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Le Pen, Jospin et les autres




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Un historien se doit de donner son point de vue, même s’il n’est pas spécialiste de la période la plus contemporaine, lorsque son pays est l’objet de l’attention universelle en raison de ses moeurs politiques originales, comme c’est le cas périodiquement de la France, depuis quelques siècles.

Son histoire regorge de couples hauts en couleurs. Après avoir produit en même temps, ou à peu d’intervalle, la monarchie absolue et la philosophie des Lumières, les droits de l’homme et la terreur, la conscription et le code civil, le socialisme et le bonapartisme, la Commune et Boulanger, Maurras et le Front populaire, le pétainisme et le gaullisme, l’OAS et mai 68, allons-nous bientôt associer le repli identitaire matiné de nostalgie fasciste avec une conception rénovée de la démocratie ?

On permettra tout d’abord à l’historien de rappeler quelques faits qui lui semblent trop négligés par les commentateurs :

1) Le Pen, au premier tour de l’élection présidentielle, n’a pas gagné de voix ou, s’il en a gagné, en a perdu tout autant.

2) Le règlement de cette élection est spécial et très discutable : l’ouverture d’un deuxième tour de la compétition aux deux seuls candidats arrivés en tête au premier est une entorse à la démocratie, heureusement très rare. Elle a été voulue par de Gaulle en 1962, sans que l’opposition de l’époque, tout occupée à contester le principe de l’élection du président au suffrage universel direct, accorde une attention suffisante à ses modalités. Sans cette clause, on parlerait à propos de Jospin d’une "performance très médiocre" et non d’une déroute.

3) La catégorie sociale à laquelle j’appartiens, celle des enseignants, traditionnellement acquise au parti socialiste et très hostile au Front national, a boudé plus que de coutume le vote Jospin pour deux raisons principales :

+le fait que les académies de Bordeaux et de Paris, regroupant environ le tiers de la profession, étaient en vacances (en raison de la mort, en mars 1974, du président Pompidou, amenant à fixer l’élection présidentielle à la fin d’avril, avec le risque qu’elle survienne pendant les vacances scolaires de Päques -ce qui ne s’était jusque là produit qu’en 1995). On peut certes, si on est en voyage, voter par procuration, mais la nécessité de faire deux démarches au lieu d’une induit une hausse automatique de l’abstention... et celle des enseignants suffit à rendre compte des 0,6% de voix séparant Jospin de Le Pen.

+le fait que Jospin ait pris comme ministre de l’Education le très grossier Claude Allègre, exprimant dès sa prise de fonction une vive hostilité envers le corps enseignant et la réaffirmant, malgré quelques répits tactiques, jusqu’à ce qu’il soit chassé au bout de trois ans par des grèves et des manifestations d’ampleur croissante. Il est peut-être, dans l’histoire politique de la planète entière, le seul ministre qui ait insulté ses fonctionnaires d’un bout à l’autre de sa charge et cela laisse nécessairement des traces, d’autant plus nuisibles à Jospin qu’Allègre passait et passe encore pour l’un de ses plus proches amis.

On voit que le rappel de ces données, s’il contribue à expliquer le résultat du scrutin, ne tend nullement à excuser sa principale victime. En tolérant un règlement qui gêne l’expression de la diversité des opinions au premier tour et un calendrier défavorable à l’exercice du droit de vote, le parti socialiste a fait une infidélité certaine à la démocratie (la droite qu’on appelait classique, et qu’on dit aujourd’hui républicaine, est responsable au même titre de cet état de choses, mais elle s’est accommodée du suffrage universel sans prétendre, et heureusement, l’avoir inventé). En nommant et en maintenant Allègre, Jospin a sans doute calculé que, les parents d’élèves étant plus nombreux que les enseignants, il était de bonne guerre électorale de faire croire que les échecs du système éducatif étaient dus à ses pédagogues... quitte à récupérer les voix de ceux-ci au second tour.

Le même mépris de l’électorat, qui doit beaucoup sans doute à la formation des énarques et qui est largement commun aux gouvernants des deux bords, s’est révélé dans l’incapacité de Chirac et de Jospin à s’affirmer clairement de droite ou de gauche et dans leur propension à concentrer le débat, ou à le laisser se concentrer, sur des questions certes graves mais secondes, comme les scandales financiers où baigne Chirac, la dissimulation d’un passé militant sectaire et conspirateur de la part de Jospin, et bien sûr l’insécurité, dans la définition très étroite qu’on a donnée de ce mot.

