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Daladier prêt à renier la déclaration de guerre



Un nouvel éclairage sur la période de Montoire (inédit)



Dans le Journal de captivité de Daladier, en librairie depuis 1991, le récit qui suit semble n’avoir guère été remarqué.

L’ancien président du conseil français (d’avril 1938 à mars 1940), qui avait aussi occupé le ministère de la Guerre avant, pendant et après cette présidence (de juin 1936 au 18 mai 1940), tient un journal à partir de son arrestation par le gouvernement de Vichy, le 6 septembre 1940.

Non seulement, au début, le principal chef d’accusation brandi contre lui est d’avoir déclaré la guerre, un reproche fait aussi, bien entendu, aux « bellicistes » Mandel et Reynaud, par voie de presse sinon dans les formes prévues par la loi, mais Daladier, sous une double pression germanique et vichyssoise, est bien près de plaider coupable.

Assez curieusement, lui qui notait le quotidien, il s’en abstient du 1er octobre au 15 décembre, dates entre lesquelles on ne trouve que deux entrées : une philippique très générale du 8 octobre contre les généraux français et surtout, le 7 novembre, le long récit d’une tentative de chantage mettant en scène, essentiellement, Laval, Abetz et Pétain.

Laval a eu, longtemps après Fénelon, sa Madame Guyon, que Daladier présente comme une « amie très personnelle » du vice-président du conseil. Elle prend contact le 16 septembre avec une demoiselle Lucienne Mollet, qui a servi Daladier pendant des années comme secrétaire [1] ; elle lui demande d’aller voir son ancien patron à Chazeron le 23 septembre et, comme la chose se passe en zone occupée, se fait fort de lui fournir les autorisations nécessaires. Mme Guyon possède d’ailleurs un laissez-passer, en langue allemande, prescrivant aux autorités d’occupation de la traiter comme un officier de la Wehrmacht. Cependant, bien que Mlle Mollet ait accepté d’aller voir Daladier, elle ne lui donne pas signe de vie avant le 2 octobre, jour où elle lui téléphone. Entre-temps, Mlle Mollet a été prise en main par Ernst Achenbach, « de l’ambassade d’Allemagne à Paris », note Daladier avec justesse : en fait, il s’agit d’un des tout premiers collaborateurs d’Abetz, et leur collusion se poursuivra après 1945. Laissé en liberté alors que son patron est ramené en France pour être jugé, conformément aux accords interalliés, sur le lieu de ses forfaits, Achenbach aide Abetz à présenter son ambassade de la rue de Lille comme une officine quasiment antinazie, et en tout cas pro-française ; fort de la réputation de francophilie qu’ils s’est forgée à cette occasion, il briguera, au début des années 70, un siège de commissaire européen et sera l’une des plus remarquables victimes de l’action du couple Klarsfeld : Serge et Beate ne demanderont pas la mise en jugement de ce fin renard qui a échappé à toute poursuite, mais feront admettre que les institutions communautaires ne se grandiraient pas en lui assurant une fin de carrière en apothéose.

La besogne à laquelle il se livre auprès de Mlle Mollet, qu’il emmène en week-end à Trouville en compagnie de Jean Jardin, lui aliénerait à coup sûr, si elle était rappelée au moment de cette candidature bruxelloise, la sympathie d’un pays auquel cette guerre a donné quelques leviers d’action en Europe, à savoir les Etats-Unis. Il s’agit en effet d’une grossière ingérence dans la campagne électorale la plus importante de leur histoire. Roosevelt s’est décidé à briguer, contre la tradition, jusque là contraignante, inaugurée par George Washington, un troisième mandat, et la convention démocrate l’a investi en juillet. On renouvelle le mandat présidentiel le premier mardi de novembre des années bissextiles, et 1940 en est une : on votera donc le 5 novembre. Roosevelt a un adversaire redoutable en la personne du républicain Wendell Willkie. Certes, la partie se joue en finesse : le président justifie sa nouvelle candidature par l’état de guerre et les progrès inquiétants de la puissance allemande, tout en ne disant pas qu’il veut engager le pays dans le conflit, et en disant même de plus en plus nettement le contraire, au fil du temps et des sondages, très serrés. De son côté Willkie, loin de se dire pacifiste ou pro-allemand, prétend n’avoir pas de désaccord de politique étrangère avec Roosevelt. Tous deux soulignent que la défaite de l’Angleterre ne serait pas une bonne chose, et s’engagent à l’aider. Cependant, le puissant mouvement America First, théoriquement isolationniste mais clairement philonazi, animé notamment par l’aviateur Lindbergh et le syndicaliste John Lewis, vote Willkie comme un seul homme.

Hitler, dont on dit trop souvent qu’il néglige les Etats-Unis, pèse de son mieux sur la désignation de leur président, par Achenbach interposé. Le diplomate entreprend en effet Mlle Mollet sur la crise qui a provoqué la guerre et l’interroge sur l’attitude, à cet égard de Daladier. Tout son propos tend à faire apparaître que Daladier aurait alors subi de vigoureuses pressions américaines. Par voie de conséquence, il laisse entendre que le chef radical pourrait retrouver un rôle politique important dans une France à laquelle l’Allemagne aurait accordé une paix « généreuse ». Le lundi qui suit le week-end normand, la secrétaire rencontre le général Bineau, un proche de Pétain, qui lui dit de « garder le contact » et, lorsqu’elle ira à Vichy, de passer par Huntziger (ministre de la Guerre) pour demander audience au maréchal. Elle doit aussi aller voir Daladier à Chazeron, ce qui suppose une autorisation des ministères français de la Justice et de l’Intérieur.

