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Dialogue avec les oeuvres

Et le bunker était vide



Un livre de Fabrice Bouthillon



éditions Hermann, 2007

Voici un petit ouvrage dense et stimulant.

Philippe Burrin disait récemment (en 2003, lors de ses conférences du collège de France qui ont donné lieu à la publication intitulée Ressentiment et apocalypse) qu’on ne lisait pas assez les textes de Hitler. Une lacune largement comblée ici, à propos des testaments, public et privé, dictés par Hitler à Traudl Junge dans la nuit du 28 au 29 avril 1945. C’est comme cela qu’il faut travailler, et l’entreprise est d’autant plus prometteuse qu’elle est collective : l’auteur, qui enseigne à l’université de Brest, étudie ces testaments tous les ans en deuxième année de DEUG, dans le cadre d’une histoire des totalitarismes, et il met un certain nombre de ses étudiants en bonne place dans les remerciements.

Il commence par critiquer tous ses devanciers, sans en exclure votre serviteur, d’avoir peu et souvent mal parlé de ces textes. C’est, en général, bien envoyé, surtout en direction de Trevor-Roper, qui n’y voit qu’éructations essoufflées et impuissantes (en ce qui me concerne, je préciserai que l’importance et l’originalité de ces pages ne m’ont pas échappé mais que leur commentaire détaillé ne s’imposait pas dans un ouvrage de 400 pages traitant de toute la vie de leur auteur ; au demeurant j’y répète assez souvent, ainsi que dans mes autres ouvrages, que j’ouvre des pistes que je n’ai pas le loisir d’explorer à fond : un appel entendu, du moins ici).

Un petit reproche : ces textes ont, dit l’auteur, été négligés au profit des "propos de table" de Hitler, et notamment, toujours d’après lui, de ceux qui datent de 1945 et sont apparus à la fin des années 50, sous le titre, qu’il estime frauduleux, de "Testament politique de Hitler". Et de charger, fort lourdement, François Genoud, le banquier suisse "interlope" qui s’est accaparé les droits des textes hitlériens, sans hésiter, insinue-t-il, à les modifier. A cela je réponds qu’abondance de biens ne nuit pas, que tous ces textes ont été pareillement négligés et commencent à sortir de leur hibernation grâce à des auteurs comme Burrin et Husson, que le jeune Helvète admirateur des nazis a bel et bien été chargé par eux de la destinée de ces Ecritures et que, chaque fois qu’on peut pratiquer un recoupement, il apparaît qu’il les a éditées avec une scrupuleuse exactitude. En outre, le Testament politique publié en 1959 n’a rien à voir avec les "propos de table" et se présente bel et bien sous une forme testamentaire : au lieu de propos notés à la volée par des secrétaires, il apparaît que Bormann lui-même a été expressément convié à enregistrer des déclarations politiques de fond, sur les causes de la guerre et son déroulement.

Le commentaire se déploie suivant deux axes successifs : la stratégie, puis la théologie. Fabrice Bouthillon fait justice du préjugé suivant lequel Hitler était à la fin de sa vie un zombie qui ne contrôlait plus rien. Ses actes sont, à condition de les observer attentivement, d’une grande logique, en continuité avec tout son système. En cet avril ultime, il poursuit les efforts entrepris dès 1941, sinon pour gagner la guerre, du moins pour ne pas la perdre, en brisant la coalition adverse. Sans trop s’avancer, en faisant grand usage du peut-être et du conditionnel, Fabrice Bouthillon -à l’opposé, même s’il n’en fait pas la remarque, de la grande majorité des biographes et notament de Kershaw- trace une continuité entre les efforts de Göring pour approcher les conservateurs britanniques via la Suède dès 1939, le vol de Rudolf Hess, les tractations de Peter Kleist en 1943 pour une paix séparée avec Staline qui pourraient prolonger des approches de 1941, et, enfin, les multiples intrigues des SS, Himmler en tête, pour échanger des Juifs ou d’autres déportés contre la paix avec l’Occident, jusqu’aux derniers jours du Reich.

