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"Nuremberg face à l’histoire", chapitre sur Göring




Chapitre 31

Göring

Hermann Göring, grâce à la crânerie de sa défense, aux conclusions tirées par les journalistes de sa joute avec Jackson et à sa manière d’échapper à la sentence, a laissé l’impression d’un homme résigné à la mort et, à sa façon, bon perdant : il aurait retourné l’accusation en utilisant le tribunal comme une tribune pour donner du Troisième Reich une vision honorable et héroïque, après quoi il aurait, à son heure, tiré sa révérence.

Vision superficielle : Jackson a gagné sur le chapitre principal. La gloire de Göring a été écornée pour longtemps et même, sauf rechute de l’humanité dans des âges mythologiques et antidémocratiques, pour toujours. Pour s’en convaincre il suffit de lire, en annexe du présent volume, sa déclaration finale, et testamentaire, du 31 août 1946, où il tire lui-même, à la manière d’un avocat voire d’un huissier, le bilan de cet affrontement.

Le ministère public l’accuse, dit-il, de complicité dans les crimes au nom de sa position dans l’appareil d’État. « Mais à plusieurs reprises, plaide-t-il, nous avons entendu ici comment justement les crimes les plus graves ont été voilés de la manière la plus secrète ». Il ajoute que l’accusation n’a pas établi qu’il ait été au courant de quoi que ce soit, et qu’il ait jamais donné des ordres d’assassinat.

Mais il tempère lui-même cette dénégation en précisant un peu plus tard : « [...] je n’ai jamais ordonné de cruautés ni ne les ai tolérées quand j’ai pu en avoir connaissance et eu la possibilité de les empêcher. » C’est bien reconnaître qu’il était partiellement au courant et qu’il n’a, comme le lui reproche Jackson, ni réagi, ni démissionné.

Il dit encore dans cette courte déclaration qu’il ne s’est préoccupé que de la grandeur de son pays et non de l’abaissement des autres, comme s’il n’y avait pas entre les deux, dans la philosophie nazie comme dans la plus élémentaire arithmétique, quelque corrélation. Elle était d’ailleurs hautement proclamée, contrairement aux exécutions de Juifs qui étaient, on peut lui en donner acte, partiellement dissimulées. Il devance de quelques décennies les historiens qui nient la continuité des desseins nazis, inlassablement rappelée par Jackson.

S’il est un accusé à qui la notion de « complot » va comme un gant, c’est bien lui. On le voit proche de Hitler dans tous les coups fourrés de l’entre-deux-guerres, du putsch de 1923 (le premier brouillon maladroit de conspiration, et le dernier) jusqu’à la crise polonaise, en passant par la façade d’honorabilité qui permet de prendre le pouvoir, l’utilisation de celui-ci à la hussarde dès l’incendie du Reischstag, l’éviction sanglante de Strasser et de Papen, le remplacement de Schacht à la tête de l’économie lors de la dernière ligne droite vers la guerre, la prise de contrôle de l’armée, la nuit de Cristal... La liste est loin d’être close, et nous sommes loin de tout savoir, puisque nous jugeons l’arbre à ses fruits sans grand espoir de découvrir un jour l’ensemble de ses racines. Tout de même, quand il prétend qu’il n’a jamais ordonné d’assassinats, on peut lui opposer ses propres aveux en pleine nuit des Longs couteaux, lorsqu’il dit qu’il a « outrepassé les ordres » pour inclure sur les listes de proscription des notables, en sus de la racaille SA que personne, parmi lesdits notables, ne songe à plaindre. Il est vrai que les meurtres ont été légalisés après coup, quand Hitler a dit au Reichstag deux semaines plus tard, sans susciter l’ombre d’un murmure, qu’en raison du péril il était ce jour-là le « juge suprême du peuple allemand ». Or, même si le tribunal n’a pas à connaître des crimes de l’avant-guerre, ils ne sont ni prescrits ni amnistiés et personne ne songerait à trouver illicite le jugement de Göring si, sans statuer sur eux, il les rappelait, ne serait-ce qu’en réponse à son audacieuse déclaration finale. Il est tout de même un peu surprenant à cet égard que le passage correspondant du verdict ne contienne qu’une allusion au meurtre des SA et soit plus bref que l’évocation des manoeuvres non sanglantes de la crise Blomberg-Fritsch : [...] Il développa la Gestapo et créa les premiers camps de concentration dont il devait, en 1934, transférer la direction à Himmler. Il procéda, la même année, à l’« épuration Röhm » et porte la responsabilité des mesures odieuses qui contraignirent von Blomberg et von Fritsch à quitter l’armée.

