroites et vivantes, il parlait du « Reich » pour lequel mon père était mort1.

Ilse était, en effet, la fille d’un médecin berlinois réputé, de tendance pangermaniste, qui était tombé au front. Jusqu’à sa rencontre avec le nazisme, elle adhérait aux idées conservatrices de son milieu. Hess, non moins bourgeois qu’elle (son père faisait du commerce à Alexandrie, où il était né), lui montre la voie d’un investissement immédiat dans une entreprise de redressement national en suivant un prophète qui entend agir sans retard ni compromis. Le nazisme de Hess était fortement teinté de mysticisme et devait le rester. Cet étudiant s’illustre en 1922 en gagnant un concours. Il s’agissait de décrire le chef dont l’Allemagne avait besoin. Hess remporta le prix en devançant soixante autres candidats et son texte fut publié sous la forme d’un tract. Il devait être réédité avec des coupures en 19332. Alors que Hitler était surtout connu comme un orateur, ce texte décrit le chef souhaité comme un grand politique, en insistant sur son absence de scrupules, tant dans la tromperie que dans l’assassinat :

Le chef s’est affranchi de la corruption des Juifs et des francs-maçons enjuivés. Même s’il les utilise, sa gigantesque personnalité doit toujours contrecarrer leur influence. Il connaît les peuples du monde et les dirigeants influents. Il est capable, selon la nécessité, de les fouler aux pieds ou, de ses doigts délicats, de tisser des alliances jusqu’aux rivages du Pacifique.

Telle est la version de 1933. Dans l’original, la phrase, après une virgule, continuait ainsi :

[...] mentant toujours sur les buts réels et surprenant toujours d’une manière nouvelle. En un temps où la grande politique se vautre plus que jamais dans le déshonneur, il doit lui aussi, quoique son caractère le pousse à la sincérité, travailler avec des moyens machiavéliques1.

Ainsi, lors de la réédition de 1933, le recours du chef à la tromperie est un peu estompé. Voilà qui révèle une grande proximité de Hess avec Hitler, et peut-être même une influence du disciple sur le maître. Avant le putsch, Hitler est beaucoup moins machiavélique qu’après, et beaucoup plus direct. Il est possible que son compagnon de cellule (lui-même sous l’influence de Haushofer ?) l’ait aidé à revoir son attitude et à cacher, désormais, son jeu plus soigneusement. En tout cas, il allait être très proche de lui lors de la « refondation » du parti et prendre peu à peu le contrôle de celui-ci et du dauphin apparent de Hitler qu’était alors Gregor Strasser.

Cette situation pourrait expliquer la date tardive de son mariage : le 20 décembre 1927, il y avait bientôt huit ans que Rudolf et Ilse s’étaient rencontrés. La jeune fille, en froid avec sa mère qui ne prisait guère le nazisme, avait été présentée aux parents de Hess dans l’été de 1921 et, depuis avril 1922 ils s’étaient promis l’un à l’autre2. Mais ils avaient été fort absorbés par la politique : elle s’était prodiguée dans la confection et la diffusion des tracts et des journaux pendant qu’il devenait peu à peu (Göring étant en exil après le putsch, et jusqu’en 1927) le principal collaborateur du Führer - que, dans leur correspondance, ils appellent curieusement « le tribun ». Simple chef d’une section de SA au moment du putsch, Rudolf était monté en grade lors de l’incarcération à Landsberg, volontaire en ce qui le concernait. Il s’était constitué prisonnier au moment du procès et, participant à la conception de Mein Kampf (sans se contenter, comme on le lit encore couramment, de noter les paroles du chef), avait joué un rôle de premier plan non seulement dans la mise au point de la tactique du mouvement, mais dans l’élaboration de son idéologie (notamment en y introduisant le thème, cher à Haushofer, de l’espace vital). Il est libéré quelques jours après Hitler, et c’est quand la « refondation » du parti paraît en bonne voie que, comme des vacances longtemps différées, Ilse et lui prennent le temps d’unir leurs vies. Il avait fallu, d’après elle, que Hitler en personne présente la chose à son lieutenant quasiment comme un ordre. Un soir, à l’Osteria, elle déclara devant les deux hommes qu’elle envisageait de s’installer en Italie quand le Führer lui prit la main, la mit dans celle de Hess et dit :

Chère demoiselle Pröhl, ne vous est-il encore jamais venu à l’esprit d’épouser cet homme1 ?