Or voilà qu’Achenbach, qui lui a remis un Ausweis pour franchir la ligne de démarcation, valable du 13 au 20 octobre, l’assaille de coups de fil pour savoir si elle l’a obtenue. N’ayant rien vu venir, elle appelle Achenbach le 21 pour faire prolonger l’Ausweis... et il l’invite à déjeuner, en présence d’Abetz. On serait tenté de penser que ce dernier a ce jour-là des préoccupations plus importantes : le chef de l’Etat qu’il représente ne se met-il pas en route pour visiter le pays où il est en poste et une telle perspective ne déclenche-t-elle pas, dans toutes les ambassades du monde, un pic d’activité et de fébrilité ? C’est ce 21 octobre, en effet, le train spécial du Führer, baptisé Amerika par une ironie de l’histoire [2], s’ébranle pour lui permettre de rencontrer Laval le lendemain à Montoire, Franco le surlendemain à Hendaye et Pétain le jour d’après, de nouveau à Montoire. Force est de constater que ce déjeuner avec une obscure secrétaire fait partie des tâches urgentes à accomplir avant cette visite. La version du déclenchement de la guerre que le Reich tente d’extorquer à Daladier est donc bel et bien une pièce importante, et jusqu’ici fâcheusement négligée, du jeu allemand sur la scène internationale en cette fin d’octobre.

Ce politicien est une bonne cible pour une telle manœuvre, qui combine la séduction et la menace. S’étant disputé avec Herriot pendant toutes les années 30 la direction de son parti, il divergeait avec lui essentiellement, en politique extérieure, sur la question des rapports franco-allemands et, corollairement, franco-soviétiques et franco-anglais. Combattant émérite de 1914-18 mais conscient de la précarité de la victoire, Daladier avait recherché assidûment une entente franco-allemande. Chef du gouvernement pour la première fois au moment de l’arrivée de Hitler au pouvoir, il proposa de le lier dans un « pacte à quatre », les deux autres partenaires étant l’Angleterre et l’Italie : ce genre de combinaison ne pouvait qu’inquiéter les Soviétiques, alors que l’année précédente un gouvernement dirigé par Herriot avait noué de bons rapports avec eux. Inamovible ministre de la Guerre de juin 1936 à mai 1940, Daladier avait freiné des quatre fers la recherche, souhaitée par une partie des officiers et des diplomates, d’une entente militaire franco-soviétique pour compléter l’accord politique signé par Laval en 1935, qui prolongeait lui-même les efforts précités d’Herriot, relayés en 1934 par Louis Barthou.

Le moment de vérité survint en août 1939, lorsque le général Doumenc, flanqué de l’amiral anglais Drax, négocia à Moscou une telle convention, rendue urgente par les menaces de Hitler contre la Pologne. Peu friand d’une signature, Daladier porte une lourde responsabilité dans le fait que Staline ait brusquement changé son fusil d’épaule, et signé avec Hitler. Lequel, s’il avait apprécié (dit-il) Daladier à Munich, avait ensuite cultivé avec lui une relation personnelle, au moins en deux occasions : la visite en grande pompe de Ribbentrop à Paris en décembre 1938 (un moment où l’Allemagne était en froid avec l’Angleterre, révulsée par la nuit de Cristal du 9 novembre), et la crise polonaise, qui avait été marquée par un échange public de lettres entre ces deux anciens combattants, qui se saluaient comme tels et disaient vouloir sauver la paix.

Lors des réceptions du 6 décembre 1938, le gouvernement hôte avait eu la courtoisie d’écarter les ministres d’origine juive, Mandel et Zay. Un traité avait été signé, suivant lequel les deux pays n’avaient aucun désaccord et se concerteraient s’il en surgissait un : l’Allemagne devait, jusqu’à la fin de la guerre, prétendre qu’elle avait eu lieu en violation de ce texte -ce qui d’ailleurs était exact, mais pas dans le sens indiqué. Pendant la drôle de guerre enfin, Daladier avait semblé fort tenté par les offres de paix allemandes au lendemain de la campagne de Pologne ; Chamberlain, très hostile personnellement à Hitler depuis la violation des accords de Munich, et chapitré par Churchill, faisait alors plus ferme figure et c’est l’Angleterre, bien plus que la France, qui avait maintenu l’exigence d’une éradication du nazisme -sans préjudice d’une attitude insolente, dans ses offres de paix, de Hitler, qui, tant qu’il n’avait pas abattu la France, ne souhaitait probablement pas l’arrêt de la guerre.

Ensuite, dans l’hiver 1939-1940, Daladier avait pris fait et cause pour une intervention française dans la guerre russo-finlandaise, alors que l’Allemagne laissait l’URSS agresser et envahir la Finlande en raison du pacte qui liait les deux puissances : c’était, de la part du politicien français, une manière de suggérer que l’Allemagne était surtout haïssable pour sa collusion avec l’URSS, et qu’un retournement général contre l’hydre bolchevique pouvait être une façon de liquider l’état de guerre en Europe de l’Ouest .

Enfin, il convient de rappeler que Daladier s’était refusé obstinément à un accord franco-britannique, normal en temps de guerre entre deux alliés, qui aurait interdit à chacun de négocier une paix ou un armistice séparés. Il y mettait comme condition préalable un accord sur les buts de guerre : c’est assez dire qu’il se réservait le droit de retirer la France du conflit s’il estimait qu’elle courait trop de risques ; n’est-ce pas l’attitude même de Pétain ? Reynaud avait mis fin à cette ambiguïté en signant à Londres, peu après sa prise de fonction, le fameux traité du 28 mars qui rendait obligatoire l’accord du gouvernement anglais pour tout armistice. A en juger par ce parcours tout de prudence et d’hésitation devant une rupture irréparable avec l’Allemagne, on voit que la proposition faite à Daladier, en ce début d’occupation, de désavouer l’entrée en guerre, émane d’une diplomatie très au fait des clivages de la politique française.

Au cours des agapes de la rue de Lille, en cette mi-journée du lundi 21 octobre, les deux diplomates allemands disent à la secrétaire française qu’elle doit partir pour Vichy sur-le-champ et demander dès son arrivée l’autorisation d’aller voir Daladier au garde des Sceaux, Alibert. Et voilà le passage essentiel :

Ils demandent avec insistance s’il existe dans les dossiers de M. Daladier des documents qui prouvent que la France n’a pas voulu la guerre, qu’elle ne l’a faite que par respect de la parole donnée, que M. Daladier n’aurait pas fait la guerre s’il n’avait subi la pression de l’Angleterre qui lui promettait sa collaboration totale, et s’il n’avait pas eu la promesse de l’aide américaine en matériel de guerre.