Il semble que l’électorat de Le Pen se soit largement renouvelé, ce qui n’est pas très rassurant pour le second tour. Des études montrent qu’il a progressé chez les jeunes, les ouvriers et les personnes âgées, ce qui veut dire qu’il a perdu des voix chez les actifs des couches moyennes et supérieures. Or, comme ceux-ci n’ont pas, en général, un penchant très prononcé pour Chirac, il est possible que, s’ils s’agacent de tous les soutiens de gauche que récolte le patron du RPR, un bon nombre se remettent à voter Le Pen, ou le fassent pour la première fois. Si la défaite de ce dernier reste probable et si elle est évidemment souhaitable, le résultat du 5 mai pourrait être beaucoup plus serré que les sondages, pour l’instant, ne l’indiquent. Et un score élevé donnerait à Le Pen d’amples moyens pour déstabiliser le prochain gouvernement, quel qu’il soit.

Alors il faut, sans démagogie, mesurer à sa juste valeur la réaction massive des jeunes, en particulier des lycéens, à l’annonce de la présence de Le Pen au deuxième tour, et souhaiter qu’à leur exemple les aînés se mobilisent encore davantage... à condition que tout cela ne soit pas un feu de paille mais, dans la meilleure tradition politique du pays, le début d’un mouvement qui aide l’humanité à s’orienter dans les tribulations qui l’attendent. La dépolitisation des années 1980-90 est à la fois un phénomène français, enraciné dans la fameuse "déception" de 1983, lorsque le gouvernement de Mitterrand a tourné le dos à son programme économique pour reprendre celui de Raymond Barre, désavoué deux ans plus tôt par les électeurs, et un phénomène mondial, contemporain du triomphe apparent du libéralisme. Les jeunes qui clament leur soif de voter, les adultes qui regrettent leurs démissions de naguère sont-ils décidés à combattre frontalement la misère et le sous-développement, où qu’ils soient ? Si leur élan retombe, les partisans de l’exclusion, de quelque drapeau qu’ils s’affublent, ont encore de beaux jours devant eux.

Quant aux modalités de la lutte, je voudrais, en utilisant ici plus précisément ma compétence d’historien, mettre en garde contre les rapprochements simplistes entre le passé et le présent. Unique biographe français de Hitler, et l’un des rares (avec l’Américain John Lukacs) à lui reconnaître un immense talent politique, j’ai pris depuis longtemps l’habitude (dont je fais état ici publiquement pour la première fois), de comparer sa personnalité avec celle de Le Pen. Les traits communs ne manquent pas. Le plus frappant est leur aptitude à se faire oublier, pour surgir en position de force lors des échéances importantes. Il ne me paraît pas impossible que le plus jeune ait passé beaucoup de temps à étudier les actes et les discours de l’aîné. Mais je déconseille vivement à ses adversaires de l’affirmer comme une certitude et d’orner le portrait de Le Pen, au propre ou au figuré, d’une moustache carrée ou d’une croix gammée. Reprochons-lui ce que nous pouvons prouver. Le "point de détail" et le "Durafour-crématoire", à la fin des années 80, montrent qu’à cette époque il avait au moins un penchant pour l’outrage antisémite et la négation des chambres à gaz. De même, son discours de 1996 sur l’inégalité des races peut à bon droit lui être reproché, à condition de le dater. Aujourd’hui il prend grand soin de s’entourer, au moins un peu, de Juifs, anciens déportés de préférence, mais aussi d’Arabes, de Noirs et de handicapés : autant d’entorses à l’éthique nazie que Hitler, si démagogue, opportuniste et manipulateur qu’il fût, ne se serait jamais autorisées, pas plus qu’il ne se serait dit "socialement de gauche" -un mot qu’il ne savait prononcer qu’avec le plus profond dégoût. Alors, acceptons que l’histoire ait avancé, que nos valeurs aient gagné en audience, et critiquons les gens de maintenant dans des termes de maintenant, sous peine de leur donner des auréoles de martyrs et des milliers de bulletins de vote.

Evitons donc l’insulte pure et simple, surtout si elle est méritée, car alors pourquoi se priver d’argumenter ? Toute assimilation au Führer, à moins qu’il ne soit pris la main dans le sac, permet à Le Pen de hurler à l’injustice, mais aussi de plaider qu’on ne trouve rien à redire à ses propositions. Et il est bien vrai que son mot d’ordre central, la "préférence nationale", n’est pas très aisé à contester. Comment nier qu’un gouvernement doive avant tout se préoccuper de ses ressortissants ? Or c’est bien là qu’il faut porter le fer, en prônant un patriotisme ouvert sur l’avenir, en montrant que la communauté nationale se construit en s’enrichissant d’apports extérieurs et que refuser, par exemple, les allocations familiales aux enfants d’immigrés, ce serait travailler nous-mêmes à ce que cette main-d’oeuvre, que notre propre démographie rend utile et sans doute pour longtemps, soit plus exposée à l’échec scolaire et à la délinquance, voire à la prostitution.

La démocratie a partie liée avec la fin des violences, physiques ou verbales, et de toutes les justices qu’on se fait soi-même. En bornant la critique du Front national à ce qu’il est, dit et fait vraiment, nous la rendrons beaucoup plus efficace.

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François Delpla, le 30 avril 2002



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