Ilse va rester dans l’ombre, se contentant d’offrir à son époux un havre de tranquillité et se concentrant, après la naissance de leur fils unique, Wolf-Rüdiger, le 18 novembre 1937, sur son éducation. Mais la plus exigeante des épreuves l’attendait et elle s’en tira, du point de vue nazi, tout à son avantage. Lorsque son mari partit brusquement pour la Grande-Bretagne, en pleine guerre, le 10 mai 1941, sa capture immédiate fut signalée par les journaux du monde entier et il fut considéré par l’opinion allemande comme un traître ou un fou, avec pour son entourage familial des conséquences que l’on devine aisément. Sa femme devint une paria et ne cessa pas de l’être lorsque les Américains succédèrent aux nazis. Autant il est douteux que Hitler ait ignoré le projet de départ de Hess et ne l’ait pas, si on ose dire, piloté, autant il est probable que, pour Ilse, la surprise fut totale. Il ne semble pas qu’elle ait jamais reçu la moindre explication. Au procès de Nuremberg, Hess simula l’amnésie puis avoua qu’il l’avait simulée, puis prétendit en être, cette fois, réellement atteint. Son départ d’Allemagne avant la « solution finale du problème juif » lui valut de sauver sa tête mais sa peine de détention à vie fut appliquée impitoyablement jusqu’à son décès, d’ailleurs étrange, dans la prison interalliée de Spandau, le 18 août 1987. Il avait, au début de la guerre, été désigné second dans l’ordre de succession après Göring et endossait le rôle avec son sérieux habituel, se préparant à prendre le titre de « Führer » si la guerre froide dégénérait et provoquait, du côté occidental, la libération des nazis prisonniers pour les mobiliser contre l’URSS. Mais un Führer incarcéré recevant sa famille, ce n’eût pas été conforme à son rang et il refusa de la voir jusqu’au début des années 1980 - un moment auquel, semble-t-il, il commença à rabattre un peu de ses prétentions et à comprendre que le nazisme était mort1. Son épouse montra jusqu’au bout la plus grande abnégation, sans jamais, à notre connaissance, tenter d’infléchir son attitude et sans se plaindre de son sort. Il est tout de même probable que, quelque temps après le départ de son mari, Hitler lui ait laissé, par quelque signe discret, subodorer que, pour lui, il restait un fidèle serviteur de la cause nazie. En tout cas, alors que Martin Bormann, promu successeur du « traître » dans toutes ses fonctions, débaptisait ses deux enfants prénommés Rudolf et Ilse, l’épouse, qui était sans ressources et avait mis sa maison en vente, vit le parti (donc ce même Bormann) s’opposer à l’opération et de riches amis soudain pourvoir à ses besoins sans paraître redouter un blâme. Après quoi, une rente mensuelle, versée rétroactivement depuis le 1er juin 1941, lui permit de retrouver une sécurité financière jusqu’à la fin du régime1.

Pour ses obsèques, en 1995, Wolf-Rüdiger (qui, lui, défendait bruyamment son père, de son vivant comme après sa mort) fit appel à un prêtre catholique nommé Martin Bormann. C’était l’aîné des neuf enfants du ministre et son sacerdoce montre assez qu’il ne partageait pas les options paternelles. Il accepta cependant de célébrer cette messe de funérailles et, suivant le vœu de l’héritier, de ne pas dire dans son sermon un mot contre Adolf Hitler2.

Le fait que Hitler aime marier ses compagnons avec des femmes qui ne lui sont pas indifférentes peut aussi se vérifier dans un cas où, par exception, on lui résiste. Sofie Stork, née en 1903, était, de l’avis général, l’une des créatures les plus enchanteresses qu’il ait jamais fréquentées. C’était aussi une artiste dont la discipline, aujourd’hui appelée design, était en train d’apparaître : spécialisée dans les arts décoratifs après une formation de peintre et de sculpteur, elle concevait des meubles et de la vaisselle. Une bonne partie du Berghof regorgeait de pièces dessinées par elle et produites à partir de 1936 dans des ateliers de Munich. Elle travailla aussi pour d’autres dignitaires nazis, dont Göring. Nazie fervente, elle ne paraît pas avoir cultivé de sentiments d’amour personnel pour Hitler, mais fut en revanche très consentante quand il l’encouragea à épouser son assistant Wilhelm Brückner (1884-1954).

