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Mandel et Reynaud



inédit



Paul Reynaud, après la guerre, s’est construit un personnage et a trouvé un public complaisant. Il aurait été tout bonnement le Clemenceau de la Seconde Guerre mondiale, ou le Churchill français. Ce sont les peuples qui auraient différé : les Français de l’an Quarante n’auraient pas valu leurs devanciers de 1918, ni leurs contemporains d’outre-Manche. D’ailleurs, au milieu des années trente, Reynaud avait été le principal soutien politique du jeune officier Charles de Gaulle dans sa campagne pour la création de divisions blindées puis, une fois au pouvoir, l’avait fait entrer (le 5 juin) dans son gouvernement, une position sans laquelle son geste du 18 juin aurait eu beaucoup moins d’écho. Si on ajoute à cela son hostilité aux accords de Munich signés par son prédécesseur Daladier en septembre 1938, on peut effectivement voir Reynaud comme un docteur-miracle et porter tout le blâme sur une classe politique qui l’aurait appelé trop tard. Reste à savoir pourquoi il a laissé de Gaulle relever seul le drapeau, approuvant la nomination de Pétain et, par là même, la demande faite à l’Allemagne des conditions d’un armistice.

On évoque alors sa fatigue... et son entourage, notamment affectif : c’est la comtesse de Portes, sa compagne (qui, bien qu’ils vécussent maritalement en attendant pour convoler le prononcé de leurs divorces respectifs, sera traitée de « maîtresse » par tous les détracteurs de l’ancien président du conseil, beaucoup de ses amis et quelques historiens... fussent-ils par ailleurs polis), qui aurait recruté de mauvais conseillers et l’aurait poussé, finalement, à s’effacer devant le vieux maréchal. Bref, si en dehors d’un petit cercle d’admirateurs on n’héroïse pas Reynaud, on en fait volontiers un homme lucide et bien intentionné, mais un peu faible au moment décisif.

Pourtant, lorsqu’on étudie sa carrière en parallèle avec celle de Georges Mandel, on voit poindre des faiblesses plus anciennes. A divers moments, la résolution antinazie de l’élu du Médoc apparaît mieux trempée que la sienne. Ainsi, Mandel interpelle le gouvernement sur la question allemande dès le second semestre de 1933 (Hitler étant au pouvoir depuis le 30 janvier). Le député Reynaud, lui, ne s’émeut du regain de l’agressivité germanique qu’à partir de mars 1935 ; encore le fait-il, au début, par le biais de la tactique militaire et sous l’inspiration du lieutenant-colonel de Gaulle, dont il vient de faire la connaissance. Son premier discours de politique étrangère après l’avènement de Hitler, prononcé le 27 décembre 1935, ne porte pas principalement sur les ambitions de l’Allemagne mais sur celles de celles de l’Italie. Et il appelle moins au regroupement contre Hitler qu’à la préservation d’une solidarité sans faille avec la Grande-Bretagne, censée offrir une assurance tous risques... en raison du fait que Hitler, dans Mein Kampf, a dit qu’il voulait séparer les deux puissances ! Il ne s’agit guère, dans ce contexte, d’une leçon d’intransigeance, car c’est avec une Angleterre dite « apaiseuse », c’est-à-dire accordant progressivement à Hitler toutes ses revendications sous prétexte de sauver la paix, qu’il s’agit d’unir son sort.

C’est encore Mandel qui, dans l’été de 1936, reproche vigoureusement à Churchill la position de son gouvernement, dont pourtant il n’était pas membre, lors de la remilitarisation de la Rhénanie, en mars précédent. Lorsque Hitler a avancé son armée dans cette zone frontalière démilitarisée par le traité de Versailles (ce qui permettait aux armées françaises d’envahir rapidement l’Allemagne si elle s’en prenait à l’un de ses voisins d’Europe centrale, tous plus ou moins liés à la France), il n’a agressé personne, aux dires de la presse londonienne, et il n’y avait donc pas de quoi réagir militairement. Or Mandel, lui, était ministre et il avait tenté de pousser à une action militaire, parfaitement autorisée par les traités, son chef de gouvernement, Albert Sarraut, et son ministre des Affaires étrangères, Pierre-Etienne Flandin. L’Angleterre avait vigoureusement dissuadé la France, en prônant un simple recours devant la Société des Nations, et Churchill avait cautionné cette position, tout en disant que Londres devait peser de tout son poids pour que la SDN ordonnât aux régiments allemands de repasser prestement le Rhin. Ce qui ne fut pas fait, Hitler étant passé maître dans l’art de faire traîner les discussions. Churchill, venu à Paris en août, trouve un Mandel à la fois amer et pessimiste .

Cependant, comme Churchill, Mandel n’est pas homme à désespérer et c’est lui, bien plus que Reynaud, qu’on retrouve à la pointe de l’action quand les convoitises hitlériennes refont parler d’elles, après une pause apparente de deux années. Alors que l’Allemagne met la main sur l’Autriche (février-mars 1938), il est question, en France, d’un gouvernement d’union nationale pour relayer le Front populaire à bout de souffle. C’est Mandel qui lance l’idée d’un cabinet Blum allant « de Thorez à Paul Reynaud » (c’est-à-dire des communistes à la droite antinazie) -de même qu’en politique extérieure il est l’un des tenants les plus vigoureux d’une alliance entre la France, la Grande-Bretagne et l’URSS. Voilà encore une occasion perdue -moins connue que celle de la Rhénanie. On voit même, fait inouï dans les annales parlementaires, Léon Blum, dirigeant du parti socialiste et chef désigné du gouvernement, réunir et haranguer les parlementaires de la droite (que Mandel avait inlassablement travaillés, en leur disant qu’on pouvait allier une politique intérieure conservatrice -revenant, au nom de la patrie en danger, sur certaines conquêtes sociales du Front populaire- à une politique extérieure de gauche).

La droite finalement refusa ses services et on eut un gouvernement Daladier sans socialistes mais pourvu d’une petite aile droite -formée essentiellement de Mandel, aux Colonies, et de Reynaud, à la Justice puis aux Finances. Le type même du gouvernement « décidé à ne rien décider », sinon une accélération du réarmement, conçu comme une assurance tous risques, assorti d’une mise au pas brutale du mouvement ouvrier. Tout était mis en œuvre pour que Hitler apparût, aux yeux des grévistes victorieux de juin 1936, comme un simple prétexte agité par le patronat pour refaire le terrain perdu. Et la reculade de Munich n’était pas de nature à dissiper cette impression. Pendant cette crise encore, Mandel se met beaucoup plus en avant que Reynaud et pose des actes qu’on peut qualifier de churchilliens, par exemple lorsqu’il converse avec les ambassadeurs dans des termes que désapprouverait de toute évidence son ministre des Affaires étrangères, Georges Bonnet : ainsi a-t-il de toutes ses forces, par l’intermédiaire de l’ambassadeur Osusky, poussé le gouvernement tchécoslovaque à refuser, à propos des populations germanophones des Sudètes que Hitler prétendait défendre contre la dictature des Tchèques, les compromis que voulaient lui imposer Daladier et Bonnet, dans le sillage de la mollesse britannique déjà évoquée.

Pendant toutes ces années, Mandel apparaît comme la conscience de Reynaud. Il ne l’est pas moins lorsque la guerre est déclarée. Mais ceci est une autre histoire.

dossier Reynaud

le 3 janvier 2008

Pour approfondir : "Churchill et les Français", Ostwald, POlygone, 2000 ; "L’appel du 18 juin 1940", Paris, Grasset, 2000.



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