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Nuremberg face à l’histoire



Table des matières et chapitre introductif



Table

Note liminaire ........................................................ 7

Introduction ........................................................... 9

Repères chronologiques et fonctions des accusés .. 13

1 Un procès pour l’histoire ................................. 21

2 Que juger ? ........................................................ 53

3 Qui juger ? ......................................................... 61

4 L’acte d’accusation ........................................... 75

5 L’ouverture des débats ..................................... 91

6 Les crimes contre la paix ................................. 103

7 L’irruption du cinéma ...................................... 115

8 Les ravages du premier témoin ....................... 119

9 Un film et un journal ....................................... 135

10 Le génocide à la barre ..................................... 141

11 Speer entre en scène ....................................... 147

12 L’irruption du général Paulus .......................... 157

13 Les nouveaux règlements ................................ 161

14 Le choc de Treblinka ....................................... 167

15 La défense de Göring ...................................... 171

16 La défense de Ribbentrop ................................ 185

17 La défense de Keitel ........................................ 191

18 Les SS à la barre, ou la clarification d’avril ..... 197

19 Un révélateur nommé Gisevius ....................... 203

20 Ombres et lumières de Jodl ............................. 213

21 La défense de Speer ......................................... 219

22 Katyn ................................................................. 223

23 Plaidoiries, réquisitoires et jugement .............. 227

24 Nuremberg et l’histoire .................................... 241

25 L’installation du régime .................................... 249

26 La nuit des Longs couteaux ............................. 259

27 La marche à la guerre ...................................... 265

28 La guerre, première année .............................. 271

29 La préparation de « Barbarossa » ...................... 279

30 Le génocide des Juifs ....................................... 285

31 Göring ............................................................... 297

32 Le grand absent ................................................ 305

Conclusion .............................................................. 311

ANNEXES I Pourquoi Himmler n’était-il pas dans le box ? ....... 329

II Déclaration finale de l’accusé Göring .................. 337

III Présentation du DVD .......................................... 341

Index ....................................................................... 343



Ch. 1

Un procès pour l’histoire

L’idée que les Allemands commettent des atrocités inouïes, appelant sur leurs auteurs de terribles châtiments, se fait jour à très juste titre dès l’invasion de la Pologne, au début de septembre 1939. Elle prend, le 17 avril 1940, la forme d’une déclaration solennelle des principaux gouvernements en guerre contre l’Allemagne : sous le choc de l’agression perpétrée une semaine plus tôt contre le Danemark et la Norvège, la France, la Grande-Bretagne et la Pologne dénoncent ensemble le traitement infligé à ce dernier pays depuis le 1er septembre précédent. Un an et demi plus tard, le 25 octobre 1941, le président Roosevelt et Winston Churchill font chacun de son côté (mais d’un commun accord) des déclarations promettant aux chefs nazis qu’ils seront punis pour leurs crimes. Des propos précisés à Londres le 13 janvier 1942 dans la déclaration dite « de Saint-James », signée par une dizaine de gouvernements européens réfugiés dans cette capitale parce que les Allemands occupent la leur. Ils constatent que leurs compatriotes sont fort maltraités et mettent au rang des principaux buts de guerre le châtiment, « dans le cadre d’une juridiction internationale », de ceux qui auront ordonné ou commis des crimes.

Le chef d’accusation s’élargit lorsque les principaux gouvernements en guerre contre l’Allemagne, ayant eu vent du génocide entrepris depuis un an contre les Juifs, publient le 17 décembre 1942 une déclaration accusant le gouvernement allemand de mener une « politique d’extermination inhumaine du peuple juif en Europe » suivant le « dessein exprimé à plusieurs reprises par Hitler ».

Une commission des Nations-Unies pour les crimes de guerre (UNWCC) se met en place et commence à réunir des documents propres à nourrir l’accusation, lorsqu’elle se voit dessaisie de l’essentiel par une déclaration que font à Moscou, le 30 octobre 1943, les ministres des Affaires étrangères des trois principales puissances alliées : elle prévoit que les criminels seront jugés dans et par les pays où ils ont agi, sauf les principaux, ceux « dont les actes n’ont pas une base géographique précise », qui seront « punis par décision commune des gouvernements des Alliés ».

Cette année 1943 a été marquée par un recul constant des positions du Reich, de la bataille de Stalingrad à la libération de la Corse en passant par la déroute de l’Afrika Korps en Tunisie, la chute de Mussolini et l’avortement désastreux, à Koursk, de la dernière offensive allemande en territoire soviétique : les « Trois Grands », à l’heure où l’invasion du Reich apparaît prochaine, prennent en main les choses sérieuses et tendent à soustraire le châtiment des principaux dirigeants allemands aux juristes, comme aux Etats moins puissants, pour en faire l’objet d’une décision politique. Ici, le précédent qui est dans tous les esprits est la décision unilatérale de l’Angleterre de détenir Napoléon, sans jugement, dans l’île de Sainte-Hélène, de 1815 à sa mort, survenue en 1821. Mais en l’occurrence il n’est guère question de séquestrer les personnes arrêtées dans un lointain exil. Il s’agit plutôt de s’en débarrasser prestement et définitivement.

Téhéran, 29 novembre 1943. Roosevelt, Staline et Churchill sont attablés pour le dîner avec quelques membres de leurs suites respectives. La conversation porte sur le sort du Reich après sa défaite et le Soviétique lance : « Il faut fusiller 50 000 Allemands. », en précisant que son propos concerne avant tout les officiers de carrière. Le premier ministre anglais dit qu’il préférerait être fusillé lui-même plutôt que de donner son accord. Roosevelt, pour calmer le jeu, propose une transaction : « On pourrait n’en fusiller que 49 000. ». Mais Churchill n’est pas d’humeur à badiner : il s’emporte et quitte la pièce, poursuivi par Staline et Molotov qui le décident à se rasseoir, en prétendant que la proposition n’était qu’une plaisanterie.

Cette anecdote est souvent racontée. Suivant ses affinités politiques, le narrateur convient plus ou moins volontiers que le terrible maître du Kremlin plaisantait, mais il omet presque toujours de remarquer que cette évaluation des peines capitales à prononcer en Allemagne était présentée lors d’un dîner et non d’une séance de travail. Sérieuse ou non, elle n’était donc qu’un ballon d’essai. On peut parler d’une suggestion soviétique mais en aucun cas d’une exigence . La question n’était pas mûre et ne devait pas l’être avant un an et demi... c’est-à-dire avant la chute du Reich et son occupation totale par les trois convives, avec le renfort, in extremis, de la France, sauvée du déshonneur et de l’impuissance par la lucidité précoce du général de Gaulle et son aptitude à rassembler ses compatriotes lors de la libération du pays.