Ce dernier était un nazi précoce, présent comme colonel SA dans la manifestation sanglante de novembre 1923 et condamné à la prison en même temps que Hitler. À sa libération, il s’investit dans des activités professionnelles mais demeura un auditeur attentif des meetings hitlériens. Il gagnait sa vie notamment comme professeur de tennis et c’est par cette voie qu’il avait connu Sofie, profitant de l’occasion pour l’initier également au nazisme. Lorsqu’en août 1930, après avoir, dit-il, renoué une relation personnelle avec Hitler lors d’une rencontre au café, il devint l’un de ses assistants, il passait pour fiancé avec elle. C’est à Pâques 1932 qu’il la présenta à son chef, à l’occasion d’un séjour aux sports d’hiver dans la région de Berchtesgaden, et dès lors le Führer l’invita volontiers au Berghof, qu’elle fréquenta également à l’invitation de la seule Eva Braun, à laquelle elle s’était liée (elle dessinait les intertitres de ses films).

Cependant, Brückner tomba bientôt (vers 1935-1936) amoureux d’une autre, qu’il épousa. Mais lorsqu’il voulut introduire, à la fin de 1936, son épouse au Berghof, il se heurta à un refus catégorique. Sans doute Hitler tenait-il à recevoir Sofie et, pour ne pas risquer de la mettre dans l’embarras, n’avait-il guère d’autre solution1. Mais celle-ci dut lui coûter, car Brückner avait été très proche de lui (on se souvient de son rôle dans les débuts de la relation avec Leni Riefenstahl) et il n’était pas aisé de remplacer un tel homme. Or son renvoi, puisque précisément Hitler tenait à connaître les femmes de ses collaborateurs, était dans l’ordre des choses, et survint le 18 octobre 1940 : belle preuve de l’attachement de son maître à la belle et admirative Sofie. Une preuve aussi du courage de Brückner et du fait que l’on pouvait, au moins sur certains chapitres, s’opposer à Hitler sans risquer d’autres désagréments que de cesser de le voir2.

Au total, ces intrigues de « marieur » achèvent de démontrer que Hitler aimait se composer des entourages féminins sur mesure, notamment dans ses « chères montagnes » de Berchtesgaden. L’un de ses deux médecins favoris, Karl Brandt, interrogé par les Alliés1 sur les relations féminines de Hitler, leur a remis à ce sujet, en 1946, tout un rapport, récemment publié. Après avoir évoqué une femme (Marion Schönmann, dont nous dirons un mot plus loin) qui avait une certaine influence sur Hitler, il commente :

D’autres personnes de sexe féminin, au Berghof, n’avaient pas autant d’importance dans la vie du Führer ; elles se contentaient d’accompagner leurs maris respectifs, car c’était le souhait de Hitler que les conjoints vivent ensemble là où c’était possible. À cet effet, il avait fait ajouter, lors de la reconstruction du Berghof, les chambres nécessaires pour que les assistants, etc., puissent trouver place avec leurs épouses.

Brandt avait lui-même épousé en 1934 une femme remarquable autant par la force que par la beauté de son corps, la championne de natation Anni Rehborn, alors que, dit-il dans le même rapport, elle connaissait Hitler depuis 1925. Il assimile la position de sa femme à celle de Frau Speer, dont elle était devenue l’amie et qui, comme elle, ne souhaitait pas « apparaître en pleine lumière ». Sans mettre en doute cette amitié, on peut s’étonner de ce rapprochement. Dotée d’un sens aigu de ses devoirs conjugaux2, Margarete Weber, épouse Speer, était la moins ouvertement nazie de toutes ces conjointes et celle qui, par excellence, pour reprendre le mot de Brandt qui s’applique mal à sa propre femme, était à Obersalzberg pour « accompagner son mari », sans éveiller chez Hitler, que l’on sache, le moindre intérêt. Notons que seuls les Speer avaient une villa dans les environs, ainsi que les Göring et les Bormann, à l’exclusion de tout autre ménage de ministre.