Le reproche fait à la France d’avoir déclaré la guerre est bien au cœur de la manœuvre qui consiste, en ces premiers mois d’occupation, à faire emprisonner par Pétain ses trois prédécesseurs à la tête du gouvernement français, Blum, Daladier et Reynaud, en sus du « Juif anglophile » Mandel et du général Gamelin, qui aurait dû, selon ses accusateurs, prendre parti contre la guerre en invoquant la préparation insuffisante de l’armée. Il s’agit d’obtenir d’une fraction, la plus large possible, des élites françaises, l’expression d’un repentir sur ce point. Il ne serait pas très démonstratif de faire faire une telle amende honorable par les seuls Pétain et Laval, notoirement réservés en septembre 1939, alors qu’ils avaient siégé dans les gouvernements d’avant 1936, désavoués cette année-là par le suffrage universel, et n’étaient revenus au pouvoir que par l’intercession des armes allemandes. D’où l’intérêt de compromettre Daladier, qui a dirigé pendant les deux dernières années de paix un gouvernement des plus légitimes, appuyé sur une large majorité parlementaire. Achenbach fait même miroiter à Mlle Mollet, lors du week-end à Deauville, un retour de Daladier au pouvoir, en la sondant sur « la possibilité de regrouper la France sous l’égide du parti radical » !

La fébrilité de ce représentant d’un occupant tout-puissant, lorsqu’il fait le siège téléphonique de la secrétaire du premier ministre déchu d’un pays à terre, a quelque chose de comique. Elle suggère que Hitler, directement ou par Ribbentrop interposé, presse son ambassade d’obtenir des résultats, en ayant fixé comme échéance le 20 octobre. Deux semaines avant le scrutin présidentiel américain il serait en effet capital de pouvoir faire, à la faveur d’un voyage (le premier du genre, et le dernier) de Hitler en Europe occidentale, l’annonce suivante : cette catastrophe qu’est, pour les intérêts américains, l’occupation par l’Allemagne de la façade atlantique de l’Europe, doit beaucoup à des intrigues de Roosevelt, combinées à la vieille manie de l’Angleterre de faire combattre la France pour ses intérêts propres.

Pourquoi cette politique, étant donné le prix qu’y attache une Allemagne disposant de grands moyens, n’aboutit-elle pas ? Tout d’abord, elle est loin d’être infructueuse. L’exploit de Hitler, qui a consisté à convaincre la France, ennemi « héréditaire » férocement stigmatisé dans la Bible nazie, de déposer les armes avant l’épuisement de ses moyens de lutte, se prolonge, et tant qu’il dure on ne saurait parler d’un échec. Au contraire, toutes ces conversations, même apparemment stériles au regard de leur objet proclamé, sont une mine d’informations sur les désirs, les attentes, les contradictions des élites françaises, et sans ces informations le délicat pilotage des rapports franco-allemands tiendrait de la conduite automobile en aveugle.

D’autre part, l’Allemagne pouvait difficilement obtenir davantage, et l’échec du duo Abetz-Achenbach n’est pas nécessairement celui de leur maître. Il s’explique sans doute tout bonnement par le fait que les documents prouvant une pression américaine sur les décideurs français, au début de septembre 1940, n’existent pas. Et c’est là, pour Hitler, une information importante. En tout cas, si nous supposons un instant que Roosevelt ait piégé la France en lui promettant une assistance matérielle illusoire, il ne fait guère de doute qu’en cette veille de Montoire les dirigeants vichyssois en conviendraient aisément... et il est certain que Daladier aurait alors accepté d’en témoigner, comme va nous le prouver la suite de son journal.

La documentation aujourd’hui disponible montre à satiété que la France de Daladier, pas plus que l’Angleterre de Chamberlain, n’ont sollicité ni reçu une promesse quelconque d’assistance américaine lors de l’invasion allemande de la Pologne. Si elles ont tenu compte d’un point de vue étranger, c’est celui de l’Italie, où Mussolini, vexé de n’être pas prêt à entrer en guerre contre les deux plus puissantes marines de Méditerranée, cherchait désespérément à mettre sur pied une nouvelle édition de la conférence de Munich, à l’initiative de laquelle il avait été un an plus tôt. Mais Hitler avait tranché la question : en 1938 il voulait calmer le jeu et en 1939 il avait décidé que l’heure de la guerre avait sonné ; le contraste entre l’absence d’une préparation sérieuse de la guerre contre les Tchèques et l’invasion méthodique du territoire polonais, par une Wehrmacht mise en condition dès le mois de mai 1939, l’indique assez, ainsi que le pacte germano-soviétique (conclu le 23 août, une semaine avant l’attaque de la Pologne) dont l’inexistence eût rendu toute marche vers l’est aléatoire, mais dont l’existence, absolument contraire à Mein Kampf, et donc éphémère si on regarde le nazisme comme une entreprise cohérente, impose d’en récolter les fruits au plus vite.

Ni la France, ni l’Angleterre, n’éprouvaient le besoin d’une assurance du côté des Etats-Unis, pour au moins trois raisons. D’une part, c’eût été peine perdue, tant ce pays, peu satisfait des résultats de son intervention dans la guerre précédente, paraissait loin de toute implication contraignante dans les affaires européennes. D’autre part, l’Angleterre et surtout la France se désolaient d’avoir dû, en 1914-18, payer le prix du sang alors que l’Amérique faisait de bonnes affaires et leur chipait des marchés, avant de les empêcher, à la conférence de la Paix, de profiter pleinement de leur victoire. Enfin, les deux pays sous-estimaient les aléas et le coût d’une victoire contre Hitler. On pensait communément que les systèmes fortifiés de France et de Belgique empêcheraient toute décision rapide et que de ce fait l’Allemagne, si on lui déclarait la guerre, serait en fâcheuse posture : progressivement asphyxiée par le blocus, elle n’aurait guère de chances de le rompre par une victoire militaire, au point que probablement Hitler serait renversé par ses généraux. Ce fantasme, très en honneur depuis la crise tchèque de 1938, ne fut pas pour rien dans la passivité occidentale de la « drôle de guerre ». Dans quelle mesure des fuites nazies calculées l’entretenaient-elles ? Rarement posée, la question mériterait d’être creusée sérieusement.