Il est un autre point qu’on ne remarque pas assez : si les Soviétiques apparaissent fort gourmands en termes numériques, ils sont en revanche, à ce moment, les plus modérés quant à la façon de prononcer les peines. Ils veulent un procès régulier et ont été les premiers à le dire, par l’intermédiaire d’Ivan Maisky, leur ambassadeur à Londres. Le 12 novembre 1942, il avait écrit à Eden, le ministre britannique des Affaires étrangères, pour suggérer la création d’un « tribunal international pour juger les grands criminels ». Non seulement Churchill et Roosevelt n’avaient pas été pionniers en la matière, mais le premier nommé avait, avec son obstination coutumière quand il s’agissait d’écraser le nazisme, milité ouvertement pour une solution expéditive, et devait le faire jusqu’au dernier moment. Il consacre ainsi les deux tiers de l’année 1944 à faire dresser par le cabinet britannique, le Foreign Office et les délégués britanniques à la commission des Nations-Unies une liste des principaux dignitaires allemands à fusiller sans jugement. Le membre de l’establishment britannique qui l’épaule le plus dans cette affaire est le Lord Chancellor John Simon, dont l’attitude contraste singulièrement avec sa patience devant les transgressions des traités par Hitler dix ans plus tôt, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères. Mais des dirigeants de toutes nuances politiques participent joyeusement à l’exercice, ainsi Attlee, le leader travailliste, deuxième personnage du cabinet, qui s’emploie à faire ajouter sur la liste des banquiers et des industriels .

Il peut être intéressant, puisque cela n’a jamais été fait, de donner un exemple, parmi des dizaines possibles, des propos tenus par Churchill à ses collaborateurs sur ce sujet entre 1943 et 1945. Nous sommes le 23 août 1944 -un moment, pour lui, de très forte angoisse. Malgré la réussite des débarquements de Normandie et de Provence, il craint (et il est, une fois de plus, en flèche sur ce sujet par rapport aux autres dirigeants civils et militaires de son camp, y compris les Britanniques) que l’Allemagne et son chef n’aient encore beaucoup de ressources, politiques autant que techniques. Il faut d’après lui que l’Alliance continue de jouer rapidement toutes ses cartes, pour ne pas laisser l’adversaire reprendre son souffle. C’est l’époque où, avec son principal collaborateur pour les questions scientifiques, le professeur Lindemann, il rumine des plans de guerre chimique et bactériologique, en principe au cas où l’Allemagne utiliserait la première ce type d’armes, mais la condition n’est pas absolue . Il faut replacer dans ce contexte, pour bien la comprendre, sa politique envers les major war criminals, exprimée dans une note aux chefs d’état-major de l’armée de l’Air. Il répond à un texte sceptique de ceux-ci sur la possibilité de briser le moral des Allemands par des bombardements aériens :

J’approuve la partie négative de vos conclusions. La meilleure façon de rapprocher la chute du haut commandement actuel de l’Allemagne est de dresser une liste des criminels de guerre qui seront exécutés s’ils tombent entre les mains des Alliés. Liste qui n’a pas besoin de comporter plus de 50 ou 100 noms (sans préjudice du châtiment des criminels locaux). Cela créerait un fossé entre les personnes nommées et le reste de la population. A présent, aucun des chefs allemands n’a le moindre intérêt à faire autre chose que de se battre jusqu’au dernier homme, en espérant que ce sera lui-même. Il est très important de montrer aux Allemands qu’ils ne sont pas dans le même sac que Hitler, Göring, Himmler et d’autres monstres qui seront inéluctablement détruits .

Mais Churchill est aussi souple avec les Alliés que raide vis-à-vis du nazisme, ce qui d’ailleurs va de pair : il subordonne toute considération à la victoire la plus rapide et la plus écrasante possible contre le fléau gammé. En dépit des atteintes de l’âge, il paye de sa personne, au moyen des inconfortables avions de l’époque, pour accorder les positions : sitôt les troupes libératrices de l’Europe occidentale en bonne voie de réussite après les débarquements, il s’envole en septembre vers l’Amérique du Nord puis vers l’Union soviétique en octobre, et la question des « criminels de guerre », sans être au centre des conversations (qui portent essentiellement sur le gouvernement des pays qui sont ou seront libérés du nazisme : Grèce, Italie, Pologne, etc.), y figure en bonne place.

La conférence anglo-américaine « Octagon » de Québec, en septembre 1944, est surtout célèbre en raison d’un faux pas vite corrigé mais néanmoins lourd de conséquences : un projet de traitement de l’Allemagne suggéré par Henry Morgenthau, le secrétaire d’Etat américain au Trésor, est adopté. Il prévoit non seulement la désindustrialisation du pays (sa pastoralisation), mais le meurtre sommaire de ses dirigeants. Churchill, d’abord hostile, se laisse convaincre d’adhérer au volet économique de l’opération, sous l’influence de Lindemann, qui est aussi son conseiller le plus féru d’économie -et l’un des plus anti-allemands. Mais Churchill n’a pas eu besoin d’un long plaidoyer pour souscrire à la partie judiciaire, si l’on peut dire, des projets avancés par Morgenthau -probablement élaborée, d’ailleurs, en accord avec le gouvernement britannique, que le ministre américain avait visité peu avant.

Un homme joue alors un rôle décisif : le ministre américain de la Guerre, Henry Stimson . Cet avocat de soixante-dix-sept ans, doyen du gouvernement Roosevelt, était un membre du parti républicain que le président démocrate avait introduit dans son cabinet le 19 juin 1940, lors de la chute de la France, dans un souci d’union nationale devant le danger allemand soudain démesurément accru. Auparavant il avait servi sous divers présidents républicains, à commencer par Theodore Roosevelt, et il avait été le ministre de la Guerre de William Taft entre 1911 et 1913. Lieutenant-colonel en France pendant la Première Guerre, il avait été ensuite gouverneur des Philippines et surtout, de 1929 à 1933, secrétaire d’Etat du président Hoover, le prédécesseur de Roosevelt. S’il avait une certaine expérience des questions militaires, c’était avant tout un spécialiste des relations internationales, sur lesquelles il avait écrit plusieurs livres. Ses compétences de juriste donnaient un surcroît d’autorité à ses avis sur le dossier allemand, qui devait être pris en main par les généraux (donc par son ministère) bien avant de pouvoir être confié aux diplomates. Ce n’était pas un intime du président mais un travailleur respecté, qui mettait rarement son poids dans la balance en dehors de son domaine ministériel et en avait d’autant plus lorsqu’il exprimait un avis sur les grandes affaires de l’Etat. Il avait déjà, avant la conférence de Québec, rompu des lances avec Morgenthau et avait été médiocrement soutenu par les autres ministres ou conseillers influents du président, tels Cordell Hull ou Harry Hopkins. Le 21 septembre, les idées de Morgenthau sont présentées dans un article de presse fort remarqué, notamment de Goebbels , et le 24 une violente campagne de presse se déchaîne contre elles aux Etats-Unis. C’est le moment que choisit Stimson pour revenir à la charge auprès du président et il obtient bientôt l’assurance qu’on n’entendra plus parler de « pastoralisation ».

Il pousse alors son avantage en abordant la question des criminels nazis. Le 9 septembre, il avait écrit à Roosevelt pour protester contre les exécutions sommaires envisagées et dit que la procédure devait s’inspirer de la « déclaration des droits » annexée à la constitution américaine : on devait notifier les charges à l’accusé et lui permettre de présenter sa défense, notamment en produisant des témoins. Après avoir exclu un « procès d’Etat » et une « machinerie encombrante » (sur ce point il était mauvais prophète !), il présentait ainsi les raisons de faire un procès :

(...) le châtiment de ces hommes, obtenu d’une manière digne, dans le cadre de la marche en avant de la civilisation, aura le plus grand effet sur la postérité. Il permettra, de la façon la plus certaine, d’établir les faits, aussi bien en ce qui concerne le système terroriste nazi que l’effort allié pour le détruire .