Il faut terminer ce chapitre par Henriette Hoffmann, pour une raison qui apparaîtra à la fin. Elle a certainement beaucoup compté dans la vie de Hitler. Il la rencontre lorsqu’elle a une dizaine d’années et la conseille dans ses lectures. Lorsqu’elle perd sa mère, atteinte d’un cancer, en juin 1928, Hitler, qui a vécu la même chose au même âge, lui tient la main pendant les obsèques1. Âgée de quatorze ans quand Geli arrive à Munich, elle en sait long sur sa relation avec son oncle. C’est précisément quelques mois après son suicide, à une époque où Hitler met de l’ordre dans sa vie en assemblant notamment le ménage Goebbels, qu’elle épouse Baldur von Schirach, chef des étudiants nazis et aussi, depuis peu, des Jeunesses hitlériennes (un titre créé pour lui le 30 octobre 1931). Avant d’observer la formation de ce couple, il faut conter un épisode de 1929 dont Henriette, âgée de seize ans au moment des faits, a été la seule à parler, dès 1956, qui n’a pas été démenti (il aurait pu l’être par son père) et qui cadre assez bien avec le comportement général de Hitler. Il lui aurait demandé, vainement, de l’embrasser. La scène se passe après une réception, Hoffmann est parti raccompagner des invités et elle est allée se coucher quand on sonne. Elle croit que c’est son père (mais quand il revient, plus tard, elle « entend la clé », ce qui sonne plus vrai), va ouvrir et tombe sur Hitler, qui dit avoir oublié sa cravache. Elle la lui donne, il reste planté devant elle et dit, la vouvoyant pour la première fois : « Ne voulez-vous pas m’embrasser ? » Elle refuse dans des termes que nous verrons un peu plus loin et il s’en va lentement après s’être donné un coup de cravache sur la main. Lorsque son père rentre, elle lui raconte l’épisode et il lui dit à la fois qu’elle se fait des idées (sa chemise et sa coiffure nocturnes seraient, dit-il, répulsives !) et qu’elle ne doit raconter l’affaire à personne1.

À lire les livres des intéressés, il ne saute pas aux yeux que Hitler ait trempé dans l’assemblage de ce couple. Henriette ne dit strictement rien des conditions de la rencontre. Quant à Baldur, il prétend l’avoir aperçue pour la première fois dans une rue de Munich en 1929, l’avoir classée dans l’instant parmi les « trois plus belles femmes » de la ville et avoir vainement tenté d’attirer son attention. Ainsi le chef des étudiants nazis aurait découvert par ses propres moyens, loin de toute politique, la fille du photographe de son vénéré Führer. Mais un peu plus loin, il raconte qu’un jour, défié par une organisation étudiante que la sienne avait, disait-elle, offensée, il s’apprêtait à se battre en duel quand Hitler, alerté par Henriette, avait mis son veto. Sans doute Baldur croyait-il que la jeune militante, alors employée (depuis 1930) dans le journal des étudiants nazis, était mue par des préoccupations politiques, car c’est Hitler en personne qui lui fit remarquer qu’elle avait fait cette démarche salvatrice « parce qu’elle avait peur pour lui2 » ! Veut-il nous signifier par là que, dans le service, il oubliait les sentiments3 ? Il ferait mieux, pour la connaissance historique, d’indiquer plus précisémentlachronologie de cette affaire et de dire notamment si elle précédait ou non la mort de Geli. Vu l’ordre de son récit, il semblerait que non. Ce serait un nouvel indice que Hitler, au lendemain de ce drame, met de l’ordre dans sa vie affective et dans celle des autres. On peut supposer que, déjà, l’entrée, en 1930, de la fille Hoffmann, âgée de dix-sept ans et jusque-là peu militante, dans la rédaction d’un journal nazi, devait quelque chose à la faveur hitlérienne. Tout cela suggère que le Führer joue un rôle actif, voire prépondérant, dans le mariage d’Henriette, tout comme, quelques mois plus tôt, il avait uni les Goebbels. Dans les deux cas, le mari fait partie du petit nombre des hommes qui détiennent un levier important pour lui gagner, en ce sprint final vers le pouvoir, le cœur des masses. Et, comme dans le cas de Rudolf Hess, il fait lourdement comprendre à l’un de ses collaborateurs qu’une adhérente du parti se consume pour lui et qu’il le verrait convoler d’un œil favorable.