Cependant, en ce mois de septembre 1940, Hitler a de quoi être déconcerté par Roosevelt. Ce président avait laissé la bride large aux nazis pendant toutes les années 30 : il s’était contenté d’en appeler à un règlement pacifique des conflits et de dénoncer en bloc trois pays agressifs, l’Allemagne, l’Italie et le Japon, dans un discours du 5 octobre 1937 dit « de la Quarantaine ». Ce terme montre assez que le pays qui avait fait pencher la balance en 1917-18 n’était plus d’humeur batailleuse : il ne s’agissait que de mettre « en quarantaine » les agresseurs... ce qui n’avait même pas été fait, ni proposé, par les Etats-Unis en mars-avril 1939 quand l’Allemagne en Tchécoslovaquie, puis l’Italie en Albanie, avaient commis des agressions caractérisées. Au reste, des « lois de neutralité », adoptées dans une parfaite harmonie entre le congrès et le président (bien loin de faire jouer son droit de veto), avaient interdit à toute firme américaine de vendre des armes à un belligérant. Ces lois, qui avaient coûté cher aux républicains espagnols, avaient certes été amendées en novembre 1939, soit quelques semaines après l’éclatement de la guerre en Europe, par une clause dite « cash and carry » : la France et l’Angleterre, solvables et fortement demandeuses, furent autorisées à acheter des armes malgré leur statut d’Etats belligérants, à condition de les transporter sur leurs propres navires -ce qui devait éviter de voir des cargos américains torpillés par des sous-marins allemands, un processus qui avait conduit à l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917, et qui était dans toutes les mémoires.

Les Etats-Unis, donc, où une montée du chômage en 1938 avait fait craindre une récidive de la crise dite de 1929, avaient supporté avec une grande placidité les agressions allemandes de 1939, non seulement, comme on l’a vu, en mars contre la Tchécoslovaquie, mais en septembre contre la Pologne. Cette clause « cash and carry » elle-même semblait donc devoir davantage au spectre de la Grande Dépression qu’à un branle-bas de combat devant le péril nazi ou germanique. Elle ne dérogeait pas même à l’idéologie de la « quarantaine », puisque ni la France ni l’Angleterre ne semblaient près d’utiliser ces armes de manière offensive : leur livraison ne faisait guère que consolider un blocus dont on attendait le miracle d’une victoire sans combat.

Hitler savait certes qu’en agressant coup sur coup, à partir du 10 avril 1940, le Danemark, la Norvège, les Pays-Bas et la France, et en occupant, l’espace d’un printemps, la côte atlantique de l’Europe du cap Nord au Pyrénées, il mettait à rude épreuve la patience américaine. Dès le début, d’ailleurs, l’occupation du Danemark touchait un point sensible, car ce pays possédait le Groenland et la doctrine de Monroe, pilier de la politique étrangère des Etats-Unis depuis 1823, tolère que les Européens aient des colonies aux Amériques mais non que celles-ci changent de propriétaire. Toutefois ces victoires, par leur rapidité et leur ampleur mêmes, avaient de quoi rendre les Etats-Unis accommodants. Plus loin que jamais de pouvoir y réagir militairement, il était logique de penser qu’ils emprunteraient la seule voie qui s’offrait, celle de la diplomatie.

Or Hitler était prêt à de grandes concessions, puisqu’en fait, comme il l’avait écrit dans Mein Kampf et comme tout son comportement le prouve, il entendait rassurer les Anglo-Saxons par un manque absolu d’ambitions maritimes ou coloniales : cette côte était donc un gage prêt à être rendu, et son occupation un cauchemar que l’illusionniste entendait dissiper. En témoignent de nombreuses ouvertures de paix qui vont toutes dans le même sens, de la drôle de guerre à l’invasion de l’URSS en passant par les combats de mai-juin 1940 : les émissaires allemands qui les font demandent plus ou moins explicitement les « mains libres à l’est » pour l’Allemagne, en échange d’une paix « généreuse » avec les nations occidentales qu’on n’a affrontées qu’en raison de leur retard à comprendre et à agréer le désir allemand d’une expansion orientale.

Hitler avait donc de bonnes raisons d’espérer que Washington mît son poids dans la balance, non pas pour soutenir une Angleterre continuant désespérément la lutte après l’abandon français, mais pour imposer un assagissement général : une conférence de la paix aurait pu alors donner acte à l’Allemagne des torts que lui avaient causés celle de 1919, tout en lui posant de nouvelles limites. Au besoin, puisque dans l’affaire la foi en la parole de Hitler s’était usée, il pouvait quitter apparemment le pouvoir au profit d’un Göring dont on avait cultivé une image « raisonnable », et prétendre consacrer sa retraite à l’édification de monuments en compagnie de son architecte favori, Albert Speer.

