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Dialogue avec les oeuvres

Sarkozy, Mandel et Le Bihan



A propos du livre "La fourberie de Clisthène" d’Adrien Le Bihan (éd. Cherche-bruit, 2008)



Cette longue critique de la biographie de Georges Mandel publiée en 1994 sous la signature de Nicolas Sarkozy suit deux axes fort divergents : il s’agirait à la fois d’un plagiat bâclé, et d’un travail subtil, sournois et donc nécessairement soigné, de dévalorisation de la figure du général de Gaulle, pour lui substituer celle d’un autre héros, Mandel, présenté comme plus authentique, plus vertueux et plus lucide à la fois. Tantôt l’auteur est accusé d’avoir paresseusement copié, et tantôt de s’être arrêté, avec une précision millimétrique, lorsque le propos plagié menaçait de desservir la démonstration.

Parmi les questions très nombreuses qu’aborde ce pamphlet, je retiendrai à titre d’exemple celle sur laquelle il insiste le plus : l’appel « de Casablanca » que Mandel aurait émis, ou plutôt cherché à émettre, le 25 juin 1940, par le biais de l’agence Havas. Son bureau casablancais aurait finalement refusé de transmettre le communiqué déposé par l’ancien ministre. Il s’y proclamait chef du gouvernement français et appelait à la continuation de la guerre, en dépit de l’armistice entré en vigueur à l’aube de cette journée.

Il s’agit d’un faux, surgi brusquement dans la presse française métropolitaine (dont il est bon de rappeler qu’elle était contrôlée par un occupant, directement en zone nord et indirectement en zone sud), le 16 août 1940. A elle seule, cette date aurait dû déclencher un scepticisme planétaire, et elle aurait sa place aujourd’hui dans le livre des records. Un coup d’Etat révélé, par l’Etat victime, avec cinquante-deux jours de retard, au moyen d’un document unique, mettant en cause une personnalité sous les verrous dont on cherche à étoffer le dossier, c’est au pire négligeable, et au mieux hilarant.

Le problème, c’est que Sarkozy n’a pas agi seul, et qu’Adrien Le Bihan le sait bien, lui qui aligne les auteurs qui ont répercuté le bobard, de Kammerer et Truchet, sympathisants de la Résistance, au collaborateur Benoist-Méchin en passant par le seul chercheur qui ait alors effectué un travail d’archives sur Mandel, Bertrand Favreau, et même par Winston Churchill. Quant à Georges Wormser, un vieux compagnon du ministre, dont la fidélité n’altérait pas le sens critique et dont le livre jouit d’un crédit mérité, il dément certes le dépôt du communiqué... mais non son texte, censé avoir été rédigé par Mandel sur le Massilia à l’usage d’Edouard Herriot.

Sur l’autre plateau, en 1994, on ne trouvait [1] qu’un travail journalistique solide mais non centré sur Mandel, le livre de Christiane Rimbaud concernant le Massilia, et un seul démenti d’historien, plutôt rapide, muet sur l’audace de la forfaiture et peu soucieux de la replacer dans le contexte franco-allemand du mois d’août, dû à Jean-Noël Jeanneney. Le premier de ces livres censés interdire à Sarkozy de croire sincèrement à l’existence d’un appel de Casablanca datait de 1984, le second de 1991.

Pour n’avoir pas tenu compte de ce dernier, ou plutôt des pages concernées puisque l’ouvrage est cité par ailleurs, l’indulgence d’un jury de maîtrise d’histoire serait acquise, peut-être après une paternelle remontrance. Reste alors, pour tout potage, Christiane Rimbaud, dont Sarkozy utilise à fond certains chapitres. Il serait donc malhonnête en négligeant la très claire leçon de celui-là. Mais c’est là précisément qu’il faut opter : s’agit-il d’un travail bâclé entre deux additions par le ministre du Budget (l’hypothèse qu’il ait pu être entamé avant l’entrée de l’auteur dans le ministère Balladur en avril 1993 n’est pas examinée), ou d’un tri patient, suivi d’un minutieux collage, des éléments propres à servir une thèse ?

Un double aveu ici s’impose : on lit rarement l’intégralité de la bibliographie dont on se réclame, et plus on en lit, moins on peut garder présents à l’esprit tous les détails au moment où on rédige. Notre civilisation de l’imprimé devrait être une école de modestie : quiconque prétend tout lire ment, ou ne traite qu’un sujet bien étroit et y passe sa vie... avec un risque accru d’oubli du début quand il arrive à la fin.