Mais Henriette aime-t-elle ce conjoint ? Autant il est, lui, enthousiaste, dans les mémoires qu’il écrit en 1967 à sa sortie de prison, malgré les années et le divorce1, autant elle, dans son livre de 1956 comme dans celui de 1983, fait plutôt état d’une camaraderie que d’une passion. Même si elle se refuse à l’écrire et si on ne peut l’affirmer à sa place, il est possible qu’elle ait (malgré leurs vingt-quatre ans de différence) songé à épouser le Führer et se soit, comme Magda, rabattue sur l’un de ses proches quand l’issue de l’aventure avec Geli, qu’elle avait suivie de plus près que quiconque, l’eut convaincue que « l’oncle Adolf » ne se marierait jamais. S’il en est bien ainsi, la scène déjà décrite qui voit Hitler, lors du repas de noces, prêter la clé de la chambre de Geli à Henriette pour qu’elle se change (elle voulait passer une tenue de ski afin de partir en voyage de noces à la montagne dès la fin de la réception) est une illustration du sens de la cérémonie dont Hitler fait preuve au plus haut degré dans ses fonctions de chancelier, et dont nous avons déjà vu des illustrations dans sa vie privée, notamment à Bayreuth. Une toute jeune femme qu’il a en partie élevée, donnée par lui en mariage à celui qui dirige la « jeunesse allemande », dépouille le costume nuptial et découvre un corps pour lequel il n’est pas sans désir, au milieu des reliques de la nièce tant aimée et sacrifiée à la « mission ». Curieusement, si elle ne dit rien de son éventuel amour pour son mari, Henriette est tout aussi muette sur ce qu’elle a pu éprouver pour Hitler et sur ce que celui-ci lui a dit au moment de son mariage. Sur le premier point, nous devons nous contenter de ce qu’elle a pensé lors de sa maladroite tentative de l’embrasser :

Embrasser monsieur Hitler ! Je l’aime bien, [...] il m’aide quand je veux obtenir quelque chose de papa, leçons de tennis ou parties de ski avec les filles Müller. Mais embrasser ? « Non, s’il vous plaît, vraiment non, monsieur Hitler, cela m’est impossible ! »

Tout de même, elle nous la baille belle en disant qu’elle croyait ouvrir à son père, qui aurait dû avoir une clé et qui, d’ailleurs, dit-elle plus loin, en avait une ! D’autre part, une jeune fille bien élevée va-t-elle ouvrir la porte du logis, de nuit, en chemise ? À cet âge, cependant, il peut s’agir d’un jeu adolescent peu maîtrisé, qui ne prouve pas un sentiment profond. Mais quand on est la fille de Heinrich Hoffmann, est-il possible d’avoir des sentiments tièdes pour celui qui est en train d’enflammer tant de cœurs en Allemagne et qui vous traite affectueusement depuis vos dix ans ?

Sa vieillesse, à cet égard, ne dément pas son enfance. Elle écrit trois livres, entièrement ou largement consacrés au Führer. Mieux, elle s’y montre plutôt intuitive et, de tous les ouvrages sur le sujet, son Frauen um Hitler (1983), écrit à l’aide de ses souvenirs et de vastes lectures, est loin d’être le moins fiable. Certes, elle exagère la part des femmes dans le nazisme lorsqu’elle écrit :

Ce sont toujours les femmes qui aplanirent le chemin de Hitler, l’éduquèrent, lui donnèrent du courage et lui procurèrent des contacts importants1.

C’est là oublier le rôle, tant en matière d’éducation que de relations, des Eckart, Röhm, Hess, Haushofer, Chamberlain et bien d’autres. C’est aussi négliger le fait que, dans ses premières prises de contact avec Mussolini, une relation des plus formatrices, importantes et encourageantes, on ne voit pas apparaître de truchement féminin. Mais précisément, si Henriette surestime quelque peu le rôle de son sexe, ce n’est pas une marque de désintérêt ni de distance. Et quand elle écrit un peu plus loin : « Ce sont toujours les femmes qui lui redonnèrent courage2 », elle trouve la note juste, confirmée par notre enquête sur Winifred et Leni en particulier. Au point que l’on regrette qu’elle ne soit pas plus explicite et ne nous instruise pas sur des coups de cafard dont elle aurait été le témoin et, peut-être, l’infirmière. Elle touche juste aussi quand elle interprète les confidences sur ses rencontres féminines faites par Hitler lors des veillées du premier hiver sur le front russe :

Hitler se souvenait, dans ces sombres nuits d’hiver, de ce qu’il y avait eu dans sa vie de beau et de lumineux3.

