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Livre "Nuremberg face à l’histoire", chapitre sur Katyn



non, le tribunal n’a pas avalisé la version soviétique !



Chapitre 22

Katyn

Commis en mars-avril 1940 en application d’une décision du bureau politique du parti communiste soviétique datée du 5 mars, le meurtre, par une balle dans la nuque, de plus de 10 000 officiers polonais faits prisonniers lors de l’avance de l’Armée rouge en septembre 1939, avait été révélé au monde par Goebbels en avril 1943, à la suite de la découverte d’un charnier proche de Smolensk, dans la forêt de Katyn, par les forces d’occupation allemandes. Le gouvernement polonais en exil à Londres avait saisi la balle au bond et son chef, le général Sikorski, avait demandé d’un ton peu amène des explications à Staline. Il avait, il est vrai, de bonnes raisons de lui attribuer le crime : les prisonniers de guerre polonais détenus en URSS avaient en effet été libérés peu après l’attaque allemande contre ce pays et le plus gradé d’entre eux, le général Anders, les avait réunis en une armée qui était partie se battre aux côtés des Britanniques. Mais il manquait plus de 10 000 officiers, et Moscou tardait à expliquer leur disparition.

Ces morts sont dus certes, en dernière analyse, à la barbarie nazie, sans laquelle il n’y aurait pas eu d’invasion de la Pologne en septembre 1939, ni d’un côté ni de l’autre. Et comme, entre-temps, le soutien des Occidentaux à ce pays ne s’était manifesté que par une déclaration de guerre, dépourvue de tout effet en dehors d’une installation statique sur la frontière franco-allemande, on peut concevoir l’angoisse mortelle de Staline. En mars 1940, il n’était pas, pour une fois, paranoïaque lorsqu’il craignait une visite peu amicale de l’auteur de Mein Kampf et il pouvait à bon droit se demander si, avant l’éclatement véritable de la guerre à l’ouest, quelque Etat polonais croupion, reconstitué à l’occasion d’une paix de résignation, n’allait pas tôt ou tard, perdu pour perdu, se venger sur la seule URSS et accepter de servir d’avant-garde aux hordes nazies en quête d’espace vital : voilà qui pourrait expliquer, et qui explique probablement, la panique irréfléchie et unique dans sa carrière qui le poussa à assassiner en quelques semaines une caste militaire étrangère qu’il détenait depuis des mois, d’une manière à la fois totalitaire et sélective, puisque ce ne furent que les camps de prisonniers situés les plus à l’ouest qui furent ainsi liquidés. Aurait-il craint qu’au lendemain de son traité de paix avec la Finlande les événements se précipitent au point qu’il n’ait même plus le temps de les évacuer [1] ?

Seulement, ce n’est pas en dernière analyse que, dans son simplisme de vainqueur, Staline entendait attribuer ces morts à Hitler, mais en première ! Il eut tôt fait de répondre aux communiqués de Goebbels qu’il n’y avait là que provocation grossière, de la part des bandits nazis, pour diviser leurs adversaires, et que ces cadavres, trouvés sur un territoire occupé depuis deux ans par l’Allemagne, ne pouvaient y avoir été abattus que par elle. Puis l’URSS produisit une théorie suivant laquelle, précisément, l’avance allemande de juin 1941 avait été trop rapide pour permettre le repli des camps, et qu’on les avait abandonnés en l’état.

Il n’est peut-être pas non plus très avisé de faire reproche à Staline d’avoir voulu utiliser le procès de Nuremberg pour blanchir ce crime en le germanisant à jamais, grâce à l’approbation explicite ou non de la version soviétique par les trois autres puissances. Comme toujours en histoire, avant de prêter à quelqu’un des calculs retors, il convient de se demander s’il n’a pas été mû par l’urgence et la nécessité. Ce qui lui importait alors plus que tout, c’était de consolider sa mainmise sur les pays d’Europe centrale qu’il était en train de convertir en « démocraties populaires ». Or ne pas évoquer Katyn lors du procès des grands criminels allemands, c’eût été reconnaître implicitement sa culpabilité, et déchaîner instantanément (c’est-à-dire en août 1945, lors de l’établissement de l’acte d’accusation), à un moment où rien n’était consolidé, de terribles accusations dans les milieux polonais en exil. Inscrire Katyn dans l’acte, avec l’accord des trois autres « Grands », c’était avant tout gagner (puisque tout le monde songeait à un procès assez bref) de précieuses semaines.