Peu après la conférence de Québec, Stimson met en place dans son ministère une commission de juristes militaires, dont le rapport, remis en janvier 1945, suggère l’organisation d’un procès international. La pensée de Roosevelt a, semble-t-il, évolué parallèlement puisqu’en ce même mois de janvier il charge Samuel Rosenman, un juge qu’il avait installé à la Maison-Blanche en 1942 à titre de conseiller juridique , d’étudier la question. Stimson voit pour la dernière fois Roosevelt le 19 janvier et le prie de présenter les vues américaines de cette façon à la conférence qui doit s’ouvrir à Yalta le 4 février.

Mais cette deuxième des trois conférences entre les chefs de l’exécutif russe, anglais et américain (après Téhéran, l’année précédente, et avant Potsdam, en juillet suivant), décisive sur la répartition des zones en Allemagne et à Berlin, ou sur le gouvernement interallié de ce pays après sa défaite, ne précise en rien le sort des « criminels de guerre ». Staline, il est vrai, avait trouvé, pour contrarier le désir churchillien d’une exécution sans procès, une parade assassine.

C’est le premier ministre anglais qui prend l’initiative d’aborder le sujet, le 9 février. Il propose d’établir une liste de personnes à fusiller sans jugement, une fois leur identité établie. Staline lui demande pourquoi il n’a pas fait subir ce sort à Rudolf Hess, dont l’identité lui était connue ! La discussion alors tourne court, et ne sera pas reprise.

Pour déterminer les motivations de Staline (un exercice encore difficile aujourd’hui, dans bien des domaines, malgré l’émergence de certaines archives après la chute du régime soviétique), nous tenons peut-être là un indice essentiel, qui nous oblige à présenter dès maintenant l’accusé de Nuremberg le plus élevé en grade dans le régime nazi après Göring, et l’un de ceux dont la comparution va être la plus décevante. Rudolf Hess, un proche de Hitler, en charge de toutes les questions concernant le parti nazi en Allemagne et à l’étranger, s’était envolé vers l’Ecosse le 10 mai 1941 dans des conditions propres à éveiller des soupçons chez Staline -et chez toute personne, fût-elle beaucoup moins soupçonneuse, qui se serait trouvé dans de telles circonstances à la tête de la Russie. Le travail récent de Martin Allen est venu révéler que ces soupçons n’étaient pas infondés . Même si le dossier, en dernière analyse, ne prouve nullement, bien au contraire, une volonté d’accommodement de Churchill avec le nazisme sur le dos de l’URSS, certaines apparences étaient contre lui et pouvaient lui inspirer un vif désir d’enterrer l’affaire.

Hess venait négocier la paix. Ce fait a été révélé peu après son arrivée par un communiqué allemand, et les journaux britanniques ont raillé ses illusions. Mais le 22 juin suivant, à la lumière de l’attaque de grande envergure contre l’URSS, préparée de toute évidence bien avant ce vol, la démarche de Hess a pris un autre sens. La paix qu’il proposait, si elle avait été acceptée, aurait été perçue comme une absolution par avance de cette agression, voire un encouragement à la commettre. On pouvait donc se demander si Hess était vraiment déconnecté de la réalité, ou s’il avait obtenu préalablement, du côté britannique, certains encouragements. Dans ce cas son entreprise, certes risquée, n’aurait pas été tout à fait irrationnelle. D’autre part, puisque Churchill le gardait en prison et en vie, il pouvait toujours servir de truchement entre Londres et Berlin, par exemple si l’URSS subissait de lourdes défaites et si l’Angleterre se résignait à négocier ; n’allait-elle pas tirer son épingle du jeu aux dépens de la Russie et de son régime communiste, si mal vu des conservateurs qui dominaient à Londres ? Voilà qui explique la mauvaise humeur de l’URSS vis-à-vis du Royaume-Uni chaque fois qu’il était question de ce captif, notamment lors des rencontres entre Churchill et Staline, au cours desquelles le Soviétique soulevait invariablement la question d’un ton courroucé, avec parfois une pointe de taquinerie. Si Churchill avait des intentions pures, il ne tenait qu’à lui de les prouver en exécutant ce criminel, disait Staline ; ce à quoi l’Anglais répondait avec constance que Rudolf Hess serait jugé, et châtié, à la fin de la guerre.

Les découvertes de Martin Allen, qui apportent beaucoup de lumière sur le comportement des Britanniques vis-à-vis de Hess, et du procès en général, suggèrent par surcroît une hypothèse quant au jeu du Kremlin. Les Anglais avaient attiré Hess en Grande-Bretagne -ou, plus exactement, ils attendaient un visiteur de rang moindre. Une intrigue s’est nouée, peut-être à partir d’août 1940, entre Churchill et quelques uns de ses plus proches conseillers, d’une part, et de l’autre des hommes politiques qui ont connu leur zénith pendant les années 30, à l’époque de la politique d’apaisement envers l‘Allemagne. Il s’agit en particulier de lord Halifax, ministre des Affaires étrangères (sous Chamberlain, puis Churchill) depuis février 1938, et de Samuel Hoare, un ancien ministre devenu ambassadeur à Madrid « en mission spéciale », celle-ci consistant officiellement à convaincre le général Franco de se tenir en dehors de la guerre. En novembre 1940, Hoare rencontre le nonce apostolique, agissant lui-même au nom du pape, et le charge de faire savoir à Hitler qu’un « parti de la paix », comprenant Halifax, est disposé à renverser Churchill et à traiter avec l’Allemagne si ses conditions sont acceptables. Justement, le nonce est porteur de propositions allemandes : en échange de sa liberté de mouvements vers l’est, le Reich est prêt à abandonner tous les avantages obtenus en Europe occidentale lors des campagnes de 1940, ou presque tous.

Ce dossier, tenu secret jusqu’en 2002 , s’était enrichi de pièces croustillantes dans l’hiver 1940-41. Hoare effectue alors au moins un voyage en Suisse, strictement secret et caché même à l’ambassadeur anglais à Berne... qui l’apprend et demande des explications -un incident de frontière non pas entre États, mais entre représentants d’un même État dans deux pays différents, qui a peu de précédents dans l’histoire des relations internationales. Puis, à la fin de janvier 1941, juste après l’arrivée de Halifax à Washington (où il vient d’être nommé ambassadeur), des agents allemands lui demandent où en est l’affaire ; il proteste avec indignation auprès de son ministère, en disant qu’il a accepté qu’on utilise son nom à condition de n’avoir rien à faire ! Signe que Londres temporise et que Hitler s’impatiente. Plusieurs pièces indiquent ensuite que si les Anglais ne veulent pas que la négociation avance, ils craignent qu’elle n’avorte, et sont obligés d’entretenir l’illusion par de nouvelles démarches. D’où la mise au point, avec l’aide d’une brochette d’aristocrates, membres de la famille royale ou proches d’elle, de la venue d’un émissaire en Écosse par voie aérienne le 10 mai 1941. Les Anglais ont alors une double et assez désagréable surprise : d’une part le très haut rang du voyageur, d’autre part le fait qu’il manque le terrain, saute en parachute et perd, avec son Messerschmitt spécialement amélioré, son moyen de retour : on ne peut tout de même pas lui prêter un avion britannique ! De toute manière, la discrétion n’est plus assurée, puisque, à cette époque où on met la population en garde contre les parachutistes comme en 2006 contre les sacs abandonnés, Hess a été vite repéré, et arrêté par des policiers locaux, bien loin de se douter que de très importantes personnes, cette nuit-là, avaient convergé vers cette lande reculée pour le rencontrer. De toute manière, si le gouvernement britannique conservait quelques hésitations sur la suite à donner, Hitler les lui enlève bien vite : le gouvernement allemand publie dès le 11 un communiqué disant que Hess a disparu, et annonce dès le 12 qu’il a laissé une lettre, suivant laquelle il s’est envolé de son propre chef pour négocier la paix. Dès lors, Londres et Berlin rivaliseront de déclarations mettant en doute la santé mentale du prisonnier.