Des sentiments envers Hitler plus ardents que ce qu’elle veut bien en dire tomberaient à point pour expliquer ceux, fort tièdes, qu’elle nourrissait à l’endroit d’Eva Braun et que résume cette épigramme de 1983 : « Avec Geli on était dans l’opéra, avec Eva dans l’opérette4. » Jusqu’au bout, elle la présenta comme une employée de son père qui « vendait des pellicules » alors que, illustrant de façon remarquable la possibilité, pour un travailleur, d’apprendre sur le tas, Eva était devenue dans cette boutique une photographe à la compétence amplement démontrée. Mais Henriette ne veut pas se souvenir qu’elle avait travaillé de moins en moins au comptoir et de plus en plus au laboratoire. Voilà qui tend à confirmer que cette épouse, qui n’avait jamais témoigné envers son mari de sentiments bien vifs et l’avait abandonné rapidement quand il eut été condamné à vingt ans de prison au procès de Nuremberg1, avait songé d’abord à convoler avec Hitler. Si c’est pour cette raison, et pour rester proche de lui, qu’après la mort de Geli elle épouse un dirigeant nazi, il n’est pas étonnant qu’elle accueille fraîchement une idylle, même secrète, du chef avec une insignifiante employée de son père, qui a profité de sa désertion pour occuper le terrain.

La crise se serait nouée en 1935, pendant le congrès de Nuremberg. Sans doute pour se faire pardonner les négligences qui avaient amené la tentative de suicide du mois de mai, Hitler avait amené Eva, qui figurait en bonne place dans la tribune. Ce fut, selon Julius Schaub2, l’occasion d’une scission dans l’entourage féminin du Führer : Angela Raubal et Henriette reprochèrent cette invitation à Hitler et la mère de Geli dut, on l’a vu, quitter précipitamment le Berghof. Cette affaire pourrait aussi avoir sérieusement refroidi les relations de Hitler avec Henriette. Les mémoires de Baldur comme les siens ne font pas état de beaucoup de rencontres avec lui, en dehors des manifestations officielles, dans la seconde moitié des années 1930, et le dirigeant qu’ils fréquentaient le plus, en privé, était Heinrich Himmler.

Peu après la déclaration de guerre, Baldur von Schirach quitte ses fonctions à la tête des Jeunesses hitlériennes1 pour entrer dans l’armée et, le 10 août 1940, se voit nommé en Autriche, où il est à la fois Statthalter (du pays) et Gauleiter (de Vienne). Le couple aime à parader dans les meubles des Habsbourg, cependant que Baldur aide le chef SS local, Adolf Eichmann, à repérer et à déporter vers l’est les 60000 Juifs encore présents à Vienne lors de sa nomination. Lorsque Hitler débarque le 25 mars 1941 pour parapher le pacte tripartite avec les représentants yougoslaves2, le dîner officiel est suivi d’une promenade nostalgique : Hitler montre à Henriette et à son mari divers monuments et paysages qu’il a jadis dessinés3. On se souvient qu’il venait de voir Leni Riefenstahl à Munich et de parler de l’avenir avec elle (les films qui devaient durer mille ans !). Nouvel indice que, dans les périodes critiques, il recherche des présences féminines familières pour se changer les idées, retremper sa résolution et ancrer le présent dans la continuité de sa « mission ».

C’est lors d’un séjour à Amsterdam, en 1943, qu’Henriette dit avoir pris conscience de la brutalité avec laquelle on traitait les femmes juives. Certains la soupçonnent d’avoir inventé cette histoire pour masquer le fait qu’à Vienne elle avait pu en voir tout autant et qu’elle y avait une part de responsabilité, au moins pour n’en avoir pas fait reproche à son mari. Mais, à Vienne, les nazis avaient opéré graduellement et « légalement » depuis 1938 tandis que, dans un pays occupé deux ans plus tard, où aucune loi sinon celle de la force n’autorisait une telle discrimination, il est évident que les arrestations et regroupements, suivant le sexe, des personnes arrêtées, assorties de l’ordre donné « aux aryens » de « rester en arrière1 », devaient être plus voyants et plus choquants. Toujours est-il que c’est de cette expérience hollandaise que, selon ses dires et ceux de plusieurs autres témoins, elle entretient Hitler, devant une brochette d’invités2 entourant la cheminée du Berghof, juste après qu’Eva s’est retirée pour la nuit, le 23 juin 1943.

