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Hommage à Pierre Bourdieu




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Jamais la mort ne m’a paru aussi prédatrice. Nous ravir à 71 ans un cerveau aussi informé et aussi inséré dans le monde c’est nous infliger une perte véritablement incommensurable.

Si les hommages n’ont pas manqué, parfois inattendus (Chirac, Libération,...), il y a tout de même quelques sceptiques qui ont eu le courage de troubler la fête en ne reniant pas leurs anathèmes, et en prolongeant le concert de scepticisme qui, suivant un travers bien français, l’avait accompagné jusqu’au bout, entravant sa réception et sa compréhension dans son propre pays (la même chose était arrivée à Jacques Lacan et à son disciple Jacques-Alain Miller, qui curieusement sortent eux aussi du purgatoire depuis quelques semaines, grâce à un coup de sang et d’audace du second, préférant sans doute être reconnu vivant que mort).

Alexandre Adler, qui avait aimé mon Hitler au point de le préfacer, s’est déchaîné contre Bourdieu samedi dernier lors de l’hebdomadaire " Rumeur du Monde " (12h 45 sur France-Culture). Tout en reconnaissant son envergure, il lui reproche d’être habité par le pessimisme et la " haine de soi ".

Ces reproches prennent racine, sans doute, dans une divergence sur l’actuelle mondialisation. Adler la regarde avec un optimisme saint-simonien, comme un achèvement de la modernisation qui devrait engendrer par lui-même, ou peu s’en faut, des régulations profitables aux hommes. Or Bourdieu, qui s’était gardé de tout engagement politique par méfiance envers le stalinisme et ses séquelles, s’est dressé tout d’un coup, peu après la chute de l’empire soviétique, contre la mondialisation libérale, en refusant qu’on fasse table rase de deux siècles d’acquis du mouvement ouvrier et qu’on remette en cause les libertés syndicales, les garanties peu à peu obtenues quant à la sécurité du travail et à celle de l’emploi, les droits à l’éducation et à la santé, bref qu’on aligne les travailleurs des pays développés sur ceux du Tiers-Monde au lieu de faire l’inverse.

Mais loin de regarder vers le passé, il a voulu se saisir du traité de Maastricht et du passage à l’euro, pour inciter les syndicats de toute l’Europe à se regrouper, et ce, non pour une défense frileuse des acquis, mais pour " construire le formidable édifice collectif digne, pour une fois, du concept galvaudé de projet de société " (Contre-feux 2, préface, janvier 2001). Je ne sais s’il avait raison. Mais s’il avait tort, il n’en est que plus difficile de le taxer de pessimisme !

En fait de " haine de soi ", Bourdieu n’a cessé, depuis ses premiers articles sur les paysans de son Béarn natal jusqu’à La domination masculine, de réfléchir sur tous les milieux et toutes les conditions auxquels il appartenait. Comme un éternel enfant il n’avait de cesse de démonter des mécanismes, au sein desquels il était profondément inséré. Dernièrement, le grand savant s’était tourné vers l’étude de l’acte de connaître, entreprenant une réflexion générale sur les sciences. J’extrais de son dernier livre Science de la science et réflexivité (octobre 2001) ces lignes qui devraient " interpeller " tout historien :

" (...) il doit se garder d’oublier aussi que si, comme n’importe quel autre savant, il s’efforce de contribuer à la construction du point de vue sans point de vue qu’est le point de vue de la science, il est, en tant qu’agent social, pris dans l’objet qu’il prend pour objet et qu’à ce titre il a un point de vue qui ne coïncide ni avec le point de vue des autres, ni avec le point de vue en survol et en surplomb de spectateur quasi-divin qu’il peut atteindre s’il accomplit les exigences du champ. "

Les blocages actuels de l’étude du nazisme et de la seconde guerre mondiale, que je rapporte pour l’essentiel au refus de reconnaître Hitler comme un agent aussi habile et conscient que destructeur et inhumain, ont beaucoup à voir avec le refus des praticiens de distinguer en eux-mêmes l’" agent social " et le " spectateur quasi-divin ". On n’ose comprendre les ressorts profonds du nazisme, de peur de le faire aimer : on confond le temps de la connaissance et celui de l’engagement.

Reste à lire Bourdieu, pour faire fleurir tous les champs !

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François Delpla, le 31 janvier 2002



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