La même modestie est requise quand un auteur traite de sa propre résistance aux préjugés ambiants. Puisqu’on ne lit pas tout on est bien obligé de faire confiance. On sous-traite. Comme dans la sphère économique, il s’agit de bien choisir ses sous-traitants. Mais c’est, à l’image de notre humaine condition, un travail de Sisyphe : le sous-traitant peut se gâter et il n’est pas toujours facile de le percevoir instantanément, ni d’en tirer de rapides conséquences ; il peut d’ailleurs aussi avoir des défaillances ponctuelles, auxquelles il serait injuste et contre-productif de réagir par une rupture brutale.

Tout cela pour dire que les défaillances signalées dans ce livre de 1994 sont tributaires de l’état de la recherche de ce temps. Non seulement la belle biographie de Mandel par Favreau n’était pas parue, ni l’étude sur le 18 juin, due à l’auteur des présentes lignes, que Le Bihan cite plusieurs fois, mais l’appel de Casablanca gardait pignon sur rue pour de fortes raisons. Même les deux derniers ouvrages cités (datant respectivement de 1996 et 2000) ne traitaient pas la question comme elle le mérite... car le premier pas, comme on sait, est coûteux.

Favreau la traite à sa place chronologique, en août, et seulement comme une preuve de l’acharnement de Vichy contre Mandel.

Quant à moi, ne travaillant que sur le 18 juin et les deux semaines consécutives, je m’étais concentré sur les raisons de la non-venue de Mandel en Angleterre au moment où cela dépendait de lui, c’est-à-dire lorsqu’il était à Bordeaux plutôt qu’à Casablanca. Ajoutais-je alors foi, un peu ou beaucoup, à l’idée qu’il avait tenté de lancer un appel ? Je ne m’en souviens même pas.

Mais certes, si j’avais pris conscience, comme je l’ai fait depuis, qu’il s’agissait d’une forgerie tombant à point nommé, j’en aurais dit deux mots. Elle permettait en effet au gouvernement de Vichy, à l’instigation claire ou implicite de celui de Hitler, de nourrir les dossiers de la cour qui venait d’être créée à Riom, et qui à l’origine devait juger et envoyer à la mort ceux qui avaient commis le crime de vouloir la guerre (du côté français s’entend). J’aurais expliqué que Mandel n’avait aucune raison de se comporter ainsi et que ceux qui le disaient plaquaient sur son état d’esprit une logique gaullienne qui n’était pas la sienne, parce que Vichy ne pouvait frapper de Gaulle mais caressait plus que sérieusement l’idée de fusiller Mandel à sa place, pour complaire au vainqueur apparent.

La forfaiture hitléro-pétainienne consistant à forger de toutes pièces un appel mandélien ne m’est vraiment apparue que pendant la rédaction de mon livre, à paraître, sur l’assassinat de l’ancien ministre [2]. Et ce au terme d’un long processus qui m’a amené, depuis 1990 environ, à prendre en compte l’habileté manœuvrière de Hitler, un sujet jusque là en friche ou à peu près.

La recherche sur Vichy était alors, et est encore largement, dominée par l’influence de Robert Paxton. Il se serait agi d’un régime d’extrême droite aux motivations autonomes et autochtones, cherchant à s’allier, sur le plan international, à qui lui ressemblait. Gommée, la pression de l’ennemi, et tout ce qui, dans le texte d’armistice, rendait la zone autoproclamée « libre » et l’empire colonial dociles aux desiderata germaniques, dans tous les domaines.

Hitler n’était que sauvage et méchant, lui résister était un sain et naturel réflexe, partagé par la nation britannique au grand complet et le gouvernement américain, fière figure de proue de son opinion publique encore un peu léthargique... donc, évidemment, Mandel avait très bien pu lancer un appel du 18 juin, avec un peu de retard et quelques difficultés de transmission... Ici la propagande résistante donne la main à celle de la collaboration.