Le Testament politique du 29 avril s’inscrit dans la stricte continuité de ces efforts, notamment lorqu’il instaure une succession bicéphale : jouant de son propre cadavre pour débloquer la situation, Hitler nomme Dönitz chef de l’Etat, et Goebbels chancelier. L’un chargé (implicitement) de négocier avec les Occidentaux, l’autre avec les Soviétiques. Ici, il me semble que l’auteur commet une erreur. Le titre de chancelier lui paraît, dans la thématique nazie, plus important, en sorte que Hitler privilégierait l’entente avec l’Est et serait donc "tombé à gauche". Je crois tout au contraire que, des deux, seul Dönitz a un peu de champ, Goebbels étant coincé dans Berlin et réduit à mendier, sans grand espoir, un armistice auprès de Joukov pour donner à son gouvernement une chance d’exister et d’abord une reconnaissance. Si Hitler, comme nous le pensons tous deux, manoeuvre habilement jusqu’au bout, a-t-il pu se faire à cet égard la moindre illusion ? La manoeuvre est autre : Goebbels doit échouer et, ce faisant, laisser le champ libre à Dönitz, pour une politique un peu moins hitlérienne -mais tout de même reliée au nazisme par le fait que c’est Hitler qui a nommé l’amiral.

J’en chercherai la preuve chez Himmler. Si on suppose, comme Fabrice Bouthillon, qu’il n’agit nullement en électron libre cherchant à sauver sa peau, et son mouvement SS, mais en étant missionné par ce Führer qu’il admire et s’efforce de prolonger, il faut être attentif au fait qu’il se précipite auprès de Dönitz et que celui-ci ne lui fait pas mauvais accueil... bien que l’un soit mis au pinacle, et l’autre voué aux gémonies, par le Testament. Pour reprendre la formule de Péguy sur Kant, Goebbels a les mains pures mais n’a pas de mains, tandis que Himmler, désavoué, est disponible pour une trahison apparente qui sauve ce qui peut l’être.

Ce livre est le premier qui s’approprie mon travail sans le piller et en essayant de le prolonger, dans des directions qui intéressent l’auteur, sur lesquelles je ne le suivrai pas nécessairement mais qui méritent d’être explorées. Il en va ainsi de sa façon de considérer le nazisme comme un "centrisme", et d’appliquer semblable traitement à tous les totalitarismes : la Révolution française aurait scindé le champ politique, en France, en Allemagne et dans bien d’autres contrées, entre des forces de droite élitistes et des forces de gauche démocratiques, et Hitler, aussi bien que Staline ou Mussolini, tenterait de réconcilier les contraires.

Pourquoi pas ? Il faudra en causer. A priori, ma réflexion est plus pragmatique... et prête à notre personnage plus de pragmatisme : je vois Hitler comme un traumatisé de 1918, qui bricole en hâte (mais bien sûr en fonction de sa culture personnelle) une mystique pour expliquer la défaite et tracer le chemin de la revanche, sans se lier à aucun système. Ainsi il ne veut tomber ni à droite ni à gauche... ni au centre, mais assurer à l’Allemagne la meilleure survie possible, et cela passe évidemment par le capitalisme de la RFA plutôt que par l’austérité stalinienne.

L’aspect théologique est donc celui que je considère avec le plus de distance, ce qui ne veut pas dire sans curiosité. Hitler, l’Antéchrist ? Je ne suis pas sûr que nous soyons toujours, ici, dans l’histoire, et non dans la foi. L’affaire m’intéresse cependant, sous trois angles : d’une part, Hitler, qui se voulait porteur d’une mission donnée par la "Providence" et que résume le mot d’ordre "effacer 2000 ans de christianisme", a pu au moins par moments, pour se donner le moral, se voir en Antéchrist ; d’autre part il a pu vouloir utiliser ce thème, quoique de manière implicite, pour rallier des foules imbibées de christianisme ; enfin, il a pu s’en inspirer inconsciemment.

Faut-il, comme l’auteur le fait en bonne place, puisqu’il s’agit du titre du livre et de sa dernière phrase, aller jusqu’à dire que l’incinération ordonnée de son corps avait pour fonction d’imiter le "tombeau vide" du matin de Pâques, pour favoriser la résurrection ? J’ai tout de même ici tendance à privilégier une interprétation pratique : il voulait tout bonnement que ses restes échappent complètement à l’ennemi.

le 16 juin 2007



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