Il ne s’en est peut-être pas fallu de beaucoup que l’histoire ne prît ce cours (étant entendu que, pour accomplir le programme de Mein Kampf, le Reich aurait tôt ou tard mis la main sur l’Ukraine). Le soutien de Roosevelt au jusqu’auboutisme churchillien garde aujourd’hui de son mystère, la proposition d’une médiation américaine étant alors le cauchemar de Churchill, le rêve de son ministre des Affaires étrangères Halifax et le but quasiment public du propre ambassadeur de Roosevelt à Londres, Joseph Kennedy, le père du futur président. Quant au président lui-même, à l’évidence, il ne croyait guère en la victoire d’un Occident aussi mal parti. Dans sa fameuse correspondance avec Churchill, pieusement éditée après la guerre comme un bréviaire de la victoire, il s’abstient de tout message entre le 15 juin et le 3 août 1940 : c’est dire qu’il laisse son correspondant assumer seul la période la plus critique, celle où l’Angleterre se retrouve brutalement abandonnée par la France face à un impérialisme germanique qui ne compte, de Brest à Tokyo, que des amis, des obligés ou des vassaux. Voilà qui donne à la canonnade de Mers el-Kébir tout son relief : une logique de paix puissante et quasi-irrésistible semblait à l’œuvre, tout ce qui importait c’était de faire entendre une fausse note... que les Etats-Unis, notoirement préoccupés par le risque d’une mainmise allemande sur la flotte française, seraient forcés de trouver mélodieuse, et de proclamer telle.

Raison de plus, pour Hitler, en cet automne, de s’interroger sur Roosevelt. Il n’a encore fait qu’un petit pas vers l’Angleterre : un accord, laborieusement négocié, dit « des destroyers et des bases », signé le 2 septembre 1940. Il prévoit en effet la cession à bail de neuf bases anglaises situées dans les Amériques en échange de cinquante contre-torpilleurs de la guerre précédente, à bout de souffle et promis à la casse. La vente de navires de guerre était en effet considérée comme une entorse à la neutralité.

Un marché aussi déséquilibré prouvait définitivement à Hitler que Churchill était un antinazi incurable, prêt à sacrifier les intérêts britanniques plutôt que de traiter avec lui. Mais comment pouvait-il s’expliquer le comportement de Roosevelt ? Peut-être ici son antisémitisme lui joue-t-il un tour. Dans sa mythologie « le Juif » est, certes, un individu dont les ancêtres, sinon lui-même, ont fréquenté la synagogue, mais aussi, en cas de besoin, toute personne qui s’oppose aux intérêts allemands, tels qu’il se les représente. Ainsi, Churchill est constamment traité d’« ivrogne enjuivé » et Roosevelt lui-même, dont le nom d’origine hollandaise, qui s’écrit « Rosenfeld » en allemand, est couramment porté par des Juifs, est suspect d’avoir une haine spécifique contre l’Allemagne qui le fait agir à l’inverse de ses intérêts nationaux -lesquels voudraient qu’il écrase de la plus aryenne façon les peuples « inférieurs » du Nouveau-Monde, en laissant l’Allemagne dominer l’Europe. L’insistance d’Achenbach, téléphonant tous les jours à une demoiselle Mollet dans la semaine précédant le premier voyage public de Hitler en Europe occidentale, semble bien signifier que ce dernier soupçonne sincèrement une conspiration juive transatlantique d’avoir circonvenu le brave benêt Daladier pour forcer son entrée en guerre, et qu’il essaye d’en avoir le cœur net.

Un document publié depuis longtemps s’adapte d’une manière saisissante à ce passage du journal tardivement exhumé de Daladier. Il s’agit d’un récit rédigé le 3 septembre 1939 par Raffaele Guariglia, l’ambassadeur italien en France, dont on sait par ailleurs qu’il était pour les Allemands, pendant la drôle de guerre, un informateur privilégié sur l’état des esprits chez leur ennemi d’outre-Rhin. Soucieux d’expliquer à Mussolini pourquoi et comment la France est en train de basculer dans la guerre, l’ambassadeur note :

3 septembre. Au début de la matinée nous parvient l’annonce de l’ultimatum remis par l’Angleterre à l’Allemagne pour 11h du matin. Quelques heures plus tard celui de la France,pour 17 heures. Les raisons de cette différence d’heures, que la radio et certains journaux affirment devoir être tenues secrètes, m’apparaissent très clairement. La France espérait encore dans l’acceptation de la formule de retrait symbolique [3] (quelqu’un m’a rapporté par la suite que le gouvernement français serait allé jusqu’à accepter la cessation des hostilités sans retrait de troupes), mais l’Angleterre a brutalement rompu les dernières tentatives et les dernières discussions. A 23 heures j’étais encore en communication avec Bonnet, par l’intermédiaire de Monzie, pour inviter Rome à faire accepter par Berlin le « retrait symbolique ». A la même heure se réunissait le conseil des ministres anglais qui décidait de fixer l’ultimatum au lendemain 11 heures. Cette décision fut communiquée au gouvernement français dans le courant de la nuit. Celui-ci dut attendre jusqu’au lendemain pour envoyer ses instructions à Berlin : il ressort de tout ceci que le gouvernement britannique a forcé la main à la France, qui espérait encore éviter cette guerre froide et cérébrale où tous se sont embarqués par la volonté de l’Angleterre et de l’Allemagne. Un ami français (Lagardelle) m’a dit que la conversation téléphonique entre Bonnet et Halifax, dans la nuit du 3 septembre, avait été dramatique ; les deux hommes parlaient deux langages différents, non dans la forme mais dans l’esprit.L’Angleterre mit un terme à tout attentisme par sa décision.

Dans la matinée, Guariglia va trouver Bonnet... et croise Bullitt :

Alors que je pénètre dans le cabinet de Bonnet au quai d’Orsay,l’ambassadeur Bullitt en sort, un large sourire aux lèvres. J’ai l’impression qu’il entend se réjouir ostensiblement du résultat qu’il a obtenu en poussant à la guerre, et... je m’abstiens de le saluer [4].

On peut concevoir que, mis en possession à un moment ou à un autre par son allié italien de ce document, ou au moins de ces données, Hitler ait cru que Bullitt avait vraiment poussé à la guerre, et jugé possible que la France en ait gardé une trace écrite. Comme ce n’est pas le cas, et pour cause, le sourire prêté à Bullitt peut s’expliquer par la réaction de l’homme privé, ennemi du nazisme tout en sachant que son pays n’était pas en mesure de lui faire la guerre ni d’en encourager d’autres à le faire, ou par toute autre cause de satisfaction qu’il pouvait avoir, sans penser à en tempérer la manifestation devant l’ambassadeur italien qu’il ne s’attendait pas à croiser.