Ce n’est pas Jackson qui aurait pu dissuader le tribunal de s’engager dans l’exploration des numéros de larrons en foire déployés par les deux premières personnalités du régime, puisqu’il était allé dans son réquisitoire jusqu’à accuser Göring d’avoir « imaginé » l’incendie du Reichstag !

Il serait surprenant, d’autre part, qu’en temps de guerre une telle complicité n’engendre pas quelques manigances dans la conduite des batailles. Or par trois fois, à des moments cruciaux, Göring entonna la même antienne. Il se faisait fort d’accomplir avec « sa » seule Luftwaffe, traitée au passage d’« arme nazie », des tâches pour lesquelles, en vertu de la logique militaire la plus évidente, l’armée de terre aurait dû avoir le rôle principal : lors de l’arrêt devant Dunkerque, puis des soi-disant projets de débarquement en Grande-Bretagne de l’été 1940, enfin à l’automne de 1942, lorsqu’il fallut décider d’évacuer d’urgence Stalingrad ou de s’y maintenir à tous risques. Dans le premier cas il se faisait fort d’écraser, de paralyser et de contraindre à la reddition l’ennemi encerclé, dans le second d’obtenir la maîtrise du ciel au-dessus de la Manche et des zones de débarquement, dans le troisième de ravitailler la place avec cinq cents tonnes de matériel quotidien, dont il fournit péniblement le cinquième.

Dans les trois cas, on voit la majorité des généraux faire preuve d’un scepticisme moqueur ou courroucé. Les ressemblances ne s’arrêtent pas là. Hitler et Göring jouent de leurs qualités et de leurs défauts, et de ce que les autres cadres en perçoivent à tort ou à raison. On croit qu’ils ont des désaccords profonds et passent des compromis. On se méfie de l’inculture de Hitler et on pense que Göring, qui a reçu une formation militaire classique, est à même de tempérer les impulsions de l’autodidacte ; mais d’autres, ou parfois les mêmes, font aussi un raisonnement inverse : Hitler petit à petit se révèle un chef intuitif et capable, tandis que le dilettantisme de Göring et son goût pour la parade inquiètent. Bref on ne sait plus où on en est, et c’est bien là l’effet recherché par les deux dirigeants. La complicité se mue-t-elle peu à peu, au fil des déconvenues militaires, en éloignement et en amertume ? C’est difficile à dire, tant les données de base restent au fond les mêmes : Hitler a besoin de Göring comme un président de la Cinquième République française d’un Premier ministre, pour ne pas être trop éclaboussé par les échecs. Comme le peuple souffre avant tout des bombardements aériens, il importe de lui laisser entendre que la responsabilité de « Hermann Meier » est engagée. [1]. Et Göring, qui s’est voué à Hitler pour le meilleur et pour le pire, est à même de l’assumer.

Sa réputation de nazi modéré, rationnel, plutôt « de droite » c’est-à-dire proche des conservateurs tant allemands qu’internationaux et particulièrement britanniques, a été bâtie dans une connivence et une harmonie totales avec Hitler, de toute évidence, pendant des années. On peut se demander si lorsque, à en croire l’accusé (et ses juges l’en ont cru), il tombe en disgrâce à partir de 1943, il y a encore des réunions secrètes pour accorder les violons ou si, en vertu de la vitesse acquise, chacun sait ce qu’il peut attendre de l’autre : Göring encaisse avec abnégation de très injustes critiques sur l’inefficacité de la Luftwaffe, confrontée à un ennemi de plus en plus irrésistible, en même temps qu’il se prépare à négocier avec les Alliés occidentaux. Le dernier épisode, en tout cas, n’est pas convenu, puisqu’après sa destitution et son arrestation Göring craint bel et bien d’être fusillé par les SS et envoie un télégramme lamentable où il proteste de sa fidélité [2].