Quant à accuser les trois autres parties de complaisance pour avoir laissé inscrire cette accusation, et en faire, comme beaucoup, « une tache » sur le procès, c’est aussi aller un peu vite en besogne. Quatre pays mettaient sur la table des crimes commis sur leur territoire ou dans les zones qu’ils contrôlaient et c’eût été une bien mauvaise méthode que de se lancer, à ce stade, dans des contestations. On pouvait tout au plus demander aux Soviétiques s’ils étaient bien sûrs de ce qu’ils avançaient et s’ils pouvaient le prouver. Ainsi fut fait à en croire Taylor, témoin oculaire :

(...) Les autres procureurs pressèrent Rudenko de renoncer à cette charge qui, quelle que soit la vérité, donnerait à la défense allemande le droit de la contester et, ce faisant, d’impliquer dans des atrocités abominables l’une des puissances qui conduirait le procès. Mais le procureur soviétique ne voulut rien entendre et j’eus la conviction que ses supérieurs estimaient que le fait de ne pas formuler cette accusation revenait à reconnaître la culpabilité des Soviétiques. Les autres procureurs firent nettement comprendre à Rudenko qu’ils lui laissaient l’entière responsabilité d’étayer l’accusation .

Quand le vin est tiré il faut le boire et la présentation soviétique des preuves aborda la question de Katyn, par la voix du procureur général adjoint Pokrovsky, le 14 février 1946. Il accumula pendant de longues minutes les contre-vérités. Stahmer, avocat de Göring, exprima des réserves le 8 mars et proposa l’audition de témoins allemands. Après la présentation et l’étude d’une requête écrite, la chose revint en discussion le 11 mai et, chacun s’obstinant, un débat fut programmé pour le 1er juillet. On ne sait si la mort de l’avocat général soviétique ND Zorya, le 23 mai, sobrement attribuée par le communiqué à un accident pendant la manipulation d’un revolver, est ou non liée à cet échec. Toujours est-il que les deux jours d’audience consacrés à la question au début de juillet tournèrent à la confusion de l’accusation. Entre autres amères surprises, elle vit arriver comme témoin à décharge un officier allemand, le colonel Ahrens, qui n’était pas arrêté et venait volontairement défendre son honneur, car il était nommé parmi les bourreaux en chef dans la version soviétique. En bonne logique, l’accusation s’étant effondrée, le verdict ne dit rien sur Katyn.

Cette déconfiture n’empêchera pas un grand nombre de détracteurs du procès d’insinuer que celui-ci avait avalisé la version soviétique, et parfois même de le clamer ouvertement [2].

présentation du livre

François Delpla, le 19 octobre 2007

[1] Cette interprétation du massacre de Katyn en fonction de la date de l’ordre d’exécution, coïncidant avec les prémisses de la paix soviéto-finlandaise, est la seule disponible et elle n’est pas contestée, alors qu’elle a été esquissée dès 1993 : cf., du même auteur, Churchill et les Français, Paris, Plon, 1993, rééd. Ostwald, Polygone, 2000.

[2] De bons exemples en sont hélas fournis par le premier colloque historique, tenu à Caen en 1995 (cf. Wieviorka, Annette, dir., op. cit.). On y trouve l’ambiguïté p. 19 et la contre-vérité p. 48. Mais, p. 145 à 155, la communication d’Alexandra Viatteau, intitulée « Comment a été traitée la question de Katyn à Nuremberg », respecte les faits. Tout en accusant les puissances anglo-saxonnes d’« indolence politique » pour n’avoir pas prononcé une condamnation en bonne et due forme du crime contre l’humanité commis par leur allié oriental, elle souligne le rôle bénéfique du tribunal, notamment en écrivant que le romancier Alexis Tolstoï, après avoir été un membre docile de la commission soviétique qui avait conclu à la responsabilité allemande, fut envoyé comme journaliste à Nuremberg et « put donc voir de tout près comment la fiction mensongère est balayée par la justice et le droit. »



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