Mais l’échec des diplomates allemands dans leur démarche auprès de Daladier ne s’explique pas seulement par l’inexistence des documents espérés, et le journal de l’ancien président du conseil en contient la preuve. Car il finit par recevoir Lucienne Mollet le 29 octobre, et lui dit qu’il serait prêt à témoigner par écrit (la secrétaire a apporté un brouillon ! d’origine allemande ou vichyssoise, la source ne le dit pas) qu’il a déclaré la guerre sous une forte et fallacieuse pression, tant anglaise qu’américaine. Mais pour qu’il signe une telle déclaration, il faudrait qu’il soit certain qu’elle serve à assurer à la France, à bref délai, un traité de paix clément. En conséquence, il voudrait que la demande lui en soit faite, non par sa secrétaire, mais par le gouvernement de Vichy, et il se sacrifierait au nom de la raison d’Etat. La secrétaire lui dit que Pétain est au courant de sa démarche, mais cela ne suffit pas à Daladier. On le comprend !

C’est donc de Pétain qu’il a dépendu que ce marché, propre à gêner considérablement Churchill et Roosevelt, ne fût pas conclu... mais aussi de Hitler. Car avec lui, tant qu’un processus n’est pas allé à son terme, bien malin qui peut dire s’il en a envie, ou s’il veut seulement agiter une menace et simuler un désir.

Ce dossier confirme, après bien d’autres, l’enjeu du rapprochement germano-vichyste en septembre-octobre 1940. Sous le vocable de « collaboration », c’est avant tout celui de « paix » qu’il faut entendre, du côté français. Laval, Pétain, Baudouin, Weygand et tous leurs collègues seraient preneurs d’un traité et font ce qui est en leur pouvoir pour l’obtenir. Il faudrait sacrifier, en tout ou partie, l’Alsace-Lorraine ? Ils en ont fait leur deuil. Il faudrait en passer par des réductions militaires drastiques et un tribut exorbitant ? Nul ne songe qu’il y ait moyen de s‘y soustraire. Il urge, au contraire, de connaître l’addition pour la payer, tourner la page et commencer le « redressement ». De ce point de vue, la ténacité anglaise est une aubaine. En septembre, il apparaît que l’Allemagne hésite à tenter l’assaut des îles Britanniques, qu’elle est en train de laisser passer la saison favorable et, donc, que la guerre va se prolonger en 1941 : l’Allemagne aurait donc intérêt à mettre la France hors du jeu, en s’assurant d’avoir éradiqué son esprit de revanche. Quelle plus belle preuve en donner que de plaider coupable pour l’entrée en guerre, en l’attribuant à ce Roosevelt et à ce Churchill que le Reich se plaît à « enjuiver », et en lui jetant en pâture Blum, Mandel et Reynaud, les correspondants français de la « juiverie » : est-il excessif de penser que le nouveau pacte pourrait être scellé de leur sang ? Toujours expert en division, le Reich nazi offrirait en tout cas une porte de sortie au parti radical et à Daladier. Lequel, dans un mouvement d’abnégation patriotique sincère et désintéressé, montre qu’il est disponible : démoniaque Hitler !

Pour apprécier le dénouement -provisoire- qui survient au début de novembre, il faut examiner les déclarations de Pétain : à la fois ses discours publics les plus importants, ceux du 10 et du 30 octobre, et le langage qu’il tient à Hitler le 24.

Le 10 octobre, il présente la Révolution nationale en un long manifeste. Un texte fait pour rassurer l’Allemagne sur le régime intérieur de la France : elle copiera ses institutions, tout en se prétendant fidèle à ses propres traditions. Il est, en outre, longuement question de politique extérieure : le pays entend « se libérer de ses amitiés et inimitiés dites traditionnelles ». Si on peut voir là, en filigrane, une autocritique de l’entrée en guerre, rien de tel n’est dit explicitement. Les déficiences du régime républicain sont accusées tout au plus d’avoir causé la défaite, et non d’avoir entraîné le pays à déclarer indûment la guerre.

Mais il n’en va pas du tout de même dans le wagon stationné à Montoire. Ce 24 octobre, après quelques mots de bienvenue de Hitler, Pétain déclare en effet :

qu’il est très satisfait de l’accueil du Führer, malgré l’atmosphère douloureuse qui règne partout. Il a été particulièrement frappé de la compréhension que le Führer lui manifeste malgré la situation douloureuse où il se trouve. Sa position est vraiment tragique. Il a toujours été contre la guerre avec l’Allemagne. De précédents gouvernements français l’ont pour cette raison envoyé comme ambassadeur en Espagne. Quand la crise s’est annoncée en 1939, il a demandé par deux fois son rappel pour pouvoir reprendre ses fonctions au conseil supérieur de la Guerre. Car d’après ses informations la France était sur le point de se lancer dans une aventure funeste. Ce fut pour lui un moment très pénible et quand pour finir il a appris la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne, il a réussi à grand peine à garder ses préoccupations pour lui. Il tient cette déclaration de guerre pour une grande folie.

Voilà qui confirme que Pétain vient mendier la paix. A défaut d’une signature qu’il apposerait volontiers au bas d’un texte en bonne et due forme, il se contenterait d’une esquisse du futur traité. Il promet de reconquérir l’Afrique équatoriale française passée à de Gaulle en août : c’est le contenu qu’il propose de donner au mot de « collaboration », avancé par Laval au même endroit deux jours plus tôt. Rendue à sa liberté et à un semblant d’indépendance, la France en ferait aussitôt usage pour se retourner contre l’Angleterre -puisque celle-ci, menacée par les Italiens en Egypte, a prestement installé une ligne aérienne entre Takoradi et Le Caire, à travers l’AEF. La France aiderait donc l’Axe, mais un peu, dès que le retour des prisonniers de guerre, et notamment des officiers coloniaux, lui permettrait de reconstituer des forces armées offensives -que le traité, cela ressort de toute la conversation, cantonnerait pour l’essentiel dans l’empire : la France, renonçant à disputer à l’Allemagne la domination du continent, consommerait le « repli impérial » vers lequel l’avait poussée Bismarck et que prônaient dans l’entre-deux-guerres des politiciens comme Flandin ou Bonnet.