Mais le tribunal de Nuremberg reste très loin de ces considérations et ne cherche nullement à approfondir les pistes données par l’accusé lors de sa prestation de mars 1946 :

Jusqu’à la fin de 1941 ou au début de 1942, tout au moins, c’est moi qui ai exercé la plus grande influence sur le Führer, dans la mesure où on peut parler d’influence. Puis, à partir de ce moment, mon influence diminua progressivement jusqu’en 1943, après quoi elle déclina rapidement. Mais je crois que personne d’autre n’a joui de la confiance du Führer comme moi-même. Après moi ou à part moi, Goebbels a pu avoir une certaine influence dès le début, parce que le Führer l’avait souvent près de lui. Cette influence, qui était très faible, a subi des oscillations de temps à autre, mais elle a beaucoup augmenté pendant les dernières années de la guerre [3] .

Voilà une histoire quasiment infaisable, et de plus en plus, avec la disparition des derniers témoins. On comprend que juges et procureurs n’aient pas eu à coeur de la démêler, et que même aujourd’hui certains historiens l’écrivent au plus près des textes, sans confronter ni critiquer ceux-ci, comme leurs collègues antiquisants décrivent le caractère de Jugurtha en démarquant Salluste, faute de quoi il n’y aurait strictement rien à en dire. Tout de même, le surgissement récent d’un ouvrage produit par les Soviétiques au lendemain de la guerre, et gardé sous le boisseau, offre un repère qui pourrait s’avérer des plus précieux.

Das Buch Hitler est une commande de Staline à Otto Günsche et Heinz Linge, deux collaborateurs de Hitler capturés par l’Armée rouge juste après le suicide de leur maître. Linge était présent lorsqu’en mars 1941 Göring vint trouver le Führer dans son appartement de Munich puis alla en voiture avec lui jusqu’au Berghof. Or, depuis l’attentat du 8 novembre 1939 ils ne voyageaient plus dans le même véhicule, pour ne pas risquer d’être tués ensemble : fallait-il que le sujet de la conversation fût vital ! Elle portait sur l’attaque contre l’URSS. Pour Hitler c’était une chose décidée, alors que Goering plaidait la temporisation tant que l’Angleterre restait menaçante. Hitler s’affirme prêt à prendre le risque d’une guerre sur deux fronts, tout en montrant bien, par sa manière de formuler l’idée, qu’il parie sur un effondrement rapide de l’URSS, et qu’il espère aussi que l’Angleterre puisse d’ici là renoncer à son attitude « déraisonnable » : Linge les accompagnait dans le voyage vers la « maison du Führer ». Dans la voiture la conversation entre Goering et Hitler portait sur la guerre contre l’Union soviétique. Visiblement ils poursuivaient un débat déjà commencé dans l’appartement. Hitler disait que pour cette guerre il ne fallait plus attendre. Göring était d’avis qu’il fallait d’abord sécuriser les arrières du côté de l’Angleterre. Hitler déclara catégoriquement que la guerre contre l’Union soviétique était une chose arrêtée, et qu’avec l’Angleterre « on réglerait les comptes plus tard, si cette tête de mule de Churchill n’en venait pas à une attitude raisonnable » [4].

À la lumière des trouvailles de Martin Allen sur le vol de Rudolf Hess [5] cette conversation prend un singulier relief : on voit que Hitler cloisonne ses confidences, puisqu’il espère en fait, non pas que Churchill devienne raisonnable, mais qu’il soit renversé par des conspirateurs avec l’aide d’un dirigeant nazi venu tout exprès. On voit aussi qu’il attend presque le dernier moment pour exposer au chef de son armée de l’air son intention ferme de déclencher une offensive de très grande envergure : décidément, dans cette affaire, Göring n’est plus un complice privilégié. Comme on n’a, par ailleurs, aucune certitude que Hess lui-même ait jamais été mis au courant du caractère irrévocable de cette décision (même s’il devait bien se douter que le succès de ses efforts pour appâter l’Angleterre la rendrait possible, et probable), on voit ici un Führer plus seul que jamais dans ses décisions, et dans son duel avec Churchill.