Nul ne sait encore si Staline a trouvé cette affaire suspecte par un simple raisonnement, en estimant qu’un tel personnage ne se rend pas chez l’ennemi, en pleine guerre, sans s’être assuré un comité d’accueil, ou si quelque espion (on songe à Kim Philby) l’a informé que le gouvernement britannique était fortement impliqué. Quoi qu’il en soit, on saisit assez bien l’intérêt qu’il y avait, pour lui, à voir comparaître cet étrange touriste devant une cour de justice. C’est que Staline a lui-même des complaisances envers le Reich à se faire pardonner. Principalement, le pacte signé le 23 août 1939, qui d’une part a laissé à Hitler les mains libres en Europe occidentale et d’autre part a débouché sur l’occupation conjointe de la Pologne, à compter du 17 septembre 1939 (après l’écrasement du gros des forces polonaises par l’armée allemande, à partir du 1er septembre). Pire encore, cette occupation a été suivie, au printemps de 1940, du massacre d’un grand nombre des officiers polonais tombés aux mains de l’Armée rouge, notamment dans la région de Katyn - d’où le nom de « massacre de Katyn » donné à cette tuerie quand, en avril 1943, Goebbels révèle la découverte de charniers par les troupes allemandes. On voit que la menace d’une comparution de Hess pouvait inciter fortement chaque pays à se faire discret sur les complaisances des autres envers l’Allemagne, de crainte qu’on ne dévoilât les siennes.

Depuis les premières déclarations de Maisky jusqu’à cette conférence de Yalta, en passant par le voyage de Churchill à Moscou en octobre 1944, les Soviétiques jouent donc un rôle de poisson-pilote dans la mise sur pied d’un procès -même si la maîtrise leur en échappe bientôt, comme nous le verrons d’abondance. Mais il est peu probable qu’ils aient été mus seulement par le désir d’entendre les explications de Hess, ou d’obtenir par le biais de sa comparution une discrétion générale sur les contacts de chaque belligérant avec l’Allemagne. Il faut sans doute aussi -à titre, pour l’instant, de pure hypothèse- faire entrer en ligne de compte leur propre pratique de la justice politique. Si Staline, dès qu’il eut conquis en 1929 un pouvoir absolu, s’était mis à régner par la terreur, il avait tenu à donner à ses méthodes une apparence de légalité et organisé force procès, dont certains, célèbres et médiatisés, avaient reçu le nom générique de « procès de Moscou ». Le régime tenait aux aveux des accusés comme à leur repentir, sans pour autant leur en savoir gré puisque beaucoup de repentis étaient finalement exécutés. Qu’au dehors l’URSS prêtât la main à des exécutions dites « politiques », voilà qui aurait accrédité l’idée que ses propres procès n’étaient qu’une mascarade. En revanche, si elle entraînait ses principaux alliés à organiser des assises, à y obtenir d’humbles aveux sans que la procédure fût vraiment contradictoire et à exécuter pêle-mêle les pécheurs contrits et les fortes têtes, elle pouvait en retirer un grand profit politique, par une caution donnée à ses mœurs judiciaires qui jusque là faisaient scandale. Mais si Staline a raisonné ainsi, c’était compter sans Stimson, dont les patients efforts allaient accoucher d’une procédure certes peu orthodoxe, mais difficilement assimilable à celle des procès staliniens.

Le 12 avril, la discussion qui a tourné court à Yalta n’a pas été reprise, et le point de vue de Churchill semble en passe de l’emporter. Ce matin-là, le sénateur Harry Truman, un politicien de second rang promu à la vice-présidence en janvier précédent pour des raisons d’équilibre politique -il était plus marqué à droite que Roosevelt et surtout que Wallace, vice-président de 1941 à 1945-, ignore qu’il va lui revenir de statuer sur cette question, comme sur bien d’autres. Prié de venir à la Maison-Blanche vers 17 heures par Eleanor Roosevelt, il apprend de sa bouche la mort subite de son mari et, en application de la constitution, prête bientôt le serment qui le rend maître des lieux, puis réunit le cabinet. Lorsque les ministres se dispersent, un seul reste avec le nouveau président : Henry Stimson. La conversation, brève, ne porte que sur la bombe atomique, dont le ministre de la Guerre se fait un devoir de révéler au chef de l’Etat la prochaine mise au point. Le premier essai nucléaire de l’histoire aura lieu, en effet, à la mi-juillet et Stimson aura une grande influence sur la décision d’utiliser l’arme immédiatement, contre le Japon.

Truman connaissait et appréciait Stimson, que ses fonctions sénatoriales l’avaient amené à fréquenter pendant la guerre . Ses mémoires font état d’une nouvelle visite du ministre à la Maison-Blanche le 18, d’une autre le 19 et d’une autre encore le 23. Ce jour-là, il s’agit d’une réunion de travail préparatoire à la première rencontre entre Truman et le ministre des Affaires étrangères soviétique, Molotov. Depuis des semaines, le devenir de la Pologne libérée tient plus de place dans les discussions américano-anglo-soviétiques que le sort de l’Allemagne en voie d’écrasement. Stimson, qui déclare lors de cette réunion n’avoir point entendu parler encore de cette question, met en garde ses collègues contre une interprétation trop stricte des accords de Yalta. Ceux-ci prévoyaient des élections libres en Pologne comme dans le reste de l’Europe et Staline n’y était visiblement pas disposé, car il n’entendait pas confier aux aléas des urnes le sort du gouvernement pro-communiste qu’il avait mis en place, mais le gouvernement américain devait s’attendre à ce que l’URSS défende ses positions au besoin par la force, et se demander si la Pologne valait bien une guerre. Après tout, argumentait Stimson, il n’y avait guère que les Anglais et les Américains dans le monde pour savoir ce qu’était une élection libre, et partout ailleurs le gouvernement en place favorisait ses candidats .

Tel est l’homme (que Truman voit seul à seul, pour la première fois depuis le premier jour de sa présidence, le 25 avril, pour parler plus à loisir de la bombe atomique) qui joue le rôle le plus important, au sein du gouvernement américain -et de quelque gouvernement que ce soit-, pour qu’il soit fait aux dirigeants nazis un procès garantissant leurs droits, en même temps qu’il se passionne pour la mise au point de l’arme nucléaire, avant de prendre parti sans hésitation aucune, le moment venu, pour son utilisation contre le Japon. Il y a entre toutes ces prises de position un lien logique, qu’il expose en 1948 dans un livre-testament, Faut-il recommencer la guerre ? C’est, en ce début de guerre froide, un ouvrage modéré, soucieux de montrer que la guerre avec l’URSS n’est nullement fatale, car les difficultés peuvent s’aplanir si on tient ce pays en respect.