Rarement des hommes politiques auront été aussi radicalement déçus dans leurs espérances que les dirigeants de Vichy au lendemain de Montoire. La rencontre est annoncée à son de trompe par les journaux des deux zones, non pas le jour même ni le lendemain mais le 26 octobre, pour laisser au train de Hitler le loisir de dépister la chasse britannique : c’est déjà une préoccupation de ce genre qui avait fait choisir la gare de Montoire, que jouxtait un long tunnel où le train pouvait se réfugier à la moindre alerte. Vichy, en répandant la photo de la poignée de main, ainsi que le bref communiqué suivant lequel les deux gouvernements ont adopté le principe d’une collaboration dont les modalités « seront arrêtées plus tard », a bien conscience d’avoir fait un grand saut diplomatique et reçoit sans surprise les remontrances de George VI et de Roosevelt, à nouveau préoccupés par le sort de la flotte française. Mais, de Berlin, rien ne vient et, à Wiesbaden, le général Doyen est obligé de constater qu’aucun esprit de coopération ne se fait jour.

Laval prend dès lors une posture qu’il ne quittera plus : si Montoire ne donne pas de résultats immédiats, c’est que les Allemands n’ont pas été mis assez en confiance, et rien n’est plus urgent que de les rassurer par des concessions unilatérales. De Pétain, il en obtient une : le discours du 30 octobre, par lequel le peuple français, après de longues journées d’attente intriguée, est censé apprendre ce que son maréchal est allé négocier avec Hitler. Il dit alors solennellement qu’il « entre dans la voie de la collaboration ». Il est intéressant de relever les différences entre ce discours et le langage tenu lors de la rencontre. L’une des plus saillantes est l’idée, absente à Montoire et martelée ici, que « l’armistice n’est pas la paix ». En effet, Hitler a déçu cet espoir en repoussant la signature de tout traité au moment où l’Angleterre elle-même aurait déposé les armes, et Pétain juge sans doute à propos de lui faire savoir qu’il s’y résigne.

Mais il lui signifie aussi, et non moins clairement, que lui-même en revient à sa position antérieure : puisqu’il n’est pas question de paix, le moment n’est pas venu non plus, pour la France, de se repentir de son entrée en guerre. Cela, c’était la grosse carte, qu’on ne pourrait jouer qu’en échange de la cessation du régime d’occupation et de la restauration d’une certaine souveraineté, fût-ce sous un contrôle allemand. Daladier est sur la même longueur d’onde lorsqu’il fait savoir qu’il veut bien, par patriotisme, déclarer qu’il est entré en guerre parce qu’il n’avait pas su dire non aux Anglo-Saxons et avait cru trop facilement leurs promesses d’assistance, mais qu’il entend que le gouvernement, et non une simple secrétaire, la sienne de surcroît, le lui demande : je suis prêt, déclare-t-il le 1er novembre lors de la deuxième des trois visites de Mlle Mollet, à

accomplir tout acte quel qu’il soit qui assurerait à la France des conditions de paix favorables, mais je ne crois pas que la déclaration que l’on me demande puisse avoir un tel résultat. Qu’on me démontre le contraire une fois pour toutes, avec les précisions nécessaires.

Quant à la récupération par la force des colonies gaullistes, elle est bien présente le 30 octobre dans le discours de Pétain, mais non point, comme à Montoire, en gage de réconciliation. Il s’agit au contraire d’une affirmation de la souveraineté française, dans le cadre de l’armistice :

L’armistice n’est pas la paix. La France est tenue par des obligations nombreuses vis-à-vis du vainqueur. Du moins reste-t-elle souveraine. Cette souveraineté lui impose de défendre son sol, d’éteindre les divergences de l’opinion, de réduire les dissidences de ses colonies.

Ce discours est donc déjà en net retrait par rapport à la main tendue à Montoire au dictateur occupant. Pétain reprend par force, en raison du fait que Hitler ne donne aucune suite immédiate au rapprochement, une pose intriguée et attentiste. Il attend maintenant des gestes, tels que des libérations de prisonniers ou des facilités de passage à travers la ligne de démarcation. Mais soudain, l’inverse se produit. Le 3 novembre, à Wiesbaden, les délégués allemands annoncent que, par décision du Gauleiter Bürckel, plusieurs dizaines de milliers de Mosellans qui refusent de devenir allemands vont être incessamment dirigés, en train, vers la zone sud. Il y avait déjà eu de telles expulsions de l’ancienne Alsace-Lorraine mais par petits paquets, et cette brusque accélération torpille de la plus brutale façon le contrat qu’on croyait être en train de négocier. Pire, elle ne peut apparaître au public, qu’il faudra bien informer, que comme un résultat de Montoire, comme si dans le wagon la France avait abdiqué sa souveraineté sur l’Alsace-Lorraine en autorisant l’Allemagne à en disposer immédiatement, sans contrepartie aucune. Les Français protestent avec la dernière énergie, et n’obtiennent qu’un petit délai : le 7, on leur annonce que cinq trains seront mis en route le 11 -amer anniversaire pour l’armistice !- et que beaucoup d’autres suivront. Vichy, qui jusque là n’a opposé à toutes les violations de l’armistice en Alsace-Moselle que des protestations secrètes, en émet une publiquement, pour la première fois et la dernière, le 14, en précisant noir sur blanc que cette expulsion n’a pas été convenue à Montoire.