Le dialogue suivant s’engage (il faut en croire l’intéressée car c’était une conversation particulière parmi d’autres, à voix relativement basse, du moins au début) :

- Vous arrivez de Hollande ?
-  Oui, c’est pour cela que je suis là, je voulais vous parler, j’ai vu des choses effrayantes, je ne peux pas croire que ce soit vous qui les ayez ordonnées... !
-  C’est la guerre.
-  Mais c’étaient des femmes, j’ai vu comme une troupe de femmes, j’ai vu comme elles étaient poussées, pauvres, sans secours, envoyées vers un camp. Je ne croyais pas qu’elles allaient revenir, on leur avait pris tous leurs biens, leurs familles n’existent plus...
-  Vous êtes sentimentale, Frau von Schirach. Qu’avez-vous à faire des femmes juives ?

Alors tous deux se lèvent et Hitler se met à crier. Sans doute surpris par une audace aussi rare et peut-être troublé par son ancien amour pour l’insolente, il s’explique d’une manière étrangement franche : lui qui ne parle jamais du meurtre des Juifs, et surtout pas devant des dames, le voilà qui déclare, en formant de ses mains deux coupes, que le sang de 10000 Allemands coule chaque jour et qu’il faut rétablir un « équilibre ». Le symbole est tout à fait lumineux : les mains si admirées du Führer forment un Graal qui recueille le sang allemand mais aussi, image fort peu wagnérienne, un contre-Graal de même dimension, rempli de sang impur et équilibrant l’autre.

Il ajoute qu’elle doit « apprendre à haïr », comme lui l’a fait. Elle réplique, citant l’Iphigénie de Goethe : « Je ne suis pas là pour partager la haine (mithassen) mais l’amour (mitlieben). »

Les Schirach quittèrent l’endroit plus vite que prévu et craignirent des représailles, qui ne vinrent pas. Il advint à Baldur de revoir Hitler pour des raisons de service (pour la dernière fois, dit-il, le 24 février 1945, à la chancellerie, déjà bien mal en point, de Berlin), mais ce fut la dernière entrevue entre « oncle Wolf » et sa chère Henriette.

Le récit de 1983 (dans Frauen um Hitler) est plus détaillé que celui de 1956 (dans Der Preis der Herrlichkeit), bien qu’il prétende le citer ! On peut supposer que la mémoire a un peu embelli les choses et attribuer à ce processus, par exemple, la citation de Goethe. Mais l’existence de l’algarade est incontestable, et c’est bien le plus important. Une citation inventée n’est pas pour autant sans intérêt. Elle peut, fût-ce rétrospectivement, résumer correctement un enjeu. En l’occurrence, Hitler arrive devant une contradiction : la guerre tourne tellement mal qu’il est bien obligé d’enrôler les femmes et de déformer non seulement leur apparence physique par des métiers qui risquent de les faire ressembler à Klara Zetkin, mais aussi leurs candides âmes en leur insufflant une haine dont il entendait, jusque-là, par des victoires éclair, les préserver. D’autre part, Henriette peut difficilement avoir inventé l’image des deux coupes dessinées par les mains de Hitler, et il ne semble pas qu’il y ait là une réminiscence littéraire. Or elle avait une bonne raison de taire cela en 1956, puisque le père de ses enfants était en prison et que l’espoir naïf d’une libération avant le terme de vingt ans était vivace, comme en témoignent de nombreuses pages du journal de Speer : l’information, que le procès de Nuremberg n’avait pas établie1, suivant laquelle Hitler avait révélé en toute clarté le génocide devant lui, n’était pas de nature à hâter sa sortie. Henriette prétend d’ailleurs, en 1956, que Baldur était absent lors de l’incident, et laisse ce point dans le vague en 1983 alors que, dans son propre livre, publié en 1967 peu après sa levée d’écrou, Baldur écrit qu’il était présent !

Si Henriette von Schirach est, que l’on sache, le seul être qui ait jamais reproché en face à Hitler le génocide des Juifs et si l’intimité de leurs rapports antérieurs rendait la chose encore plus méritoire, il faut bien constater que l’exploit est resté sans lendemain. Elle va se replier sur ses tâches familiales, se taire et tenter de se faire oublier, tant dans les derniers temps du régime que dans les premiers de l’occupation américaine. Au moins peut-on être sûr qu’elle n’a pas eu, comme tant d’autres, l’envie de tenir compagnie au Führer dans sa chute.

le 22 mai 2007



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