Stimson déteste la guerre, mais, quand il la fait, utilise tous les moyens disponibles. Il est donc favorable à des procédures de négociation et, pour cela, il faut des règles de droit, admises par tous. C’est ce qui l’intéresse, dans la mise en jugement des chefs allemands : il s’agit d’établir qu’ils ont violé des règles antérieures à leurs actes et universellement reconnues. Stimson était justement entre 1929 et 1933, dans le gouvernement de Hoover, le successeur et le continuateur de Frank Kellogg, le secrétaire d’Etat qui en 1928, conjointement avec son collègue français Briand, avait mis « la guerre hors la loi » dans un manifeste contresigné par les principales nations du globe. Un texte dont beaucoup avaient ri à l’époque et qui avait sombré dans un discrédit total lorsque Hitler eut replongé le monde dans l’horreur. Stimson et ceux qu’il entraîne dans son sillage cherchent à lui redonner des couleurs, en faisant condamner les survivants de la clique hitlérienne, avant tout, parce qu’ils ont piétiné ce texte librement signé par leur pays, sans le dénoncer et même en s’en réclamant pendant plusieurs années. Ce qui permet de les accuser, également, de complot : autre leit-motiv des travaux entrepris sous la direction de Stimson.

On ne sait si ce ministre a évoqué, lors de ses rencontres d’avril avec Truman, la question des criminels de guerre, ni l’un ni l’autre ne l‘indiquant dans ses mémoires, et il est bien possible que non... car Stimson avait l’art de ne pas se mettre en avant et de laisser parler les autres tant qu’il était d’accord sur l’essentiel avec eux. Dans le livre de Truman, la première mention d’une décision présidentielle à ce propos est une lettre qu’il remet en mains propres au juge Rosenman, le 30 avril. Ce texte, le premier par lequel le gouvernement américain exprime une volonté ferme de faire juger les dirigeants du Reich dans un procès régulier, résume assez bien ce qui va se passer au cours des mois suivants, par sa teneur comme par ses sous-entendus :

Mon cher juge,

Je désire que vous agissiez en qualité de représentant personnel du président dans vos négociations avec les délégués du Royaume-Uni, de l’Union soviétique et du gouvernement provisoire français dans le dessein d’arriver à un accord sur les méthodes, procédures et tribunaux pour la mise en jugement des criminels de guerre. Je crois savoir que, lors des précédents entretiens à Londres (entretiens auxquels vous assistiez pour représenter le président défunt), les délégués britanniques avaient déclaré que leurs gouvernements avaient l’intention de supprimer politiquement les dirigeants nazis et fascistes sans aucun procès. Le gouvernement des Etats-Unis est opposé à une telle méthode. Par conséquent, je vous demanderai d’insister pour que l’on mette au point une procédure juste, mais aussi rapide et aussi expéditive que possible. Les responsables des atrocités qui ont horrifié le monde depuis 1933 jusqu’à ce jour doivent être traduits en justice et punis sans retard, mais il faut que leurs crimes soient établis juridiquement, selon des règles de procédure adoptées par les quatre grandes puissances et qui n’admettront ni délais ni échappatoires d’aucune sorte .

Le résultat ne se fait pas attendre : le 3 mai, en marge de la conférence de San Francisco qui est en train de mettre sur pied l’Organisation des Nations Unies, le secrétaire d’Etat Stettinius fait admettre par ses collègues anglais et soviétique, Eden et Molotov, l’organisation d’un procès international ; l’absence du ministre français, Georges Bidault, s’explique par le fait qu’on n’a pas pu le joindre mais l’accord de son pays est censé ne pas poser de problème, et n’en posera pas .

La position anglaise avait évolué en deux temps. Tout d’abord, après la conférence de Québec de septembre 1944 (cf. supra), Churchill avait cherché à rallier Staline à l’idée d’une « solution politique », et avait constaté avec surprise que les Soviétiques tenaient à un procès. Il venait alors de proposer à Roosevelt un projet de télégramme commun à Staline lui demandant de participer à l’élaboration d’une liste de personnes à exécuter. Il rectifia le tir le 22 octobre par un message où il disait au président que Staline avait adopté « de façon inattendue une ligne ultra-respectable » en disant que s’il n’y avait pas de procès l’opinion penserait qu’on avait peur d’en faire ; on pourrait au plus, dans ce cas, toujours selon Staline, enfermer les gens à vie, et non les exécuter . Churchill ne disait pas qu’il renonçait à son idée, mais seulement à sa proposition de télégramme. Et de fait, le 12 avril 1945 encore, le cabinet britannique s’était montré défavorable à un procès . Rosenman s’attendait donc à devoir batailler ferme, à San Francisco, contre Eden, mais le gouvernement de Londres changea brusquement d’avis. Le juge abasourdi en informe son président, qui résume ainsi l’affaire dans ses mémoires :

Eden fit alors savoir que son gouvernement avait récemment modifié son point de vue, étant donné que beaucoup des principaux chefs nazis s’étaient déjà suicidés ou avaient été tués, et que sans aucun doute beaucoup d’autres disparaîtraient encore avant qu’il fût possible d’organiser un procès quel qu’il soit. Le cabinet de guerre ne voyait toujours aucun inconvénient à un jugement rendu officiellement par les Etats, mais il était prêt à accepter qu’il fût transféré sur le plan judiciaire si la Russie et les Etats-Unis préféraient cette méthode .

Les motivations du cabinet britannique lorsqu’il cède à la pression de ses alliés sont donc à rechercher dans cette pression même : Roosevelt avait temporisé, Truman tranche en moins de trois semaines et Churchill aussitôt s’assouplit, comme il a toujours fait, au temps du nazisme, lorsqu’il sentait le cabinet américain ferme sur une position. Eden ayant demandé d’urgence des instructions, sans doute au vu de l’inflexibilité américaine (il est muet, dans ses mémoires ordinairement secs, sur la genèse de ce procès, tout comme son ancien chef de gouvernement dans les siens, volontiers prolixes), Churchill a réuni les ministres en catastrophe, quelques heures avant la rencontre de San Francisco. D’où l’envoi d’un télégramme, dont on retrouve l’essentiel dans la citation ci-dessus de Truman : le Royaume-Uni conserve son point de vue... mais ne s’oppose plus à celui des autres. En revanche, Churchill prétendait encore, dans ce même télégramme, subordonner son accord à la production, par les deux autres Grands, d’un « schéma satisfaisant » pour le procès -et Truman ignore superbement cette réserve, qu’Eden a très probablement relayée... de même que dans son télégramme Churchill, alors très remonté contre de Gaulle, ignore la France . Churchill a cédé, Jackson peut foncer, voilà ce que retient le président. Avant la chute de Hitler, Churchill ménageait ses alliés pour maintenir l’unité en vue de le vaincre ; quelques jours après sa mort, c’est en vue de contenir Staline que, plus que jamais, il courtise les Etats-Unis : certes c’est la question polonaise qui domine l’actualité, mais l’apparition d’une divergence entre Londres et Washington à propos du traitement des dirigeants allemands serait du plus fâcheux effet sur ce dossier. Cependant, la façon peu enthousiaste dont il présente, via Eden, sa volte-face, donne une idée des raisons de sa conduite antérieure. Il craint que le procès ne permette aux nazis de parader et de brouiller les cartes. Plus précisément, sans doute, il voudrait empêcher des révélations sur certains dessous de la politique anglaise qu’il aimerait couvrir à jamais, ou pour longtemps, d’un voile pudique. Ces dessous ne sont d’ailleurs pas nécessairement déshonorants. Ils peuvent au contraire, parfois, montrer les Anglais plus vertueux que leurs alliés américains... et c’est cela qui pourrait n’être pas désirable. L’historien Martin Allen s’est fait, en trois livres, une spécialité de ces affaires délicates. Churchill, même s’il n’avait personnellement aucune faiblesse à se reprocher, pouvait redouter que les accusés nazis ne missent en avant les complaisances à leur égard du duc de Windsor, frère du roi, ou la préhistoire du vol de Rudolf Hess (cf. supra, p. OOO), ou encore telle sombre affaire que Himmler pouvait avoir connue. C’est ce dernier aspect qui sera traité dans l’appendice de ce livre, à propos de révélations récentes et controversées sur la mort de Himmler, qui ont au moins mis en lumière les carences de la communication du gouvernement britannique dans ce domaine.