Cette rencontre avait angoissé l’armée française d’Afrique, qui craignait un accord permettant l’arrivée de troupes allemandes ou italiennes, et son chef, Weygand, avait fait connaître à son gouvernement (dans des télégrammes qui n’ont toujours pas été intégralement publiés !) une certaine mauvaise humeur. Pétain amorce alors, vers le 7 novembre, une importante correction de trajectoire : il demande à Darlan une note au sujet de la collaboration, l’amiral écrit qu’elle doit être économique et non militaire, et Pétain transcrit cela, le 9, dans une lettre à Weygand, en prétendant faussement que c’est ce qu’il a dit à Hitler à Montoire !

La retombée des espoirs de Montoire explique que les destinées des hommes politiques captifs commencent, à la mi-novembre, à diverger. Fier de n’avoir pas cédé au chantage, Daladier écrit le 7 novembre, en conclusion de son long récit : « Pour moi le résultat ne s’est pas fait attendre, le gardien-chef procède aux formalités de l’écrou . » C’est ainsi qu’il va être, ainsi que Blum et Gamelin, placé sous mandat de dépôt et transféré à la prison de Bourrassol le 14 novembre.

Mais cette incarcération qui fait suite au statut d’interné administratif est grosse d’une ambiguïté : va-t-on juger ces personnes pour avoir déclaré (ou incité leur pays à déclarer) la guerre, ou pour l’avoir mal préparée et mal conduite ? Dans le premier cas, on comprendrait mal que Reynaud et Mandel soient exemptés de poursuites, puisqu’ils ont été arrêtés précisément pour cela. Dans le second, la procédure n’aurait rien pour satisfaire les Allemands... alors qu’elle a été entreprise à leur incitation ; ils risqueraient même fort d’en prendre ombrage, puisqu’elle tendrait d’une part à établir qu’ils ont vaincu sans péril, et d’une autre qu’il est répréhensible de ne pas les avoir mis en déroute.

La révélation contenue dans le journal de Daladier, que l’auteur de ces lignes n’est pas spécialement fier d’avoir ignorée quand il écrivait il y a plus de dix ans son livre sur Montoire (il avait certes le journal de Daladier en bonne place dans sa bibliothèque, mais y avait cherché avant tout, lorsqu’il éditait en 1991 les papiers Doumenc ou écrivait l’année suivante Churchill et les Français des informations sur la période où Daladier était au gouvernement), est une bonne leçon pour tout historien du nazisme. Quel que soit le sujet abordé, il doit à la fois visiter les dépôts d’archives à la recherche, toujours très fructueuse, d’informations capitales encore ignorées, mais aussi étudier de près les documents publiés et supposés connus. Il y trouvera des données permettant de dévoiler le jeu du dictateur dans un domaine précis (ici : ses rapports avec Vichy) mais aussi sa politique générale, son espoir principal au moment considéré (ici : empêcher à toute force la réélection de Roosevelt). Le présent article, écrit dans la marge du prochain livre (Qui a tué Georges Mandel ?, à paraître en septembre 2008 aux éditions de l’Archipel), offre notamment un point de vue neuf, qui sera développé dans l’ouvrage, sur le procès de Riom. Ces assises, tenues finalement entre février et avril 1942, ont été interminablement préparées depuis le 19 juillet 1940, jour où Abetz a pour la première fois souhaité devant Laval le "châtiment des coupables de la guerre". On comprend mieux pourquoi il a fallu tout ce temps : la partie allemande exigeait une condamnation sévère, avant tout, pour les "bellicistes" Mandel et Reynaud et la partie vichyssoise, qui n’avait rien contre, ne voulait pas se déshonorer à ce point sans de solides contreparties. D’où cette cote mal taillée d’une inculpation des seuls "responsables de la défaite", propre à permettre à Hitler de s’indigner et d’exiger l’arrêt du procès, quand il eut épuisé ses vertus. Car en avril 1942, l’heure n’est plus à faire miroiter un compromis devant un pouvoir "français" prêt à renier l’entrée en guerre pour un plat de lentilles, mais à exiger le retour de Laval au pouvoir pour une politique plus franche d’exploitation du pays occupé.

le 5 janvier 2008

[1] Une brève notation de Fred Kupferman, généralement sérieux, laisse entendre que L. Mollet aurait pu se manifester la première, sur instruction de Daladier. Abetz, dit-il sans date mais au milieu d’événements qui se passent en août 1940, « n’éconduit pas Lucienne Mollet, chef du secrétariat de Daladier, qui s’entremet pour son ancien patron » (cf. Laval, Flammarion, 1988, p. 255). Ainsi un contact pourrait avoir été pris en août, alors que Daladier était encore en liberté, par une personne qui ne se présentait pas simplement comme une ancienne secrétaire mais comme le « chef du secrétariat », et avoir donné des idées à Abetz, notamment sur l’envergure de cette personne ; il aurait estimé qu’on pouvait la charger de commissions diplomatiques importantes. Les activités de Daladier au mois d’août, après son retour d’Afrique du Nord, ne sont évoquées dans aucun livre. La biographie de Jean Jardin écrite par Pierre Assouline mentionne cependant une note écrite par Jardin en 1966, en vue de ses mémoires, indiquant que le dernier dimanche d’août 1940 Achenbach avait l’avait convoqué ainsi que Lucienne Mollet pour leur dire que Hitler détestait Laval en raison ses efforts diplomatiques de 1935 tendant à encercler l’Allemagne, et souhaitait son remplacement par Daladier, « qui lui a[vait] beaucoup plu à Munich » (cf. Une éminence grise, Paris, Balland, 1986, p. 67).

[2] Lorsqu’il reçoit ce nom avant la guerre, il est impossible de prévoir qu’il servira à une intrigue contre les Etats-Unis, puisque ce voyage est une conséquence de l’inattendue ténacité churchillienne.

[3] Cela signifie que Daladier était prêt à renoncer à déclarer la guerre en cédant sur la condition, qu’il y mettait au départ, d’une évacuation totale par l’Allemagne du territoire polonais occupé depuis le 1er septembre, et en se contentant d’un arrêt de l’offensive assorti d’un très léger recul.

[4] Cf. Guariglia (Raffaelle), La diplomatie difficile, Paris, Plon, 1949, p. 126-127.



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