Les historiens, pour ne parler que des francophones, Duroselle, Azéma, Peschanski, Burrin, ne parlent pas de l’appel de Mandel : sans doute ont-ils vu que rien ne l’étayait. Mais ils ne sont pas allés plus loin, et ne disent rien non plus de la forfaiture du 16 août. Ils se sont fiés aux apparences d’un régime mollasson au début, et durci en 1942 par le retour de Laval puis l’occupation totale. Ils n’ont pas vu l’extrême violence du tout premier Vichy, induite notamment par Mers el-Kébir, la canonnade anglaise briseuse de tabous (et induite, elle-même, par la violence hitlérienne, Churchill devant absolument faire couler le sang pour prouver que la guerre continuait).

L’erreur factuelle de Sarkozy est donc très largement partagée, et prend racine dans une ambiance qui fait errer aussi les historiens de métier. Qu’en est-il de sa motivation ? Peut-on dire avec Le Bihan que le futur président cherche à substituer la statue de Mandel à celle de De Gaulle, notamment parce que cela lui permettrait de parler en bonne part de la colonisation française et de son héros emblématique, le général Salan, à qui Mandel avait mis le pied à l’étrier lorsqu’il était ministre des Colonies ?

Je dirai qu’il y a là des pistes intéressantes... et des conclusions hâtives. Il faudrait, là encore, savoir si on parle d’une manœuvre bien léchée... ou de l’inconscient d’un homme politique, qui le trahirait malgré lui. Dans le premier cas, l’échec est patent, puisqu’il faut un Le Bihan pour attirer l’attention sur un ouvrage peu remarqué, y compris pendant la campagne de 2007.

Certes, Nicolas Sarkozy est encore moins gaulliste, et gaullien, que Jacques Chirac. Mais il est des façons plus directes de le démontrer, et il n’y a pas grand monde pour s’y tromper. D’autre part, cette substitution de statue étonnerait par sa balourdise : ne serait-ce que sur l’épisode évoqué, les faiblesses de la copie par rapport à l’original sont éclatantes. Et puis quoi ? Voudrait-on dire que la rupture avec Vichy, chez Mandel, serait moins nette que chez de Gaulle, et qu’ainsi on aurait affaire à un personnage plus consensuel, plus apte à réconcilier les Français et permettant enfin à la droite d’effacer le clivage résistants-collaborateurs, comme en rêvent depuis Pompidou beaucoup de ses ténors ? Là encore le coup serait de la dernière maladresse : Pétain a persécuté Mandel au jour le jour, en exposant sa vie -alors qu’il a, somme toute, davantage ménagé de Gaulle, une fois retombée la fièvre sanguinaire du second semestre 1940-, il s’est trouvé lamentablement incapable d’empêcher son enlèvement par les nazis en novembre 1942 et il porte une responsabilité lourde, sinon directe, dans son meurtre par des miliciens.

Non, vraiment, ce livre n’a rien pour enchanter les nostalgiques de Vichy... qui ont, dans leurs propres travaux, omis aussi souvent que possible le nom de Georges Mandel, y compris quand leur sujet aurait dû leur imposer de l’écrire (j’en donnerai, dans mon livre, l’exemple des mémoires de Peyrouton, le ministre même qui l’a fait interner en France, et qui en 250 pages n’ose pas une fois le mentionner).

Pour ma part, je vois surtout dans ce livre une affaire personnelle : un candidat au pouvoir suprême se mesure à un éminent ancien qui a failli l’exercer, et médite sur ses erreurs en se convainquant qu’il ne va pas les renouveler.

Au spectacle des premiers mois de son mandat, on est tenté de se dire que peut-être il aurait mieux fait d’écrire sur un homme qui était parvenu au sommet, et de méditer sur ses erreurs dans l’art du gouvernement.

Il lui reste l’auto-analyse !

Le Bihan sur la Toile

une mauvaise manière de Le Bihan courroucé de ce qu’on dit de lui ici même (12 septembre 2008)

pour en débattre

le 15 septembre 2008

[1] Du moins en langue française : il est exact que le livre de l’universitaire américain John Sherwood, en 1970, avait efficacement dégonflé la baudruche, mais on peut difficilement en vouloir à un lycéen -traumatisé, au surplus, par les remous de 1968- de n’avoir pas fait davantage pour qu’il fût traduit et connu au pays de son héros.

[2] Et elle échappe complètement à Christiane Rimbaud, qui donne pour toute référence du bobard un livre de 1943.



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