Après la réunion de San Francisco, l’initiative passe à Robert Houghwout Jackson. Il semble que Stimson ait agi dans l’ombre pour sa nomination, signée dès le 2 mai par Truman, comme procureur chargé de mettre sur pied un tribunal international . Le président voulait de toute évidence, par cette audacieuse anticipation, souligner la résolution de son gouvernement d’organiser un procès aux yeux des Alliés que Rosenman allait rencontrer le lendemain à San Francisco.

Né en 1892, cet avocat autodidacte et talentueux de la région new-yorkaise avait dû à ses relations dans le parti démocrate un avancement rapide, dès le début de la présidence de Roosevelt. Sa carrière est résumée avec précision et exactitude, mais non sans une ombre de perplexité, dans une note adressée au gouvernement britannique le 19 mai 1945 par son ambassade de Washington et figurant dans les dossiers de Churchill :

En 1934 il devient conseil en chef du Bureau des recettes internes et provoque des redressements fiscaux à l’encontre de l’ « empire » Mellon, d’un montant dépassant 3 millions de dollars (...). Il prend la tête de la division anti-trusts du ministère de la Justice en 1936 et mène des poursuites contre la Compagnie Mellon de l’aluminium, les grandes sociétés pétrolières, les compagnies d’assurances automobiles, etc. Des tentatives sont faites en 1937 pour le placer sur orbite en vue des présidentielles, mais Jim Farley et le chef démocrate de l’Etat de New-York le bloquent sur ce terrain et en compensation il est nommé avocat général en 1938, ministre de la Justice en 1940 et juge à la cour suprême en 1941. C’était un « favori » privilégié de Roosevelt, dont on dit qu’il a pensé un moment qu’il ferait un jour un grand président libéral des Etats-Unis. Partisan de l’organisation du travail et supporter du New Deal dans sa version modérée, c’était aussi un adepte de la politique extérieure de Roosevelt et en septembre 1940 il l’a soutenu lors de la vente des vieux destroyers à la Grande-Bretagne. Il était tout dévoué à M. Roosevelt. Les opinions divergent sur la profondeur de son intelligence et la largeur de ses vues, mais l’unanimité se fait sur ses qualités de juriste. Cet épiscopalien est en excellents termes avec tous ses collègues .

Ministre de la Justice en janvier 1940, membre de la cour suprême en juillet de l’année suivante, Jackson était surtout, comme cette note le relève finement, un familier du président. Au point que son oubli quasi-total dans les manuels d’histoire, sinon lorsqu’il est question du procès de Nuremberg, demanderait à être expliqué, alors qu’un Harry Hopkins, un Sumner Welles, un Felix Frankfurter, en dépit de postes ministériels inexistants ou subalternes, sont connus pour avoir inspiré une bonne part de la politique de Roosevelt. Cette politique s’est traduite très souvent par des lois, qu’il s’agisse de celles du New Deal, destinées à réguler l’économie capitaliste, ou six mois avant l’entrée en guerre des États-Unis, de la loi « prêt-bail », qui permettait au président d’aider les belligérants par des livraisons gratuites de matériel si la sécurité des États-Unis le justifiait : une potion très amère pour Hitler, qui n’avait jamais envisagé pareille mobilisation économique. Or en matière législative, le talent de Jackson avait été constamment mis à contribution, que ce soit pour affronter le Congrès ou pour faire pièce aux juges conservateurs de la cour suprême.

Le livre posthume que Jackson a consacré à Roosevelt, publié en 2003, est un document de première valeur sur l’un comme sur l’autre. Il révèle en particulier que le juriste avait été fréquemment admis dans le saint des saints, c’est-à-dire les croisières de durée variable du président sur son yacht, le Potomac, qui lui permettaient de travailler aux dossiers essentiels dans une atmosphère détendue, avec une poignée de collaborateurs. Cependant, Jackson est fier de montrer qu’il n’accourait pas au sifflet : n’avait-il pas un jour fait retarder le départ de deux heures parce que son fils attendait les résultats d’un examen ? Dans le même ordre d’idées, il se permet un jugement nuancé sur le président, l’admirant comme chef politique et chef de guerre, le dénigrant comme économiste et l’appréciant modérément comme juriste : il avait, dit-il, du mal à ne pas poser les problèmes en termes de bien et de mal (en économie comme en droit). Voilà qui dessine la place de Jackson dans cette administration, à laquelle il est fier d’avoir participé : il s’efforçait de donner force de loi à ce que le président estimait bon.

De ce point de vue, le rédacteur de la note anglaise, visiblement séduit par sa personnalité, semble vouloir faire partager son engouement à Churchill lorsqu’il évoque l’affaire des vieux destroyers : la vente à la Grande-Bretagne en septembre 1940 de cinquante bâtiments de l’US Navy bons pour la casse, grassement compensée par la location de neuf bases aux Américains en territoire britannique, était en effet le premier pas hors d’une stricte neutralité que Churchill avait obtenu des Etats-Unis, en un moment où les actions de l’Angleterre étaient au plus bas, et l’astuce de son conseiller juridique favori n’avait pas peu contribué à la faire passer dans l’opinion.

L’avis de Jackson sur la mise en jugement des nazis peut déjà se lire en filigrane dans un discours prononcé le 27 mars 1941 à La Havane , devant l’association inter-américaine des juristes. A cette époque où le combat incertain qu’il menait depuis des mois en faveur de la loi « prêt-bail » venait de trouver (le 11 mars) son épilogue au Congrès, il s’efforçait de démontrer que les pays neutres avaient le droit et le devoir d’aider les ennemis de l’Allemagne, en raisons des violations de la légalité internationale commises par ce pays. Il ne mâchait pas ses mots :

Certains de nos professeurs d’université n’ont pas encore atterri dans ce siècle qui, par le Covenant de sa Société des Nations prévoyant des sanctions contre les agresseurs, par le pacte Kellogg-Briand de renonciation à la guerre comme instrument de la politique (...), a balayé les principes du XIXème siècle suivant lesquels toutes les guerres se valent et tous les guerriers ont droit au même traitement. Et cette adoption, en notre temps, d’une attitude différenciée envers les Etats belligérants est en fait un retour vers des principes plus anciens et plus salubres.

Ces principes étaient ceux du juriste hollandais Grotius qui, au XVIIème siècle, avait établi une distinction entre les guerres justes et injustes, et édicté que la communauté internationale devait aider les pays agressés. Jackson précise son point de vue sur le traitement des gouvernants criminels le 13 avril 1945, devant la Société américaine pour le droit international, au lendemain de la mort de Roosevelt . A cette époque où l’idée d’une exécution sommaire n’était pas écartée, il s’était permis d’ironiser à son sujet :

Je n’ai pas l’intention d’engager une polémique à propos du traitement des criminels de guerre, de haut rang ou sans grade. Si on y voit une bonne politique pour la paix future du monde, si on croit que cet exemple empêchera leurs compatriotes d’en faire des martyrs, qu’on les exécute.