Nous voilà donc un peu mieux outillés pour cerner la responsabilité de Göring dans l’acte le plus grave qui porte sa signature, la « Solution finale ». Étant donné la corrélation de ce génocide avec la campagne vers l’est et la place centrale de ces deux actions dans l’entreprise nazie, c’est bien un Göring en perte d’influence qui nous apparaît ici. Bien qu’il ait tactiquement laissé entendre le contraire au cours des années récentes, et pour cette raison même, il est l’homme de la confrontation avec l’Angleterre, celui qui l’endort pour mieux la réduire à l’impuissance et l’empêcher à jamais de freiner l’expansion allemande sur le continent. Il est pragmatique et veut avancer méthodiquement, un pas après l’autre. Hitler, le mystique, veut foncer, conjurer la malédiction de ce Churchill « enjuivé » qui depuis bientôt un an le prive de son triomphe, et sacrifier sans retard les Juifs à ses dieux. Il y a bien à ce moment un basculement, et une montée en puissance de la paire Himmler-Heydrich -bientôt amputée de moitié par un attentat préparé dans la capitale de ce diable de Churchill.

Autant on peut affirmer avec une grande probabilité que Göring connaissait le sort des Juifs, et ment constamment lors de ses dénégations à ce sujet, autant le doute est permis sur son degré de connivence lorsqu’il commande à Heydrich un plan de « solution finale » le 30 juillet 1941. Toutes les études récentes montrent, au-delà de leurs divergences, que des équipes de massacreurs se mettent en place dès le début de la guerre sous l’égide de Himmler, de Heydrich et du discret Philip Bouhler, qui supervise les choses dans l’entourage du Führer, et que Göring est à l’écart de ces officines sans suivre de près leurs activités. Sa signature du 30 juillet a donc une valeur institutionnelle : à l’heure où se déploient les Einsatzgruppen, il devient indispensable que le numéro 2 du régime, qui peut en devenir instantanément le chef si une bombe anglaise chanceuse en décide, ait l’air de les superviser. On lui fait signer la commande d’une « solution finale » peut-être pour le compromettre, et à coup sûr pour l’engager. Lui dit-on exactement de quoi il retourne ou le laisse-t-on vraiment croire qu’il ne s’agit encore que de transport et de regroupement « vers l’est » ? La réponse reste hypothétique, mais la perte d’influence du Reichsmarschall incite à penser qu’on le trompe, qu’après une vingtaine d’années de connivence étroite Hitler ne lui dit plus tout, et qu’à son tour, après avoir aidé le dictateur à mettre à de nombreux dirigeants civils et militaires le doigt dans des engrenages, il se fait traiter de la sorte.

le 15 juin 2008

[1] Göring passait pour avoir dit au début de la guerre que si les Alliés étaient un jour en mesure de bombarder Berlin, il « voudrait s’appeler Meier », et ce fut, à partir de 1942 environ, un sobriquet largement utilisé pour le désigner (cf. par exemple le journal de Rudolf Semmler, cité par Manvell et Fraenkel, Hermann Göring, Londres, Heinemann, 1962, tr. fr. Paris, Stock, 1963, p. 397).

[2] Cf. Delpla (François), « Hitler », Histoire de guerre, n° 13, mars 2001.

[3] IX, p. 200.

[4] Cf. Eberle (Henrik) und Uhl (Matthias) : Das Buch Hitler, Berlin, Gustav Lübbe Verlag März 2005, tr. fr. Le dossier Hitler, Paris, Presses de la Cité, 2006.

[5] Note du 15 juin 2008 lors de la mise en ligne : ces trouvailles font l’objet actuellement d’une contestation brouillonne (cf. édito de ce mois) mais quoi qu’il en soit le présent raisonnement postule seulement que Hitler était au courant des préparatifs du vol de Hess, et fondait sur lui de grands espoirs, ce qu’on peut démontrer, avec un haut degré de probabilité, de bien d’autres manières.



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