Mais si on faisait un procès, précisait-il, il faudrait que les condamnations ne soient pas décidées d’avance :

On ne peut pas ouvrir de procès devant ce qui s’appelle un tribunal quand on n’a pas réellement l’intention de relâcher les prévenus si leur culpabilité n’est pas prouvée clairement .

Il trouve aussitôt une occasion d’appliquer ce principe, et de l’imposer aux trois principaux gouvernements alliés : l’idée de déporter des Allemands en URSS pour les faire participer à la reconstruction du pays était venue en discussion à Washington dans une commission chargée d’étudier la question des réparations, laissée en suspens à Yalta, et Morgenthau avait pris position pour que l’appartenance d’une personne aux SS ou aux SA fût considérée comme justifiant une telle mesure. Jackson s’insurge, au nom du fait qu’on devra juger lors du procès non seulement des personnes, mais des organisations telles que ces deux-là, et qu’une pareille décision anticiperait leur condamnation. Il obtient gain de cause, après un arbitrage de Truman .

Il s’embarque alors pour l’Europe avec quelques membres de l’équipe qu’il est en train de constituer. Puisqu’il entend démontrer la culpabilité des accusés, il lui faut des preuves utilisables en justice. Or, bien que la collaboration des services secrets lui fût acquise, il était à cette date loin du compte. William Donovan, fondateur et directeur de l’Office of Strategic Services (l’OSS, ancêtre de la CIA), lui avait en effet offert ses services dès sa nomination et allait bientôt apparaître comme son adjoint dans la préparation du procès. Mais le travail d’information d’un service de renseignements ne s’accompagne pas toujours, en matière de preuves contre les personnes, de la rigueur que les tribunaux sont en droit d’exiger. D’autre part, cette coopération avec le chef de l’espionnage reposait sur une ambiguïté, et allait se terminer par une rupture. Donovan s’intéressait passionnément au sort des criminels de guerre... mais pour les punir le moins possible et en recycler le plus grand nombre . Il allait se révéler partisan d’une grande indulgence, et on aurait pu s’en douter dès le départ, puisqu’en mars 1945, dans un mémorandum adressé à Hopkins , il avait proposé de faire juger les criminels par des Allemands ! Or l’expérience avait déjà été tentée à Leipzig au lendemain de la Première Guerre, et avait conduit à des peines dérisoires. Soit le résultat aurait été le même, soit la sévérité plus grande des juges aurait été attribuée à leur désignation par l’occupant. De plus, cette idée de Donovan, si elle avait été connue, aurait été perçue comme une provocation dans les pays où l’Allemagne avait sévi, à commencer par l’URSS et la France, et comme un encouragement à se ressaisir par les forces collaboratrices de toute l’Europe, contraintes à la discrétion par la défaite du Reich.

Voyageant sur ce continent du 22 au 31 mai, Jackson y laisse l’un de ses adjoints, le colonel Amen, collecter des preuves notamment auprès de services américains spécialisés dans la saisie des archives ennemies et les interrogatoires de prisonniers. De retour à Washington, il remet un rapport, daté du 6 juin et rendu public dès le lendemain, où il précise notamment l’utilité du procès au regard de l’histoire :

Notre accusation doit reposer avant tout sur les faits et la vérité, sur une histoire bien documentée de ce qui, nous en sommes convaincus, a été un grand programme concerté pour provoquer et pour commettre les agressions et les atrocités qui ont choqué le monde. Nous ne devons pas oublier que, quand les plans nazis ont été impudemment proclamés, ils étaient si extravagants que le monde a refusé de les prendre au sérieux. Si nous ne consignons pas ce que fut ce mouvement avec clarté et précision, nous ne pourrons blâmer les générations futures si, lorsque la paix régnera, les accusations générales émises pendant la guerre leur paraissent incroyables. Nous devons établir des faits incroyables au moyen de preuves crédibles.

Ce rapport, jalon essentiel dans la genèse du tribunal, se révèle fort intéressant pour notre propos -qu’il s’agisse de la façon dont le procès a orienté les études historiques ou de son rôle dans l’évolution de l’humanité. Au cours des six décennies suivantes, on a beaucoup entendu parler, et de plus en plus, du danger d’une « banalisation » du nazisme. Il est vrai que la barbarie hitlérienne est assimilée par certains polémistes à celle du communisme stalinien, par d’autres aux crimes qu’engendre le capitalisme, notamment dans les colonies, ou encore à des atrocités censées revenir cycliquement dans l’histoire des hommes. Les accusés de Nuremberg eux-mêmes, et leurs avocats, ont brodé sur ces thèmes : nous en verrons quelques exemples. Jackson affirme ici avec force deux choses : d’une part, les atrocités nazies sont « incroyables », donc inassimilables à celles d’autres systèmes ou d’autres époques. D’autre part, il y a un risque qu’on ne s’en rende pas compte, et une urgence à insister sur cette spécificité. Puisque c’est incroyable, il faut établir les faits au plus vite, tant que les victimes peuvent relater des souvenirs encore frais, tout en laissant aux bourreaux la faculté d’expliquer leur comportement ou de le démentir. Jackson ne semble redouter en rien de leur laisser la parole, et calcule sans doute que leurs silences, puisque précisément ils auront pu s’exprimer, soit eux-mêmes, soit par leurs avocats, soit en citant des témoins, confirmeront avec éclat les accusations. Le monstre visé par ces phrases de Jackson est, au-delà du nazisme, le négationnisme -un mot apparu en 1987. Avec un grand sens de l’histoire, le procureur américain cherche, et va réussir, à mettre les divers crimes nazis sous le feu des projecteurs, et à reléguer le négationnisme dans les marges. Ses zélateurs broderont à l’infini sur l’idée générale qu’une « justice de vainqueurs » ne peut être que partiale et son corollaire, par eux proclamé, que les vainqueurs ont commis des atrocités comparables à celles qu’ils ont punies. Mais dès qu’ils essaieront d’illustrer la théorie par des exemples, ils seront vite à court d’arguments, la publication périodique de certaines dépositions incontestables et incontestées telle, en France, celle de Marie-Claude Vaillant-Couturier , suffisant à installer un contre-feu efficace.

Cependant, cet extrait du rapport de Jackson contient aussi une affirmation discutable, qui annonce les difficultés ultérieures de l’accusation, son impuissance à faire condamner certains prévenus et le principal défaut de méthode des investigations, celui qui va priver le concepteur américain du procès, et le monde à sa suite, d’un aboutissement complet dans son ambition d’une « histoire bien documentée » : le nazisme est conçu comme une association de malfaiteurs aussi classique par sa structure qu’elle est nouvelle dans le champ politique. Il pense que d’assez nombreux conjurés partagent des buts clairement criminels. Voilà qui élimine d’emblée la possibilité que certains aient été trompés, et n’aient eu de ces buts qu’une conscience brouillée. Cette orientation est plus claire encore dans le passage suivant :

Notre plainte contre les principaux accusés se rattache au plan principal des nazis, et non à des actes barbares ou pervers commis par des individus indépendamment de tout plan central.

En toute logique, Jackson accompagne son intention de prouver les faits d’une réflexion sur le droit. Le jugement, écrit-il, s’appuiera sur le pacte Briand-Kellogg mais aussi sur la common law anglaise, laquelle ne comprenait pas seulement les lois votées mais s’inspirait aussi de « certaines décisions auxquelles on parvenait de temps à autre en adaptant des principes fixes à des situations nouvelles ». Il s’agissait bel et bien de faire progresser le droit international :

Il nous incombe la lourde responsabilité de veiller à ce que notre comportement pendant cette période instable oriente la réflexion du monde vers une application plus ferme des lois de la conduite internationale, afin que la guerre paraisse moins séduisante (...).

Ce rapport, qualifié d’emblée d’historique par le journaliste Walter Lippmann, l’est bel et bien. Il consacre la place de Jackson dans la genèse du procès, l’importance de son action et celle de sa plume, bientôt relayée par son éloquence, pour en clarifier les enjeux et les principes. Il suffit pour s’en convaincre de lire quelques lignes de l’exposé introductif de sir Hartley Shawcross, l’homologue de Jackson pour la Grande-Bretagne, prononcé à Nuremberg le 4 décembre 1945. Non seulement la position récente du cabinet de Londres est, avec un bel aplomb, niée et diamétralement contredite, mais la guerre elle-même en prend pour son grade. On n’avait guère entendu, auparavant, un membre du gouvernement britannique , s’exprimant au nom de son pays, en abdiquer aussi crûment la souveraineté :

Le droit de guerre ne fait plus partie de l’essence de la souveraineté. (...) Peut-être y aura-t-il des gens qui diront qu’on aurait dû en finir avec ces misérables sans jugement, par exécution sommaire, que la puissance maléfique une fois anéantie on devrait les rejeter dans l’oubli, sans cette enquête compliquée et minutieuse sur le rôle qu’ils ont joué en précipitant le monde dans la guerre. (...) Mais telle n’était pas l’opinion du gouvernement britannique. Ce n’est pas ainsi que le monde saura que le fait de déclarer une guerre d’agression est une aventure non seulement dangereuse, mais criminelle . Les hommes ont la mémoire très courte (...) Il n’est besoin que de se rappeler les circonstances de la dernière guerre pour voir les dangers auxquels est exposé un peuple crédule ou tolérant, en l’absence de toute décision judiciaire.

Shawcross est travailliste. Ce qu’il dit là s’inscrit dans la tradition pacifiste développée par son parti et vigoureusement combattue par Churchill au long des années 30 -un combat qui avait aidé, de l’extérieur, à ce que la tendance la moins antimilitariste, celle d’Attlee, supplante en 1935 le vieux chef Lansbury, pacifiste à tous crins et visiteur ébloui de Hitler à Berchtesgaden. Mais justement : Attlee, devenu après la disparition de Chamberlain le deuxième personnage du gouvernement Churchill, celui qui présidait le cabinet en l’absence du premier ministre, n’avait jamais pris position contre les projets d’exécutions sommaires -non plus que Shawcross-, ni pour une réactivation, après la guerre, du pacte Briand-Kellogg. C’est bien Jackson qui a inspiré les lignes ci-dessus et réveillé, comme une belle au bois dormant, la foi travailliste dans la sécurité collective et le droit international. Comment expliquer ce rôle majeur des Etats-Unis dans la décision d’assurer aux dirigeants nazis un « procès régulier » ? Si les Soviétiques ont, avec constance, pris parti contre des exécutions sommaires, on doit se souvenir qu’ils n’avaient pas de la justice la même conception que les Occidentaux. Les procès« de Moscou » en attestent, mais aussi ceux qu’ils intentent de leur côté aux nazis qu’ils ont capturés et qui ne font pas partie des « grands » criminels. Les droits de la défense et la rigueur en matière de preuves laissent à désirer ; la peine semble décidée d’avance, et compromise la carrière sinon la vie des juges qui auraient la fantaisie de rendre une décision différente. L’archétype en est le procès tenu à Kharkov, au lendemain (littéralement parlant) de la libération de la ville, du 15 au 18 décembre 1943 : les SS Hans Rietz, Wilhelm Langfeld et Reinhard Retzlaff avaient été non seulement pendus, dès le 19, mais préalablement contraints à des aveux stéréotypés. Le journal de Jackson témoigne, à la date du 17 mai 1945, de son écoeurement après qu’il eut regardé avec son équipe le film documentaire sur ce procès réalisé, et largement diffusé, par la propagande soviétique (qui en avait aussi édité sur l’heure les actes dans une brochure à bon marché). Il s’agit, écrit-il, d’une « démonstration très intéressante de la méthode russe consistant à faire prouver la faute par les accusés eux-mêmes » .

Les délégués soviétiques commis à la préparation du procès de Nuremberg vont d’ailleurs confirmer que, pour eux, la justice est la servante du pouvoir exécutif, en contestant la mise en accusation des organisations telles que les SA et les SS. Ils font observer que des accords conclus entre les Trois Grands les ont déjà déclarées criminelles : quelle coupable insubordination que de réexaminer la chose !

Les Français, peu consultés dans cette phase préparatoire, ont suivi le mouvement. Le général de Gaulle ne s’intéressa jamais au procès de Nuremberg, témoin son peu d’occurrences dans ses mémoires, les comptes rendus de ses conversations ou le très riche site Internet de la fondation qui porte son nom . Il avait surtout le souci que la France fût présente dans les instances internationales, et c’est à ce seul titre que ses souvenirs évoquent le procès : il avait dû remanier son gouvernement parce que le ministre de la Justice, François de Menthon, devait aller « occuper le siège de la France » au tribunal de Nuremberg. Il ne lui donne même pas son titre de procureur général !

Nous avons vu ce qu’il en était des Anglais, même si, une fois résignés à ce que le procès ait lieu, ils le préparent avec soin, devenant de brillants seconds sous la conduite de sir David Maxwell-Fyfe, nommé procureur général le 29 mai (après les élections qui, en juillet, renversent Churchill et sa majorité conservatrice, les travaillistes nomment à sa place Hartley Shawcross, mais le conservent comme procureur adjoint). D’autre part, le premier juge américain, Francis Biddle, aurait bien aimé assumer la présidence du procès, mais il avait laissé ce rôle à son collègue britannique, sir Geoffrey Lawrence, sur les instances en particulier de Jackson, qui entendait par là intéresser davantage les Britanniques au succès de l’entreprise .

En fait, ce n’est pas la nation américaine dans son ensemble qui prend parti pour ce procès, mais, au départ, une fraction spécifique de ses dirigeants. Témoin le rôle capital de Stimson, que peu de ministres lui disputent, puis celui de Jackson. Même si Roosevelt a temporisé devant le veto britannique, ce qui triomphe en définitive c’est sa conception de la guerre. Elle doit mettre fin à l’ère de violence ouverte en 1914 par la querelleuse Europe en général, et la belliqueuse Allemagne en particulier, en imposant un nouvel ordre, fondé tout à la fois sur le droit et sur la puissance américaine. Cette tendance a triomphé de deux fortes oppositions : celle de Morgenthau, qui voulait tout raser en Allemagne et traiter sa population à la trique, en l’envoyant au besoin se faire rééduquer chez Staline, et celle, au départ moins perceptible, de Donovan, soucieux de traumatiser le moins possible les Allemands en réduisant le nazisme à une petite secte crapuleuse, dont l’ablation résoudrait à jamais le problème.

le 14 janvier 2008



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